LE BATEAU-DIABLE
T*l iUit GiUUtt. (Fag« 14.)
trop ronde, trop ramaissée ; elle avait trop de joae et trop de hanche; la hardiesse n'avait pas été jusqu'à la faire légère; la Galiote avait quelques-uns des inconvéniects et quelques-unes des qualités de la Panse. Elle tangoait peu , mais roulait beaucoup. Les tambours étaient trop hauts. Elle avait trop de ban pour sa longueur. La machine, massive, l'encombrait, et, pour rendre le navire capable d'une forte cargaison, on avait dû hausser démesurément la muraille, ce qui donnait à la Galiote à peu près le défaut des vaisseaux de soixante-quatorze, qui sont un gabarit b&ard, et qu'il faut raser pour les rendre
battants et marins. Etant courte, elle eût dû virer vite, les temps employés à une évolution étant comme les longueurs des navires, mais sa pesanteur lui dtait l'avantage que lui donnait sa brièveté. Son maître-couple était trop large, ce qui la ralentissait, la résistance de l'eau étant proportionnelle à la plus grande section immergée et au carré de la vitesse du navire, L'avant était vertical, ce qui ne serait pas une faute aujourd'hui, mais en ce temps-là l'usage invariable était de l'incliner de quarante-cinq degrés. Toutes les courbes de la coque étaient bien raccordées, mais pas assez longues pour l'obliquité et surtout
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pour le parallélisme avec le prisme d^eau déplacé, lequel ne doit jamais être refoulé que latéralement. Dans les gros temps, elle tirait trop d'eau, tantôt par l'avant, tantôt par rarrière, ce qui indiquait un vice dans le centre de gravité. La charge n'étant pas où elle devait être, à cause du poids de la machine, le centre de gravité passait souvent à l'arrière du grand inàt, et alors il fallait s'en tenir à la vapeur, et se défier de la grande voile, car l'eflFet de la grande voile dans ce- cas-là faisait arriver le vaisseau au lieu de le soutenir au vent. La resh source était» quand on était au plus près du vent, de larguer en bande la grande écoute; le venty de la sorte, était fixé sur Tavant par l'amure, et la grande voile ne faisait plus l'effet d'une voile de poupe. Cette manœuvre était difficile. Le gouvernail était l'antique gouvernail, non à roue comme aujourd'hui, mais à barre, tournant sur ses gonds scellés dans l'étambot et mû par une solive horizontale passant par-dessus la barre d'ar casse. Deux canots, espèces de youyous, étaient suspendus aux pistolets. Le navire avait quatre ancres, la grosse ancre, la seconde ancre qui est l'ancre travailleuse, ^vorHng-anchor, et deux ancres d affoiyche. Ces quatre ancres, mouillées avec des chaînes, étaient manœuvrées, selon les occasions, par le grand cabestan de poupe et le petit cabestan de proue« A cette époque, le gnindoir à pompe n'avait pas encore remplacé l'effort intermittent de la barre d'anspec. N'ayant que deux ancres d'affourche, l'une à tribord, l'autre à bâbord, le navire ne pouvait affourcher en patte d'oie, ce qui le désarmait un peu devant certains vents. Pourtant il pouvait en ce cas s'aider de la seconde ancre. Les bouées étaient normales, et construites de manière à porter le poids de Torin des ancres, tout en restant à flot. La chaloupe avait la dimension utile. C'était le véritable en cas du bâtiment; elle était assez forte pour lever la maltresse ancre.
Une nouveauté de ce navire, c'est qu'il était en partie gréé avec des chaînes, ce qui du reste n'ôtait rien de leur mobilité aux manœuvres courantes et de leur tension aux manœuvres dormantes. La mâture, quoique secondaire, n'avait aucune incorrection; le capelage, bien serré, bien dégagé, paraissait peu. Les membrures étaient solides, mais grossières, la vapeur n'exigeant point la même délicatesse de bois que la voile. Ce navire marchait avec une vitesse de deux lieues à l'heure. En panne il faisait bien son abattée. Telle qu'elle était, « la Galiote à Lethierry » tenait bien la mer, mais elle manquait de pointe pour diviser le liquide, et l'on ne pouvait dire qu'elle eût de belles façons. On sentait que dans un danger, écueil ou trombe, elle serait peu maniable. Elle avait le craquement d'une chose informe. Elle faisait, en roulant sur la vague, un bruit de semelle neuve.
Ce navire était surtout un récipient, et, comme tout bâtiment plutôt armé en marchandise qu'en guerre, il était exclusivement disposé pour l'arrimage. Il admettait peu de passagers. Le transport du bétail rendait l'arrimage difficile et très-particulier. On arrimait alors les bœufs dans la cale, ce qui était une complication. Aujourd'hui on les arrime sur l'avant-pont. Les tambours du Devil-Boat Lethierry étaient peints en blanc, la coque, jusqu'à la ligne de flottaison, en couleur de feu, et tout le reste du navire, selon la mode assez laide de ce siècle, en noir.
Vide, il calait sept pieds, et chargé, quatorze.
Quant à la machine, elle était puissante. La force était d'un cheval pour trois tonneaux, ce qui est presque une force de remorqueur. Les roues étaient bien placées, un peu en avant du centre de gravité du navire. La machine avait une pression maximum de deux atmosphères. Elle usait beaucoup de charbon, quoiqu'elle fût à condensation et à détente. Elle n'avait pas de
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volant à causô de Tinstabilité du point d'appui, et elle y remédiait, comme on le fait encore aujourd'hui, par un double appareil faisant alterner deux manivelles fixées aux extrémités de Tarbre de rotation et disposées de manière que Tune fût toujours à son point fort quand Tautre était à son point mort. Toute la machine reposait sur une seule plaque de fonte; de sorte que, même dans un cas de grave avarie, aucun coup de mer ne lui dtait l'équilibre et que la coque déformée ne pouvait déformer la machine. Pour rendre la machine plus solide encore, on avait placé la bielle principale près du cylindre, ce qui transportait du milieu à l'extrémité le centre d'oscillation du balancier. Depuis on a inventé les cylindres oscillants qui permettent de supprimer les bielles ; mais, à cette époque, la bielle près du cylindre semblait le dernier mot de la machinerie. La chaudière était coupée de cloisons et pourvue de sa pompe de saumure. Les roues étaient très-grandes, ce qui diminuait la perte de force, et la cheminée était très-haute, ce qui augmentait le tirage du foyer ; mais la grandeur des roues donnait prise au flot et la hauteur de la cheminée donnait prise au vent. Aubes de bois, crochets de fer, moyeux de fonte, telles étaient les roues, bien construites et, chose qui étonne, pouvant se démonter. Il y avait toujours trois aubes immergées. La vitesse du centre des aubes ne surpassait que d'un sixième la vitesse du navire; c'était là le défaut de ces roues. En outre, le manneton des manivelles était trop long, et le tiroir distribuait la vapeur dans le cylindre avec trop de frottement. Dans ce temps-là, cette machine semblait et était admirable.
Cette machine avait été forgée en France à l'usine de fer de Bercy. Mess Lethierry l'avait un peu imaginée ; le mécanicien qui l'avait construite sur son épure était mort ; de sorte que cette machine était unique, et impossible à remplacer. Le dessinateur
restait, mais le constructeur manquait.
La machine avait coûté quarante mille francs.
Lethierry avait construit lui-môme la Galiote sous la grande cale couverte qui est à côté de la première tour entre Saint- Pierre-Port et Saint-Sampson. Il avait été à Brème acheter le bois. Il avait épuisé dans cette construction tout son savoir-faire de charpentier de marine, et l'on reconnaissait son talent au bordage dont les coutures étaient étroites et égales, et recouvertes de sarangousti, mastic de l'Inde meilleur que le brai. Le doublage était bien mailleté. Lethierry avait enduit la carène de gallegalle. Il avait, pour remédier à la rondeur de la coque, ajusté un boute-hors au beaupré, ce qui lui permettait d'ajouter à la civadière une fausse civadière. Le jour du lancement, il avait dit : Me voilà à flot ! La Galiote réussit en efiet, on l'a vu.
Par hasard ou exprès, elle avait été lancée un 14 juillet. Ce jour-là, Lethierry, debout sur le pont entre les deux tambours, regarda fixement la mer et lui cria : — C'est ^ ton tour! les parisiens ont pris la Bastille ; maintenant nous te prenons, toi !
La Galiote à Lethierry faisait une fois par semaine le voyage de Guernesey à Saint-Malo. Elle partait le mardi matin et revenait le vendredi soir, veille du marché qui est le samedi. Elle était d'un plus fort échantillon de bois que les plus grands sloops caboteurs de tout l'archipel, et, sa capacité étant en raison de sa dimension, un seul de ses voyages valait, pour l'apport et pour le rendement, quatre voyages d'un coutre ordinaire. De là de forts bénéfices. La réputation d'un navire dépend de son arrimage, et Lethierry était un arriraeur. Quand il ne put plus travailler en mer luimême, il dressa un matelot pour le remplacer comme arrimeur. Au bout de deux années, le bateau à vapeur rapportait net sept cent cinquante livres sterling par an, c'està-dire dix-huit mille francs. La livre ster-
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ling de Guçrnesey vaut vingt- quatre francs, celle d'Angleterre vingt-cinq et celle de Jersey vingt -six. Ces chinoiseries sont moins chinoises qu'elles n-en ont Tair; les banques y trouvent leur compte.
ENTRÉE DE LETHIERRY DANS LA QLOIRB
« La Galiote »» prospérait. Mess Lethierry voyait s'approcher le moment où il deviendrait monsieur. A Guernesey on n'est pas de plain-pied monsieur. Entre l'homme et le monsieur il y a toute une échelle à gravir; d'abord, premier échelon, le nom tout sec, Pierre, je suppose; puis, deuxième échelon, vésin (voisin) Pierre ; puis, troisième échelon, père Pierre ; puis, quatrième échelon, sieur Pierre; puis, cinquième échelon, mess Pierre; puis, sommet, monsieur Pierre.
Cette échelle, qui sort de terre, rse continue dans le bleu. Toute la hiérarchique Angleterre y entre et s'y étage. En voici les échelons, de .plus en plus lumineux : au-dessus du monsieur (gentleman), il y a l'esq. (écuyer), au-dessus de l'esq., le chevalier (sir viager), puis, en s'élevant toujours, le baronet (sir héréditaire), puis le* lord, laird en Ecosse, puis le baron, puis le vicomte, puis le comte {earlsn Angleterre, jarl en Norvège), puis le marquis, puis le duc, puis le pair d'Angleterre, puis le prince du sang royal, puis le roi. Cette échelle monte du peuple à la bourgeoisie, de la bourgeoisie au baronetage, du baronetage à la pairie, de la pairie à la royauté.
Grâce à son coup de tête réussi, grâce à la vapeur, grâce à sa machine, grâce au Bateau-Diable, mess Lethierry était devenu quelqu'un. Pour construire •* la Galiote, » il avait dû emprunter; il s*était endetté à
Brème, il s'était endetté à Saint-Malo; mais chaque année il amortissait son passif. Il avait de plus acheté à crédit, à l'entrée même du port de Saiut-Sampson, une jolie maison de pierre, toute neuve, entre mer et jardin, sur l'encoignure de laquelle on lisait ce nom : les Bravées. Le logis les Bravées, dont la devanture faisait partie de la muraille même du port, était remarquable par une double rangée de fenêtres, au nord du côté d'un enclos plein de fleurs, au
sud du côté de l'océan ; de sorte que cette maison avait deux façades, l'une sur les tempêtes, l'autre sur les roses.
Ces façades semblaient faites pour les deux habitants, mess Lethierry et miss Déruchette.
La maison des Bravées était populaire à Saint-Sampson. Car mess Lethierry avait fini par être populaire. Cette popularité lui venait un peu de sa bonté, de son dévouement et de son courage, un peu de la quantité d'hommes qu'il avait sauvés, beaucoup de son succès, et aussi de ce qu'il avait donné au port de Saint-Sampson le privilège des départs et des arrivées du bateau à vapeur. Voyant que décidément le Devil-Boat était une bonne affaire, Saint-Pierre, la capitale, l'avait réclamé pour son port, mais Lethierry avait tenu bon pour Saint-Sampson. C'était sa ville natale. — C'est là que j'ai été lancé à la mer, disait-il. — De là une vive popularité locale. Sa qualité de propriétaire payant taxe faisait de lui ce qu'on appelle à Guernesey un habitant.
On l'avait nommé douzenier. Ce pauvre matelot avait franchi cinq échelons sur six de l'ordre social guernesiais; il était mess; il touchait au monsieur, et qui sait s'il n'arriverait pas même à franchir le monsieur? Qui sait si un jour on ne lirait pas dans l'almanach de Guernesey au chapitre Gentry and Nohility cette inscription inouïe et superbe : Lethierry, esg, ?
Mais mess Lethierry dédaignait ou plutôt ignorait le côté par lequel les choses sont
vanité. Use sentait utile, c'était là sa joie. Être populaire le touchait moins qu'être nécessaire. Il n'avait, nous l'avons dit, que deux amours, et par conséquent, que deux ambitions : Durande et Déruchette.
Quoi qu'il en fût, il avait mis à la loterie de la mer, et il y avait gagné le quine.
Le quine, c'était la Durande naviguant.
LU MftMB PARRAIN BT LA MÊMB PATRONNE
Après avoir créé ce bateau à vapeur, Lethierry l'avai't baptisé. Il l'avait nommé Durande, La Durande, — nous ne l'appellerons plus autrement. On nous permettra également, quel que soit l'usage typographique, de ne point souligner ce nom Durande, nous conformant en cela à la pensée de mess Lethierry pour qui la Durande était presque une personne.
Durande et Déruchette, c'est le même nom. Déruchette est le diminutif. Ce diminutif est fort usité dans l'ouest de la France.
Les saints dans les campagnes portent souvent leur nom avec tous ses diminutifs et tous ses augmentatifs. On croirait à plusieurs personnes, là où il n'y en a qu'une. Ces identités de patrons et de patronnes sous des noms d'ifférents ne sont point choses rares. Lise, Lisette, Lisa, Élisa, Isabelle, Lisbeth, Betsy, cette multitude est Elisabeth. Il est probable que Mahout, Maclou, Malo et Magloire sont le même saint. Du reste, nous n'y tenons pas.
Sainte Durande est une sainte de TAngoumois et de la Charente. Est-elle correcte? Ceci regarde les bollandistes. Correcte ou non, elle a des chapelles.
Lethierry, étant à Rochefort, jeune matelot, avait fait connaissance avec cette
sainte, probablement dans la personne de quelque jolie charentaise, peut-être de la grisette aux beaux ongles. Il lui en était resté assez de souvenir pour qu'il donnât ce nom aux deux choses qu'il aimait : Durande à la galiote, Déruchette à la fille.
Il était le père de l'une et l'oncle de l'autre.
Déruchette était la fille d'un frère qu'il avait eu. Elle n'avait plus ni père ni mère. II Tavait adoptée. Il remplaçait le père et la mère.
Déruchette n^était pas seulement sanièce. Elle était sa filleule. C'était lui qui l'avait tenue sur les fonts de baptême. C'était lui qui lui avait trouvé cotte patronne * sainte Durande, et ce prénom : Déruchette.
Déruchette, nous l'avons dit, était née à Saint-Pierre-Port. Elle était inscrite à sa date sur le registre de paroisse.
Tant que la nièce fut enfant et tant que l'oncle fut pauvre, personne ne prit garde à cette appellation : Dérucfiette; mais quand la petite fille devint une miss et quand le matelot devint un gentleman, Déruchette choqua. On s'en étonnait. On demandait à mess Lethierry : Pourquoi Déruchette? Il répondait : C'est un nom qui est comme ça. On essaya plusieurs fois de la débaptiser. Il ne s'y prêta point. Un jour une belle dame de la high life de Saint-Sampsou, femme d'un forgeron riche ne travaillant plus, dit à mess Lethierry : Désormais j'appellerai votre fille Nancy, — Pourquoi pas Lons-le-Saulnier? dit-il. La belle dame ne lâcha point prise, et lui dit le lendemain : Nous ne voulons décidément pas de Déruchette. J'ai trouvé pour votre fille un joli nom : Marianne. — Joli nom, en efiet, repartit mess Lethierry, mais composé de deux vilaines bêtes, un mari et un âne. Il maintint Déruchette.
On se tromperait si l'on concluait du mot ci-dessus qu'il ne voulait point marier sa nièce. 11 voulait la marier, certes, mais à sa façon. Il entendait qu'elle eût un mtri
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dans son genre à lai, travaillant beaucoup,, et qu elle ne Dt pas grand'chose. Il aimait les mains noires de Thomme et les mains blanches de la femme. Pour que Déruchette ne gâtât point ses jolies mains, il l'avait tournée vers la demoiselle. Il lui avait donné un maître de musique, un piano, une petite bibliothèque, et aussi un peu de fil et d'aiguilles dans une corbeille de travail. Elle était plutôt liseuse que couseuse, et plutôt musicienne que liseuse. Mess Lethierry la voulait ainsi. Le charme, c'était tout ce qu'il lui^ demandait. Il l'avait élevée plutôt à être fleur qu'à être femme. Quiconque a étudié les marins comprendra ceci. Les rudesses aiment les délicatesses. Pour que la nièce réalisât l'idéal de l'oncle, il fallait qu'elle fût riche. C'est bien ce qu'entendait mess Lethierry. Sa grosse machine de mer travaillait dans ce but. Il avait chargé Durande de doter Déruchette.
l'air bonny dusdee
Déruchette habitait la plus jolie chambre des Bravées, à deux fenêtres, meublée en acajou- ronceux, ornée d'un lit à rideaux quadrillés vert et blanc, et ayant vue sur le jardin et sur la haute colline où est le château d^ Valle. C'est de l'autre côté de cette colline qu'était le Bù de la Rue.
Déruchette avait dans cette chambre sa musique et son piano. Elle s^accompagnait de ce piano en chantant l'air qu'elle préférait, la mélancolique mélodie écossaise Bonny Dundee; tout le soir est dans cet air, toute l'aurore était dans sa voix; cela faisait un contraste doucement surprenant ; on disait : miss Déruchette est à son piano; et les passants du bas de la colline, s'arrê* taxent quelquefois devant le mur du jardin
des Bravées pour écouter ce chant si frais et cette chanson si triste.
Déruchette était de l'allégresse allant et venant dans la maison. Elle y faisait un printemps perpétuel. Elle était belle, mais plus jolie que belle, et plus gentille que jolie. Elle rappelait aux bons vieux pilotes amis de mess Lethierry cette princesse d'une chanson de soldats et de matelots qui était si belle « qu'elle passait pour telle dans le régiment •». Mess Lethierry disait : Elle a un câble de cheveux.
Dès l'enfance, elle avait été ravissante. On avait craint longtemps son nez, mais la petite, probablement déterminée à être jolie, avait tenu bon ; la croissance ne lui avait fait aucun mauvais tour; son nez ne s'était ni trop allongé, ni trop raccourci ; et en devenant grande, elle était restée charmante.
Elle n'appelait jamais son oncle autrement que « mon père ».
Il lui tolérait quelques talents de jardinière, et même de ménagère. Elle arrosait elle-même aes plates-bandes de roses trémières, de molènes pourpres, de phlox vîvaceset do benoîtes écarlates; elle cultivait le c/épis rose et l'oxalide rose ; elle tirait parti du climat de cette lie de Guernesey, si hospitalière aux fleurs. Elle avait, comme tout le monde, des aloès en pleine terre, et, ce qui est plus difficile^ elle faisait réussir la potentille du Népaul. Son petit potager était savamment ordonné ; elle y faisait succéder les épinards aux radis et les pois aux épinards ; elle savait semer des choux-fleurs de Hollande et des choux de Bruxelles qu'elle repiquait en juillet, des navets pour août, de la chicorée frisée pour septembre, des panais ronds pour l'automne et de la raiponce pour l'hiver. Mess Lethierry la laissait faire, pourvu qu'elle ne maniât pas trop la bêche et le râteau et surtout qu'elle ne mit pas l'engrais elle-même. Il lui avait donné deux servantes, nommées l'une Grâce et l'autre Douce, qui sont deux
L'AIR BONNl DUNDEE
noms deGuernesey. Grâce et Douce faisaient le service de la maison et du jardin, et elles avaient le droit d^avoir les mains rouges.
Quant à mess Lethierry, il avait pour chambre un petit réduit donnant sur le port, et attenant à la grande salle basse du rez-dechaussée où était la porte d'entrée et où venaient aboutir les divers escaliers de la maison. Sa chambre était meublée de son branle, de son chronomètre et de sa pipe. Il y avait aussi une table et une chaise. Lie plafond, à poutres, avait été blanchi au lait de chaux, ainsi que les quatre murs; i droite de la porte était cloué Tarchipel de la Manche, belle carte marine portant cette mention: W. Fnden^ 5, Charing Cross.
GeograpJier to His Majesty ; et à gauche d'autres clous étalaient sur la muraille un de ces gros mouchoirs de coton où sont figurés en couleur les signaux de toute la marine du globe, ayant aux quatre coins les étendards de France, de Russie, d'Espagne et des États-Unis d'Amérique, et au centre l'Union-Jack d'Angleterre.
Douce et Grâce étaient deux créatures quelconques , du bon côté du mot. Douce n'était pas méchante et Grâce n'était pas laide. Ces noms dangereux n'avaient pas mal tourné. Douce, non mariée, avait un « galant". Dans les îles de la Manche, le mot est usité ; la chose aussi. Ces deux filles avaient ce qu'on pourrait appeler le service créole, une sorte de lenteur propre à la domesticité normande dans l'archipel. Grâce, coquette et jolie, considérait sans cesse rhorizon avec une inquiétude de chat. Cela tenait à ce qu'ayant, comme Douce, un galant, elle avait, de plus, disait-on, un mari matelot, dont elle craignait le retour. Mais cela ne nous regarde pas. La nuance entre Grâce et Douce, c'est que, dans une maison moins austère et moins innocente. Douce fût restée la servante et Grâce fût devenue la soubrette. Les talents possibles de Grâce se perdaient avec une fille candide comme Déruchette. Du reste, les amours
de Douce et de Grâce étaient latents. Rien n en revenait à mess Lethierry , et rien n'en rejaillissait sur Déruchette.
La salle basse du rez-de-chaussée, halle à cheminée entourée de bancs et de tables^ avait, au siècle dernier, servi de lieu d'assemblée à un conventicule de réfugiés français protestants. Le mur de pierre nue avait pour tout luxe un cadre de bois noir où s*étalait une pancarte de parchemin ornée des prouesses de Bénigne Bossuet, évoque de Meaux. Quelques pauvres diocésains de cet aigle, persécutés par lui lors de la révocation de l'édit de Nantes, et abrités à Guemesey, avaient accroché ce cadre à C6 mur pour porter témoignage. On y lisait, si l'on parvenait à déchifi'rer une écriture lourde et une encre jaunie, les faits peu connus que voici : — « Le 29 octobre 1685, démolition des temples de Morcef et de Nanteuil, demandée au Roy par M. l'évèque de Meaux. •» — « Le 2 avril 1086, arrestation de Cochard père et fils, pour religion, à la prière de M. l'évoque de Meaux. Relâchés ; les Cochard ayant abjuré. » — «< Le 28 octobre 1699, M. l'évoque de Meaux envoie à M. de Pontchartrain un mémoire remontrant qu'il serait nécessaire de mettre les demoiselles de Chalandes et de Neuville, qui sont de la religion réformée, dans la maison des Nouvelles-Catholiques de Paris. » — « Le 7 juillet 1703, est exécuté l'ordre demandé au Roy par M. Tévêque de Meaux de faire enfermer à l'hôpital le nommé Baudoin et sa femme, mauvais ca^ tholiques de Fublaines. >»
Au fond de la salle, près de la porte de la chambre de mess Lethierry, un petit retranchement en planches qui avait été la chaire huguenote était devenu, grâce à un grillage avec chattière, « l'office » du bateau à vapeur, c'est-à-dire le bureau de la Durande, tenu par mess Lethierry en personne. Sur le vieux pupitre de chêne, un registre aux pages cotées Doit et Avoir remplaçait la Bible.
LES TRAVAILLEURS DB LA MER
La cLaiia Gild-Holn'-Ur. (Pags 1).}
l'HOHVE qui avait DBVIN& BAHTAtNt
Tant que meas Lethierry avait pu naviguer, il avait conduit la Durande, et il n'avait pas en d'autre pilote et d'autre capitaine que lui-même, maia il était venu une heure, nous l'avons dit, où meas Lethierry avait dû se faire remplacer. 11 avait choisi pour cela sieur Clubin, de Torteval, homme silencieux Sieur Clubin avwt sur tonte la
cdte un renom de probité sévère. C'était l'atter ego et le vicaire de mess Lethierry. Sieur Clubiu, quoiqu'il eût ptntdt l'air d'un notaire que d'un matelot, était un marin capable et rare. Il avait tous les talents que vent le risque perpétuellement transformé. Il était arrimeur habile, gabier méticuleux, bossemau soigneux et connaisseur, timonier robuste, pilote savant, et hardi capitaine. Il était prudent, et il poussait quelquefois la prudence jusqu'à oser, ce qui est une grande qnalité à la mer. II avait la crainte du probable tempérée par l'instinct du possible. C'était nn de ces marins qui affrontent le danger dans une proportion
L'HOMME ftUI AVAIT DEVINÉ RANTAINE
Uthieny. (Pags 21.)
& eax coDDDe et qui de toute aventure savent dégager le succès. Toote la certitude que la mer peut laisser & un homme, il l'avait. Siear Clubin, en outre, était un nageur renommé ; il était de cette race d'hommes rompus à ta gymnastique de la vague, qui restent tant qu'an veut diins l'eau, qui, à Jersev. partent du Havre-des- Pas, doublent la' Colette, ftnt le tour de l'Ermitage et du ch&teau Elisabeth, et reviennent an bout de deux heures à leur point de départ. Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont.
Une des choses qui avaient le pins recommandé sieur Clubin à mess Lethierry, c'est que, connaissant ou pénétrant Rantaine, il avait signalé à mess Lethierry l'improbité de cet homme, et lui avait dit: — San-taine vous toléra. Ce qui s'était vériflé. Plus d'une fois, pour des objets, il est vrai, peu importants, mess Lethierry avait mis à l'épreuve l'honnêteté , poussée jusqu'au scrupule, de sieur Clubin, et il se reposait de ses affaires sur lui. Mess Lethierry disait ■- Toute conscience vaut toute confiance.