‹ Romans nationauxChapitre 166 sur 247 · EXCEPTION DANS LE CARACTERE DE LETHIERRY · texte numérisé non relu

EXCEPTION DANS LE CARACTERE DE LETHIERRY

huguenots ont trois autels ; comme ce sont les mêmes heures d'offices, la cloche unique sonne à la fois pour les deux services. Elle appelle en même temps à Dieu et au diable. Simplification.

Le flegme allemand s*accommode de ces voisinages. Mais à Guernesey, chaque religion est chez elle. Il y a la paroisse orthodoxe et il y a la paroisse hérétique. On peut choisir. Ni Tune, ni Tautre. Tel avait été le choix de mess Lethierry.

Ce matelot, cet ouvrier, ce philosophe, ce parvenu du trayail, très-simple en apparence, n'était pas du tout simple au fond. Il avait ses contradictions et ses opiniâtretés. Sur le prêtre, il était inébranlable. Il eût rendu des points à Montlosier.

Il se permettait des railleries très- déplacées. II avait des mots à lui, bizarres, mais ayant un sens. Aller à confesse, il appelait cela : « peigner sa conscience «> . Le peu de lettres qu'il avait, bien peu, une certaine lecture glanée çà et là, entre deux bourrasques, se compliquait de fautes d'orthographe. Il avait aussi des fautes de prononciation, pas toujours naïves. Quand la paix fut faite par Waterloo entre la France de Louis XVIII et l'Angleterre de Wellington, mess Lethierry dit : Bourmont a été le traître (Tunio^ entre les detix camps. Une fois il écrivit papauté, pape été. Nous ne pensons pas que ce fût exprès.

Cet antipapisme ne lui conciliait point les anglicans. II n'était pas plus aimé des recteurs protestants que des curés catholiques. En présence des dogmes les plus graves, son irréligion éclatait presque sans retenue. Un hasard l'ayant conduit à un sermon sur l'enfer du révérend Jaquemin Hérode» sermon magnifique rempli d'un bout à l'autre de textes sacrés prouvant les peines éternelles, les supplices, les tourments, les damnations, les châtiments inexorables, les brûlements sans fin, les malédictions inextinguibles, les colères de la Toute-Puissance, les fureurs célestes, les

vengeances divines, choses incontestables, on Tentendit, en sortant avec un des fidèles, dire doucement : — ^Voyez-vous, moi» j'ai une drdle d'idée. Je mlmagine que Dieu est bon.

Ce levain d'athéisme lui venait de son séjour en France.

Quoique guemesiais, et assez pur sang, on l'appelait dans l'Ile « le français », à cause de 60u esprit improper. Lui-même ne s'en cachait point, il était imprégné d'idées subversives. Son acharnement de faire ce bateau à vapeur, ce Devil-Boat, l'avait bien prouvé. Il disait : Tai tété 89. Ce n'est point là un bon lait.

Du reste, des contre-sens, il en faisait. Il est très-difficile de rester entier dans les petits pays. En France, garder les apparenées, en Angleterre, être respectable» la vie tranquille est à ce prix. Être respectable, cela implique une foule d'observances, depuis le dimanche bien sanctifié jusqu'à la cravate bien mise. « Ne pas se faire montrer au doigt » » voilà encore une loi terrible. Être montré au doigt, c*est le diminutif de l'anathème. Les petites villes, marais de commères, excellent dans cette malignité isolante, qui est la malédiction vue par le petit bout de la lorgnette. Les plus vaillants redoutent ce raca. On afironte la mitraille, on affronte l'ouragan, on recule devant madame Pimbêche. Mess Lethierry était plutôt tenace que logique.

Mais, sous cette pression, sa ténacité même fléchissait. II mettait, autre locution pleine de concessions latentes, et parfois inavouables, « de l'eau dans son vin n . Il se tenait à l'écart des hommes du clergé, mais il ne leur fermait point résolument sa porte. Aux occasions officielles et aux époques voulues des visites pastorales, il recevait d'une façon suffisante, soit le recteur luthérien, soit le chapelain papiste. Il lui arrivait, de loin en loin, d'accompagner à la paroisse anglicane Déruchette, laquelle elle-même, nous l'avons dit, n'y allait qu'aux quatre grandes fêtes de l'année.

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

Somme toute, ces compromis, qui lui coûtaient, Tirritaient, et, loin de rincliner vers les geDS d'église, augmentaient son escarpement intérieur. Il s'en dédommageait par plus de moquerie. Cet être sans amertume n'avait d'àcreté que de ce côté-là. Aucun moyeu de l'amender làdessus.

De fait et absolument, c'était là son tempérament) et il fallait en prendre son parti.

Tout clergé lui déplaisait. Il avait l'irrévérence révolutionnaire. D'une forme à l'autre du culte il distinguait peu. Il ne rendait môme pas justice à ce grand progrès : ne point croire à la présence réelle. Sa myopie en ces choses allait jusqu'à ne point voir la nuance entre un ministre et un abbé. Il confondait un révérend docteur avec un révérend père. Il disait . Weglêp ne vairi pas wieux que Loyola. Quand il voyait passer un pasteur avec sa femme^» il se détournait. Prêtre marié! disait-il, avec l'accent absurde quf ces deux mots avaient en France à cette époque. Il contait qu'à son dernier voyage en Angleterre, il avait vu «♦ Vévèchesse de Londres ». Ses révoltes sur ce genre d'unions allaient jusqu'à la colère. — Une robe n'épouse pas une robe I s'écriait-il. — Le sacerdoce lui faisait l'effet d'un sexe. Il eût volontiers dit : « ni homme, ni femme; prêtre. «* Il appliquait avec mauvais goût, au clergé anglican et au clergé papiste, les mômes épithètes dédaigneuses ; il enveloppait les deux « soutanes » dans la môme phraséologie; et il ne se donnait pas la peine de varier, à propos des prêtres, quels qu'ils fussent, catholiques ou luthériens, les métonymies soldatesques usitées dans ce temps-là « Il disait à Déruchette : Marie-^ioi avec qui tu voudras^ pourvu que ce ne mt pas avec un calotin.

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L INSOITCIÂNCB FAIT PABTIB DE LA ORACSS

Une fois une parole dite, mess Lethierry s'en souvenait; une fois une parole dite, Déruchette l'oubliait. Là était la nuance entre l'oncle et la nièce.

Déruchette, élevée comme on l'a vu, s'était accoutumée à peu de responsabilité. Il y a^ insistons-y, plus d'un péril latent dans une éducation pas assez prise au sérieux. Vouloir faire son enfant heureux trop tôt, c'est peut-être une imprudence.

Déruchette croyait que, pourvu qu'elle fût contente, tout était bien. Elle sentait d'ailleurs son oncle joyeux de la voir joyeuse. Elle avait à peu près les idées de mess Lethierry. Sa religion se satisfaisait d'aller à la paroisse quatre fois par an. On l'a vue en toilette pour Noël. De la vie, elle ignorait tout. Elle avait tout ce qu'il faut pour être un jour folle d'amour. En attendant, elle était gaie.

Elle chantait au hasard, jasait au hasard, vivait devant elle, jetait un* mot et passait, faisait une chose et fuyait, était charmante. Joignez à cela la liberté anglaise. En Angleterre , les enfants vont seuls, les filles sont leurs maltresses, l'adolescence a la bride sur le cou. Telles sont les mœurs. Plus tard ces filles libres font des femmes esclaves. Nous prenons ici ces deux mots en bonne part : libres dans la croissance, esclaves dans le devoir.

Déruchette s'éveillait chaque matin avec l'inconscience de ses actions de la veille. Vous l'eussiez bien embarrassée en lui demandant ce qu'eUe avait fait la semiaine passée. Ce qui ne l'empêchait pas d'avoir, à de certaines heures troubles^ nn malaise mystérieux, et de sentir on ne sait quel

passage du sombre de la \ie sur son épanouissement et sur sa joie. Ces azurs- là ont ces nuages-là. Mais ces nuages s'en allaient vite. Elle en sortait par un éclat de rire, ne sachant pourquoi elle avait été triste, ni pourquoi elle était sereine. Elle jouait avec tout. Son espièglerie becquetait les passants Elle faisait des malices aux garçons. Ji elle eût rencontré le diable, elle n*en eût pas eu pitié, elle lui eût fiait une niche.

Elle était jolie, et en même temps si innocente, qu'elle en abusait. Elle donnait un sourire comme un jeune chat donnée un coup de griffe. Tant pis pour Tégratigné. Elle n'y songeait plus. Hier n*existait pas pour elle; elle vivait dans la plénitude d'aujour* d'hui. Voilà ce que c'est que trop de bonheur. Chez Déruchette le souvenir s'évanoaissait coiHme la neige fond.

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