CARAMBOLAGE DE LA BILLE ROUGE ET DE L\ BILLE NOIRE
dt*ap de sa manche le verre de sa longae* vae et la braqua avec énergie sur le troismâts.
Un pûint noir venait de s*en détacher.
Ce point noir, semblable à une fourmi sur la mer, était une embarcation.
L*embarcation semblait vouloir gagner la terre. Quelques marins la montaient > ramant vigoureusement.
Elle obliquait peu à peu et se dirigeait vers la pointe du Décollé.
Le guet du garde-côte était arrivé à son plus haut degré de fixité. Il ne perdait pas un mouvement de Tembarcation. II s'était rapproché plus près encore de l'extrême bord de la falaise.
En ce moment un homme de haute stature, le quaker, surgit derrière le gardecôte au haut de l'escalier. Le guetteur ne le voyait pas.
Cet homme s'arrêta un instant, les bras pendants et les poings crispés, et, avec l'œil d'un chasseur qui vise, il regarda le dos du garde-côte.
Quatre pas seulement le séparaient du garde-côte ; il mit un pied en avant, puis s'arrêta; il fit un second pas, et s'arrêta encore ; il ne faisait point d'autre mouvement que de marcher, tout le reste de son corps était statue^ son pied 8*app&yait sur l'herbe sans bruit; il fit le troisième pas, et s'arrêta; il touchait presque le gardecôte, toujours immobile avec sa longuevue. L'homme ramena lentement ses deux mains fermées à la hauteur de ses clavicules, puis, brusquement, ses avant-bras s'abattirent, et ses deiix poings, comme lâchés par une détente, frappèrent les deux épaules du garde-côte. Le choc fut sinistre. Le garde-côte n'eut pas le temps de jeter un cri. Il tomba la tète. la première du haut de la falaise dans la mer. On vit ses deux semelles le temps d'un éclair. Ce fut une pierre dans l'eau. Tout se referma.
Deux ou trois grands cercles se firent dans l'eau sombre.
Il ne resta que la longue*vue échappée des mains du garde-côte et tombée à terre sur l'herbe.
Le quaRer se pencha sur le bord de l'escarpement, regarda les cercles s'effacer dans le flot, attendit quelques minutes, puis se redressa en chantant entre ses dents :
Monsieur d'ia Police est mort En perdant la vie.
Il se pencha une seconde fois. Rien ne reparut. Seulement, à l'endroit où le gardecôte s'était engloui, il s'était formé à la surface de l'eau une sorte d'épaisseur brune qui s élargissait sur le balancement de la lame. Il était probable que le garde-côte s'était brisé le crâne sur quelque roche sous-marine. Son sang remontait et faisait cette tache dans l'écume. Le quaker, tout en considérant cette flaque rougeàtre, reprit :
Un quart d'heure avant sa mort *
Il était encore...
Il n'acheva pas.
Il entendit derrière lui une voix trèsdouce qui disait :
— Vous voilà, Rantaine. Bonjour. Vous venez de tuer un homme.
Il se retourna, et vit à une quinzaine de pas en arrière de lui, à l'issue ti'un des entre-deux des rochers, un petit homme qui avait un revolver à la main.
Il répondit :
— Comme vous voyez. Bonjour, sieur Clubin.
Le petit homme eut un tressaillement.
— Vous me reconnaissez?
— Vous m'avez bien reconnu, repartit Rantaine.
Cependant on entendait un bruit de rames sur la mer. C'était l'embarcation observée parle garde-côte, qui approchait»
Sieur Clubin dit à demi-voix, comme se parlant à lui-même :
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
— Cela a été vite fait.
— Qu'y a-t-il pour votre service? demanda Rantaine.
— Pas grand'chose. Voilà tout à Theure dix ans que je ne vous ai vu. Vous avez dû faire de bonnes affaires. Comment vous portez- vous?
— Bien, dit Rantaine. Et vous?
— Très-bien, répondit sieur Clubin.
Rantaine fit un pas vers sieur Clubin.
Un petit coup sec arriva à son oreille.
C'était sieur Clubin qui armait le revolver.
— Rantaine, nous sommes à quinze pas.
C'est une bonne distance. Restez où vous êtes.
— Ah ça! fit Rantaine, qu'est-ce que vous me voulez?
— Moi, je viens causer avec vous.
Rantaine ne bougea plus. Sieur Clubin
reprit :
— Vous venez d'assassiner un gardecôte
Rantaine souleva le bord de son chapeau et répondit :
— Vous m'avez déjà fait l'honneur de me le dire.
— En termes moins précis. J avais dit : un homme; je dis maintenant un gardecôte. Ce garde-côte portait le numéro six ct^nt dix-neuf. Il était père de famille. Il Jai.sse une femme et cinq enfants.
— Cadoit être, dit Rantaine Il y eut un imperceptible temps d'arrêt
— Ce sont des hommes de choix, ces gardes-côtes, fit Clubin, presque tous d'anciens marins.
— J'ai remarqué, dit Rantaine, qu'en général on laisse une femme et cinq enfants.
Sieur Cliibin continua :
— Devinez combien m'a coûté ce revolver.
— C'est une jolie pièce, répondit Rantafne.
— Combien l'estimez-vous?
— Jo l'estime beaucoup.
— Il m'a coûté cent quarante -quatre francs.
— Vous avez dû acheter ça, dit Rantaine, à. la boutique d'armes de la rue Coutanchez.
Clubin reprit :
— Il n'a pas crié. La chute coupe la voix.
— Sieur iClubin, il y aura de la brise cette nuit.
— Je suis seul dans le secret.
— Logez-vous toujoursà l'Auberge Jean?
demanda Rantaine.
— Oui, on n'y est pas mal.
— Je me rappelle y avoir mangé de bonne choucroute.
— Vous devez être excessivement fort, Rantaine. Vous avez des épaules! Je ne voudrais pas recevoir une chiquenaude de vous. Moi, quand je suis \enu au monde, j'avais l'air si chétif qu'on ne savait pas ai on réussirait à m'élever. •
— On y a réussi, c'est heureux.
— Oui, je loge toujours à cette vieille Auberge Jean.
— Savez-vous, sieur Clubin, pourquoi je vous ai reconnu? C'est parce que vous m'avez reconnu. J'ai dit : Il n'y a pour cela que Clubin
Et il avança d'un pas. •
— Replacez-vous où vous étiez, Rantaine.
Rantaine recala et fit cet aparté :
— On de\ient un enfant devant ces machins-là.
Sieur Clubin poursuivit.
— Situation. Nous avons à droite, du côté de Saint-Enogat, à trois cents pas d'ici, un autre garde-côte, le numéro six cent dix-huit, qui est vivant, et à gauche, du côté de Saint-Lunaire, un poste de douanes. Cela fait sept hommes armés qui peuvent être ici dans cinq minutes. Le rocher sera cerné. Le col sera gardé. Impossible de s'évader. Il y a un cadavre au piep de la falaise.