CARAMBOLAGE DE LA BILLE KOUGE ET DE LA BILLE KOIRE
Rantaine jeta un œil oblique sur le revolver.
— Gomme vous dites, Rantaine. C'est une jolie pièce. Peut-être n'est-il chargé qu'à poudre. Mais qu'est-ce que cela fait? Il suffît d'un coup de fej pour faire accourir la force armée. J'en ai six à tirer.
Le choc alternatif des rames devenait très-distinct. Le canot n'était pas loin.
Le grand homme regardait le petit homme, étrangement. Sieur Clubin parlait d'une voix de plus en plus tranquille et douce.
— Rantaine, les hommes du canot qui va arriver, sachant ce que vous venez de faire ici tout à l'heure, prêteraient main-forte et aideraient à vous arrêter. Vous payez votre passage dix mille francs au capitaino Zuela. Par parenthèse, vous auriez eu meilleur marché avec les contrebandiers de Plainmont; mais ils ne vous auraient mené qu'en Angleterre, et d'ailleurs vous ne pouvez risquer d'aller à Guernesey où l'on a l'honneur de vous connaître. Je reviens à la situation. Si je fais feu, on vous arrête. Vous payez àZuela votre fugue dix mille francs. Vous lui avez, donné cinq mille francs d'avance. Z'iola garderait les cinq mille francs, et s'en irait. Voilà. Rantaine, vous êtes bien affublé. "Ce chapeau, ce drôle d'habit et ces guêtres vous changent. Vous avez oublié le^ lunettes. Vous avez bien fait de laisser pousser vos favoris.
Rantaine fît un sourire assez semblable à un grincement. Clubin continua :
— Rantaine, vous avez une culotte américaine à gousset double. Dans l'un il y îi votre montre. Gardez-la.
— Merci, sieur Clubin.
— Dans l'autre il y a une petite boîte tù fer battu qui ouvre et ferme à ressort. C'est une ancienne tabatière à matelot. Tirez-la de votre gousset, et jetez-la moi.
— Mais c'est un vol !
— Vous êtes libre de crier à la garde. Et Clubin regarda fixement Rantaine.
— Tenez, mess Clubin..., dit Rantaine faisant un pas, et tendant sa main ouverte.
Mess était une flatterie.
— Restez où vous êtes, Rantaine.
— Mess Clubin , arrangeons-nous. Je vous offre moitié.
Clubin exécuta un croisement de bras d'où sortait le bout de son revolver.
— Rantaine, pour qui me prenez-vous?
Je suis un honnête homme.
Et il ajouta après un silence :
— Il me faut tout,
Rantaine grommela entre ses dents : — Celui-ci est d'un fort gabarit.
Cependant l'œil de Clubin venait de s'allumer. Sa voix devint nette et coupante comme l'acier. Il s'écria :
— Je vois que vous vous méprenez. C'est vous qui vous appelez Vol, moi je m'appelle
Restitution. Rantaine, écoutez. Il y a dix ans, vous avez quitté de nuit Guernesey en prenant dans la caisse d'une association cinquante mille francs qui étaient à vous, et en oubliant d y laisser cinquante mille francs qui étaient à un autre. Ces cinquante mille francs volés par vous à votre associé, l'excellent et digne mess Lethierry, font aujourd'hui avec les intérêts composés pendant dix ans quatre-vingt mille six cent soixante-six francs soixante- sic centimes. Hier vous êtes entré chez un changeur. Je vais vous le nommer. Rêbuchet, rue Saint- Vincent. Vous lui avez compté soixanteseize mille francs en billets de banque français, contre lesquels il vous a donr.é trois bank-notes d'Angleterre de mille livres sterling chaque, plus l'appoint. Vous avez mis ces bank-notes dans la tabatière de fer, et la tabatière fie for dans votre gousset de droite. Ces trois mille livres sterling font soixante-quinze mille francs. Au nom de mess Lethierry, je m'en contenterai. Je pars demain pour Guernesey, et j'entends los lui porter. Rantaine, le trois-màts qui est là en panne est le Tamaulipas^ Vous y
88 LES TRAVAILLEURS DE LA MER
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U mai* CoutoMliêi. (PâgB 77)
ûvez fait embarquer cette nuit vos malles
tenant dirigés sur Rantaine ses deux yenx
mëléâs aux sacs ec aux valises de l'équi-
et les six canons du revolver.
page. Vous voulez quitter la Francfl. Voua
Puis il cria :
avez vos raisons. Vous allez à Arequipa.
— Mon ami, tournez le dos.
L'embarcation vient vous chercher. Vous
Rantaine tourna le dos.
l'attendez ici. Elle arrive. On l'entend qui
. Sieur Clubin mit le revolver sous son
liage. I! dépend de moi de vous laisser par-
aisselle, et fit jouer le ressort de la taba-
tir ou de vous faire rester. Assez de pa-
tière. La boite s'ouvrit.
roles. Jetez-moi la tabatière de fer.
Elle contenait quatre bank-notes, trois de
Rantaine ou\ritson gousset, en tira une
mille livre? et une de dix livres.
petite boi'e et la jefa à Clubin. C'était la
Il replia les trois lank-no'-ts de raille
tabatière de fer. liile alla rouler aux pieds
livres, les replaça {"a-s la tabatière de fer.
de Clubin.
referma la b )iie et la mit dnns sa poche
Clubin se pencha sans baisser la tête et
Puis il prit à terre n;i caillou. Il enve-
ramassa la taba
tière de la main gauche.
loppa ce caillou du billet de diilivres.et dit:
CARAMUOLACE LE LA HII,! E I.Ol'GE ET MLLE NOIRE
— Retournez vous.
Rantaine se retoarna.
Sieur Clubin reprit:
— Je vous ai dit que je me contenterais des trois mille livres. Voilà dix livres que je vous rends.
Et il jeta à Rantaine le billet lesté du caillon.
Rantaine, d*un coup de pied, lança la lank>note et le caillou da.n3 la mer.
— Comme il vous plaira, fit Clubin.
Allons, vous devez être riche. Je suis tran- ({uille.
I.e brait de rames, qui s'était continuellement rapproché pendant ce dialogue, cessa.
Cela indiquait que l'embarcation était au pied de la falaise
— Votre fiacre est en bas. Vous pouvez partir, Rantaine.
Rantaine se dirigea vers l'escalier et s'y enfonça.
Cljbin vint avec précaution au bord de l'escarpement, et, avançant la tète, le regarda descendre
Le canot s'était arrêté près de la dernière marche de rochers, à l'endroit même où était tombé le garde-cdte.
Tout en regardant dégringoler Rantaine, Clubin grommela :
— Bon numéro six cent dix-neoft II en
LbS TRAVAILLEURS DE LA MER
croyaii sevi!. Kantaine croyait n être que deux. Moi seul savais que nous étions trois.
Il aperçut à ses pieds sur Therbe la longue-vue qu'avait laissée toraber le gardecôte ; il la ramassa.
Le bruit de, rames recommença. Rantaine venait de suuter dans l'embarcation, et le canot prenait le large.
Quand Rantaine fut dans le canot, après les premiers coups d'aviron, la falaise commençant à s'éloigner derrière lui, il se dressa brusquement debout, sa face devint monstrueuse, il montra le poing en bas, et cria :
— Ha! le diable lui-même est une canaille !
Quelques secondes apVès, Clubin, au haut de la falaise et braquant la longue- vue sur l'embarcation, entendait distinctement ces paroles articulées par une voix haute dans le bruit de la mer :
— Si^ur Clubia, vous êtes un honnête homme; mais vous trouverez bon que j'écrive à Lethierry pour lui faine part de la chose, et voici dans le canot un matelot de Guernesey qui est de l'équipage du Tamaiir lipas, qui s'appelle Ahier-Tostevin, qui reviendra à Saint- Malo au prochain voyage de Zuela, et qui témoignera que je vous ai remis pour mess Lethierry la somine de trois mille livres sterling.
C'était la voix de Rantaine.
Clubin était l'homme des choses bien faites. Immobile comme Tavait été le gardecAte, et à cette même place, l'œil dans la longue-vue, il ne quitta pas un instant le canot du regard. 11 le vit décroître dans les lames, disparaître et reparaître, approcher le navire en panne, et l'accoster, et il put reconnaître la haute taille de Rantaine sur le pont du Tamaidlpas.
Quand le canot fut remonté à bord et replacé dans les pistolets, le Tmnanllpas fît servir. La brise montait de terre, il éventa toutes ses voiles, la lunette de Clubiuilemeara braquée sur cette silhouette
de plus en plus simplifiée, et, une demiheure après, le TarfiauUpas n'était pk.^. qu'une corne noire s'amoindrissant à Therizon sur le ciel blême du crépuscule.
renseignement utile aux personnes qui attendent, ou craignent, dbs lettres d'outre-mer-
Ce soir-là encore, sieur Clubin rentra
tard.
Une des causes de son retard, c'est qu'avant de rentrer il était allé jusqu'à la porte Dinan où il y avait des cabarets. Il avait acheté, dano un de ces cabarets où il n'était pas connu, une bouteille d'eau-de-vie qu'il avait mise dans la large poche de sa vareuse comme s'il voulait Ty cacher; puis, la Dnrande devant partir le lendemain matin, il avait fait un tour à bord pour s'assurer que tout était en ordre.
Quand sieur Clubin rentra à l'Auberge Jean, il n'y avait plus dans la salle basse que le vieux capitaine au long cours, M. Gertrais-Gaboureau, qui buvait sa chope et fumait sa pipe.
M. Gertrais-Gaboureau salua sieur Clubin entre une bouffée et une gorgée,
Good bye, capitaine Clubin.
— Bonsoir, capitaine Gertrais.
— Eh bien, voilà le TamauUj>as parti.
— Ah! dit Clubin, je n'y ai pas fait attention.
Le capitaine Gertrais-Gaboureau cracha
et dit :
— Filé, Zuela.
— Quand ça donc?
— Ce soir.
— Où va-lil?
— Au diable.
— Sans doute ; mais où?