DU COGNAC INESPÉRÉ
Les préoccupations de sieur Clubiii lui avaient décidément fait à peu près manquer son chargement. Il n'avait embarqué que quelques colis d'articles de Paris pour les boutiques de fancy de Saint-Pierre-Port, trois caisses pour l'hôpital do Guernesey, Tune de savon jaune, l'autre de chandelle à la baguette et la troisième de cuir de semelle français et de cordouan choisi. Il rapportait de son précédent chargement une caisse de sucre crushed et trois caisses de thé conjou que la douane française n'avait pas voulu admettre. Sieur Clubin avait embarqué peu de bétail ; quelques boeufs seulement Ces bœufs étaient'dans la cale assez négligemment arrimés.
Il y avait à bord six passagers : un guerneiiiais, deux malouins marchands de bestiaux. u:i « touriste », comme on disait déjà à cette tpo]ue, un parisien demi-bourgeois, probablement touriste du commerce, et «n américain voyageant pour distribuer des l)il)l(\'=i.
i.i Durande, sans compter Clubin, le capitaine, portait sept hommes d'équipage : un timonier, un matelot charbonnier, un matelot charpentier, un. cuisinier, manœuvrier au besoin, deux chauffeurs et un mousse. L'un dis deux chauffeurs était en même temps mécanicien. Ce chauffeurmécanicien, très-brave et très-intelligent nègre hollandais, évadé des sucreries de Surinam, s'appelait Imbrancam. Le nègre Imbrancam comprenait et servait admirablement la machine. Dans les premiers temps, il n'avait pas peu contribué, apparaissant tout noir dans sa fournaise, à donner un air diabolique à la Durande.
Le timonier, jersiais de naissance et cotentin d'origine, se nommait Tangrouille. Tangrouille était d'une haute noblesse.
Ceci était vrai à la lettre. Les îles de la Manche sont, comme l'Angleterre, un pays hiérarchique. Il y existe encore des castes. Les castes ont leurs idées, qui sont leurs défenses. Ces idées des castes sont partout
les mêmes, dans l'Inde comme ea Allemagne. La noblesse se conquiert par Tépée et se perd par le travail. Elle se conserve par l'oisiveté. Ne rien faire, c'est vivre noblement; quiconque ne travaille pas est honoré. Un métier fait déchoir. En France autrefois, il n'y avait d'exception que pour les verriers. Vider des bouteilles étant un peu la gloire des gentilshommes, faire des bouteilles ne leur était point déshonneur. Dans l'archipel de la Manche, ainsi que dans la Grande-Bretagne, qui veut rester noble doit rester riche. Un vvorkman ne peut être un gentleman. L'eùt-il été, il ne l'est plus. Tel matelot descend des chevaliers bannerets et n'est qu'un matelot. Il y a trente ans, à Aurigny, un Gorges authentique, qui aurait eu des droits à la seigneurie de Gorges confisquée par Philippe- Auguste, ramassait du vai'ech pieds nus dans la mer. Un Carteret est charretier à Serk, Il existe à Jersey un drapier et j G^iemesey lui cordonnier no nmés Grucliy qui se déclarent Grouchy et cousins du maréchal de Waterloo. Les anciens pouillés de l'évêché de Coutances font mention d'une seigneurie de Tangroville, parente évidente de Tancarville sur la Basse-Seine, qui est Montmorency. Au quinzième siècle Johan de Héroudeville, archer et étoffe du sire de Tangroville, portait derrière lui « son corset et ses autres harnois ». En mai 1371, à Pontorson, à la montre de Bertrand du Guesclin, « monsieur de Tangro- « ville a fait son devoir comme chevalier « bachelor ». Dans les îles normandes, si la misère survient, on est vite éliminé de la noblesse. Un changement de prononciation suffit. Tangromlle devient Tangrouille, et tout est dit.
C'est ce qui était arrivé au timonier de la Durande.
Il y a à Saint-Pierre-Port, au Bordage, un marchand de ferraille appelé Ingrouille qui est probablement un Ingroville. Sous Louis le Gros, les Ingroville possédaient
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
Sei avaDlf-bns a'ftbattiraQt (Piige 8S.)
trois paroisses ilans l'élection de Valognes. Un abbé Trigan a fait \' Histoire ecdèsiasiique de Normandie. Ce chroniqueur Trigan était caré de la seigneurie de Digoville. Le sire de Digoville. s'il était tombé en roture, Re nommerait Digouilîe.
Tangroaille, ce Tancarville probable et 00 Montmorency possible, avait cette antique qualité de gentilhomme, défaut grave pour un timonier : il s'enivrait.
Sienr Clubin s'était obstiné à le garder. Il en avait répondu A mess Lethierry.
Le timonier Tangrouille ne quittait jamais le navire et couchait à bord.
La veille du départ, quand sieur Clubin
était venu, à une heure assez avancée de la soirée, faire la visite du bâtiment, Tangrouille était dans son branle et dormait.
Dans la nuit Tangrouille s'était réveillé. C'était son habitude nocturne. Tout ivrogne qui n'est pas son maître a sa cachette. Tangrouille avait la sienne, qu'il nommait sa cambuse. La cambuse secrète de Tangrouille était dans la cale à l'eau. Il l'avait mise là pour la rendre invraisemblable. Il croyait être sûr que cette cachette n'était connae que de lui seul. Le capitaine Clubin, étaot sobre, était sévère. Le peu de rhum et de gin que le timonier pouvait dérober au guet vigilant du capitaine, il le tenait en