DU COGNAC INESPÉRÉ
Cgtt« Urriquc, o'eit la bott« kox lettro. (Fkg* 03.)
réserve dans ce coin mystérieux de U cale à l'eaa, au fond d'une baille de sonde, et presque toutes les nuits il avait au rendezvous amoureux avec cette cambuse. La surveillance était rigoureuse, l'orgie était pauvre, et d'ordinaire les excès nocturnes de Tangronille se bornaient à deux ou trois gorgées, avalées furtivement. Parfois même la cambuse était vide. Cette nuit-i& Tangrouille j avait trouvé une bouteille d'eaude-vie inattendue. Sa joie avait été grande, et sa stupeur plus grande encore. De quel ciel lui tombait cette bouteille? Il n'avait > pu se rappeler quand ni comment il l'avait ; apportée dans le- navire. Il l'avait bue im-
médiatement. Un peu par {irudeace; de peur que cette eau-dp-vie ne fût découverte et saisie II avait jeté la houtoitle à la mer. Le lendemain, quand il prit la barre, Tangrouille avait une certaine oscillation.
Il gouverna pourtant à peu près comme d'ordinaire.
Quant à Clubin, il était, on le sait, revenu coucher à l'Auberge Jean.
Clubin portait toujours sous sa chemise une ceinture de voj'age en cuir où il gardait un en-cas d'une vingtaine de guinèes et qu'il ne quittait que la nuit Dans l'intérieur de cette ceinture, il y avait son nom, sieur Clubin, écrit par lut-mème sur le cuir
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
brut à Tencre grasse lithographique, qui est indélébile.
En se levant, avant de partir, il avait mis dans cette ceinture la boîte de fer contenant les soixante-quinze mille francs en bank-notes, puis il s'était comme d'habitude bouclé la ceinture autour du corps
PROPOS INTERROMPUS
Le départ se ât autrement Les voya* geurs, sitôt leurs valises et leors porte-manteaux installés sur et sous les bancs, passé-* rent cette revue du bateau à laquelle on ne manque jamais, et qui semble obligatoire tant elle esthabitnellt. Deux des passagers, le touriste et le parisien, n'avaient jamais TU de bateau à vapeur, et, dès les premiers tours de roue, ils admirèrent Técatte. Puis ils admirèrent la fumée. Ils exammènsnt pièce à pièce, et presque brm à bnn, sur le pont et dans Teatre^oatt tous ces appareils maritimes d anaeMiXi, de crampons, de crochets, de boulons, qai ji toece de précisioa et d*ajustement sont une sorte de colossale bijouterie ; bijouterie de fer dorée avec de la rouille par la tempête. Ils firent le tour du petit canon d alarme amarré sur le pont, tt à la chaîne comme un chien de garde >», observa le touriste, et « couvert d'une blouse de toile goudronnée pour Tempècher de s'enrhumer », ajouta le parisien. En s'éloignant de terre, on échangea les observations d'usage sur la perspective de Saint-Malo; un passager émit l'axiome que les approches de mer trompent, et qu'à une lieue de la côte rien ne ressemble à Ostende comme Dunkerque. On compléta ce qu'il y avait à dire sur Dunkerque par cette observation que ses deux navires-vigies peints en rouge s'appellent l'un Ruytinge^i et l'autre Mardyck.
Saint-Malo s amincit au loin, puis s'effaça.
L'aspect de la mer était le vaste calme. Le sillage faisait dans l'océan derrière le navire une longue rue frangée d'écume qui se prolongeait presque sans torsioil à perte de vue.
Guernesey est au milieu d'une ligne droite qu'on tirerait de Saint-Malo en France à Exeter en Angleterre. La ligne droite en mer n'est pas toujours la ligne logique. Pourtant les bateaux à vapeur ont, jasqu^à un certain point, le pouvoir de suin« la ligne droite refusée aux bateaux à Toiles.
La mer, compliquée da vent, est un composé de forces. Un navire est un composé de machiiiM Les forces sont des machines infimes, les machines soht des forces limities. C'ert entre ces deux organismes, l'un laépaissUe^ l'autre intelligent, que s'engi^ ce combat qu'ai appelle la navigation.
Une volonté dans un mécanisme fait oontre-poids à l'infini. L'infini, lui aussi, contient an aiécanisme* Les éléments savent ce qu'ils f(Mit et où ils vont. Aucune force n'est aveagle L'homme doit épier les forces, et tâcher de découvrir leur itinéraire.
En attendant que la loi soit trouvée, la lutte continue, et dans cette lutte la navigation à la vapeur est une sorte de victoire perpétuelle que le génie humain remporte à toute heure du jour sur tous les points de la mer La navigation à la vapeur a cela d'admirable qu'elle discipline le navire Elle diminue l'obéissance au vent et augmente l'obéissance à l'homme.
Jamais la Durande n'avait mieux travaillé en mer que ce jour-là. Elle se comportait merveilleusement.
Vers onze heures, par une fraîche brise de nord-nord-ouest, la Durande se trouvait au large des Minquiers, donnant peu de vapeur, naviguant à l'ouest, tribord amures et au plus près du vent. Le temjis était tou<i-
PROPOS INTERROMPUS
jours clair et beau. Cependant les chalutiers rentraient.
Peu à peu, comme si chacun songeait à regagner le port, la mer se nettpyait de navires.
On ne pouvait dire que la Durande tînt tout à fait sa route accoutumée. L'équipage n'avait aucune préoccupation, la confiance dans le capitaine était absolue ; toutefois, peut-être par la faute du timonier, il y avait quelque déviation. La Durande paraissait plutôt aller vers Jersey que vers Guernesey. Uft peu après onze heures, le capitaine rectifia la direction et Ton mit franchement le cap sur Guemesey Ce ne fut qu'un peu de temps perdu. Dans les jours courts le temps perdu a ses inconvénients. Il faisait un beau soleil de février.
Tangrouille, dans l'état où il était, n'avait plus le pied très-sûr ni le bras très-ferme Il en résultait que le brave timonier embardait souvent , ce qui ralentissait la marche.
Le vent était à peu près tombé.
Le passager guernesiais, qui tenait à la main une longue-vue, la braquait de temps en temps sur un petit flocon de brume grisâtre lentement charrié par le vent à l'extrême horizon à l'ouest, et qui ressemblait à une ouate o& il y aurait de la poussière.
Le capitaine Clubin avait son austère mine puritaine ordinaire. Il paraissait redoubler d'attention.
Tout était paisible et presque riant à bord de la Durande, les passagers causaient. En fermant les yeux dans une traversée, on peut juger de l'état de la mer par le trémolo des conversations. La pleine liberté d'esprit des passagers répond à la parfaite tranquillité de l'eau.
Il est impossible, par exemple, qu'une conversation telle que celle-ci ait lieu autrement que par une mer très-calme :
— Monsieur, voyez donc cette jolie mouche verte et rouge.
— Elle s'est égarée en mer et se repose sur le navire.
— Une mouche se fatigue peu.
— Au fait, c'est si léger. Le vent la porte.
— Monsieur, on a pesé une once de mouches, puis on les a comptées, et Ton en a trouvé six mille deux cent soixantehuit.
Le guernesiais à la longue-vue avait abordé les malouins marchands de bœufs, et leur partage était quelque chose en ce genre .
— Le bœuf d'Aubrac a le torse rond et trapu, les jambes courtes, le pelage fauve. Il est lent au travail, à cause de la brièveté des jambes.
— Sous ce rapport, le salersvaut mieux que l'aubrac.
— Monsieur, j'ai vu deux beaux bœufs dans ma vie. Le premier avait les jambes basses, l'avant épais, la culotte pleine, les hanches larges, une bonne longueur de la nuque à la croupe, une bonne hauteur au garrot, les maniements riches, la peau facile à détacher. Le second offrait tous les signes d'un engraissement judicieux. Torse ramassé, encolure forte, jambes légères, robe blanche et rouge, culotte retombante.
— Ca, c'est la race cotentine.
— Oui, mais ayant eu quelque rapport avec le taureau angus ou le taureau suffolk.
— Monsieur, vous me croirez si vous voulez, dans le midi il y a des concours d'ànes.
— D'ânes?
— D'ânes. Comme j'ai l'honneur. Et ce sont les laids qui sont les beaux.
— Alors c'est comme les mulassières Ce sont les laides qui sont les bonnes.
— Justement. La jument poitevine. Gros ventre, grosses jambes.
— La meilleure mulassière connue, c'est I une barrique sur quatre poteaux.
L£S TRAVAILLEURS DE LA MER
— La beaaté des bètes n'est pas la môme qae la beaaté des hommes.
— Et surtout des femmes.
— C'est juste.
— Moi, je tiens à ce qu'une femme soit jolie.
— Moi, je tiens à ce qu'elle soit bien mise.
— Oui, nette, propre, tirée à quatre épingles, astiquée.
— L'air tout neuf. Une jeune fille, ça doit toujours sortir de chez le bijoutier.
— Je reviens à mes bœufs. J'ai vu vendre ces deux bœufs au marché de Thouars.
— Le marché de Thouars, je le connais. Les Bonneau de la Rochelle et les Babu, les marchands de blé de Marans, je ne sais pas si vous en avez entendu parler, devaient venir à ce marché-là.
Le touriste et le parisien causaient avec l'américain des bibles. La conversation, là aussi, était au beau fixe.
«» Monsieur, disait le touriste, voici quel est le tonnage flottant du monde civilisé r France, sept cent seize mille tonneaux; Âllemagne, un million; États-Unis, cinq millions; Angleterre, cinq millions cinq cent mille. Ajoutez le contingent des petits pavillons. Total : douze millions neuf cent quatre mille tonneaux distribués dans cent quarante-cinq mille navires épars sur l'eau du globe.
L'américain interrompit :
— Monsieur, ce sont les États-Unis qui ont cinq millions cinq cent mille.
— J'y consens, dit le touriste. Vous êtes américain?
— Oui, monsieur.
•^ J'y consens encore.
Il y eut un silence, l'américain missionnaire se demanda si c'était le cas d'ofirir une bible.
— Monsieur, repartit le touriste, est-il vrai que vous ayez le goût des sobriquets en Amérique au point d'en affubler tous vos gens célèbres, et que vous appeliez votre
fameux banquier missourien, Thomas Beuton, le vieux Lin ffot?
— De même que nous nommons Zacharie Taylor le vieux Zach.
— Et le général Harrison le vieux Tip, n'est-ce pas? et le général Jackson le vieil Hiclory ?
— Parce que Jackson est dur comme le bois hickory, et parce que Harrison a battu les peaux rouges a Tippecanoe.
— C'est une mode byzantine que vous avez là.
— C'est notre mode. Nous appelons Van Buren le Petit-Sorcier^ Seward, qui a fait faire les petites coupures des billets de banque, Billy-le-Petity et Douglas, le sénateur démocrate de l'Illinois, qui a quatre pieds de haut et une grande éloquence, le Petit- Oéant. Vous pouvez aller du Texas fiu Maine, vous ne rencontrerez personne qui dise ce nom : Cass, on dit : le grand Michigantier; ni ce nom : Clay, on dit : le garçon de moulin à la balafre. Clay est fils d'un meunier.
— J'aimerais mieux dire Clay ou Cass, observa le parisien, c'est plus court.
— Vous manqueriez d'usage du monde.
Nous nommons Corwin, qui est secrétaire de la trésorerie, le garçon de charrette. Daniel Webster est Dan-le^-noir. Quant à Winfield Scott, comme sa première pensée, après avoir battu les anglais à Chippeway, a été de se mettre à table, nous l'appelons Vite-^ine-assiette-de^oupe.
Le flocon de brume aperçu dans le lointain avait grandi. Il occupait maintenant sur l'horizon un segment d'environ quinze degrcs. On eût dit un nuage se traînant sur l'eau faute de vent. Il n'y avait presque plus de brise. La mer était plate. Quoiqu'il ne fût pas midi, le soleil pâlissait. Il éclairait, mais ne chauffait plus.
— Je crois, dit le touriste, que le temps va changer.
— Nous aurons peut-être de la ploie, dit le parisien.
PROPOS INTERROMPUS
— Ou dû brouillard, reprit l'américain.
— Monsieur, repartit le touriste, en Italie, c*est à Molfetta qu'il tombe le moins de pluie, et à Tolmezzo qu'il en tombe le plus.
A midi, selon l'usage de l'archipel, on sonna la cloche pour dîner. Dtna qui voulut. Quelques passagers portaient avec eux leur en-cas, et mangèrent gaiement sur le pont. Glubin ne dîna point.
Tout en mangeant, les conversations allaient leur train.
Le guernesiais, ayant le flair des bibles, s'était rapproché de l'américain. L'américain lui dit :
— Vous connaissez cette mer-ci?
— Sans doute, j'en suis.
— Et moi aussi, dit l'an des malouins. Le guernesiais adhéra d'un salut, et reprit :
— Â présent nous sommes au large, mais je n'aurais pas aimé avoir du brouillard quand nous étions devers les Minquiers.
L'américain dit au malonin :
— Les insulaires sont plus de la mer que les côtiers.
— C'est vrai, nous autres gens de la côte, nous n'avons que le demi-bain.
— Qu'est-ce que c'est que ça, les Miur quiers? continua l'américain.
Le malouin répondit :
— C'est des cailloux très-mauvais.
— Il y a aussi les Grelots, fit le guernesiais.
— Parbleu, répliqua le malouin.
— Et les Chouas, ajouta le guernesiais. Le malouin éclata de rire.
— A ce compte-là^ dit-il, il y a aussi les Sauvages.
— Et les Moines, observa le guernesiais.
— Et le Canard, s'écria le malouin.
— Monsieur, repartit le guernesiais poliment, vous avez réponse à tout.
— Maloain, malin.
Cette réponse faite, le malouin cligna de rœil.
Le touriste interposa une question.
— Est-ce que nous avons à traverser toute cette rocaille?
-^ Point. Nous l'avons laissée au sud-sudest. Elle est derrière nous.
Et le guernesiais poursuivit :
— Tant gros rochers que menus, les Grelots ont cinquante-sept pointes.
— Et les Minquiers quarante-huit, dit le malouin.
Ici le dialogue se concentra entre le malouin et le guernesiais.
— Il me semble, monsieur de Saint-Malo, qu'il y a trois rochers que vous ne comptez pas.
— Je compte tout.
— De la Dérée au Maître- Ile?
— Oui.
— Et les Maisons ?
— Qui sont sept rochers au milieu des Minquiers. Oui.
— Je vois que vous connaissez les pierres.
— Si on ne connaissait pas les pierres, on ne serait pas de Saint-Malo.
— Ça fait plaisir d'entendre les raisonnements des français.
Le malouin salua à son tour, et dit :
— Les Sauvages sont trois rochers.
— Et les Moines deux.
— Et le Canard un.
— Le Canard, ça dit un seul.
— Non, car la Suarde, c'est quatre rochers.
— Qu'appelez-vous la Suarde ? demanda le guernesiais.
— Nous appelons la Suarde ce que vous appelez les Chouas.
— Il ne fait pas bon passer entre les Chouas et le Canard.
— Ça n'est possible qu'aux oiseaux.
— Et aux poissons.
' — Pas trop. Dans les gros temps, ils se cognent aux murs.
— Il y a du sable dans les Minquiers. -* Autour des Maisons.
— C'est huit rochers qu'on voit de Jersey.
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
— De la grève d'Azette, c'est juste. Pas huit, sept.
— A mer retirée, on peut se promener dans les Minquiers.
— Sans doute, il y a de la découverte.
— Et les Dirouilles?
— Les Dirouilles n*ont rien de commun avec les Minquiers.
— Je veux dire que c'est dangereux.
— C'est du côté de Granville.
— On voit que, comme nous, vous gens de Saint-Malo, vous avez amour de naviguer dans ces mers.
— Oui, répondit le malouin, avec cette différence que nous disons • nous avons habitude , et que vous dites : nous avons amour.
— Vous êtes de bons marins.
— Je suis marchand de bœufs.
— Qui donc était de Saint-Malo, déjà?
— Surcouf-
— Un autre ?
— Duguay-Trouin.
Ici le voyageur du commerce parisien intervint.
— Duguay-Trouin î il fut pris par les anglais. Il était aussi aimable que brave. II sut plaire à une jeune anglaise. Ce fut elle qui brisa ses fers.
En ce moment une voix tonnante cria :
— Tu es ivre !
ou SE DÉROULENT TOUTES LES QUAUTÉS DU CAPITAINE CLUBIN
Tous se retournèrent.
C'était le capitaine qui interpellait le timonier.
Sieur Clubin ne tutoyait personne. Pour qu'il jetât au timonier Tangrouille une telle apostrophe, il fallait que Clubin fût fort en colère, ou voulût fort le paraître.
Un éclat de colère à propos dégage la responsabilité, et quelquefois la transpose.
Le capitaine, debout sur le pont de commandement entre les deux tambours , regardait fixement le timonier. Il répéta entre ses dents : Ivrogne ! L'honnête Tangrouille baissa la tète.
Le brouillard s'était développé. Il occupait maintenant près de la moitié de Thorizon. Il avançait dans tous les sens à la fois ; il y a dans le brouillard quelque chose de la goutte d'huile. Cette brume s'élargissait insensiblement. Le vent la poussait sans hâte et sans bruit. Elle prenait peu à peu possession de l'océan. Elle venait du nordouest et le navire l'avait devant sa proue. C'était comme une vaste falaise mouvante et vague. Elle se coupait sur la mer comme une muraille. Il y avait un point précis où Teau immense entrait sous le brouillard et disparaissait.
Ce point d'entrée dans le brouillard était encore à une demi-lieue environ. Si le vent changeait, on pouvait éviter rimjnersion dans la brume ; mais il fallait qu il changeât tout de suite. La demi-lieue d'intervalle se comblait et décroissait à vue d'œil; la Durande marchait, le brouillard marchait aussi. Il venait au navire et le navire allait à lui.
Clubin commanda d'augmenter la vapeur et d'obliquer à l'est.
On côtoya ainsi quelque temps le brouillard, mais il avançait toujours. Le navire pourtant était encore en plein soleil.
Le temps se perdait dans ces manœuvres qui pouvaient difficilement réussir. La nuit vient vite en février.
Le guernesiais considérait cette brume.
Il dit aux malouins :
•^ Que c'est un hardi brouillard.
— Une vraie malpropreté sur la mer, observa l'un des malouins.
L'autre malouin ajouta :
— Voilà qui gâte une traversée.
Le guernesiais s'i^procha de Clubin
ou SE DÉROULENT TOUTES LES QUALITÉS DU CAPITAINE CLUBIN
— Capitaine Clubin, j'ai peur que nous ne soyons gagnés par le brouillard.
Clubin répondit :
— Jie voulais rester à Saint^Malo, mais on m*a conseillé de partir.
— Qui ça?
-:- Des anciens,
— Au fait , reprit le gnemesiais » vous avez eu raison de partir. Qui sait s'il n*y aura pas tempête demain f Dans cette saison, on peut attendre pour du pire.
Quelques minntes après, la Durande entrait dans le banc de brime»
Ce fut un instant singnlkr. Tûiêt à-conp ceux qui étaient à rarrièi» ne virent pins ceux qui étaient à Tavant. One nK>lte.cloi« son grise coupa en denx k bateau.
Puis le navire entier plongea sons la brume. Le soleil ne fat plus qu'âne espèce de grosse lune. Brasqpienie&t, tout te nsonde grelotta. Les passajgers endossèrent lenrs pardessus et les matelots leurs aaraits, La mer, presque «ans nn pli , avait la ûxnde menace de la tranquillité. Il aenible qu'il y ait un sous-entendn dans cet excès decalme. Tout était blaflu^ et Uènse. La cbeminée noire et la fomÂe nfOire littaient ootttre cette lividité qui enveloppait le navire»
La dérivation à Test était sans but désor^ mais. Le capitaine remit le cap sur Guernesey et augmenta la vapeur.
Le passager guerneslais, rôdant autour de la chambre à feu» entendit le nègre Im brancam qui parlait au chauffeur son camarade. Le passager prêta Toreille. Le nègre disait :
— Ce matin dans le soleil nous allions lentement; à présent dans le brouillard nous allons vite.
Le guernesiais revint vers sieur Clubin.
— Capitaine Clubin, il n y a pas de soin ; pourtant ne donnoi)^-nous pas trop de vapeur?
— Que voulez-vous^ monsieur î II faut bien regagner le temps perdu par la faute de cet ivrogne de timonier*
— C'est vrai, capitaine Clubin.
Et Clubin ajouta :
— Je me dépèche d'arriver. C'est assez du brouillard^^y» serait trop de la nuit.
Le guernesiais rejoignit les malouins. et leur dit :
*-- Noos avons nn exoellent capitaine
Par intervalles, de grandes lames de bmme, qa on eût dit cardées, survenaient pesamment et cachaient le soleil. Ensuite, il reparaissait, plus pâle et comme malade. Le pea qu'on entrevoyait du ciel ressemblait aux bandes d'air sales et tachées dliaile d'un vieux déoer de théâtre.
La Darande passa i proximité d un coutxm qui avait jeté lancre par prudence. C'était le Skmhiei de Goernesey. Le patron dn centre remarqua la vitesse de la Durande . Ilini si^cbla aussi qu'elle n était pas dans larante exacte. EUeioi parut trop appuyer à Tonest. Ce navice k tonte vapeur dans le brontUard TétcmuL
Vendenz lienres, la brume était si épaisse que le capitaine dut quitter la passerelle et se rappredier d« ttmontsr. Le soleil s'était évanoni, tout était broaillard. 11 y avait s«r la Durande mie sorte d'obscurité blan- 4&he« On naviguait dans de la pâleur diffuse. On ne voyait plus le ciel et on ne voyait plus la mer.
Il n'y avait plus de vent.
Le bidon à térébenthine suspendu à un anneau sous la passerelle des tambours n'avait pas même une oscillation.
Les passagers étaient devenus silencieux.
Toutefois le parisien, entre ses dents, fredonnait la chanson de Béranger Un Jour le bon Dieu s'éveillanL
Un des malouins lui adressa la parole.
• — Monsieur vient de Paris ?
— Oui, monsieur. Il mit la tête à la fenêtre.
— Qu'est-ce qu'on fait à Paris?
— Leur planète a péri peut-être. — Mon sieur, à Pans tout marche de travers.
LES TRAVAILLEURS T)E LA MEE
Da cogoK iaetpiti. (Page 94.)
— Alors c'est sur terre comme sur mer.
— C'est vrai que nous avons là un fichu brouillard.
— Et qui peut faire des malheurs.
ht parisien s'écria :
— Mais pourquoi ça. des malheurs! à propos de quoi , des malheurs ! à quoi ça sert-il, des malheurs! C'est comme l'incendie de rodéoi). Voilà des familles sur la paille. Elst-ce que c'est juste? Tenez, monsieur, je ae connais pas votre religion, maïs moi je ne suis pas coûtent.
— Ni moi, fit le malooin.
— Tout ce qui ae passe ici-bas, reprit le parisien, fait l'effet d'une chose qui se dé-
traque. J'ai dans l'idée qus le bon Dieu d'j est pas.
Le malouin so gratta le haut de la tète coDUDG quelqu'un qui cherche à comprendre. Le parisien continua :
— Le bon Dieu est absent. On devrait rendre un décret pour forcer Dieu à résidence. Il est à sa maison de campagne et ne s'occupe pas de nous. Aussi tout va de guingois. Il estévident, mon cher monsieur, que le bon Dieu n'est plus dans la gouvernement, qu'il esten vacances, et que c'est le vicaire, quelque ange séminariste, quelque crétin avec des ailea de moineau, qui màno les affres.