L INATTENDU INTERVIENT
Clubin, hagard, regarda.
C'était bien Tépouvantable écueil isolé.
Impossible de se méprendre sur cette silhouette difforme. Les deux. Douvres "jumelles se dressaient, hideusement, laissant voir entre elles, comme un piège, leur défilé. On eût dit le coupe-gorge de l'océan.
Elles étaient tout près. Le brouillard les avait cachées, comme un complice.
Clubin , dans le brouillard , avait fait fausse route. Malgré toute son attention, il lui était arrivé ce qui arriva à deux grands navigateurs, à Gonzalez qui décou^^rit le cap Blanc, et à Fernandez qui découvrit le
L'INATTENDU ÎNTEK VIENT
cap Vert. La brame l'avait égaré. Elle lui avait paru excellente pour Texécution de son projet, mais elle avait ses périls. Clubin avait dévié à l'ouest et s'était trompé. Le passager guernesiais, en croyant reconnaître les Hanois, avait déterminé le coup de barre final. Olubin avait cru se jeter sur les Hanois.
La Durande, crevée par un des bas-fonds de recueil , n'était séparée des deux Douvres que de quelques encablures.
A deux cents brasses plus foin, on apercevait un massif cube de granit. On distinguait sur les pans escarpés de cette roche quelques stries et quelques reliefs pour l'escalade. Les coins rectilignes de ces rudes murailles à angle droit faisaient pressentir au sommet un plateau.
C'était l'Homme.
La roche l'Homme s'élevait plus haut encore que les roches Douvres. Sa plateforme dominait leur double pointe inaccessible. Cette plate-forme, croulant par les bords, avait un entablement, et on ne sait quelle régularité sculpturale. On ne pouvait rien imaginer de plus désolé et de plus funeste. Lhs lames du large venaient plisser leurs nappes tranquilles aux /aces carrées de cet énorme tronçon noir, sorte de piédestal pour les spectres immenses de la mer et de la nuit.
Tout cet ensemble était stagnant. A peine un souffle dans l'air, à peine une ride sur la vague. On devinait sous cette surface muette de l'eau la vaste vie noyée des profondeurs.
Clubin avait souvent vu l'écueil Douvres de loin.
Il se convainquit que c'était bien là qu'il était.
Il ne pouvait douter.
Changement brusque et hideux. Les Douvres au lieu des Hanois. Au lieu d'un mille, cinq lîeues de mer. Cinq lieues de mer! l'impossible. .La roche Douvres, pour le naufragé solitaire, c'est la présence, visi-
ble et palpable, du dernier moment. Défense d'atteindre la terre.
Clubin frissonna. Il s'était mis lui-même dans la gueule de l'ombre. Pas d'autre refuge que le rocher l'Homme. Il était probable que la tempête surviendrait dans la nuit, et que la chaloupe de la Durande, surchargée, chavirerait. Aucun avis du naufrage n'arriverait à terre. On ne saurait même pas que Clubin avait été laissé sur recueil Douvres. Pas d'autre perspective que la mort de froid et de faim. Ses soixantequinze mille francs ne lui donneraient pas une bouchée de pain. Tout ce qu'il avait échafaudé aboutissait à cette embûche. Il était l'architecte laborieux de sa catastrophe. Nulle ressource. Nul salut possible. Le triomphe se faisait précipice. Au lieu de la délivrance, la capture. Au lieu du long avenir prospère, l'agonie. En un clin d'oeil, le temps qu'un éclair passe, toute sa construction avait croulé. Le paradis rêvé par ce démon avait repris sa vraie figure, le sépulcre.
Cependant le vent s'était élevé. Le brouillard, secoué, troué, arraché, s'en allait pêle-mêle sur l'horizon en grands morceaux informes. Toute la mer reparut.
Les bœufs, de plus en plus envahis par l'eau, continuaient de beugler dans la cale.
La nuit approchait ; probablement la tempête.
La Durande, peu à peu renflouée par la mer montante, oscillait de droite à gauche, puis de gauche à droite, et commençait à tourner sur l'écueil comme sur un pivot.
On pouvait pressentir le moment où une lame l'arracherait et la roulerait à vaul'eau.
Il y a.vait .moins d'obscurité qu'au moment du naufrage. Quoique l'heure fût plus avancée, on voyait plus clair. Le brouillard, en s'en allant, avait emporté une partie de l'ombre. L'ouest était dégagé de toute nuée. Le crépuscule a un grand ciel blanc. Cette vaste lueur éclairait la mer.
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
La Durande était échouée en plan incliné de la poupe à la proue. Clubin monta sur Tarrière du navire qui était presque hors de Teau. Il attacha sur Thorizon son œil fixe.
Le propre de l'hypocrisie , c'est d'être âpre à l'espérance. L'hypocrite est celui qui attend. L'hypocrisie n'est autre chose qu'une espérance horrible ; et le fond de ce mensonge-là est fait avec cette vertu, devenue vice.
Chose étrange à dire, il y a de la confiance dans l'hypocrisie. L'hypocrite se confie à on ne sait quoi d'indifférent dans l'inconnu, qui permet le mal.
Clubin regardait l'étendue.
La situation était désespérée , cette âme sinistre ne Tétait point.
Il se disait qu'après ce long brouillard les navires restés sous la brume en panne ou à l'ancre allaient reprendre leur course, et que peut-être il en passerait quelqu'mi à l'horizon.
Et, en effet, une voile surgit.
Elle venait de l'est et allait à l'ouest.
En approchant , la complication du navire se dessina. Il n'avait qu'un mât, et il était gréé en goélette. Le beaupré était* presque horizontal. C'était un contre.
Avant une demi-heure, il côtoierait d'assez près recueil Douvres.
Clubin se dit : Je suis sauvé.
Dans une minute comme celle où il était> on ne pense d'abord qu'à la vie.
Ce coutre était peut-être étranger. Qui sait si ce n'était pas un des navires contrebandiers allant à Plainmont? Qui sait si ce n'était pas Blasquito lui-même? En ce cas, non-seulement la vie serait sauve, mais la fortune ; et la rencontre de l'écueil Douvres, en hâtant la conclusion, en supprimant l'attente dans la maison visionnée, en dénouant en pleine mer l'aventure, aurait été un incident heureux.
Toute la certitude de la réussite rentra frénétiquement dans ce sombre esprit.
C'est une chose étrange que la facilité avec laquelle les coquins croient que le succès leur est dû.
Il n'y avait qu'une chose à faire.
La Durande, engagée dans les rochers, mêlait sa silhouette à la leur, se confondait avec leur dentelure où elle n'était qu'un linéament de plus, y était indistincte et perdue, et ne suffirait pas, dans le peu de jour qui restait, pour attirer l'attention du navire qui allait passer.
Mais une figure humaine se dessinant en noir sur la blancheur crépusculaire, debout sur le plateau' du rocher l'Homme et faisant des signaux de détresse, serait sans nul doute aperçue. On enverrait une embarcation pour recueillir le naufragé.
Le rocher l'Homme n'était qu'à deux cents brasses. L'atteindre à la nage était simple, l'escalader était facile.
Il n'y avait pas une minute à perdre.
L'avant de la Durande étant tlans la roche, c'était du haut de l'arrière, et du point même où était Clubin, qu'il fallait se jeter à la nage.
Il commença par mouiller une sonde et reconnut qu'il y avait sous l'arrière beaucoup de fond. Les coquillages microscopiques de foraminifères et de polycystinées que le suif rapporta étaient intacts , ce qui indiquait qu'il y avait là de très-creuses caves de roche où l'eau, quelle que fut l'agitation de la surface, était toujours tranquille.
Il se déshabilla, laissant ses vêtements sur le pont. Des vêtements, il en trouverait sur le coutre.
Il ne garda que la ceinture de cuir.
Quand il fut nu, il porta la main à cette ceinture , la reboucla , y palpa la boite de fer, étudia rapidement du regard la direction qu'il aurait à suivre à travers les brisants et les vagues pour gagner le rocher l'Homme , puis , se précipitant la tête la |)remière, il plongea.
Comme il tombait de haut» il plongea profondément.
II entra très-avant soas Veau, atteignit le fond, le toucha, côtoya un moment les roches sous-marines , puis donna
une secousse pour remonter à la surface. En ce moment, il se sentit saisir par le pied.