UN INTÉRIEUR D'ABIME ÉCLAIRÉ
Clubin se figurait de bonne foi qu'il avait été opprimé. De quel droit n'était-il pas né riche? Il n'aurait pas mieux demandé que d'avoir de ses père et mère cent mille livres de rente. Pourquoi ne les avait41 pas? Ce n'était pas sa faute, à lui. Pourquoi, en ne lui donnant pas toutes les jouissances de la vie, le forçait-on à travailler, c'est-à-dire, à tromper, à trahir, à dëtndre? Pourquoi, de cette façon, r«vaii<tfi condamné à cette torture de flatter» de ramper, de complaire, de se faire aimer et respecter» et d'avoir jour et nuit sur la face ut antre visage que le sien? Dissimuler est ime violence subie. On hait devant qvi Foo ment. Enfin llieiire avait sonné. Clubin se vengeait.
De qui? De toua» et de tont.
Lethierry ne U avait fait qae du bien ;. grief de plus; il se vengeait de Lethierrj.
Il se vengefait de tous ceux devant lesquels il s'était oontralnt. 11 prenait sa revanche. Quiconqae avait pensé dct bien de lui était son ennemi. D avait été le captif de cet homme-là.
Clubin était en liberté. Sa sortie était faite. Il était hors des lioannea. Ce qn*on prendrait pour sa mort, était sa vie ; il allait commencer. Le vrai Clabîn déponiUait le faux. D'un coup il avait tout dissous. Il avait poussé du pied Rantaine dans l'espace, Lethierry dans la ruine, la justice humaine dans la nuit, l'opinion dans l'erreur, l'humanité entière hors délai» Clubin. Il venait d'éliminer le monde.
Quant à Dieu, ce mot de quatre lettres rbccupait peu.
Il avait passé pour religieux. Eh bien, après ?
Il y a des cavernes dans l'hypocrite, ou pour mieux dire, l'hypocrite entier est une caverne.
Quand Clubin se trouva seul, son antre s'ouvrit. Il eut un instant de délices; il aéra son âme.
Il respira son crime à pleine poitrine.
Le fond du mal devint visible sur ce vi-
sage. Clubin s'épanouitl En ce moment, le regard de Rantaine à côté du sien eût semblé le regard d'un enfant nouveau-né.
L'arrachement du masque, quelle délivrance! Sa conscience jouit de se voir hideusement nue et de prendre librement un bain ignoble dans le mal. La contrainte d'un long respect humain finit par inspirer un goût forcené pour l'impudeur. On en arrive à une certaine lasciveté dans la scélératesse. Il existe dans ces efi'rayantes profondeurs morales si peu sondées on ne sait quel étalage atroce et agréable qui est Tobscénité du crime. La fadeur de la fausse bonne renommée met en appétit de honte. On dédaigne tant les hommes qu'on voudrait en être méprisé. Il y a de l'ennui à être estimé. On admire les coudées francbea de la dégradation. On regarde avec convoitise la torpitude, si à Taise dans l'ignominie. Lee jeux baissés de force ont souvent de ces échappées obliques. Rien n'est pins près de NessaKne que Marie Alacoqne. Vojez la Cadiere et la religieuse de Lonviers. Clidra, lai anasi, avait vécu sous le voile. L*effronterie avait toujours été son ambition. II enviait la fflle publique et le froBt de bronze de Topprobre accepté , il se sentait plus fille publique qu'elle, et avait le dégoût de passer pour vierge. Il avait été le Tantale du cynisme. Enfin, sur ce rocher, dans cette solitude, il pouvait être franc; il Tétait. Se sentir sincèrement abcminaUe, quelle volupté ! Toutes les extases possibles à l'eitfer, Clubin les eut dans cette minute, les arrérages de la dissimulation lui furent soldés; llijrpocrisie est une avance; Satau le remboursa. Clubin se donna l'ivresse d'être effronté, les hommes ayant disparu, et n'ayant plus là que le ciel. Il se dit : Je suis un gueux! et fnt content.
JaAiais rien de pareil ne s'était passé dans une conscience humaine.
L'éruption d'un hypocrite, nulle oaverture de cratère a est comparable à cela.
LES TRAVAILLEURS DE LA HER
Ja n>tr, dit QuMd. (Page 108.)
Il était charmé qu'il n'y eût là personne, et il n'eût pas été fâché qu'il 7 eût quel- ^u'an. Il eût aimé être effroyable devant témoin.
Il eût été heureux de dire en face- au genre humain : Ta es idiot!
L'absence des hommes assurait son triomphe, mais le dimina&ît.
Il n'avait que lut j»our spectateur de sa gloire.
Etre au carcan a son charme. Tout le monde voit que vous êtes inf&me.
Forcer la foule à vous examiner, c*est faire acte de puissance. Un galérien debout sur un tréteau dans le carrefour avec le
collier de fer au cou est le despote de tons les regards qu'il contraint de se tourner vers lui. Dans cet écbafaud îl ja du piédestal. Être un centre de convergence ponr t' attention niiiverselle, quel plus beau triomphe? Obliger au regard la prunelle publique, c'est une des formes de la suprématie. Pour ceux dont le mal est l'idéal, l'opprobre est une auréole. On domine de là. On est en haut de quelque chose. On s'y étale souverainement. Un poteau que l'univers voit n'est pas sans quelque analo^ avec un trdne.
Être exposé, c'est être contemplé.
Un mauvais règne a évidemmeat dei
UN INTÉRIEUR D'ABIMt: ÉCLAIRÉ
Il 7 ftTmit mr le Huil un fbarmiUtiiiMiL (Pnga UT.)
joies de pilori. Néron incendiant Rome, Louis XIV prenant en traître tepalatinat, le régent George tuant lentement Napoléon, Nicolas assassinant la Pologne à la face de la civilisation , devaient éprouver qaelqne chose de la volupté que rêvait CluUn. L'immensité du mépris, fait au méprisé l'effet d'une grandeur.
Être démasqué est on échec, mais se démasquer est une victoire. C'est de l'ivresse, c'est de l'imprudence insolente et satisfaite, c'est une nudité éperdue qui insulte tout devant elle. Suprême bonheur.
Ces idées dans unbjpocrite semblent une «ootradictiiAî, et n'en sont pas une. Toute
l'infemie est conséquente- Le miel est fiel. Escobar confine au marquis de Sade.
Preuve : Léotade. L'hypocrite, étant le méchant complet, a en lut les deux pdles de la perversité. Il est d'un cété prêtre, et de l'autre courtisane. Son sexe de démon est double. L'hypocrite est l'épouvantable hermaphrodite du mal. H se féconde seul. Il s'engendre et se transforme lui-même. Le Toutez-TOos charmant, r«gardez>]e ; le voulez- vous horrible, retournez-le.
Clubin avait en lui toute cette ombre d'idées confuses. Il les percevEÛt peu, mais il en jouissait beaucoup.
Un passage de flammèches de l'enfer
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
qu'on verrait clans la nuit, c'était la succession des pensées de cette àme.
Clubin resta ainsi quelque temps rêveur ; il regardait son honnêteté de lair dont le serpent regarde sa vieille peau.
Tout le monde avait cru à cette honnêteté, même un peu lui.
Il eut un second éclat de rire.
On Tallait croire mort, et il était riche. On Fallait croire perdu, et il était sauvé. Quel bon tour joué à la bêtise universelle!
Et dans cette bêtise universelle il y avait Rantaine. Clubin songeait à Rantaine avec un dédain sans bornes. Dédain de la fouine pour le tigre. Cette fugue, manquée par Rantaine, il la réussissait, lui Clubin. Rantaine s'en allait penaud, et Clubin disparaissait triomphant. Il s'était substitué à Rantaine dans le lit de sa mauvaise action, et c'était lui Clubin qui avait la bonne fortune.
Quant à Tavenir, il n'avait pas de plan bien arrêté. Il avait dans la.boîte de fer enfermée daris sa ceinture ses trois banknotes; cette certitude lui suffisait. Il changerait de nom. Il y a des pays où soii^ante mille francs en valent six cent mille. Ce ne serait pas une mauvaise solution que d'aller dans un de ces coins-là vivre honnêtement avec Targent repris à ce voleur de Rantaine. Spéculer, entrer dans le grand négoce, grossir son capital, devenir sérieusement millionnaire, cela non plus ne serait point mal.
Par exemple, à Costa-Rica, comme c'était le commencement du grand commerce du café, il y avait des tonnes d'or à gagner. On verrait.
Peu importait, d'ailleurs. Il avait le temps d'y songer. Pour le moment, le difficile était fait. Dépouiller Rantaiije, disparaître avec la Durande, c'était la grosse affaire. Elle était accomplie. Le reste était simple. Nul obstacle possible désormais. Rien à craindre. Rien ne pouvait survenir. Il allait atteindre la côte à la uage, à la nuit il abor-
derait à Plainmont, il escaladerait la falaise, il irait droit à la maison visionnée, il y entrerait sans peine au moyen de sa corde à nœuds cachée d'avance dans un trou de rocher, il trouverait dans la maison visionnée son sac-valise contenant des vêtements secs et des vivres, là il pourrait attendre, il. était renseigné, huit jours ne se passeraient pas sans que des contrebandiers d'Espagne , Blasquito probablement , touchassent à Plainmont, pour quelques, guinées il se fertiit transporter, non à Tor-Bay, comme il l'avait dit à Blasco pour dérouter les conjectures et donner le change, mais à Pasages ou à Bilbao. De là il gagnerait la Vera-Cruz ou la Nouvelle-Orléans. — Du reste, le moment était venu de se jeter à la mer, la chaloupe était loin, une heure de nage n'était rien pour Clubin, un mille seulement le séparait de la terre, puisqu'il était sur les Hanois.
A ce point de la rêverie de Clubin, une déchirure se fit dans le brouillard. Le formidable rocher Douvres apparut.
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