‹ Romans nationauxChapitre 190 sur 247 · LA PERLE AU FOND BU PRÉCIPICE · texte numérisé non relu

LA PERLE AU FOND BU PRÉCIPICE

donc il était sauvé. Plusieurs sloops et plusieurs lougres, de GranyiHe et de Saint- Malo, se dégageant du brouillard, avaient dû, la veille au soir, ceci était Hors de doute, côtoyer d'assez près Fécueil Douvres. Un d'eux avait évidemment recueilli le capitaine Clubin. Il faut se souvenir que la chaloupe de la Durande était pleine en quittant le navire échoué, qu elle allait courir beaucoup de risques, qa*un homme de plus était une surcharge et pouvait la faire sombrer, et que c'était là surtout ce qui avait dû déterminer Clubin à rester . sur l'épave, maîfe une fois son devoir rempli, un navire sauveteur se présentant, Clubin n'avait^ à coup sûr, fait nulle difficulté â*en profiter. On est un héros, mais on n^est pas un niais. Un suicide eût été d'autant plus absurde, que Clubin était irréprochable. Le coupable c'était Tangrouille, etnon Clubin. Tout ceci était concluant; le patron du Sheaîtieî avait visiblement raison, et tout le monde s'attendait à voir Clubin d*eparaître d'un moment à l'autre. On préméditait de le porter en triomphe»

Deux certitudes ressortaient du, récit du patron, Clubin sauvé et la Durande perdue. Quant à la Durande, il fallait en prendre son parti, la catastrophe était irrémédiable. Le patron du SheaUiel avait assisté à la dernière phase du naufrage. Le rocher fort aigu oii la Durande était en quelque sorte clouée avait tenu bon toute la nuit et avait résisté au choc de la tempête comme s'il voulait garder l'épave pour lui, mais au matin, à l'instant où le Sîteaïtielj constatant qu'il n'y avait personne à sauver, allait s'éloigner de la Durande, il était survenu im de ces paquets de mer qui sont comme les derniers coups de colère des tempêtes. Ce flot avait furieusement soulevé la Durande, l'avait arrachée du brisant, et, avec la vitesse et la rectitude d'une flèche lancée, l'avait jetée entre les deux roches Douvres On avait entendu un craquement « diabolique n^ disait le patron. La Durande,

portée par la lame à une certaine hauteur, s'était engagée dans l'entre-deux des roches jusqu'au maître-couple. Elle était de nouveau clouée, mais plus solidement que sur le brisant sous-marin. Elle allait rester là déplorablement suspendue, livrée à tout le vent et à toute la mer.

La Durande, au dire de l'équipage du SAealtieh était déjà aux trois quarts fracassée. Elle eût évidemment coulé dans la nuit si recueil ne Teût retenue et soutenue. Le patron du Shealtiel avec sa lunette avait étudié répave. Il donnait avec la précision marine le détail du désastfe; la hanche de tribord était défoncée , les mâts tronqués , la voilure déralinguée, les chaînes des hau'bans presque toutes coupées, la claire-voie du capot-de-chambre écrasée par la chute d*une vergue, les jambettes brisées au ras -^u plat-bord depuis le travers du grand màt jusqu'au couronnement, le dôme de la cambuse effondré, les chantiers de la chaloupe culbutés, le rouffle démonté, l'arbre du gouvernail rompu, les drosses déclouées, les pavois rasés, les bittes emportées, le traversin détruit , la lisse enlevée , l'étambot cassé. C'était toute la dévastation frénétique de la tempête. Quant à la grue de chargement scellée au màt sur l'avant, plus rien, aucune nouvelle, nettoyage complet, partie à tous les diables, avec sa guinderesse, ses moufles, sa poulie de fer et ses chaînes. La Durande était disloquée ; l'eau allait maintenant se mettre h la déchiqueter. Dans quelques Jours il n'en resterait plus rien.

Pourtant la machine , chose remarqua* ble et qui prouvait son excellence , était à peine atteinte dans ce ravage. Le patron du Shealtiel croyait pouvoir affirmer que « la manivelle » n'avait point d'avarie grave. Les mats du navire avaient cédé , mais la cheminée de la machine avait résisté. Les gardes de fer de la passerelle de commandement étaient seulement tordues; l^s tambours avaient souffert, les cages étaient

LES TRAVAaLEURS DE LÀ MER

Dénicb«t(a, plennnls prèi de lui. (Page 118.}

Iroissées. mais les roues ne paraissaient pas avoir ane palette de moins. La machine était intacte. C'était la conviction du patron du Sheattiel. Le cbaufleur Imbrancam, qui était mêlé aux groupes, partageait cette conviction. Ce nègre , plus intelligent que beaucoup de blancs, était l'admirateur de la machine. Il levait les bras en ouvrant les dix doigts de ses mains noires et disait k Letbierry muet : Mon maître, la mécanique est en vie.

Le salut de Clubln semblant assuré, et la coque delaP^^rande étant sacrifiée, la machiae, dans les conversations des groupes, était la question, On s*y intéressait comme

à une personne. On s'émerveillaii de sa conduite. — Voilà une solide commère, disait un matelot français. — C'est de quoi bon ! s'écriait un pécheur guernesiais. — Il faut qu'elle ait en de la malice, reprenùt le patron du Shtaîiieî, pour se tirer de là avec deux ou trois écorchures.

Peu à peu cette machine fut la préoccupation unique. Elle échauffa les opinions pour et contre. Elle avait des amis et de» ennemis. Plus d'un, qui avait un bon vieux coutre à voiles, et qui espérait ressaisir U clientèle de la Durande, n'était pas fâché de voir l'écueil Douvres faire justice di' la nouvelle invention. Le chuchotement.

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