LA PERLE AU FOND DU PKÊCIPKE
lîl
devint broahah bruit. Pourtant un peu discret* Talles de subits la pression du thierry.
Du colloque il résultait ceci
La machine ■ navire était po non. Cette ma fabriquer une ps l'ouvrier manq pelait que le c était mort. Eli
J'en donoe tôt pmrols
a. On discuta presque avec c'était ane rumeur toujours , et il se faisait par intersilence sépulcral de Le-
engagé sur tous les points,
était l'essentiel. Refaire le ssible, refaire la machine hine était unique. Pour en reille, l'argent manquerait, lerait encore plus. On raponstructeur de la machine avait coûu! quarante mille
•honneur. (P«ge 122.J
francs. Personne ne risquerait désormais sur une telle éventualité un tel capital; d'autant plus que voilà qui était jugé , les navires à vapeur se penK ,nt comme les antres; l'accident actuel de la Durande coulait à fond tout son succès passé. Pourtant il était déplorable de penser qu'à l'heure qu'il était cette mécanique était encore entière et en bon état et qu'avant cinq ou six jours elle serait probablement mise en pièces comme le navire. Tant qu'elle existait, il n'y avait, pour ainsi dire, pas de naufrage. La perte seule de la machine serait irrémédiable. Sauver la machine, ce serait réparer le désastre.
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
Sauver la machine, c'était facile à dire. Mais qui s'en chargerait? est-ce qae c'était possible ? Faire et exécuter c'est deux» et la preuve, c'est qu*il est aisé de faire un rêve et difficile de l'exécuter. Or si jamais un rêve avait été impraticable et insensé, c'était celui-ci : sauver la machine échouée sur les Douvres Envoyer travailler sur ces roches un navire et un équipage serait absurde ; il n'y fallait pas songer. C'était la saison des coups de mer; à la première bourrasque les chaînes des ancres seraient sciées par les crêtes sous-marines des brisants, et le navire se fracasserait à recueil. Ce serait envoyer un deuxième naufrage au secours du premier. Dans l'espèce de trou du plateau supérieur où s^était abrité le naufragé légendaire mort de faim» il y avait à peine place pour un homme. Il faudrait donc que, pour sauver cette machine». un homme allât aux rochers Douvres» et qu'il y allât seul» seul dans cette mer» seul dans ce désert, seul à cinq lieues de la côte» seul dans cette épouvante» seul des semaines entières, seul devant le prévu et l'imprévu, sans ravitaillement dans les angoisses du dénûment, sans secours dans les incidents de la détresse, sans autre trace humaine que celle de l'ancien naufragé expiré de misère là, sans autre compagnon que ce mort. Et comment s'y prendrait-il d'ailleurs pour sauver cette machine? Il faudrait qu'il fût non-seulement matelot, mais forgeron. Et à travers quelles épreuves! L'homme qui tenterait cela serait plus qu'un héros. Ce serait un fou. Car dans de certaines entreprises disproportionnées où le surhumain semble nécessaire, la bravoure a au-dessus d'elle la démence. Et en effet, après tout, se dévouer pour de la ferraille, ne serait-ce pas extravagant? Non, personne n'irait aux l'ochers Douvres. On devait renoncer à la machine comme au reste. Le sauveteur qu'il fallait ne se présenterait point. Où trouver un tel homme? Ceci, dit un peu autrement, était le fond
de tous les propos murmurés dans cette foule.
Le patron du Shealtiei^ qui était un ancien pilote, résuma la pensée de tous par cette exclamation à voix haute :
— Non ! c*est fini. Lliomme qui ira là et qui rapportera la machine n'existe pas.
— Puisque je n'y vais pas, ajouta Imbrancam, c'est qu'on ne peut pas y aller.
Le patron du SheaJtiel secoua sa main gauche avec cette brusquerie qui exprime la conviction de Timpossible» et reprit :
— S'il existait. •• Déruchette tourna la tète.
— Je l'épouserais» dit-elle, n y eut un silence.
Un homme très-pàle sortit du milieu des groupes et dit :
— Vous l'épouaeriez» miss Déruchette ?
C'était Gilliatt.
Cependant tous les jeux s'étaient levés. Mess Lethierry venait de se dresser tout droit. Il avait sous le sourcil une lumière étrange.
Il prit du poing son bonnet de matelot et le jeta à terre, puis il regarda solennellement devant lui sans voir aucune des personnes présentes, et dit :
— Déruchette l'épouserait. J'en donne ma parole d'honneur au bon Dieu.
BEAUCOUP d'ÉTONNEMBNT SUR LA CÔTE OUEST
La nuit qui suivit ce jour-là devait être, à partir de dix heures du soir» une nuit de lune. Cependant» quelle que fût la bonne apparence de la nuit» du vent et de la mer, aucun pécheur ne comptait sortir ni de la Hougue la Perre» ni du Bourdeaux» ai de Houmet-Benet, ni du Platon» ni de Port*
BEAUCOUP D'ÈTONNEMlîINT SUR LA COTE OUEST
Grat, ni de la baie Vason, ni de Perrelle- Bay, ni de Pezeris» ni du Tielles, ni de la baie des Saints, ni de Petit-Bd, ni d^aucun port ou portelet de Guernesey. Et cela était tout simple, le coq avait chanté à midi.
Quand le coq chante à une heure extraordinaire, la pèche manque.
Ce soir-là, pourtant, à la tombée de la nuit, un pêcheur qui rentrait à Omptolle eut une surprise. A la hauteur duHoumet- Paradis, au delà des deux Brayes et des deux Grunes, ayant à gauche la balise des Plattes-Fougères qui représente un entonnoir renversé, et à droite la balise de Saint- Sampson qui représente une figure d'homme, il crut apercevoir une troisième balise. Qu*était-ce que cette balise? quand Tavaitt. on plantée sur ce point? quel bas-fond indiquait-elle? La balise répondit tout de suite à ces interrogations^ elle remuait; c'était un mât. L'étonnement du pécheur ne décrut point. Une balise faisait question ; un mât bien plus encore. Il n'y avait point de pèche possible. Quand tout le monde rentrait, quelqu'un sortait. Qui? pourquoi?
Dix minutes après, le mât, cheminant lentement, arriva à quelque distance du pêcheur d'OmptoUe. Il ne put reconnaître la barque. Il entendit ramer. Il n y avait que le bruit de deux avirons. C'était donc vraisemblablement un homme seul. Lé vent était nord ; cet homme évidemment nageait pour aller prendre le vent au delà de la pointe Fontenelle, Là, probablement, il mettrait à la voile. Il comptait donc doubler TAncresse et le mont Crevel. Qu'est-ce que cela voulait dire?
Le mât passa, le pécheur rentra.
Cette même nuit, sur la côte ouest de Guernesey, des observateurs d'occasion, disséminés* et isolés, firent, à des heures diverses etsur divers points, des remarques. Comme le pêcheur d'Omptolle venait d'amarrer sa barque, un charretier de varech, à un demi-mille plus loin, fouettant ses |
chevaux dans la route déserte des Clôtures, près du cromlech, aux environs des martellos 6 et 7, vit en mer assez loin à l'horizon, dans un endroit peu fréquenté parce qu'il faut le bien connaître, devers la Roque- Nord et la Sablonneuse, une voile qu'on hissait. Il y fit d'ailleurs peu d'attention, étant pour chariot et non pour bateau.
Une demi-heure s'était peut-être écoulée depuis que le charretier avait aperçu cette voile, quand un plàtreur revenant de son ouvrage de la ville et contournant la mare Pelée se trouva tout à coup presque en face d'une barque très-hardiment engagée parmi les roches du Quenon, de la Rousse de Mer et de la Gripe de Rousse. La nuit était noire, mais la mer était claire, effet qui se produit souvent, et Ton pouvait distinguer au large les allées et venues. Il n'y avait en mer que cette barque.
Un peu plus bas, et un peu plus tard, un ramasseur de langoustes, disposant ses boutiques sur l'ensablement qui sépare le Port-Soif du Port-Enfer, ne comprit pas ce que faisait une barque glissant entre la Boue- Corneille et la Moulrette. Il fallait être bon pilote et bien pressé d'arriver quelque part pour se risquer là.
' Comme huit heures sonnaient au Catel, le tavernier de Cobo-Bay observa, avec quelque ébahissement, une voile au delà de la Boue du Jardin et des Grunettes, trèsprès de la Suzanne et des Grunes de rOuest.
Non lom de Cobo-Bay, sur la pointe solitaire du Houmet de la baie Vason, deux amoureux étaient eçi train de se séparer et de se retenir ; au moment où la fille disait au garçon : — « Si je m'en vas, ce n'est pas pour Tamour de ne pas être avec toi, c'est que j'ai mon fait à choser »», ils furent distraits de leur baiser d'adieu par une assez grosse barque qui passa très- près d'eux et qui se dirigeait vers les Messellettes.
Monsieur Le Peyre des Norgiots, habitant le Cotillon-Pipet, était occupé vers
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
neuf heures du soir à examiner un trou fait par des maraudeurs dans la baie de son courtil, la Jennerotte, et de son « friquet planté à arbres •» ; tout en constatant le dommage, il ne put s'empêcher de remarquer une barque doublant témérairement le Crocq-Point à cette heure de nuit.
Un lendemain de tempête, avec ce qui reste d'agitation à la mer, 'cet itinéraire était peu sûr. On était imprudent de le choisir, à moins de savoir par cœur les passes.
A neuf heures et demie, à TÉquerrier, un chalutier remportant son filet s'arrêta quelque temps pour considérer entre Colombelle et la SoufBeresse quelque chose qui devait être un bateau. Ce bateau s'exposait beaucoup . Il y a là des coups de vent subits très-dangereux. La roche Souffleresse est ainsi nommée parce qu'elle souffle brusquement sur les barques.
A l'instant où la lune se levait, la marée étant pleine et la mer étant étale dans le petit détroit de Li-Hou, le gardien solitaire de nie de Li-Hou fut très-effrayé; il vit passer entre la lune et lui une longue forme noire. Cette forme noire, haute et étroite, ressemblait à un linceul debout qui marcherait. Elle glissait lentement au-dessus des espèces de murs que font les bancs de rochers. Le gardien de Ll-Hou crut reconnaître la Dame Noire.
La Dame Blanche habite le Tau de Pez d'Amont, la Dame Grise habite le Tau de Pez d'Aval, la Dame Rouge habite la Silleuse au nord du Banc-Marquis, et la Dame Noire habite le Grand*>£tacré, à l'ouest de Li-Houmet. La nuit, au clair de lune, ces dames sortent, et quelquefois se rencontrent.
A la rigueur cette forme noire pouvait être une voile. Les longs barrages de roches sur lesquels elle semblait marcher pouvaient en effet cacher la coque d'une barque /oguant derrière eux, et laisser voir la voile seulement. Mair le gardien se
demanda quelle barque oserait à cette heure se hasarder entre Li-Hou et la Pécheresse et les Angullières et Lérée-Point. Et dans quel but? Il lui parut plus probable que c était la Dame Noire.
Comme la lune venait de dépasser le clocher de Saint-Pierre du Bois, le sergent du Château Rocquaine. en relevant la moitié de l'échelle pont-levis, distingua, à l'embouchure de la baie, plus loin que la Haute- Canée, plus près que la Sambule, une barque à la voile qui semblait descendes du nord au sud.
Il existe sur la côte sud de Quernesey, en arrière de Plainmont, au fond d'une baie toute de précipices et de murailles, coupée à pic dans le flot, un port singulier qu'un français, séjournant dans l'Ile depuis 1855, le même peut-être que celui qui écrit ces lignes, a baptisé « le Port au quatrième étage >», nom généralement adopté aujourd'hui. Ce port, qui s'appelait alors la Mo^e, est un plateau de roche, à demi naturel, à demi taillé, élevé d'une quarantaine de pieds au-dessus du niveau de l'eau, et communiquant avec les vagues par deux gros madriers parallèles en plan incliné. Les barques, hissées à force de bras par des chaînes et des poulies, montent de la mer et y redescendent le long de ces madriers qui sont comme deux rails. Pour les hommes il y a un escalier. Ce port était alors très-fréquenté par les contrebandiers. Étant peu pri^ticable, il leur était commode.
Vers onze heures, des fraudeurs, peutêtre ceux-là mêmes sur lesquels avait compté Clubin, étaient avec leurs ballots au sommet de cette plate-forme de la Moie. Qui fraude guette; ils épiaient. Ils furent étonnés d'une voile qui déboucha brusquement au delà de la silhouette noire du cap Plainmont. Il faisait clair de lune. Ces contrebandiers surveillèrent cette voile, craignant que ce ne fût quelque garde-côte allant s'embusquer en observation derrière le
NE TENTEZ PAS LA BIBLE
grand Hanois. Mais la yoile dépassa les Hanois, laissa derrière elle au nord-oaest la Boue-Blondel, et s*enfonça au large dans Testompe livide des brames de Thorizon.
— Où diable peat aller cette barque? se dirent les contrebandiers.
Le même soir, un peu après le coucher du soleil, on avait entendu quelqu'un frapper à la porte de la masure du Bû de la Rue. C*était un jeune garçon vêtu de brun avec des bas jaunes, ce qui indiquait un petit clerc de la paroisse. Le Bû de la Rue était fermé, porte et volets. Une vieille pêcheuse de fruits de mer, rôdant dans la banque une lanterne à la main, avait hélé le garçon, et ces paroles s'étaient^ échangées devant le Bû de la Rue entre la pècheuse et le petit clerc.
— Qu'est-ce que vous voulez, gas?
— L'homme d'ici.
— II n'y est point.
— Où esWlî
— Je ne sais point.
— Y sera-t-il demain?
— Je ne sais point.
— Est-ce qu'il est parti?
— Je ne sais point.
— C'est que, voyez-vous, la femmei, le nouveau recteur de la paroisse, le révérend Ebenezer Caudray, voudrait lui faire une visite.
— Je ne sais point.
— Le révérend m'envoie demander si l'homme du Bû de la Rue sera chez lui demain matin.
— Je ne sais point.
NB TBNTBZ PAS LA BIBLB
Dans les vingt-quatre heures qui suivirent, mess Lethierry ne dormit pas, ne mangea pas, ne but pas, baisa au front Déruchette,
s'informa de Glubin dont on n*avait pas encore de nouvelles, signa une déclaration comme quoi il n^entendait former aucune plainte, et fit mettre Tangrouille en liberté.
Il resta toute la journée du lendemain, à demi appuyé à la table de l'office de la Durande, ni debout, ni assis, répondant avec douceur quand on lui parlait. Du reste, la curiosité étant satisfaite, la solitude s'était faite aux Bravées. Il y à beaucoup de désir d'observer dans l'empressement à s'apitoyer. La porte s'était refermée; on laissait Lethierry avec Déruchette. L'éclair qui avait passé dans les yeux de Lethierry s'était éteint; le regard lugubre du commencement de la catastrophe lui était revenu,
Déruchette, inquiète, avait, sur le conseil de Grâce et de Douce, mis, sans rien dire, à côté de lui sur la table une paire de bas qu'il était en train de tricoter quand la mauvaise nouvelle était arrivée.
Il sourit amèrement et dit :
— On me croit donc bête.
Après un quart d'heure de silence, il ajouta :
— C'est bon quand pn esV heureux ces manies-là.
Déruchette avait fait disparaître la paire de bas, et avait profité de l'occasion pour faire disparaître aussi la boussole et les papiers de bord, que mess Lethierry regardait trop.
Dans l'après-midi, un peu avant Theure du thé, la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent, vêtus de noir, l'un vieux, l'autre jeune.
Le jeune, on l'a peut-être aperçu déjà dans le cours de ce récit.
Ces hommes avaient tous deux l'air grave, mais d*une gravité différente; le vieillard avait ce qu'on pourrait nommer la gravité d'état; le jeune homme avait la gravité de nature. L'habit donne l'une, la pensée donne l'autre.
C'étaient, le vêtement Tindiquait, deux
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
hommes d'église, appartenant tous deux à la religion établie.
Ce qui, dans le jeune homme, eût au premier abord frappé l'observateur, c'est que cette gravité, qui était profonde dans son jegard, et qui résultait évidemment de son esprit, ne résultait pas de sa personne. La gravite admet la passion, et l'exalte en l'épurant, mais ce jeune homme était, avant tout, joli. Étant prêtre, il avait au moins vingt-cinq ans ; il en paraissait dix-huit. Il ofiFrait cette harmonie, e* aussi oe contraste, qu'en lui l'àme semblait faite pour la passion et le corps pour l'amour. Il était blond, rose, frais, très-fin et très-souple dans son costume sévère, avec des joues de jeune fille et des mains délicates ; il avait l'allure vive et naturelle, quoique réprimée. Tout en lui était charme, élégance, et presque volupté. La beauté de son regard corrigeait cet excès de grâce. Son sourire sincère, qui montrait des dents d'enfant, était pensif et religieux. C'était la gentillesse d'un page et la dignité d'un évoque.
Sous ses épais cheveux blonds, si dorés qu'ils paraissaient coquets, son crâne était élevé, candide et bien fait. Une ride légère à double inflexion entre les deux sourcils éveillait confusément l'idée de l'oiseau de la pensée planant, ailes déployées, au milieu de ce front.
On sentait, en le voyant,* un de ces êtres bienveillants, innocents et purs, qui progressent en sens inverse de Inhumanité vulgaire, que l'illusion fait sages et que l'expérience fait enthousiastes.
Sa jeunesse transparente laissait voir sa maturité intérieure. Comparé à l'ecclésiastique en cheveux gris qui l'accompagnait, au premier coup d'œil il semblait le fils, au second coup d'œil il semblait le père.
Celui-ci n'était autre que le docteur Jaquemin Hérode. Le docteur Jaquemin Hérode appartenait à la haute église, laquelle est à peu près un papisme sans pape. L'anglicanisme était travaillé dès cette époque par
les tendances qui se sont depuis affirmées et condensées dans le puséysme. Le docteur Jaquemin Hérode était de cette nuance anglicane qui est presque une variété romaine. Il était haut, correct, étroit et supérieur. Son rayon visuel intérieur sortait à peine au dehors. Il avait pour esprit la lettre. Du reste, altier. Son personnage tenait de la place. Il avait moins l'air d'un révérend que d'un monsignor. Sa redingote était un peu coupée en soutane. Son vrai milieu eût été Rome. Il était prélat-dechambre, né. Il semblait avoir été créé exprès pour orner un pape, et pour marcher derrière la chaise gestatoire, avec toute la cour pontificale, inabitto paonazzo^ L'accident d'être né anglais, et une éducation théologique plus tournée vers l'Ancien Testament que vers le Nouveau, lui avaient fait manquer cette grande destinée. Toutes ses splendeurs se résumaient en ceci : être recteur de Saint-Pierre-Port, doyen de l'île de Guernesey et subrogé de l'évèque de Winchester. C'était, sans nul doute, de la gloire.
Cette gloire n'empêchait pas M. Jaquemin Hérode d'être, à tout prendre, un assez bonhomme.
Comme théologien, il était bien situé dans l'estime des connaisseurs, et il faisait presque autorité à la cour des Arches, cette Sorbonne de l'Angleterre.
Il avait la mine docte, un clignement d'yeux capable et exagéré, les narines velues, les dents visibles, la lèvre supérieure mince et la lèvre inférieure épaisse, plusieurs diplômes, une grosse prébende, des amis baronets, la confiance de l'évèque, et toujours une bible dans sa poche.
Mess Lethierry était si complètement absorbé que tout ce que put produire l'entrée des deux prêtres fut un imperceptible froncement de sourcil.
M. Jaquemin Hérode s'avança, salua, rappela, en quelques mots sobrement hautains, sa promotion récente, et dit qu'il
NE TENTEZ PAS LA BIBLE
venait, selon l'usage , « introduire » près des notables, — et près de mess Lethierry en particulier, — son successeur dans la paroisse, le nouveau recteur de Saint-Sarapson, le révérend Joë Ebenezer Caudray, désormais pasteur de mess Lethierry.
Déruchette se leva.
Le jeune prêtre, qui était le révérend Ebenezer, s'inclina.
Mess Lethierry regarda M. Ebenezer Caudray, et grommela entre ses dents:
Mauvais matelot.
Grâce avança des chaises. Les deux révérends s'assirent près de la table.
Le docteur Hérode entama un speech. Il lui était revenu qu'il était arrivé un événement. La Durande avait fait naufrage. Il venait, comme pasteur, apporter des consolations et des conseils. Ce naufrage était malheureux, mais heureux aussi. Sondonsnous ; n'étions-naus pas enflés par la prospérité ? Les eaux de la félicité sont dangereuses Il ne faut pas prendre en mauvaise part les malheurs. Les voies du Seigneur sont inconnues. Mess Lethierry était ruiré. Eh bien ? être riche, c^est être en danger. On a de faux amis. La pauvreté les éloigne. On reste seul. Soins eris. La Durande rapportait, disait-on, mille livres sterling par an. C'est trop pour le sage. Fuyons les tentations, dédaignons l'or. Acceptons avec reconnaissance la ruine et l'abandon. L'isolement est plein de fruits. On y obtient les grâces du Seigneur. C'est dans la solitude qu'Aia trouva les eaux chaudes, en conduisant les ânes de Sébéon son père. Ne nous révoltons pas contre les impénétrables décrets de la Providence. Le saint homme Job, après sa misère, avait crû en richesse. Qui sait si la perte de la Durande n'aurait pas des compensations, même temporelles?
Ainsi, lui docteur Jaquemin Hérode, il avait engagé des capitaux dans une très-belle opération en cours d'exécution à Sheffield ; si mess Lethierry, avec les fonds qui pouvaient lui rester, voulait entrer dans cette
affaire, il y referait sa fortune i c'était une grosse fourniture d'armes au czar en train de réprimer la Pologne. On y gagnerait trois cents pour cent.
Le mot czar parut réveiller Lethierry.
Il interrompit le docteur Hérode.
— Je ne veux pas du czar.
Le révérend Hérode répondit :
— Mess Lethierry, les princes sont voulus de Dieu. Il est écrit : Rendez à César ce qui est à César. Le czar, c'est César.
Lethierry, à demi retombé dans son rêve,
murmura :
— Qui ça. César? Je ne connais pas.
Le révérend Jaquemin Hérode reprit son
exhortation. H n'insistait pas sur Shefâeld. Ne pas vouloir de César, c'est être républicain. Le révérend comprenait qu'on fût républicain. Eu ce cas, que mess Lethierry se tournât vers une république. Mess Lethierry pouvait rétablir sa fortune aux Etats-Unis mieux encore qu'en Angleterre. S*il voulait décupler ce qui lui restait, il n^avait qu'à prendre des actions dans la grande compagnie d'exploitation des plantations du Texas , laquelle employait plus de vingt mille nègres.
— Je ne veux pas de l'esclavage, dit Lethierry.
— L'esclavage, répliqua le révérend Hérode, est d'institution sacrée. Il est écrit : • Si le maître a frappé son esclave, il ne lui sera rien fait, .car c'est son argent. >•
Grâce et Douce, sur le seuil de la porte, recueillaient avec une sorte d'extase les paroles du révérend recteur.
Le révérend continua. C'était, somme toute , nous venons de le dire , un bon homme; et^ quels que pussent être ses dissentiments de caste ou de personne avec mess Lethierry, il venait très-sincèrement lui apporter toute l'aide spirituelle, et môme temporelle, dont lui, docteur Jaquemin Hé* rode, disposait.
Si mess Lethierry était ruiné à ce point
LES TBATAILLEURS DE LA UER
ht port ftn qnitrUme étoft». (Pag* IM.)
de ne poayoir coopérer fmctueasement k une spéculation quelconque, russe ou américaine, que n'entrait-il dans le gouvernement et dans les fonctions salariées? Ce sont de nobles places, et le révérend était prêt à y introduire mess Lethierry, L'office de dépnté-vicomte était précisément vacant à Jeraey. Mess Letbierrj était aimé et estimé, et le révérend Hérode, doyen de Guemeaey et subrogé de l'évoque, se faisait fort d'obtenir pour mess Lethierry l'emploi de député-vicomte de Jersey. Le dépoté-vicomte est un officier considérable ; il assiste, comme représentant de sa majesb^, à la tenue des chefs-plaids, aux dé-
bats de la cohne, et aux exécatiODS des arrêts de justice.
Lethierry fixa sa prunelle sur le doctaur Hérode.
— Je n'aime pas la pendaison, dit-il.
Le docteur Hérode, qui jusqu'alors avait
prononcé tons les mots avec la, même intonation, eut un accès de sévérité et une inflexion nouvelle :
— Mess Lethierry, la peine de mort est ordonnée divinement. Dieu a remis le glaive & l'homme. Il est écrit : ■ Œil pour œil, dent pour dent. -
Le révérend Ebenezer rapprocha impef' ceptiblement sa chaise de la chaise da
Ib épiaient. (Pag* 124.)
révérend Jaquemin, et lui dit, de façon à n'être entendu qne de lui :
— Ce que dit cet homme lui est dicté.
— Par qui? par quoi? demanda du même ton le révérend Jaquemin Hérode.
Ebenezer répondit très-bas :
— Par sa conscience.
Le révérend Hérode fouilla dans sa poche, en tira un gros in-dix-huit relié avec fermoirs, le posa sur la table et dit à voix haute:
— La conscience, la voici.
Le IWre était une bible.
, Puis le docteur Hérode s'adoucit. Son désir étiùt d'Atre utile à mess Lethlerry,
qu'il considérait fort. H avait, lui pasteur, droit et devoir de conseil ; pourtant mess Lethierrj était libre.
Mess Letbierry, ressaisi par son absorption et par ^on accablement, n'écoutait plus. Dérucliette, assise près de lui, et pensive de son cdté, ne levait pas les yeux et mêlait à cette conversation peu animée la quantité de gène qu'apporte une présence silencieuse. Un témoin qui ne dit rien est une espèce de poids indéfinissable. Au surplus, le docteur Hérode ne semblait pas le sentir.
Letbierry ne répondant plus, le doctenr Hérode se donna carrière. Le conseil vient
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
de riiomme et l'inspiration vient de Dieu. Dans le conseil du prêtre il y a de Tinspi- /ation. Il est bon d'accepter les conseils et dangereux de les rejeter. Sochoth fut saisi par onze diables pour avoir dédaigné les exhortations de Nathanaël. Tiburien fut frappé de la lèpre pour avoir mis hors de chez lui l'apôtre André. Barjésus, tout magicien qu'il était, devint aveugle pour avoir ri des paroles de saint Paul. Elxaï, et ses sœurs Marthe et Marthène, sont en enfer à rheure qu'il est pour mvoir méprisé les avertissements de Valenciaoss qoi leur prouvait clair comme le jour q«e le^r Jésus-Ciirist de trente-hait lieues de haut était un démon. Oolibama, qui s'appelle aussi Judith, obéissait aox conseils. Ruben et Pheniel écoutaient les avis d'ea luiut; leurs noms seuls suffisent poar llAdiqaer ; Ruben signifie jÇ/^ it le rm«ft, et Pheniel signifie la face et Di/f%.
Mess Lethieiry frappa da poing s«r la table,
— Parbleu! s^écria-t-il, c'est ma Suite.
— Que voulec-vous dire? demanda M. Ja* quemin Hérode.
— Je dis que c'est ma faute.
— Votre faute, quoi?
— Puisque je faisais revenir Durande le vendredi.
M. Jaquemin Hérode murmura à l'oreille de M. Ebenezer Caudray : — Cet homme est superstitieux.
Il reprit en élevant la voix, et du ton de l'enseignement :
— Mess Lethierry, il est puéril de croire au vendredi. Il ne faut pas ajouter foi aux fables. Le vendredi est un jour comme un autre. C'est très-souvent une date heureuse. Meleiidez a fondé la ville de Saint-Augustin un vendredi; c'est un vendredi que Henri VII a donné sa commission à John Cabot; les pèlerins du Mayjlower sont arrivés à Province-Town un vendredi. Washington est né le vendredi 22 février 1732 ; Christophe Colomb a découvert
r Amérique le vendredi 12 octobre 1492.
Cela dit, il se leva.
Ebenezer, qu'il avait amené, se leva également.
Grâce et Douce, devinant que les révérends allaient prendre congé , ouvrirent la porte à deux battants.
Mess Lethierry ne voyait rien et n'entendait rien.
M. Jaquemin Hérode dit en aparté à M. Ebenezer Caudray : — Il ne nous salue même pas. Ce n'est pas du chagrin, c'est de Tabrutissement. Il faut croire qu'il est fou.
Cependant il prit sa petite bible sur la table et la tint entre ses deux mains allongées comme on tiendrait un oiseau qu'on craint de voir envoler. Cette attitude créa parmi les personnes présentes une certaine attente. Grâce et Douce avancèrent U tète.
Sa imx fit tmk ce qu'elle put pour être
— Mess Lediieny, ne nous séparons pas sans lire une page du saint livre. Les situations de la Tie soBt éclairées par les livres; les profanes ont les sorts virgiliens, les croyants ont les avertissements bibliques. Le premier livre venu, ouvert au hasard, donne un conseil ; la Bible, ouverte au hasard, fait une révélation. Elle est surtout bonne pour les affligés. Ce qui se dégage immanquablement de la sainte Ecriture, c'est radoucissement à leur peine. £n présence des affligés, il faut consulter le saint livre sans choisir Tendroit, et lire avec caiH deur le passage sur lequel on tombe. Ce que l'homme ne choisit pas. Dieu le choisit. Dieu sait ce qu'il nous faut. Son doigt invisible est sur le passage inattendu que nous lisons. Quelle que soit cette page, il en soit infailliblement de la lumière. N'en cherchons pas d'autre, et teriOns*nous-en ià. C'est la parole d'en haut. Notre destinée nous est dite mystérieusement dans le texte évoqué avec conâanoe et respect. Ëcoa-
NE TENTEZ PAS LA BIBLE
tons, et obéissons. Mess Lethierry, vous êtes dans la douleur, ceci est le livre de consolation; vous êtes dans la maladie, ceci est le livre de santé.
Le révérend Jaquemin Hêrode fit jouer le ressort du fermoir, glissa son ongle à l'aventure entre deux pages, posa sa main un instant sur le livre ouvert, et se recueillit, puis, abaissant les yeux avec autorité, il se mit à lire à haute voix.
Ce qu'il lut, le voici :
« Isaac se promenait dans le chemin qui mène au puits appelé le Puits de celui qui vit et qui voit.
« Rebecca, ayant aperçu Isaac, dit : Qui est cet homme qui vient au-devant de moi?
« Alors Isaac la fit entrer dans sa tente, et la prit pour femme, et l'amour qu'il eut pour elle fut grand. »
Ebenezer et Déruchette se regardèrent.
Deuxième Ta%tie. — Gilliatt le cMàlit^.