‹ Romans nationauxChapitre 193 sur 247 · L'ENDROIT OU IL EST MALAISE D'ARRIVER ET DIFFICILE DE REPARTIR · texte numérisé non relu

L'ENDROIT OU IL EST MALAISE D'ARRIVER ET DIFFICILE DE REPARTIR

leurs sommets. La traverse » si informe de loin qa*il était impossible de deviner ce que c'était, faisait corps avec les deux jambages. Cela ressemblait à une porte. A quoi bon une porte dans cette ouverture de toutes parts qui est la mer ? On eût dit un dolmen titanique planté là, en plein océan, par une fantaisie magistrale, et bâti par des mains qui ont l'habitude de- proportionner leurs constructions à Tablme. Cette silhouette farouche se dressait sur le clair du ciel.

La lueur du matin grandissait à Test ; la blancheur de Thorizon augmentait la noirceur de la mer. En face, de Tautre cdté, la lune se couchait.

Ces deux piliers, c'étaient les Douvres. L'espèce de masse emboîtée entre eux comme une architrave entre deux chambranles, c'était la Durande.

Cet écueil, tenant sa proie et la faisant voir, était terrible ; les choses ont parfois vis-à-vis de l'homme une ostentation sombre et hostile. Il y avait du défi dans l'attitude de ces rochers. Cela semblait attendre.

Rien d'altier et d'arrogant comme cet ensemble : le vaisseau vaincu, l'abîme maître. Les deux rochers, tout ruisselants encore de la tempête de la veille , semblaient des combattants en sueur. Le vent avait molli, la mer se plissait paisiblement , on devinait à fleur d'eau quelques brisants où les panaches d'écume retombaient avec grâce ; il venait du large un murmure semblable à un bruit d*abeilles. Tout était de niveau , hors les deux Douvres , debout et droites comme deux colonnes noires. Elles étaient jusqu'à une certaine hauteur toutes velues de varech. Leurs hanches escarpées avaient des reflets d'armures. Elles semblaient prêtes à recommencer. On comprenait qu'elles étaient enracinées sous l'eau à des montagnes. Une sorte de toute-puissance tragique s'en dégageait.

D'ordinaire, la mer cache ses coups. Elle reste volontiers obscure. Cette ombre in-

commensurable garde tout pour elle. Il est très-rare que le mystère renonce au secret. Certes, il y a du monstre dans la catastrophe, mais en quantité inconnue. La mer est patente et secrète; elle se dérobe, elle ne tient pas à divulguer ses actions. Elle fait un naufrage, et le recouvre ; l'engloutissement est sa pudeur. La vague est hypocrite ; elle tue, vole, recèle, ignore et sourit. Elle rugit, puis moutonne.

Ici rien de pareil. Les Douvres , élevant au-dessus des flots la Durande morte, avaient un air de triomphe. On eût dit deux bras monstrueux sortant du gouffre et montrant aux tempêtes ce cadavre de navire. C'était quelque chose comme l'assassin qui se vante.

L'horreur sacrée de l'heure s'y ajoutait. Le point du jour a une grandeur mystérieuse qui se compose d'un reste de rêve et d'un commencement de pensée. A ce moment trouble, un peu de spectre flotte encore. L'espèce d'immense H majuscule formée par les deux Douvres ayant la Durande pour trait d'union , apparaissait à l'horizon dans on ne sait quelle majesté crépusculaire.

Gilliatt était vêtu de ses habits de mer, chemise de laine, bas de laine, souliers cloutés, vareuse de tricot, pantalon à po- ' ches de grosse étoffe bourrue, et sur la tête une de ces coiffes de laine rouge usitées alors dans la marine, qu'on appelait au siècle dernier galériennes.

Il reconnut l'écueil et avança.

La Durande était tout le contraire d'un navire coulé à fond; c'était un navire ac croche en l'air.

Pas de sauvetage plus difficile à entreprendre.

Il faisait plein jour quand Gilliatt arriva dans les eaux de l'écueil.

Il y avait, nous venons de le dire, peu de mer. L'eau avait seulement la quantité d'agitation que lui donne le resserrement entre les rochers. Toute manche, petite ou

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

grande, clapote. L*intérieur d'un détroit écume toujours.

Gilliatt n'aborda point les Douvres sans précaution.

n jeta la sonde plusieurs fois.

Gilliatt avait un petit débarquement à faire.

Habitué aux absences, il avait chez lui son en-cas de départ toujours prêt. C'était un sac de biscuit, un sac de farine de seigle, un panier de stock-fisch et de bœuf fumé, un grand bidon d'eau douce, une caisse norvégienne à fleurs peintes contenant quelques grosses chemises de laine, son suroit et ses jambières goudronnées, et une peau de nftooton qu'il jetait la nuit par-dessus sa vareuse. Il avait, en quittant le Bû de la Rue, mis tout cela en hâte dans la panse, plus un pain frais. Pressé de partir, il n'avait emporté d'autre engin de travail que son marteau de forgeron, sa hache et son hacherot, une scie, et une corde à nœuds armée de son grappin. Avec une échelle de cette sorte et la manière de s'en servir, les pentes revêches deviennent maniables et un bon marin trouve des praticables dans les plus rudes escarpements. On peut voir, dans l'île de Serk, le parti que tirent d'une corde à nœuds les pêcheurs du havre Gosselin.

Ses filets et ses lignes et tout son attirail de pèche étaient dans la barque. 11 les y avait rais par habitude, et machinalement, car il allait , s'il donnait suite à son entreprise, séjourner quelque temps dans un archipel de brisants, et les engins de pèche n*y ont que faire.

Au moment où Gilliatt accosta l'écueil, la mer baissait, circonstance favorable. Les lames décroissantos laissaient à découvert au pied de la petite Douvre quelques assises plates ou peu inclinées, figurant assez bien des corbeaux à porter un plancher. Ces surfaces, tantôt étroites, tantôt larges, échelonnées avec des espacements inégaux le long du monolithe vertical , se prolongeaient

en corniche mince jusque sous la Darande, laquelle faisiit ventre entre les deux rochers. Elle était serrée là comme dans un éUm.

Ces plates-formes étaient eommodespoar débarquer et aviser. On pouvait décharger là, provisoirement, l'en-cas apporté dans la panse. Mais il fallait se hâter, elles n*étaient hors de Teau que pour peu d'heures. A la mer montante, elles rentreraient sous l'écume.

Ce fut devant ces roches, le» unes plates, les autres déclives, que Gilliatt poussa et arrêta la panse.

Une épaisseur mouillée et glissante ée goémon les couvrait, l'obliquité augmentait çà et là le glissement.

Gilliatt se déchaussa, sauta pieds nns sur

le goëmon, et amarra la panse à une pointe de rocher.

Puis il s'avança le plus loin qu'il put sur l'étroite corniche de granit, parvint sons la Durande, leva les yeux et la considéra.

La Durande était saisie, suspendue et comme ajustée entre les deux roches à vingt pieds environ au-dessus du flot. Il avait fallu pour la jeter là une furieuse violence de la mer.

Ces coups forcenés n'ont rien qui étonne les gens de mer. Pour ne citer qu'un exemple, le 25 janvier 1840, dans le golfe de Stora, une tempête finissante fit, du cboc de sa dernière lame, sauter un brick» tout d'une pièce, par-dessus la carcasse échonie de la corvette la Marne, et l'incrusta, beaupré en avant, entre deux falaises.

Du reste, il n*y avait dans les Douvres qu'une moitié de la Durande.

Le navire, arraché aux vagues, avait été en quelque sorte déraciné de l'eau par l'ouragan. Le tourbillon de vent l'avait torda, le tourbillon de mer l'avait reteno, et le bâtiment, ainsi pris en sens inverse parla? deux mains de la tempête, s'était cassé comme une latte. L'arrière, avec la machine et les roues, enlevé hors de l'écume et

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