‹ Romans nationauxChapitre 195 sur 247 · EXAMEN LOCAL PRÉALABLE · texte numérisé non relu

EXAMEN LOCAL PRÉALABLE

pression de ce roilieu implacable, échapper à la destruction lente, il semblait qu'il y eût folie rien qu^àTimaginer.

La Durande était prisonnière des Douvres.

Gomment la tirer de là?

Gomment la délivrer?

L'évasion d'un homme est difficile ; mais quel problème que celui-ci : Tévasion d'une machiae 1

ÏV

EXAMEN LOCAL FRÉÂLABUi:

Gilliatt n'était entouré que d'urgences.

Le plus pressé pourtant était de trouver d'abord un mouillage pour la panse, puis un gUe pour lui-même.

La Durande s'étant plus tassée à bâbord qu'à tribord, le tambour de droite était plus élevé que le tambour de gauche.

Gilliatt monta sur le tambour de droite. De là il dominait la partie basse des brisants et, quoique le boyau des rochers, aligné à angles brisés derrière les Douvres, fit plusieurs coudes, Gilliatt put étudier le plan géométral de l'écueiL

Ce fut par cette reconnaissance qu'il commença.

Les Douvres, ainsi que nous l'avons indiqué déjà, étaient comme deux hauts pignons marquant l'entrée étroite d'une ruelle de petites falaises granitiques à devantures perpendiculaires. Il n'est point rare de trouver, dans les formations sousmarines primitives, de ces corridors singuliers qui semblent coupés à la hache.

Ce défilé, fort tortueux, n'était jamais à sec, même dans les basses mers. Un courant très-secoué le traversait toujours de part en part. La brusquerie des tournants était, selon le rumb de vent régnant, bonne ou

mauvaise; tantôt elle déconcertait la houle et la faisait tomber; tantôt elle l'exaspérait Ce dernier cas était plus fréquent; l'obstacle met le flot en colère et le pousse aux excè:^; l'écume est Texagération de la vague.

Lèvent d'orage, dans ces étranglements entre deux roches, subit la même copipression et acquiert la même malignité. C'est la tempête à l'état de strangurie. L'immense souffle reste immense, et se fait aigu. Il est massue et dard. Il perce en même temps qu'il écrase. Qu'on se figure l'ouragan devenu vent coulis.

Les deux chaînes de rochers, laissant entre elles cette espèce de rue de la mer, s'étageaient plus bas que les Douvres en hauteurs graduellement décroissantes et s'enfonçaient ensemble dans le ûot à une certaine distance. Il y avait là un autre goulet, moins élevé que le goulet des Douvres, mais plus étroit encore, et qui était l'entrée est du défilé. On devinait que le double prolongement des deux arêtes de roches continuait la rue sous l'eau jusqu'au rocher l'Homme placé comme une citadelle carrée à l'autre extrémité de l'écueil.

Du reste, à mer basse, et c'était l'instant où Gilliatt observait, ces deux rangées de bas-fonds montraient leurs afflkîurements, quelques-uns à sec, tous viïiibles, et se coordonnant sans interruption.

L*Homme bornait et arc-boutait au levant la masse entière de l'écueil contrebutée au couchant par les deux Douvres.

Tout recueil, vu à vol d'oiseau, ofi'rait un chapelet serpentant de brisants ayant à un bout les Douvres et à l'autre bout l'Homme.

L'écueil Douvres, pris dans son ensemble, n'était autre chose que l'émergement de deux gigantesques lames de granit se touchant presque et sortant verticalement, comme une crête, des cimes qui sont au fond de l'océan. Il y a hors de l'abîme de ces exfoliations immenses. La rafale et la

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

houle avaient déchiqueté cette crête en scie. On n'en voyait que le haut; c'était recueil. Ce que le flot cachait devait être énorme. La ruelle où l'orage avait jeté la Durande était Tentre-deux de ces lames colossales.

Cette ruelle, en zigzag comme l'éclair, avait à peu près sur tous les points la même largeur. L'océan l'avait ainsi faite. L'éternel tumulte dégage de ces régularités bizarres. Une géométrie sort de la vague.

D'un bout à l'autre du défilé, les deux murailles de roche se faisaient face parallèlement à une distance que le maîtrecouple de la Durande mesurait presque exactement. Entre les deux Douvres, l'évasement de la petite Douvre, recourbée et renversée, avait donné place aux tambours. Partout ailleurs les tambours eussent été broyés.

La double façade intérieure de Técueil était hideuse. Quand, dans l'exploration du désert d'eau nommé océan, on arrive aux choses inconnues de la mer, tout devient srrprenant et difforme. Ce que Gilliatt, du haut de l'épave, pouvait apercevoir du défilé, faisait horreur.' Il y a souvent dans les gorges granitiques de l'océan une étrange figuration permanente du naufrage. Le défilé des Douvres avait la sienne, effroyable. Les oxydes de la roche mettaient sur l'escarpement, çà et là, des rougeurs imitant des plaques de sang caillé. C'était quelque chose comme l'exsudation saignante d'un caveau de boucherie. Il y avait du charnier dans cet écueil. La rude pierre marine, diversement colorée, ici parla décomposition des amalgames métalliques mêlés à la roche, là par la moisissure, étalait par places des pourpres affreuses, des verdissements suspects, des éclaboussures vermeilles, éveillant une idée de meurtre et d'extermination. On croyait voir le mur pas essuyé d'une chambre d'assassinat. On eût dit que des écrasements d'hommes avaient laissé là leur trace ; la roche à pic

avait on ne sait quelle empreinte d'agonies accumulées. En de certains endroits ce carnage paraissait ruisseler encore, la muraille était mouillée et il semblait impossible d'y appuyer le doigt sans le retirer sanglant. Une rouille de massacre apparaissait partout. Au pied du double escarpement parallèle, épars à fleur d'eau ou sous la lame, ou à sec dans les affouillements, de monstrueux galets ronds, les uns écarlates, les autres noirs ou violets, avaient des ressemblances de viscères ; on croyait voir des poumons frais, ou des foies pourrissant. On eût dit que des ventres de géants avaient été vidés là. De longs fils rouges, qu'on eût pu prendre pour des suintements funèbres, rayaient du haut en bas le granit.

Ces aspects sont fréquents dans les cavernes de la mer.

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