IMPORTUN ^QUE VOLUCRES
Gilliatt dormit bien. Pourtant il eut froid, ce qui le réveilla de temps en temps. Il avait naturellement placé ses pieds au fond et sa tôte au seuil. Il n'avait pas pris le soin d*ôter de soti lit une multitude de cailloux assez tranchants qui n'amélioraient pas son sommeil.
Par moments, il entr'ouvrait les yeux.
Il entendait à de certains instants des détonations profondes. C'était la mer montante qui entrait dans les caves de l'écueil avec un bruit de coup de canon.
Tout ce milieu où il était offrait Vextraordiiiaire de la vision; Gilliatt avait de la chimère autour de lui. Le demi-étonnement de la nuit s'y ajoutant, il se voyait plongé dans l'impossible. Il se disait : Je
rêve.
Puis il se rendormait, et, en rêve alors, il se retrouvait au Bû de la Rue, aux Bravées, à Samt-Sampson ; il entendait chanter Déruchette ; il était dans le réel. Tant qu'il dormait, il croyait veiller et vivre ; quand il se réveillait, il croyait dormir.
En effet, il était désormais dans un songe.
Vers le milieu de la nuit, une vaste rumeur s'était faite dans le ciel. Gilliatt en avait confusément conscience à travers son sommeil. Il est probable que la brise s'élevait.
Une fois, qu'un frisson de froid le réveilla, il écarta les paupières un peu plus qu'il n'avait fait encore. Il y avait de larges nuées au zénith ; la lune s'enfuyait et une grosse étoile courait après elle.
Gilliatt avait l'esprit plein de la diffusion des songes, et ce grossissement du rêve
compliquait les farouches paysages de la nuit.
Au point du jour, il était glacé et dormait profondément.
La brusquerie de l'aurore le tira de ce sommeil, dangereux peut-être. Son alcôve faisait face au soleil levant.
Gilliatt bâilla, s'étira, et se jeta hors de son trou.
Il dormait si bien qu'il ne comprit pas d'abord.
Peu à peu le sentiment de la réalité lui revint, et à tel point qu'il s'écria : Déjeunons !
Le temps était calme, le ciel était froid et serein, il n'y avait plus de nuages, le balayage de la nuit avait nettoyé l'horizon, le soleil se levait bien. C'était une seconde belle journée qui commençait. Gilliatt se sentitjoyeux.
Il quitta son suroit et ses jambières, les roula dans la peau de mouton, la laine en dedans, noua le rouleau d'un bout de funin, et le poussa au fond de la tanière, à l'abri d'une pluie éventuelle.
Puis il fit son lit, c'est-à-dire retira les cailloux.
Son lit fait, il se laissa glisser le long de la corde sur le pont de la Durande, et courut à la niche où il avait déposé le panier de provisions.
Le panier n'y était plus. Comme il étadt fort près du bord, le vent de la nuit l'avait emporté et jeté dans la mer.
Ceci annonçait l'intention de se défendre. Il avait fallu au vent une certaine volonté et une certaine malice pour aller chercher là ce panier.
C'était un commencement d'hostilités.
Gilliatt le comprit.
Il est très-difficile, quand on vit dans la familiarité bourrue de la mer, de ne point regarder le vent comme quelqu'un et leb rochers comme des personnages.
Il ne restait plus à Gilliatt, avec le biscuit et la farine de seigle, que la ressource
des coquillages dont s'était nourri le nau- . fragé mort de faim sur le rocher THomme.
Quant à la pèche, il n'y fallait point songer. Le poisson, eimemi des chocs., évite les brisants; les lUtôses et les chaluts perdent leur peine dana les récifs, et ces pointes ne sont banaes qu'à déchirer les filets.
Gilliatt déjeuna de quelques poux de roque, qu'il détacha fort malaisément; diji rocher. Il faillit y casser son couteau.
Tandis qu'il faisait ce luncheodSi maâgre, il entendit un bizarre tumulte sur la mer. Il regarda.
C*était Tessaim de goélands et de mouettes qui venait de se ruer s.^r U9^ des roches basses, battant de l'aife, s*eiïtreculbutant, criant, appelant. Tous fourmillaient bruyamment sur le mêm# point. Cette horde à bec et ongles pillait quelque chose.
Ce quelque chose était le panier de Gilliatt.
Le panier, lancé sur une pointe par le vent, s'y était crevé. Les oiseaux iétaient accourus. Ils emportaient dans leurs becs toutes sortes de lambeaux déchiquetés.
Gilliatt reconnut de loin son bœuf fumé et son stockfisch.
Les oiseaux entraient en lutte à leur tour. Ils avaient, eux aussi, leurs représailles. Gilliatt leur avait pris leur logis; ils lui prenaient son souper.
l'écueil, et la. manière d8 s'en servir
Une semaine se passa.
Quoiqu'on fût dans une saison de pluie, il ne pleuvait pas, ce qui réjouissait fort Gilliatt.
Du reste, ce qu'il entreprenait dépassait,
en apparence du moins, la force humaine. Le 3ucoès était tellement invraisemblable que la tentative paraissait folle.
Les opérations serrées de près manifestent leurs empêchements et leurs périls.
Rien n'est tel que de commencer pour voir combien il sera malaisé de finir. Tout début résiste. Le premier pas qu'on fait est un révélateur inexorable. La difficulté qu'on touche pique comme une épine.
Gilliatt eut tout de suite à compter avec l'obstacle. *
Pour tirer du naufrage, où elle était aux trois quarts enfoncée, la machine de la Durande, pour tentejr, avec quelque chance de réussite, un tel sauvetage en un tel lieu AsLûS une telle saison, il semblait qu'il fallût être une troupe d'hommes, Gilliatt était seul'; il fallait tout on outillage de charpenterie et de machinerie, Gilliatt avait une scie, une hache, un ciseau et un marteau ; il fallait un bon atelier et un bon baraquement, Gilliatt n'avait pas de toit; il fallait des provisions et des vivres, Gilliatt n'avait pas de pain.
Quelqu'un qui, pendant toute cette première semaine, eût vu Gilliatt travailler dans recueil, ne se fût pas rendu compte de ce qu'il voulait faire. Il semblait ne plus songer à la Durande ni aux deux Douvres. 11 n'était occupé que de ce qu'il y avait dans les brisants ; il paraissait absorbé dans le sauvetage des petites épaves. Il profitait des marées basses pour dépouiller les récifs de tout ce que le naufrage leur avait partagé. Il allait de roche en roche ramasser ce que la mer y avait jeté, les haillons de voilure, les bouts de corde, les morceaux de fer, les éclats de panneaux, les bordages défoncés, les vergues cassées, là une poutre, là une chaîne, là une poulie.
En même temps il étudiait toutes les anfractuosités de Técueil. Aucune n'était habitable, au grand désappointement de Gilliatt qui avait froid la nuit dans l'entre- ^eux de pavés oà il logeait sur le comble
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
Lk cale dêruncéo avait vidé <Uo» la mer let bceuTji uojct. (l'aj
de la grande Douvre, et qui eût souhaité trouver une meilleure mansarde.
Deux de ces anfractuosités étaient assez spacieuses; quoique le dallage de roche naturel en fût presque partout oblique et inégal, on pouvait s'y tenir debout et y marcher. La pluie el le venty avaientlenrs aises, mais les plus hautes marées ne les atteignaient point. Elles étaient voisines de la petite Douvre, et d'un abord possible à toute heure. Giltiatt décida que l'une serait on magasin et l'autre une forge.
Avec tous les rabans de têtière et tous les rabans de pointure qu'il put recueillir, il fit des ballots des menues épaves, liant-
les débris en faisceaux et les toiles en paquets. Il aignilleta soigneusement le bint. A mesure que la marée en montant venait renflouer ces ballots, il les traînait à tnvers les récifs jusqu'à son magasin. Il avait trouvé dans un creux de roche une gmaderesse au moyen de laquelle il pouvait fialer même les grosses pièces de charpente. H tira de la mer de la même façon les nombreux tronçons de chaînes, épars dans le» brisants.
Gilliatt était tenace et étonnant dans ce labeur. Il faisait tout ce qu'il voulait. Ke" ne résiste à un acharnement de founni-
A la fin de la semaine, GUliatt avaitdans