‹ Romans nationauxChapitre 203 sur 247 · DÉCOUVERTE · texte numérisé non relu

DÉCOUVERTE

Un écueil voisin de la côte est quelquefois visité par les hommes ; un écueil en pleine mer, jamais. Qu irait-on y chercher? ce n'est pas une île. Point de ravitaillement à espérer, ni arbres à fruits, ni pâturages, ni bestiaux, ni sources d'eau potable. C'est une nudité dans une solitade. C'est une roche, avec des escarpements hors de l'eau et des pointes sous l'eau. Rien à trouver là que le naufrage.

Ces espèces d'écueils, que la vieille langue marine appelle les Isolés, sont, nous l'avons dit, des lieax étranges. La mer y est seule. Elle fait ce qu'elle veut. Nalle apparition terrestre ne l'inquiète. L'homme épouvante la mer ; elle se déûe de lui ; elle lui cache ce qu'elle est et ce qu'elle fait. Dans recueil, elle est rassurée; Thomme n'y viendra pas. Le monologue des flots ne sera point troublé. Elle travaille à l'écueil, répare ses avaries, aiguise ses pointes, le hérisse, le remet à neuf, le maintient en état. Elle entreprend le percement du rocher, désagrège la pierre tendre, dénude la pierre dure, ôte la chair, laisse l'ossementi fouille, dissèque, fore, troue, canalise, met les cœcums en communication, emplit recueil de cellules , imite l'éponge en grand, creuse le dedans, sculpte je dehors. Elle se fait, dans cette montagne secrète, qui est à elle, des antres, des sanctuaires, des palais ; elle a on ne sait quelle végétation hideuse et splendide composée d'herbes flottantes qui mordent et de monstres qui prennent racine ; elle enfouit sous l'ombre de l'eau cette magnificence affreuse. Dans recueil isolé, rien ne la surveille, ne l'espionne et ne la dérange ; elle y déve-

loppe à l'aise son côté mystérieux inaccessible à l'homme. Elle y dépose ses sécrétions vivantes et horribles. Tout l'ignoré de la mer est là.

Les promontoires, les caps, les finisterres, les nases, les brisants, les récifs, sont, insistons-y, de vraies constructions. La formation géologique est peu de chose, comparée à la formation océanique. Les écuells, ces maisons de la vague, ces pyramides et ces syringes de l'écume, appartiennent à un art mystérieux que l'auteur de ce livre a nommé quelque part l'Art de la Nature, et ont une sorte de style énorme. Le fortuit y semble voulu. Ces cofistructions sont multiformes. Elles ont Tenchevêtrement du polypier, la sublimité de la cathédrale , l'extravagance de la pagode , l'amplitude, du mont, la délicatesse du bijou, l'horreur du sépulcre. Elles ont des alvéoles comme un guêpier, des tanières comme une ménagerie, des tunnels comme une taupinière, des cachots comme une basr tille, des embuscades comme un camp. Elles ont des portes, mais barricadées, des co lonnes, mais tronquées, des tours, mais penchées, des ponts, mais rompus. Leurs compartiments sont inexorables; ceci n'est que pour les oiseaux ; ceci n'est que pour les poissons. On ne passe pas. Leur figure architecturale se transforme, se déconcerte , affirme la statique , la nie , I se brise, s'arrête court, commence en archivolte, finit en architrave ; bloc sur bloc ; Encelade est le maçon. Une dynamique extraordinaire étale là ses problèmes, résolus. D'effrayants pendentifs menacent, mais ne tombent pas. On ne sait pas comment tiennent ces b&tisses vertigineuses.

Partout des surplombs, des porte -à-faux, des lacunes, des suspensions insensées ; la loi de ce babélisme échappe; l'Inconnu, immense architecte, ne calcule rien, et réussit tout ; les rochers, bâtis pêle-mêle, composent un monument monstre; nulle logique, un vaste équilibre. C'est plus que

LES TRAVAILLEURS DE LA MER

de la solidité, c'est de Téternité En même temps, c'est le désordre. Le tumulte de la vague semble avoir passé dans le granit. Un écueil, c'est de la tempête pétrifiée. Rien de plus émouvant pour l'esprit que cette farouche architecture, toujours croulante, toujours debout. Tout s'y entr'aide et s'y contrarie. C'est un combat de lignes d'où résulte un édifice. On y reconnaît la collaboration de ces deux querelles , l'océan et l'ouragan.

Cette architecture a ses chefs-d'œuvre, terribles L'écueil Douvres en était un.

Celui-là, la mer l'avait construit et perfectionné avec un amour formidable. L'eau hargneuse le léchait. Il était hideux, traître, obscur; plein de caves.

Il avait tout un système veineux de trous sous-marins se ramifiant dans des profondeurs insondables. Plusieurs des orifices de ce percement inextricable étaient à sec aux marées basses. On y pouvait entrer. A ses risques et périls.

Gilliatt, pour les besoms de son sauvetage, dut explorer toutes ces grottes. Pas une qui ne fût efiroyable. Partout, dans ces caves, se reproduisait, avec les dimensions exagérées de l'océan, cet aspect d'abattoir et de boucherie étrangement empreint dans l'entre-deux des Douvres. Qui n'a point vu, dans des excavations de ce genre , sur la muraille du granit éternel, ces afi*reuses fresques de la nature , ne peut s'en faire l 'idée ,

Ces grottes féroces étaient sournoises ; il ne fallait point s'y attarder. La marée haute les emplissait jusqu'au plafond.

Les poux de roque et les fruits de mer y abondaient.

Elles étaient encombrées de galets roulés, amoncelés en tas au fond des voûtes. Beaucoup de ces galets pesaient plus d'une tonne. Ils étaient de toutes proportions et de toutes couleurs ; la plupart paraissaient sanglants; quelques-uns, couverts de conferves poilues et gluantes, semblaient de grosses taupes vertes fouillant le rocher.

Plusieurs de ces caves se terminaient brusquement en cul-de-four. D'autres, ar^ tères d'une circulation mystérieuse , se prolongeaient dans le rocher en fissures tortueuses et noires. C'étaient les rues du goùfi're. Ces fissures se rétrécissant sans cesse, un homme n'y pouvait passer. Un brandon allumé y laissait voir des obscurités suintantes.

Une fois, Gilliatt, furetant, s'aventura dans une de ces fissures. L'heure de la marée s y prêtait. C'était une belle journée de calme et de soleil. Aucun incident de mer, pouvant compliquer le risque, n'était à redouter*.

Deux nécessités, nous venons de l'indiquer, poussaient Gilliatt à ces explorations: chercher, pour le sauvetage, des débris utiles, et trouver des crabes et des langoustes pour sa nourriture. Les coquillages commençaient à lui manquer dans les Douvres

La fissure était resserrée et le passage presque impossible. Gilliatt voyait de la clarté au delà. Il fit efibrt, s'eflaça, se tordit de son mieux, et s'engagea le plus avant qu'il put.

Il se trouvait, sans s'en douter, précisément dans l'intérieur du rocher sur la pointe duquel Clubin avait lancé la Barande. Gilliatt était sous cette pointe. Le rocher, abrupt extérieurement, et inabordable, était évidé en dedans. Il avait des galeries, des puits et des chambres comme le tombeau d'un roi d'Egypte, Cet afifouillement était un des plus compliqués parmi ces dédales, travail de l'eau, sape de la mer infatigable. Les embranchements de ce souterrain sous mer communiquaient probablement avec l'eau immense du dehors par plus d'une issue, les unes béantes au niveau du flot, les autres profonds entonnoirs invisibles. C'était tout près de là, mais Gilliatt rignorait, que Clubin s'était jeté i la mer.

Gilliatt, dans cette lézarde à crocodiles.

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