‹ Romans nationauxChapitre 204 sur 247 · LE DEDANS D'UN ÉDIFICE' SOUS MER · texte numérisé non relu

LE DEDANS D'UN ÉDIFICE' SOUS MER

iao

où les crocodiles, il est vrai, n'étaient pas à craindre, serpentait, rampait, se heurtait le front, se courbait, se redressait, perdait pied, retrouvait le sol, avançait péniblement. Peu à peu le boyaa s'élai^t, un demijour parut, et toat à coap Gilliatt fit son entrée dans une caverne extraordinaire.

xn

LE DEDANS D*nN ÉBÊFICB SOOS MER

Ce demi-jour vint àpropos.

Un pas de plus» Gilliatt tombait dans nne eau peut-être sans fcmâ. Ces eaox de caves ont un ^el refroidissement et une paralysie si subite, que souvent les pins forts nageurs V restent.

Nul moyen d'ailleurs de remonter et de s'accrocher aux escarpements entre lesquels on est muré.

Gilliatt s'arrêta court. La crevasse d'où il sortait aboutissait à une saillie étroite et visqueuse, espèce d'encorbellement dans la muraille à pic. Gilliatt s'adossa à la muraille et regarda.

Il était dans une grande cave. Il avait au-4lessus de lui quelque chose comme le dessous d'un crâne démesuré. Ce crâne avait l'air fraîchement disséqué. Les nervures ruisselantes des stries du rocher imitaient sur la voûte les embranchements des fibres et les sutures dentelées d'une boite osseuse. Pour plafond, la pierre ; pour plancher, l'eau; les lames de la marée, resserrées entre les quatre parois de la grotte, semblaient de larges dalles tremblantes. La grotte était fermée de toutes parts. Pas une lucarne, pas un soupirail; aucune brèche à la muraille^ aucune fêlure à la voûte. Tout cela était éclairé d'en bas à travers

l'eau. C'était on ne sait quel resplendissement ténébreux.

Gilliatt, dont les pupilles s'étaient dilatées pendant le trajet obscur du corridor, distinguait tout dans ce crépuscule.

n connaissait, pour y être allé plus d'une fois, les caves de Piémont à Jersey, le Creux -Maillé à Guernesey, les Boutiques à Serk, ainsi nommées à cause des contrebandiers qui y déposaient leurs marchandises; aucun de ces merveilleux antres n*était comparable à la chambre souterraine et son^-marine où il venait de pénéureF.

Gilliatt voyait en face de lui sous la vagoe une sorte d*arche noyée. Cette arche, ogive naturelle façonnée par le flot, était éclatante entre ses deux jambages profonds et noirs. C'est par ce porche submergé qu'entrait dans la caverne la -clarté de la haute mer. Jour étrange donné par un engloutissement.

Cette clarté s^évasait sous la lame comme un large éventail et se répercutait sur le rocher. Ses rayonnements rectilignes, découpés en longues bandes droites, sur Topacité du fond, s'éclaircissant ou s'assombrissant d'une anfractuosité à l'autre, imitaient des interpositions de lames de verre. Il y avait du jour dans cette cave, mais du jour inconnu. Il n'y avait plus dans cette clarté rien de notre lumière. On pouvait croire qu'on venait d'enjamber dans une autre planète. La lumière était une énigme; on eût dit la lueur glauque de la prunelle d'un sphinx. Cette cave figurait le dedans d'une tète de mort énorme et splendide ; la voûte était le crâne, et l'arche était la bouche; les trous des yeux manquaient.

Cette bouche, avalant et rendant le flux et le reflux, béante au plein midi extérieur, buvait de la lumière et vomissait de l'amertume. De certams êtres, intelligents et

'mauvais, ressemblent à cela. Le rayon du soleil, en traversant ce porche obstrué d'une épaisseur vitreuse d'eau de mer, de-

LES TBAVAILLEURS DE LA HER

Gilliatt demeura u

it éluunli. [Pnge UT.)

venait vert comme an rayon d'Aldébaran. L'eau, toute pleine de cette lumière mouillée, paraissùt de Témeraude en fusion. Une nuance d'aiguë- marine d'une délicatesse inouïe teignait mollement tonte la caverne. La voûte, avec ses lobes presque cérébraux et ses ramiUcations rampantes pareilles à des épanouissements de nerfs, avait un tendre reflet de chrysoprase Les moires du flot, réverbérées au plafond, s'y décomposaient et s'y recomposaient sans fin, élargissant et rétrécissant leurs mailles d'or avec an mouvement de danse mystérieuse.

Une impression spectrale s'en dégageait ; l'esprit pouvait se demander quelle proie

ou quelle attente faisait si joyeux ce magnifique filet de feu vivant. Aux reliefs de la voûte et anx aspérités du roc pendaient de longues et fines végétations baignant probablement leurs racines à travers le granit dans quelque nappe d'eau supérieure , et égrenant, l'une après l'autre, à leur extrémité, une goutte d'eau, une perle. Ces perles tombaient dans le gouffre avec un petit bruit doux. Le saisissement de cet ensemble était indicible. On ne pouvait rien imaginer de plus charmant ni rien rencontrer de plus lugubre.

C'était on ne sait quel palais de la Mort, contente.

Page 1