LES VENTS DU LARGE
fois proue et pilote, leur parlait. Ils brutalisaient cette proue déesse. Christophe Colomb, les voyant venir vers la Pinta, montait sur le pont et leur adressait les premiers versets de TÉvangile selon saint Jean. Surcouf les insultait. Voici la digue , disait-il. Napier leur tirait des coups de canon. Ils ont la dictature du chaos.
Ils ont le chaos. Qu*en font-ils ? On ne# sait quoi d'implacable. La fosse aux vents est plus monstrueuse que la fosse aux lions. Que de cadavres sous ces plis sans fond ! Les vents poussent sans pitié la grande masse obscure et amère. On les «entend toujours, eux ils n'écoutent rien. Ils commettent des choses qui ressemblent à des crimes. On ne sait sur qui ils jettent les arrachements blancs de l'écume. Que de férocité impie dans le naufrage! quel affront à la providence ! Ils ont l'air par moment de cracher sur Dieu. Ils sont les tyrans des lieux inconnus. Luoglii spaventosi, murmuraient les marins de Venise.
Les ^espaces frémissants subissent leurs voies de fait. Ce qui se passe dans ces grands abandons est inexprimable Quelqu'un d'équestre est mêlé à l'ombre. L'air fait un bruit de forêt. On n'aperçoit rien, et l'on entend des cavaleries. II est midi, tout à coup il fait nuit :.an tornado. passe; il est minuit, tout à coup il fait jour : l'effluve polaire s^allume. Des tourbillons alternent en sens inverse, sorte de danse hideuse, trépignement des fléaux sur Télément. Un nuage trop lourd se casse par le milieu, et tombe en morceaux dans la mer. D'autres nuages, pleins de pourpre^ éclairent et grondent, puis s'obscurcissent lugubrement ; le nuage vidé de foudre noircit, c*est un charbon éteint. Des sacs de pluie se crèvent en brume,. U^ une fournaisç où il pleut') là nne omle d'<>ù se dégage un flamboiement. Lq^. Uwehenrs de la mer .^ous l'ayecle éclairent' 4es lointains surprenants, on voit se déformer des épais- ' seurs où errent des ressemblances. Des
nombrils monstrueux creusent les nuées.
Les vapeurs tournoient, les vagues pirouettent , les naïades ivres roulent ; à perte de vue, la mer massive et molle se meut sans se déplacer ; tout est livide , des cris désespérés sortent de cette pâleur.
Au fond de Tobscurité inaccessible, de grandes gerbes d*ombre frissonnent. Par moments, il y a paroxysme. La rumeur devient tumulte, de même que la vague devient houle. L'horizon, superposition confuse de lames, oscillation sans fin, murmure en basse continue; des jets de fracas y éclatent bizarrement , on croit entendre éternuer des hydres. Des souffles froids surviennent, puis des souffles chauds. La trépidation de la mer annonce une épouvante qui s'attend à tout. Inquiétude. Angoisse. Terreur profonde des eaux. Subitement« l'ouragan, comme une bête, vient boire à l'océan: succion inouïe ; l'eau monte vers la bouche invisible, tine ventouse se forme, la tumeur enfle , c'est la trombe, le Prester des anciens, stalactite en haut, stalagmite en bas, double cône inverse ^ tournant, une pointe en équilibre sur l'autre, baiser de deux montagnes, une montagne d*écume qui s'élève, une montagne de nuée qui descend , effrayant coït de l'onde et de l'ombre. La trombe, comme la colonne de la Bible, est ténébreuse le jour et lumineuse la nuit. Devant la trombe le tonnerre se tait. Il semble qu'il ait peur.
Le vaste trouble des solitudes a une gamme ; crescendo redoutable : le grain, la rafale, la bourrasque, l'orage, la tourmente, la tempête, la trombe ; les sept cordes de la lyre des vents, les sept notes de Tabime. Le ciel est une largeur, la mer est une rondeur: une haleine passe, il n'y a plus rien de tout cela, tout est furie et pêlemêle.
Tels sont ces lieux sévères.
Les vents courent,- volent, s'abattent, finissent, recommencent, planent > sifflent»
LES TRAVAILLEURS DE LA HER
itU phMiJun
t, méditnit. (Pag* IBT)
mugissent, rient; frénétiques, lascifs, effrénés, prenant lears aises sur la \hgae irascible. Ces hurleurs ont une harmonie. Ils font tout le ciel sonore. Ils soufflent dans la naée comme dans un cniTre, ils embouchent l'espace, et ils chantent dans l'inâni, avec tontes les voix amalgamées des clairons, des baccins, des oliphants, des bugles et des trompettes, une sorte de fanfare prométhéenne. Qui les entend écoute Pan. Ce qu'il ya d'effroyable, c'estqu'ils jouent. Ils ont une colossale joie composée d'ombre. Ils font dans les solitudes la battue des navires. Sans trêve, jour et nuit, en toute saison, au tropique comme au pôle, en son-
nant dans leur trompe éperdue, ils mènent, à travers les enchevêtrements de la nuée et de la vague, la grande chasse noire des naufrages. Ils sont des maîtres de meutes. Ils s'amusent. Ils font abojer après les roches les flots, ces chiens. Us combinent les nuages, et les désagrègent. Ils pétrissent, comme avec des millions de nuùns, la souplesse de l'eau immense.
L'eau est souple parce qu'elle est incompressible. Elle glisse sous l'effort. Chargée d'un cOté , elle échappe, de l'autre. C'est ainsi que l'ean se fait l'onde. La vague est sa liberté.
EXPLICATION mi BRUIT ÉCOUTÉ PAR GILLIATT
GillMtt M nmit b eitiautttr 1« biiM-TsTnes. (Pag<? 1B9.]