LES DÉSESPOIRS EN PRÉSENCE
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chette parlait. Ebenezer se taisait. Une larme amassée et arrêtée entre ses cils hésitait, et ne tombait pas.
La désolation et la passion étaient empreintes sur le front religieux d'Ebenezer. Une résignation poignante s'y ajoutait, résignation hostile à la foi, quoique venant d'elle. Sur ce visage, simplement angélique jusqu'alors, il y avait un commencement d'expression fatale.
Celui qui n'avait encore médité que le dogme se mettait à méditer le sort, méditation malsaine au prêtre. La foi s'y décompose. Plier sous de l'inconnu, rien n'est plus troublant. L'homme est le patient des événements.
La vie est une perpétuelle arrivée ; nous la subissons. Nous ne savons jamais de quel coté viendra la brusque descente du hasard. Les catastrophes et les félicités entrent, puis sortent, comme des personnages inattendus. Elles ont leur loi, leur orbite, leur gravitation, en dehors de l'homme.
La vertu n amène pas le bonheur, le crime n'amène pas le malheur, la conscience a une logique, le sort en a une autre, nulle coïncidence. Rien ne peut être prévu. Nous vivons pêle-mêle et coup sur coup. La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon. Ce tourbillon jette inopinément sur la tête de l'homme des chaos noirs et des ciels bleus.
Le sort n'a point Tart des transitions. Quelquefois la roue tourne si vite que ]*homme distingue à peine Tintervalle d'une péripétie à l'autre et le lien d'hier à aujourd'hui
Ebenezer était un croyant mélangé de raisonnement et un prêtre compliqué dé passion ,
Les religions célibataire savent ce qu elles font. Rien ne défait le prêtre comme d'aimer une femme
Toutes sortes de nuages assombrissaient Ebenezer.
11 contemplait Déruchette^ trop.
Ces deux êtres s'idolâtraient.
Il y avait dans la prunelle d* Ebenezer la muette adoration du désespoir.
Déruchette disait :
— Vous ne partirez pas. Je n'en ai pas la force. Voyez-vous, j'ai cru que je pourrais vous dire adieu, je ne peux pas. On n'est pas forcé de pouvoir. Pourquoi êtesvous venu hier? Il ne fallait pas venir si vous vouliez vous en aller. Je ne vous ai jamais parlé. Je vous aimais, mais je ne le savais pas. Seulement, le premier jour, quand monsieur Hérode a lu l'histoire de Rjebecca et que vos yeux ont rencontré les miens, je me suis senti les joues en feu, et j'ai pensé : Oh ! comme Rebecca a dû devenir rouge! C'est égal, avant-hier, on m'aurait dit : Vous aimez le recteur, j'aurais ri. C*est ce qu'il y a eu de terrible dans cet amour-là. C'a été comme une trahison. Je n'y ai pas pris garde. J'allais à l'église, je vous voyais, je croyais que tout le monde était comme moi. Je ne vous fais pas de reproche, vous n'avez riôn fait pour que je vous aime, vous ne vous êtes pas donné de peine, vous me regardiez, ce n'est pas de votre faute si vous regardez les personnes, et cela a fait que je vous ai adoré. Je ne m'en doutais pas. Quand vous preniez le livre, c'était de la lumière; quand les autres le prenaient, ce n'était qu'un livre. Vous leviez quelquefois les yeux sur moi. Vous parliez des archanges, c'était vous Vhv^ change. Ce que vous disiez, je le pensais tout de suite. Avant vous, je ne sais pas si je croyais en Dieu. Depuis vous, j*étais de*, venue une femme qui fait sa prière. Je disais à Douce : Habille-moi bien vite que je ne manque pas Votûce. Et je courais à l'église. Ainsi, être amoureuse d'un homm^, c'est cela. Je ne le savais pas. Je me disais: Comme je deviens dévote! C'est vous qui m'avez appris que je n'allais pas à Téglise pour le bon Dieu. J^ allais pour votiâ, C'est vrai. Vous êtes beau, vous parlez bien, quand vous leviez les bras au ciel 11 Me
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semblait que tous teniez mon cœur dans vos deux maîns blanches. J^étais folle, je Fignorais. yoQleZ"Yoas que je vous dise votre faute, c'est d*ôtre entré hier dans le jardin, c'est de m'avoir parlé. Si vous ne m*ayiez rien dit, je n'aurais rien su. Vous seriez parti» j'aurais peut-être été triste» mais à présent je mourrai. A présent que je sais que je vous aime, il n'est plus possible que vous vous en alliez. A quoi pensezvons? Vous n'avez pas Vair de m'écouter. Ebenezer répondit :
— Vous avez entendu ce qui s'est dit hier.
— Hélas!
— Que puis-je à cela?
Ils se turent un moment. Ebenezer reprit :
— n n'y a plus pour moi qu'une chose à faire. Partir.
— Et moi, mourir. Oh ! je voudrais qu'il n'y eût pas de mer et qu il n'y eût que le ciel. Il me semble que cela arrangerait tout, notre départ serait le même. Il ne fallait pas me parler, vous. Pourquoi m'avez-vou8 parlé? Alors ne vous en allez pas. Qu'est-ce que je vais devenir? Je vous dis que je m*ourrai. Vous serez bien avancé quand je serai dans le cimetière. Oh ! j'ai le cœur brisé. Je suis bien malheureuse. Mon oncle n'est pas méchant pourtant.
C'était la première fois de sa vie que Déruchette disait en parlant de mess Lethierry, num oncle. Jusque-là elle avait toujours dit mon père.
Ebenezer recula d'un pas et fit un signe au batelier.
On entendit le bruit du croc dans les galets et le pas de l'homme sur le bord de sa barque.
— Non, non! cria Déruchette.
Ebenezer se rapprocha d*elle.
— Il le faut, Déruchette.
— Non, jamais! Pour une machine ! Est-ce
que c'est possible? Avez-vous vu cet homme horrible hier? Vous ne pouvez pas m'aban-
donner. Vous avez de l'esprit, vous trouverez un moyen. Il ne se peut pas que vous m'ayez dit de venir vous trouver ici ce matin, avec ridée que vous partiriez. Je ne vous ai rien fait. Vous n'avez pas à vons plaindre de moi. C'est par ce vaisseau-Iâ que vous voulez vous en aller? Je ne veux pas. Vous ne me quitterez pas. On n'ouvre pas le ciel pour le refermer. Je vous dis que vous resterez. D'ailleurs il n'est pas encore l'heure. Ohl je t'aime.
Et. se pressant contre lui, elle lui croisa ses dix doigts derrière le cou, comme pour faire de ses bras enlacés un lien à Ebenezer et de ses mains jointes une prière à Dieu.
Il dénoua cette étreinte délicate qui résista tant qu'elle put.
Déruchette tomba assise sur une saillie de roche couverte de lierre, relevant d'un geste machinal la manche de sa robe jusqu'au coude, montrant son charmant bras nu, avec une clarté noyée et blftme dans | ses yeux fixes.
La barque approchait.
Ebenezer lui prit la tète dans ses deux mains; cette vierge svait l'air d'une veuve et ce jeune homme avait l'air d'un aTeul. Il lui touchait les cheveux avec une sorte de précaution religieuse ; il attacha son regard sur elle pendant quelques instants, puis il déposa sur son front un de ces baisers sous lesquels il semble que devrait éclore une étoile, et, d'un accent où tremblait la suprême angoisse et où l'on sentait l'arrachement de l'àme, il lui dit ce mot, le root des profondeurs : Adieu !
Déruchette éclata en sanglots.
En ce moment ils entendirent une voix lente et grave qui disait :
— Pourquoi ne vous mariez-vous pas?
Ebenezer tourna la tète. Déruchette leva les yeux.
Gilliatt était devant eux.
Il venait d'entrer par un sentier latéral. Gilliatt n'était plus le même homme que