LES DÉSESPOIRS EN PRÉSENCE
la veille. Il avait peigné ses cheveux, il avait fait sa barbe, il avait mis des souliers, il avait une chemise blanche de marin à grand col rabattu, il était vêtu de ses habits de matelot les plus neufs. On voyait une bague d*or à son petit doigt. Il semblait profondément calme. Son hàle était livide.
Du bronze qui souffre, tel était ce visage.
Ils le regardèrent, stupéfaits. Quoique méconnaissable, Déruchette le reconnut.
Quant aux paroles qu*il venait de dire, elles étaient si loin de ce qu*ils pensaient en ce moment-là, qu'elles avaient glissé sur
leur esprit Gilliatt reprit :
— Quel besoin avez-vous de vous dire adieu? Mariez -vous Vous partirez ensemble.
Déruchette tressaillit. Elle eut un tremblement de la tête aux pieds.
Gilliatt continua :
— Miss Déruchette a ses vingt et un ans. Elle ne dépend que d*elle. Son oncle n'est que son oncle. Vous vous aimez...
Déruchette interrompit doucement t
— Comment se fait- il que vous soyez ici?
— Mariez-vous, poursuivit Gilliatt.
Déruchette commençait à percevoir ce
que cet homme lui disait. Elle bégaya ;
— Mon pauvre oncle...
— Il refuserait si le mariage était à foire, dit Gilliatt» il consentira quand le mariage sera fait. D'ailleurs vous allez partir. Quand vous reviendrez, il pardonnera.
Gilliatt ajouta avec une nuance amère :
— Et puiSy il ne pense déjà plus qu'à rebâtir son bateau. Cela roccupera pendant votre absence. Il a la Durande pour le consoler.
— Je ne voudrais pas, balbutia Déruchette, dans une stupeur où Ton sentait de la joie, laisser derrière moi des chagrins.
— Ils ne dureront pas longtemps, dit GiUiatt.
Ebenezer et Déruchette avaient eu comme un éblouissement. Ils se remettaient maintenant. Dans leur trouble décroissant, le sens des paroles de Gilliatt leur apparaissait. Un nuage y restait mêlé, mais leur affaire à eux n'était pas de résister.
On se laisse faire à qui sauve. Les objections à la rentrée dans l'Éden sont molles.
Il y avait dans l'attitude de Déruchette, imperceptiblement appuyée sur Ebenezer, quelque chose qui faisait cause commune avec ce que disait Gilliatt. Quant à l'énigme de la présence de cet homme et de ses paroles qui , dans Tesprit de Déruchette en particulier, produisaient plusieurs sortes d'étonnements , c'étaient des questions à côté. Cet homme leur disait; Mariez- vous. Ceci était clair. S'il y avait une responsabilité, il la prenait. Déruchette sentait confusément que, pour des raisons diverses, il eu avait le droit. Ce qu'il disait de mess Lethierry était vrai.
Ebenezer, pensif, murmura . Un oucle n'est pas un père.
Il subissait la corruption d'une péripétie heureuse et soudaine. Les scrupules probables du prêtre fondaient et se dissolvaient dans ce pauvre cœur amoureux.
La voix de Gilliatt devint brève et dure et l'on y sentait comme des pulsations de fièvre ;
— Tout de suite. Le Cashmere part dans deux heures. Vous avez le temps, mais vous n'avez que le temps, venez.
Ebenezer le considérait attentivement.
Tout à coup il s'écria :
— Je vous reconnais. C'est vous qui m'avez sauvé la vie.
Gilliatt répondit .
— Je ne crois pas.
— Là-bas, à la pointe des Banques.
— Je ne connais pas cet endroit-là.
— C'est le jour môme que j'arrivais.
— Ne perdons pas le temps, dit Gilliatt.
-^ Et, je ne me trompe pas, vous êtes rhomme d'hier soir.
— Peut-être.
— Comment vous appelez- vous?
Gilliatt haussa la voix .
— Batelier, attendez-nous. Nous allons revenir. Miss, vous m'avez demandé comment il se faisait que j'étais ici, c^est bien simple, je marchais derrière vous. Vous avez vingt et un ans. Dans ce pays-ci, quand les personnes sont majeures et dépendent d'elles-mêmes, on se marie en un quart dTieure. Prenons le sentier du bord de Te&u. Il est praticable, la mer ne montera qu'à midi. Mais tout de suite. Venez avec moi.
Déruchette et Ebenezer semblaient se consulter du regard. ïls étaient debout Vun près dé Tautre, sans bouger; ils étaient comme ivres.
Il y a de ces hésitations étranges au bord de cet abîme, le bonheur.
Ils comprenaient sans comprendre.
— Il s'appelle Gilliatt, dit Déruchette bas à Ebenezer.
Gilliatt reprit avec une sorte d*autorité :
— Qu'attendez-vous? je vous dis de me suivre.
— Où? demanda Ebenezer.
— Là
Et Gilliatt montra du doigt le clocher de réglîse.
Ils le suivirent.
Gilliatt allait devant. Son pas était ferme» Eux, ils chancelaient.
A mesure qu'ils avançaient vers le clocher, on' voyait poindre sur ces purs et beaux visages d'Ebenezer et de Déruchette quelque chose qui serait bientôt le sourire. L'approche de l'église les éclairait.
Dans l'œil creux de Gilliatt il y avait de la nuit.
On eût dît un spectre menant deux âmes au paradis.
Ebenezer et Déruchette ne se rendaient pas bien compte de ce qui allait arriver.
L'intervention de cet homme était la branche où se raccroche le nové. Ils suivaient Gilliatt avec la docilité du désespoir pour le premier venu.
Qui se sent mourir n'est pas difficile sor l'acceptation des incidents.
Déruchette, plus ignorante, étût plus confiante.
Ebenezer songeait.
Déruchette était majeure.
Les formalités du mariage anglais sont très-simples, surtout dans les pays autochthones où les recteurs de paroisse ont un pouvoir presque discrétionnaire; mais le (loven néanmoins consentirait-il à célébrer le mariage sans même s'informer si ronde consentait?
Il y avait là une question.
Pourtant, on pouvait essayer Dans tous les cas, c'était un sursis.
Mais qu'était-ce que cet homme, et si c'était lui en effet que la veille mess Lethierry avait déclaré son gendre, comment s'expliquer ce qu'il faisait là?
Lui, l'obstacle, il se changeait en providence
Ebenezer s'y prêtait, mais il donnait à ce qui se passait le consentement tacite et rapide de l'homme qui se sent sauvé.
Le sentier était inégal, parfois mouillé et difficile
Ebenezer, absorbé, ne faisait pas attention aux flaques d'eau et aux blocs de galets. De temps en temps, Gilliatt se retournait et disait à Ebenezer :
— Prenez garde à ces pierres, donnez* lui la main.
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LA PRÉVOYANCE DE L'ABNECiATION
LA PRÉVOYAMOB 08 L*ABNÉOATION
Dix heures et demie sonnaient comme ils entraient dans Téglise
A cause de Theure, et aussi à cause de la solitude de la ville ce jour-là, Téglise était vide.
Au fond pourtant, près de la tabla qui, dans les églises réformées, remplaee Vautel, il y avait trois personnes; c'étaient le doyen et son évaQgéliste; plus le registraire. Le doyen, qui était le révérend Jaquemin Hérode, était assis; Tévangéliste et le registraire étaient debout.
Le Livre, ouvert, était sur la table.
A côté, sur une crédence. s'étalait un autre livre, le registre de paroisse, ouvert également^ et sur lequel uu œil atten-* tif eût pu remarquer une page fraîchement écrite et dont Teacre n*était paa encore séchée. Une plume et une écntoîre étaient à côté du registre.
En voyant entrer le révérend Ebeneaer Caudray, le révérend Jaquemin Hérode se leva.
— Je vous attends, dit-il. Tout est prêt. Le doyen , en effet • était en robe d'officiant.
Ebenezer regarda Gilliatt.
Le révérend doyen ajouta :
— Je suis à vos ordres, mon collègue.
Et il salua.
Ce salut lie s'égara ni à droite ni à gauche. Il était évident, à la direction du rayon visuel du doyen, que pour lui Ebenezer seul existait. Ebenezer était clergyman et gentleman. Le doyen ne comprenait dans sa salutation ni Déruchette qui était à côté, ni Gilliatt qui était en arrière. Il y avait
dans son regard une parenthèse où le seul Ebenezer était admis. Le maintien de ces nuances fait partie du bon ordre et consolide les sociétés.
Le doyen reprit avec une aménité gracieusement altière :
— Mon collègue, je vous fais mon double compliment. Votre oncle est mort et vous prenez femme ; vous voilà riche par Tun et heureux par l'autre. Du reste, maintenant, grâce à ce bateau à vapeur qu on va rétablir, miss Lethierry aussi est riche, ce que j'approuve. Miss Lethierry est née sur cette paroisse, j'ai vérifié la date de sa naissance sur le registre. Miss Lethierry est majeure, et s'appartient. D'ailleurs son oncle, qui est toute sa famille, consent. Vous voulez vous marier tout de suite à cause de votre départ, je le comprends, mais, ce mariage étant d'un recteur de paroisse, j'aurais souhaité un peu de solennité* 4 abrégerai pour vous être agréable. L'essentiel peut tenir dans le sommaire. L'acte est déjà tout dressé sur le registre que voici, et il n*y a que les noms à remplir. Aux termes de la loi et coutume, le mariage peut être célébré immédiatement après T inscription. La décIaimUcm toulue pour la licence a été dûment faite. Je prends sur moi une petite irrégularité, car la demande de licence eût dû être préalablement enregistrée sept jours d'avance; mais je me rends à la nécessité et à l'urgence de votre départ* Soit^ Je vais vous marier. Mon évangéliste sera le témoin de l'époux; quant au témoin de l'épouse...
Le doyen se tourna vers Gilliatt.
Gilliatt fit un signe de tète.
— Cela suffît» dit le doyen.
Ebenezer restait immobile. Déruchette
était l'extase, pétrifiée.
Le doyen continua :
— Maintenant, toutefois, il y a un obstacle.
Déruchette fit un mouvement.
Le doyen poursuivit :
LES TRAVAILLEURS DE LA HER
F, Ci
B vm Gillwtt. (Fagt 26B.)
— L'envoyé, ici présent, de mess Lethierry, lequel envoyé a demandé pour tous ta licence et a signé la déclaration sur le registre, — et du pouce de sa main gauche le doyen désigna GUliatt, ce qui l'exemptait d'articuler ce nom quelconque, — l'envoyé de mess Lethierry m'a dit ce matin que meas Lethierry, trop occupé pour venir en personne, désirait que le mariage se fît incontinent. Ce désir, exprimé verbalement, n'est point assez. Je ne saurais, à cause des dispenses à accorder et de l'irrégularité que je prends sur moi, passer outre si vite sans m'informer près de mess Lethierry, à moins qu'on ne me montre sa signature.
Quelle que soit ma bonne volonté, je ne puis me contenter d'une parole qu'on vient me redire. Il me faudrwt quelque chose d'écrit.
— Qu'à cela ne tienne, dit Gitliatt.
Et il présenta au révérend doyen on papier.
Le doyen se saisit du papier, le parconrut d'un coup d'ceil, sembla passer quelques lignes, sans doute inutiles, et lut tout haut :
— « ...Va chez le doyen pour avoir les dispenses. Je désire que le mariage se fasse le plus tdt possible. Tout de suite serait te mieux. •