‹ Romans nationauxChapitre 246 sur 247 · POUR TA FEMV B, QUAND TU TE MARIERAS · texte numérisé non relu

POUR TA FEMV B, QUAND TU TE MARIERAS

 leur sortie de Téglise, ils virent le CasAmer^ qui commençait à appareiller.

— - Vous êtes à temps, dit Gilliatt.

Ils reprirent le sentier du Havelet.

Ils allaient devant. Gilliatt maintenant marchait derrière.

C*étaient deux somnambules. Ilsn*avaient pour ainsi dire que changé d'égarement.

Ils ne savaient ni où ils étaient, ni ce qu'ils faisaient, ils se hâtaient machinalement, ils ne se souvenaient plus de l'existence de rien, ils se sentaient l'un à l'autre, ils ne pouvaient lier deux idées. On ne pense pas plus dans l'extase qu'on ne nage dans le torrent. Du milieu des ténèbres, ils étaient tombés brusquement dans un Niagara de joie On pourrait dire qu'ils subissaient l'emparadisement. Ils ne se parlaient point, se disant trop de choses avec l'âme. Déruchette serrait contre elle lebrasd'Ebenezer.

Le pas de Gilliatt derrière eux leur faisait par moments songer qu'il était là. Ils étaient profondément émus, mais sans dire mot; l'excès d'émotion se résout en stupeur. La leur était délicieuse, mais accablante. Ils étaient mariés. Ils ajournaient, on se reverrait, ce que Gilliatt faisait était bien, voilà tout. Le fond de ces deux

cœurs le remerciait ardemment et vaguement. Déruchette se disait qu'elle avait là quelque chose à débrouiller, plus tard. En attendant, ils acceptaient. Ils se sentaient à la discrétion de cet homme décisif et subit, qui, d'autorité, faisait leur bonheur. Lui adresser des questions, causer avec lui, était impossible. Trop d'impressions se précipitaient sur eux à la fois. Leur engloutissement est pardonnable.

Les faits sont parfois une grêle. Ils vous criblent. Cela assourdit. La brusquerie des incidents tombant dans des existences habituellement calmes rend très-vite les événements inintelligibles à ceux qui en so^ffirent ou qui en profitent. On n'est pas au fait de sa propre aventure. On est écrasé sans de^ viner ; on est couronné sans comprendre. Déruchette, en particulier, depuis quelques heures, avait reçu toutes les commotions ; d'abord l'éblouissement, Ebenezer dans le jardin, puis le cauchemar, ce monstre déclaré son mari; puis la désolation, l'ange ouvrant ses ailes et prêt à partir ; mainte-» nant c'était la joie, une joie inouïe, avec un fond indéchiffrable : le monstre lui donnant l'ange, à elle Déruchette, le mariage sor* tant de l'agonie ; ce Gilliatt, la catastrophe d'hier, le salut d'aujourd'hui. Elle ne se rendait compte de rien. Il était évident que depuis le matin Gilliatt n'avait eu d'autre occupation que de les marier ; il avait tout fait ; il avait répondu pour mess Lethierrjt vu le doyen, demandé la licence, signé la déclaration voulue; voilà comment le ma^ riage avait pu s'accomplir. Mais Déruchette ne le comprenait pas ; d'ailleurs, lors màma qu'elle eût compris comment, elle n'eût paa compris pourquoi.

Fermer les yeux, rendre grâce mentalA* ment, oublier la terre et la vie, se laisaer emporter au ciel par ce bon démon, il n'y avait que cela à faire. Un éclaircissament était trop long, un remerclment était ,trop peu. Elle se taisait dans ce doux abrutisse** ment du bonheur.

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Un peu de pensée leur restait, assez pour se conduire. Sous Teau il y a des parties de réponge qui demeurent blanches. Ils avaient juste la quantité de lucidité qu*il fallait pour distinguer la mer de la terre et le Cashmere de tout autre navire

En quelques minutes, ils furent au Havelet.

Ëbenezer entra le premier dans le bateau. Au moment où Déruchette allait le suivre, elle eut la sensation de sa manche doucement retenue^ C*était Gilliatt qui avait posé un doigt sur un pli de sa robe.

— Madame, dit-il, vous ne vous attendiez pas à partir. J'ai pensé que vous auriez peut-être besoin de robes et de linge. Vous trouverez à bord du Cashmere un coffre qui contient des objets pour femme. Ce coffre me vient de ma mère II était destiné à la femme que j'épouserais. Permettez-moi de vous Toffrir,

Déruchette se réveilla à demi de son rêve . Elle se tourna vers Gilliatt. Gilliatt, d'une voix basse et qu'on entendait à peine, continua :

— Maintenant, ce n'est pas pour vous retarder, mais voyez-vous, madame, je crois qu'il faut que je vous explique. Le jour qu'il V a eu ce malheur, vous étiez assise dans la salle basse, vous avez dit une parole. Vous ne vous souvenez pas, c'est tout simple. On n'est pas forcé de se souvenir de tous les mots qu'on dit. Mess Lethierry avait beaucoup de chagrin II est certain que c'était un bon bateau, et qui rendait des services. Le malheur ,de la mer était arrivé , il y avait de l'émotion dans le pays. Ce sont là des choses, naturellement, qu'on a oubliées Il n'y a pas eu que ce navire- là perdu dans les rochers. On ne peut pas penser toujours à un accident. Seulement ce que je voulais vous dire, c'est que, comme on disait personne n'ira, j'y suis allé. Ils disaient c'est impossible; ce n'était pas cela qui était impossible. Je vous remercie de m'écouter on petit instant Vous comprenez, madame,

SI je suis allé là, ce n'était pas pour vous offenser D'ailleurs la chose date de trèsloin. Je sais que vous êtes pressée. Si ou avait le temps, si on parlait, on se souviendrait, mais cela ne sert à rien , La chose remonte à un jour où il y avait de la neige. Et puis, une fois que je passais, j'ai cru que vous aviez souri. C'est comme ça que ça s'explique. Quanta hier, je n'avais pas eu le temps de rentrer chez moi, je sortais du travail, j'étais tout déchiré, je vous ai fait peur, vous vous êtes trouvée mal, j'sû eu tort, on n'arrive pas ainsi chez les personnes, je vous prie de ne pas m'en vouloir. C'est à peu près tout ce que je voulais, dire. Vous allez partir Vous aurez beau temps. Le vent est à l'est. Adieu, madame. Vous trouvez juste que je vous parle un peu, n'est-ce pas? ceci est une dernière minute.

— Je pense à ce coffre, répondit Déruchette. Mais pourquoi ne pas le garder pour votre femme, quand vous vous marierez?

— Madame, dit Gilliatt, je ne me marierai probablement pas.

— Ce sera dommage, car vous êtes bon Merci.

Et Déruchette sourit Gilliatt lui rendit ce sourire.

Puis il aida Déruchette à entrer dans le canot.

Moins d'un quart d'heure après, le bateau où étaient Ëbenezer et Déruchette abordait en rade le Cashmere.

lâ grande tombe

Gilliatt suivit le bord de l'eau, passa rapidement dans Saint-Pierre-Port, puis se

remit à marcher vers Saint-Sampson le long de la mer, se dérobant anx rencontres, évitant les routes, pleines de passants par sa faute.

Dès longtemps, on le sait, il avait une manière à lui de traverser dans tous les sens le pays sans être vu de personne. Il connaissait des sentiers, il s^était fait des itinéraires isolés et serpentants; il avait rhabitude farouche de Tètre qui ne se sent pas aimé ; il restait lointain. Tout enfant, voyant peu d'accueil dans les visages des hommes, il avait pris ce pli, qui depuis était devenu son instinct, de se tenir à l'écart.

Il dépassa TEsplanade, puis la Salerie.

De temps en temps, il se retournait et regardait, en arrière de lui, dans la rade, le Cashmere, qui venait de mettre à la voile. Il y avait peu de vent, Gilliatt allait plus vite que le CasAmere. Gilliatt marchait dans les roches extrêmes du bord de l'eau, la tète baissée. Le flux commençait a monter.

A un certain moment il s'arrêta et, tournant le dos à la mer, il considéra pendant quelques minutes, au delà des rochers cachant la route du Valle, un bouquet de chênes. C'étaient les chênes du lieu dit les Basses - Maisons. Là, autrefois, sous ces arbres, le doigt de Déruchette avait écrit son nom, Gilliatt y sur la neige. Il y avait longtemps que cette neige était fondue.

Il poursuivit son chemin.

La journée était charmante plus qu'aucune qu'il y eût encore eu cette année-là. Cette matinée avait on ne sait quoi de nuptial. C'était un de ces jours printaniers où mai se dépense tout entier; la création semble n'avoir d'autre but que de se donner une fête et de faire son bonheur. Sous toutes les rumeurs, de la forêt comme du village, de la vague comme de l'atmosphère, il y avait un roucoulement. Les premiers papillons se posaient sur les premières roses. Tout était neuf dans la na«

ture, les herbes, les mou.sses, les feuilles, les parfums, les rayons. Il semblait que le soleil n'eût jamais servi. Lei>^ cailloux étaient lavés de frais. La profonde chanson des arbres était chantée par des oiseaux nés d'hier. Il est probable que leur coquille d'oeuf cassée par leur petit bec était encore dans le nid. Des essais d'ailes bruissaient dans le tremblement des branches. Ils chantaient leur premier chant, ils volaient leur premier vol. C'était un doux partage de tous à la fois, huppes, mésanges, piquebois, chardonnerets, bouvreuils, moines et misses. Les lilas, les muguets, les daphnés, les glycines, faisaient dans les foun^s un bariolage • exquis. Une très-jolie lentille d'eau qu'il y a à Guernesey couvrait les mares d'une nappe d'émeraude Les bergeronnettes et les épluque-pommiers, qui font de si gracieux petits nids, s'y baignaientv Par toutes les claires-voies de la végétation on apercevait le bleu du ciel. Quelques nuées lascives s'entre-poursuivaient dans l'azur avec des .ondoiements de nymphes. On croyait sentir passer des baisers que s'envoyaient des bouches invisibles. Pas un vieux mur qui n'eût, comme un marié, son bouquet de giroflées Les prunelliers étaient en fleur, les cytises étaient en fleur; on voyait ces monceaux blancs qui luisaient et ces monceaux jaunes qui étincelaient à travers les entre-croisements des rameaux. Le printemps jetait tout son argent et tout son or dans l'immense panier percé des bois. Les pousses nouvelles étaient toutes fraîches vertes. On entendait en l'air des cris de bienvenue. L'été hospitalier ouvrait sa porte aux oiseaux lointains. C'était l'instant de l'arrivée de» hirondelles. Les thyrses des ajoncs bordaient les talus des chemins creux, en at* tendant les thyrses des aubépines. Le beau ^et le joli faisaient bon voisinage ; le superbe se complétait par le gracieux; le grand ne gênait pas le petit ; aucune note du concert ne se perdait; les magnificences

marna* ■ ■

LKS TRAVAILLEURS DE LA MER

microscopiques étaient à leur plan dans la vaste beauté universelle, on distinguait tout comme dans une eau limpide. Partout une divine plénitude et un gonflement mystérieux faisaient deviner Teffort pa-^ nique et sacré de la sève en travail. Qui brillait, brillait plus; qui aimait, aimait mieux. Il y avait de Thymne dans la fleur et du rayonnement dans le bruit. La grande harmonie diffuse s'épanouissait Ce qui commence à poindre provoquait ce qui commence à sourdre. Un trouble, qui venait d'en bas, et qui venait aussi d'en haut, remuait vaguement les cœurs^ corruptibles à rinfluence éparse et souterraine des germes. La fleur promettait obscurément le fruit, toute vierge songeait, la reproduction des àtres, préméditée par Timmense âme de Tombre, s'ébauchait dans l'irradiation des choses. On se fiançait partout. On s*épousait sans fin. La vie, qui est la femelle, s'accouplait avec l'infini, qui est le mâle. Il faisait beau, il faisait clair, il faisait chaud; à travers les haies, dans les enclos, on voyait rire les enfants. Quelques-uns jouaient aux merelles. Les pommiers, les pêchers, les cerisiers, les poiriers, couvraient les vergers de leurs grosses touffes pâles ou vermeilles. Dans Therbe, primevères, pervenches, achillées, marguerites, amaryllis, jacinthes, et les violettes, et les véroniques. Les bourraches bleues, les iris jaunes, pullulaient, avec ces belles petites étoiles* roses qui fleurissent toujours en troupe et qu'on appelle pour cela «< les compagnons ». Des bètès toutes dorées couraient entre les pierres. Les joubarbes en floraison em^ pourpraient les toits de chaume. Les travailleuses des ruches étaient dehors. L'abeille était à la besogne. L'étendue était pleine du murmure des mers et du bourdonnement des mouches. La nature, per^ méable ^\x printemps, était moite de vo-^ lupté.

Quand GilUatt arriva à Saint*Sampson,

il n'y avait pas encore d'eau au fond du port, et il put le traverser à pied sec, inaperçu derrière les coques de navires au radoub. Un cordon de pierres plates espacées qu'il y a là aide à ce passage.

GilUatt ne fut pas remarqué. La foule était à l'autre bout du port, près du goulet, aux Bravées. Là son nom était dans toutes les bouches. On parlait tant de lui qu'on ne fit pas attention à lui. Gilliatt passa, caché en quelque sorte par le bruit qu'il faisait.

Il vit de loin la panse à la place où il l'avait amarrée, la cheminée de la machine entre ses quatre chaînes, un mouvement de charpentiers à l'ouvrage, des silhouettes confuses d'allants et venants, et il entendit la voix tonnante et joyeuse de mess Lethierry donnant des ordres.

Il s'enfonça dans les mettes.

Il n'y avait personne derrière les Bravées, toute la curiosité étant sur le devant. Gilliatt prit le sentier longeant le mur bas du jardin. Il s'arrêta dans l'angle où était la mauve sauvage; il revit la pierre où il s'était assis; il revit le banc de bois où s'était assise Déruchette. Il regarda la terre de l'allée où il avait vu s'embrasser deux ombres, qui avaient disparu.

Il se remit en marche. Il gravit la col» Une du château du Valle, puis la redescen* dit, et se dirigea vers le Bu de la Rue.

Le Houmet-l^aradis était solitaire.

Sa maison était telle qu'il l'avait laissée le matin après s'âtre habillé pour aller à Saint-Pierre-Port,

Une fenêtre était ouverte. Par cette fenêtre on voyait le bug*pipij accroché à un clou de la muraille.

On apercevait sur la table la petite bible donnée en remerciment à GilUatt par ua inconnu, qui était Ebenezer.

La clef était à la porte. GiUiatt appro* cba, posa la main sur cette clef, ferma 1^ porte à double tour, mit la clef dans sa poche, et s'éloigna.

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