LA PRÉVOYANCE DE L'ABNÉGATION
La foule était ù
Il posa le papier sar la table, et poursuivit :
— Signé Lethieriy. La chose serait pins respectueusement adressée à moi. Mais puisqu'il s'agit d'un collègue, je n'en demande pas davantage.
Ebanezer regarda de nouveau Gilliatt. Il y a des ententes d'&mes. Ëbenezer sentait là une fraude, et il n'eut pas la force, il n'eut peut-être pas môme l'idée, de la dénoncer. Soit obéissance A un héroïsme latent qu'il entrevoyait, soit étourdissement de ta conscience par le coup de foudre du bonheur, il demeura sans paroles.
Le doyen prit la plume et remplit, aidé
du registraire, les blancs de la page écrite sur le registre, puis il se redressa, et, du geste, invita Ëbenezer et Déruchette à s'approcher de la table.
La cérémonie commença.
Ce fat un moment étrange.
Ëbenezer et Déruchette étaient l'un près de l'autre devant le ministre. Quiconque a fait un songe où il s'est marié a éprouvé ce qu'ils éprouvaient.
Gilliatt était à quelque distance dans l'obscurité des piliers.
Déruchette le matin en se levant, désespérée, pensant au cercueil et au suaire, s'était vêtue de blanc. Cette idée de deuil
LES TRAVAILLEURS DE LA MER
fut à propos pour la noce. La robe blanche fait tout de suite une fiancée. La tombe aussi est une fiançaille.
Un rayonnement se dégageait de Déruchette. Jamais elle n^avait été ce qu*elle était en cet mstant-là. Déruchette avait ce défaut d'être peut-être trop jolie et pas assez belle. Sa beauté péchait, si c*est là pécher, par excès de grâce. Déruchette au repos, c*est-à-dire en dehors de la passion et de la douleur, était, nous avons indiqué ce détail, surtout gentille. La transfiguration de la fille charmante, c'est la vierge idéale. Déruchette, grandie par l'amour et par la souffrance, avait eu, qu'on nous paise le mot, cet avancement. Elle avait la mkme candeur avec plus de dignité, la même fraîcheur avec plus de parfum. C'était quelque chose comme uni p&querette qui deviendrait un lys.
La moiteur des pleun taris était sur tes joues. Il y avait peut-être encore une larme dans le coindusourlrei Lm lames séobées, vaguement visibleii iont une lombfe et douce parure au bonheur.
Le doyen, debout prèl de la table, posa un doigt sur la bible ouverte et demanda à haute voix
— Y a-t-il opposition î Personne ne répondit.
— Amen, dit le doyen.
Ebenezer et Déruchette avancèrent d'un pas vers le révérend Jaquemin Hérode.
Le doyen dit :
— Joë Ebenezer Caudray, veux-tu avoir cette femme pour ton épouse?
Ebenezer répondit :
— Je le veux.
Le doyen reprit :
— Durande Déruchette Lethierrv, veuxtu avoir cet homme pour ton mari?
Déruchette, dans l'agonie de l'àme sous trop de joie comme de la lampe sous trop d'huile, murmura plutôt quelle ne prononça :
'—Je le veux.
Alors, suivant le beau rite du mariage anglican, le doyen regarda autour de lui et fit dans l'ombre de l'église cette demande solennelle :
— Qui est-ce qui donne cette femme à cet homme?
— Moi, dit Gilliatt.
Il y eut un silence. Ebenezer et Déruchette sentirent on ne sait quelle vague oppression à travers leur ravissement.
Le doyen mit la main droite de Déruchette dans la main droite d'Ebene^er, et Ebenezer dit à Déruchette :
— Déruchette, je te prends pour ma femme, soit que tu sois meilleure ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t'almer jusqu'à la mort, et je te donne ma foi.
Le doyen mit la main droite d*Ebenezer dans la main droite de Déruchette, et Déruchette dit à Ëbeneser :
•-^ Ëbeneiter, je te prends pour mon mari, eoit que tu eols meilleur ou pire, plus riche ou plus pauvre, en maladie ou en santé, pour t*aimer et t*obélr jUsqu^à la mort, et je te donne ma foii
Le doyen reprit •
— Où est l'anneau t
Ceci était l'imprévu. Ebenezer, pris au dépourvu, n'avait pas d'anneau.
Gilliatt ôta la bague d'or qu'il avait au petit doigt, et la présenta au doyen. C'était probablement l'anneau « de mariage » acheté le matin au bijoutier de Commercial-Arcade.
Le doyen posa l'anneau sur le livre, pais le remit à Ebenezer. .
Ebenezer prit la petite main gauche, toute tremblante, de Déruchette» passa rannéau au quatrième doigt, et dit :
— Je t'épouse avec cet anneau.
-^ Au nom du Père, du Fils et du Saint- Esprit, dit le doyen.
— Que cela soit ainsi, dit l'évangéliste. Le doyen éleva la voix i
-*- Vous êtes époux.