ZIX
(Test au milieu de ces pensées que le jour amya. Rien ne bougeait encore, et Zébédé médit:
« Quelle chance, si Tennemi n'avait pas le courage de nous attaquer 1 *
Les officiers causaient entre eux d'un armistice. Mais tout à coup, vers neuf heures, nos coureurs rentrèrent à bride abattue, criant que l'ennemi s*ébranlait sur toute la ligne, et presque aussitôt le canon gronda sur notre droite, le long de TElster. Nous étions déjà sous les armes, et nous marchions à travers champs, du côté de la Partha, pour retourner à Schœnfeld. Voilà le commencement de la bataille.
Sur les collines, en avant de la rivière, deux ou trois divisions, leurs batteries dans les intervalles et la cavalerie sur les flancs, attendaient l'ennemi; plus loin, par-dessus les pointes des baïonnettes, nous voyions les Prussiens, les Suédois et les Russes s'avancer en masses profondes de tous les côtés : cela n'en finissait plus.
Vingt minutes après, nous arrivions en ligne, entre deux collines, et nous apercevions devant nous cinq ou six mille Prussiens qui traversaient la rivière en criant tous ensemble: « Paterlandt Faterland! • Gela formait un tumulte immense, semblable à celui de ces nuées de corbeaux qm se réunissent, pour gagner les pays du nord.
Dans le même moment, la fusillade s'engagea d'une rive à l'autre, et le canon se mit à gronder. Le ravin où coule la Partha se remplit de fumée; les Prussiens étaient déjà sur nous, que nous les voyions à peine avec leurs yeux furieux, leurs bouches tirées et leur air de bétes sauvages. Alors nous ne poussâmes qu'un cri jusqu'au ciel : t Vive l'Empereur! » et nous courûmes sur eux. La mêlée devint épouvantaUc; en deux secondes nos baïonnettes se croisèrent par milliers : on se poussait, on reculait, on se lâchait des coups de fusil à bout portant, on s'assommait à coups de crosse, tous les rangs se confondaient... ceux qui tombaient on marchait dessus, la canonnade tonnait; et la fumée qui se traînait sur cette eau sombre entre les collines, le sifQement des balles, le pétillement de la fusillade, faisaient ressembler ce ravin à un four, où s'engouftraient les hommes comme des bûches pour
être consumés.
Nous, c'était le désespoir qui nous poussait,
la rage de nous venger avant de mourir; les Prussiens, c'était l'orgueil de se dire : > Nous allons vaincre Napoléon cette fois ! > Ces Prussiens sont les plus orgueilleux ded hommes; leurs victoires de Gross-Beeren et de la Eatzbach les avaient rendus comme fous. Mais il en resta dans la rivière.... oui, il en restai Trois fois ils passèrent l'eau et coururent sur nous en masse. Nous étions bien forcés de reculer, à cause de leur grand nombre, et quels cris ils poussaient alors I On aurait dit qu'ils voulaient nous manger.... C'est une vilaine race.... Leurs officiers, Pépée en Tair entre les baïonnettes serrées, répétaient cent fois: « Farwertzt Farwertzt » et tous s'avançaient comme un mur, avec grand courage, on ne peut pas dire le contraire. Nos canons les fauchaient, ils avan* calent toujours; mais au haut de la colline nous reprenions un nouvel élan et nous les bousculions jusque dans la rivière. Nous les aurions tous massacrés sans une de leurs batteries, en . avant de Mockem, qui nous prenait en écharpe et nous empêchait de les poursuivre trop loin.
Cela dura jusqu'à deux heures; la moitié de nos officiers étaient hors de combat; le commandant Gémeau était blessé, le colonel Lorain tué, et tout le long de la rivière on ne voyait que des morts entassés et des blessé? qui se traînaient pour sortir de la bagarre ; quelquesuns, furieux, se relevaient sur les genoux pour donner encore \m coup de baïonnette ou lâcher un dernier coup de fusil. On n'a jamais rien vu de pareil. Dans la rivière nageaient les morts à la file, les uns montrant leur figure, les autres le dos, d'autres les pieds. Ils se suivaient comme des flottes de bois, et personne n'y faisait seulement attention. On aurait dit que la même chose ne pouvait pas nous arriver d'une minute à Tautre.
Ce grand carnage se passait tout le long de la Partha, depuis Schœnfeld jusqu'à Grossdorf.
Les Suédois et les Prussiens finirent par remonter la rivière pour nous tourner plus haut, et des masses de Russes vinrent remplacer ces Prussiens, qui n'étaient pas fâchés d'aller voir ailleurs.
Les Russes se formèrent sur deux colonnes; ils descendirent au ravin Parme au bras, dans un ordre admirable, et nous donnèrent l'assaut deux fois avec une grande bravoure, mais sans pousser des cris de botes comme les Prussiens. Leur cavalerie voulait enlever le vieux pont au-dessus de Schœnfeld; la canonnade allait toujours en augmentant. De tous les côtés où s'étendaient les yeux, à travers la fumée, on ne voyait que des ennemis qui se resserraient; quand nous avions repoussé une de leurs colonnes, il en arrivait une autre do ti'oupc;»
fraîches : c'était toujours à recommencer.
Entre deux et trois heures, on apprit que les Suédois et la cavalerie prussienne avaient passé la rivière au-dessus de Grossdorf, et qu'ils venaient nous prendre à revers; ça leur plaisait beaucoup mieux que de nous attaquer en face. Aussitôt le maréchal Ney fit un changement de front, Faite droite en arrière. Notre division resta toujours appuyée sur Schœnfeld; mais toutes les autres se retirèrent de la Partha pour s'étendre dans la plaine, et toute Tarmée ne forma plus qu'une ligne autour de Leipzig.
Les Russes, derrière la route de Mockem, préparaient leur troisième attaque vers trois heures; nos officiers prenaient de nouvelles dispositions pour les recevoir, lorsqu'une sorte de frisson passa d'un bout de T-armée à Tautre, et tout le monde apprit en quelques minutes que les seize mille Saxons et la cavalerie vniT^ tembergeoise, — au centre de notre ligne, — venaient de passer à Tennemi, et que, même avant d'arriver à distance, ils avaient eu l'infamie de tourner les quarante pièces de canon qu'ils emmenaient avec eux contre leurs anciens frères d'armes de la division Durutte.
Cette trahison, au lieu de nous abattre, augmenta tellement notre fureur que, si l'on nous avait écoutés, nous aurions traversé la rivière pour tout exterminer.
Ces Saxons-là disent qu'ils défendaient leur patrie ; eh bien I c'est faux. Ils n'avaient qu'à nous quitter sur la route de Duben; qui les en empêchait? Ils n'avaient qu'à faire comme les Bavarois et se déclarer avant la bataille. Ils pouvaient rester neutres, ils pouvaient aussi refuser le service ; mais ils nous trahissaient parce que la chance tournait contre nous. S'ils avaient vu que nous allions gagner, ils auraient toujours été nos bons amis pour avoir leur part, comme après léna et Friedland. Voilà ce que chacun pensait, et voilà pourquoi ces Saxons seront des traîtres dans* les siècles des siècles. Non-seulement ils abandonnèrent leurs amis dans le malheur, mais ils les assassinèrent pour se faire bien venir des autres. Dieu est juste : leurs nouveaux alliés eurent un tel mépris d'eux qu'ils se partagèrent la moitié do leur pays après la bataille. Les Français ont ri de la reconnaissance des Prussiens, des Autrichiens et des Russes.
Depuis ce moment jusqu'au soir, ce n'était plus une guerre humaine qu'on se faisait, c'était une guerre de vengeance. Le nombre devait nous écraser, mais les alliés devaient payer chèrement leur victoire.
A la nuit tombante, pendant que deux mille pièces de canon tonnaient ensemble, nous refj^vions notre septième attaque dans Schœn-
feld : d'un côté les Russes et de l'autre côté les Prussiens nous refoulaient dans ce grand village. Nous tenions dans chaque maison, dans chaque ruelle; les murs tombaient sous les boulets, les toits s'affaissaient. On ne criait plus comme au commencement de la bataille; on était froid et pâle à force de rage. Les officiers avaient ramassé des fusils et remis la vieille giberne; ils déchiraient la cartouche comme le soldat.
Après les maisons, on défendit les jardins et le cimetière où j'avais couché la veille; il y avait alors plus de morts dessus que dessous terre. Ceux qui tombaient ne se plaignaient pas; ceux qui restaient se réunissaient derrière un mur, un tas de décombres, une tombe. Chaque pouce de terrain coûtait la vie à quelqu'un.
n faisait nuit lorsque le maréchal Ney amena, de je ne sais où, du renfort : ce qui restait de la division Ricard et de la deuxième de Souham. Tous les débris de nos régiments se réunirent, et l'on rejeta les Russes de l'autre côté du vieux pont, qui n'avait plus de rampe à force d'avoir été mitraillé. On plaça sur ce pont six pièces de douze, et jusqu'à sept heures on se canonna dans cet endroit. Les restes du bataillon et de quelques autres en arrière soutenaient les pièces, et je me rappelle que leur feu s'étendait sous le pont comme des éclairs, et qu'on voyait * alors les chevaux et les hommes tués s'engouffrer pêle-mêle sous les arches sombres. Cela ne durait qu'une seconde, mais c'étaient de terribles visions I
A sept heures et demie, comme des masses de cavalerie s'avançaient sur notre gauche, et qu'on les voyait tourbillonner autour de deux grands carrés qui se. retiraient pas à pas, nous reçûmes enfin l'ordre de la retraite. 11 ne restait plus que deux ou trois mille hommes à Schœnfeld avec les six pièces. Nous revînmes à Kohlgarten sans être poursuivis, et nous allâmes bivaquer autour de Rendnitz.; Zébédé vivait encore; comme nous marchions l'un près de l'autre en silence depuis vingt minutes, écoutant la canonnade qui continuait du côté de l'Elster malgré la nuit, tout à coup il me dit:
« Comment sommes-nous encore là, Joseph, quand tant de milliers d'autres près, de nous sont morts? Maintenant nous ne pouvons plus mourir. »
Je ne répondais rien.
« Quelle bataille! fit-il. Est-ce qu'on s'est jamais battu de cette façon avant nous? C'est impossible. ■
11 avait raison, c'était une bataille de géants. Depuis dix heures du matin jusqu'à sept hem-es
du soir, nous avions tenu tête à trois cent soixante mille hommes sans reculer d*une se^ melle,et nous n^é tiens pourtant que cent trente mille! On n'avait jamais rien vu de pareil. — Dieu me garde de dire du mal des Allemands, ils combattaient pour l'indépendance de leur patrie; mais je trouve qu'ils ont tort de célébrer tous les ans Fanniversaire de la bataille de Leipzig : quand on était trois contre un, il n'y a pas de quoi se vanter.
En approchant de Rendnitx nous marchions sur des tas de morts; à chaque pas nous ren* contrions des canons démontés, des caissons renversés, des arbres hachés par la mitraille. C'est là qu*une division de la jeune garde et les grenadiers à cheval, conduits par Napoléon lui-même, avaient arrêté les Suédois qui s'avançaient dans le vide formé par la trahison des Saxons. — Deux ou trois vieilles baraques qui finissaient de brûler en avant du village éclairaient ce spectacle. Les grenadiers à cheval étaient encore à Rendnitz; mais une foule d'autres troupes débandées allaient et venaient dans la grande rue. On n'avait pas fait la disliibution des vivres; chacun cherchait i manger et à boire.
Gomme nous défilions devant une grande maison de poste, nous vîmes derrière le mur d'une cour deux cantiniéres qui versaient à boire du haut de leurs charrettes. Il y avait là des chasseurs, des cmrassiers, des lanciers, des hussards, de l'infanterie de ligne et de la garde, tous pêle-mêle, déchirés, les shakos et les casques défoncés, sans plumets, criblés de coups. Tous ces gens semblaient affamés.
Deux ou trois dragons, debout sur le petit mur, près d*un pot rempli de poix qui brûlait, les bras croisés sous leurs longs manteaux blancs, étaient couverts de sang conmie des bouchers.
Aussitôt Zébédé, sans rien dure, me poussa du coude, et nous entrâmes dans la cour, pendant que les autres poursuivaient leur chemin, n nous fallut im quart d'heure pour arriver piès de la charrette. Je levai un écu de six livres; la cantinière, à genoux derrière sa tonne me tendit un grand verre d'eau-de-vie avec un morceau de pain blanc, en prenant mon écu. Je bus, puis je passai le verre à Zébédé, qui le
vida.
Nous eûmes ensuite de la peine à sortir de cette foule> 021 se regardait d'un air sombre, on se fusait place des épaules et des coudes, et c'est là qu'on pouvait dire, — en voyant c-es faces dures, ces yeux creux, ces mines terribles d'hommes qui viennent de traverser mille morts et qui recommenceront demain : — 1 Chacun pour soi.... Dieu pour tous! >
En remontant le village, Zébédé me dit:
« Tu as du pain?
— Oui. »
Je cassai le pain en deux et je lui en donnai la moitié. Nous mangions en allongeant le pas. On entendait encore tirer dans le lointain. Au bout de vingt minutes nous avions rattrapé la queue de la colonne, et nous reconnûmes lo bataillon au capitaine adjudant-major Vidal, qui marchait auprès. Nous rentrâmes dans les rangs sans que personne eût remarqué notre absence*
Plus on approchait de la ville, plus on rencontrait de détachements, de canons et de bagages, qui se dépêchaient d'arriver à Leipzig.
Vers dix heures nous traversions le faubourg de Rendnitz. Le général de brigade Foumier prit notre commandement et nous donna l'ordre d'obliquer à gauche. A minuit nous arrivâmes dans les grandes promenades qui longent la Pleisse, et nous fimes halte sous les vieux tilleuls dépouillés. On forma les faisceaux. Une longue file de feux tremblotaient dans le brouillard jusqu'au faubourg de Ranstadt. Quand la flamme montait, elle éclairait des groupes de lanciers polonais, des Ugnes de chevaux, des canons et des fourgons, et, de loin en loin, quelques sentinelles immobiles dans la brume conune des ombres. De grandes rumeurs s'élevaient en ville, elles semblaient augmenter toujours, et se confondaient avec le roulement sourd de nos convois sur le pont de Lindenau. C'était le commencement de la retraite. — Alors chacun mit son sac au pied d'im arbre et s'étendit dessus, le bras replié sous l'oreille. Un quart d'heure après, tout le monde dormait.
Ce qui se passa jusqu'au petit jour, je n'«n sais rien, — les bagages, les blessés et les prisonniers continuèrent sans doute de défiler sur le pont ; mais alors une détonation épouvantable nous éveilla, pas un homme ne resta couché, car on prenait cela pour une attaque» lorsque deux officiers de hussards airivérent en criant qu'un fourgon de poudre venait de sauter par hasard dans la grande avenue de Randstadt, au bord de Teau. La fumée, d'un rouge sombre, tourbillonnait encore dans le ciel en se dissipant; la èerre et les vieilles maisons frémissaient.
Le calme se rétablit. Quelques-uns se recouchèrent pour tâcher de se rendormir; mais le jour venait; en jetant les yeiix sui' la rivière
Nuiu vloies deiu ualiuitru qui versaiuu 1 boire, (p. 87.J
grisâtre, on voyait déjA dos troupes s'étendre à perw de vue sur les cinq ponts de TElBler et de la Pleisse qui se suivent Ala&le, etn'enfont pour ainsi dire qu'un. Ce pont, sur lequel tant de milliers d'hommes devaient dëlller, vous readaittoutmélancolique. Cela devait prendre t)eaucoup de temps, et l'idée venait à tout le monde qu'il aurait mieux valu jeter plusieuir ponts sur les deux rivières, puisque d'un instant à l'autre l'ennemi pouvait nous attaquer, et qu'alors la retraite deviendrait bien difficile. Mais l'Empereur avait oublié de donner des ordres, et l'on n'osait rien faire sans ordre ; pas un maréchal de France n'aurait osé prendre . sur lui de dira que deux ponts valaient mieux qu'uL seul I Voilà pourtant A quoi la discipline terrible de Nnpoléon avait réduit tous ces
vieux capitaines : ils obéissaient comme des macbines et ne s'inquiétaient de rien autre,
dans la crainte de déplaire au maître!
Moi, tout de suite en voyant ce pont qui n'eu finissait plus, je pensai : • Pourvu qu'on nous laisse dealer maintenant, car, Dieu merci; nous avons assez de batailles et de carnage ! Une fois de l'autre côté, nous serons sur la bonne route de France , je pourrai revoir peut-être encore Catherine, la tante Qrédel et le père Goulden 1 • En songeantA cela, je m'at> tendrissais, je regardais d'un œil d'envie ces milliers d'artilleurs à cheval et de soldats du train qui s'éloignaient lA-bas comme des fourmis, et les grands bonnets à poil de la vieille garde, immobiles de l'autre càté de la nvièro, sur la colline de Lindenau, l'arme au bras. —
HaHel... Arrftei! {Vafe 94.)
Sébëâè , qui pensait la même chose, me dit :
• Hein .' Joseph, si nous édona à leur place I • Aussi, vers sept heures, lorsque nous vîmes
s'approcher trois fourgons, pour nous distribuer des cartouches et du pain, cela me parut bien amer. Il était clair maintenant que nous KiioDB à l'arriëre-garde, et malgré la faim, j'aurais voulu jeter mou pain contra un mur. Quelques instants après, passèrent deux escadrons de l&nciers polonais qui remontaient la nvière-, pois derrière ces lanciers cinq ou six frâoëranz , et dans le nombre Poniatowski. Celait un homme de cinquante ans, assez grand, mince et l'air triste. Il passa sans nous remanier. Le général Poumier se détacha de son état-major en nous criant :
• Par Ole  gauche I ■
Je n'ai jamais eu de crève-cœur pareil, j'aurais donné ma vie pour deuz liards; mais il fallait bien emboîter le pas et tourner le dos au pont.
Au bout des pronmuades, nous arrivâmes à un endroit appelé Hinteilhûr, c'est une vieille porte sur la roule de Caunewitz; à droite et à gauche s'étendentles anciens remparts, et derrière s'élèvent tes maisons. On nous posta dans les chemins couverts, prés de cette porte que des sapeurs avaient solidement barricadée. Le capitaine Vidal commandait alors le bataillon, réduit à trois cent vingt-cinq hommes. Quelques vieilles palissades vermoulues nous servaient de retranchements, et sur toutes les roules en face s'avançait l'ennemi. Cette Tois, c'étaient des vestes blanches et des shakos
plats sur la nuque, avec une espèce de haute plaque devant, où se voyait Taigle à deux têtes des kreutzers. — Le vieux Pinto, qui les reconnut tout de suite, nous dit :
c Ceux-là sont des KaiserlicksI nous les avons battus plus de cinquante fois depuis 1793; mais c'est égal, si le père de Marie-Lovûse avait un peu de cœur, ils seraient avec nous tout de mâme. »
Depuis querques instants on entendait la canonnade ; de Tautre côté de la ville, Bltlcher attaquait le faubourg de Hall. Bientôt après le feu s'étendit à droite. Bemadotte attaquait le faubourg de Kohlgartenthôr, et presque en même temps les premiers obus des Autrichiens tombèrent dans nos chemins couverts; ils se suivaient à la file; plusieurs passant au-dessus du Hinterthôr, éclataient dans les maisons et dans les rues du faubourg.
A neuf heures, les Autrichiens se formèrent en colonnes d'attaque sur la route de Gaunewitz. De tous les côtés ils nous débordaient; malgré cela, le bataillon tint jusque vers dix heures. Alors il fallut nous replier derrière les vieux remparts, où les KaUerlicks nous poursuivirent par les brèches, sous le feu croisé du 29* et du 14* de ligne. Ces pauvres diables n'avaient pas la fureur des Prussiens; ils montrèrent pourtant un vrai courage, car à dix heures et demie ils couronnaient les remparts, et nous, de toutes les fenêtres environnantes,' nous les fusillions sans pouvoir les forcer à redescendre. Six mois avant, ces choses m^auraient fait horreur, mais j'en avais vu tant d^autresl J'étais alors insensible comme xm vieux soldat, et la mort d'une homme ou de cent ne me paraissait plus rien.
Jusqu'à ce moment tout avait bien marché; mais comment sortir des maisons? L'ennemi couvrait toutes les avenues , et à moins de grimper sur les toits, iln'y avait plus de retraite possible. C'est encore un des mauvais moments dont j'ai gardé le souvenir. Tout à coup ridée me vint que nous serions pris là comme des renards qu^on enfume dans leur trou; je m'approchai d'une fenêtre de derrière, et je vis qu'elle donnait dans une cour, et que cette cour n'avait de porte que sur le devant. Je me figurais que les Autrichiens, après tout le mal que nous venions de leur faire, nous passeraient au fil de la baïonnette; c'était assez naturel. En songeant à cela, je rentrai dans la chambre où nous étions une dizaine, et j'aperçus le sergent Pinto assis tout pâle contre le mur, les bras pendants. Il venait de recevoir une balle dans le ventre, et disait au milieu de la fusillade : >
« Défendez- vous, conscrits, défendez-vous 1...
Montrez à ces Kaiserlicks que nous valons encore mieux qu'eux 1... Ahl les brigands ! •
En bas, contre la porte, retentissaient comme des coups de canon. Nous tirions toujours, mais sans espoir, lorsqu^il se fit dehors un grand bruit de piétinement de chevaux. Le feu cessa, et nous vîmes, à travers la fumée, quatre escadrons de lanciers passer connue une bande de lions au milieu des Autrichiens. Tout cédait. Les Kaiserlicks allongeaient les jambes; mais les grandes lances bleuâtres, avec leurs flammes rouges, filaient plus vite qu'eux et leur entraient dans le dos comme des flèches. Ces lanciers étaient des Polonais, lès plus terribles soldats que j'aie vus de ma vie, et pour dire les choses comme elles sont, nos amis et nos frères. Ceux-là n'ont pas tourné casaque au moment du danger, ils nous ont donné jusqu'à la dernière goutte de leur sang. • . Et nous, qu'est-ce que nous avons fait pour leur malheureux pays?. .. Quand je pense à notre ingratitude, cela me crève le cœur 1
Enfin cette fois encore les Polonais nous dégageaient. En les voyant si fiers et si braves, nous sortîmes de partout, courant sur les Autrichiens à la baïonnette, et nous les rejetâmes dans les fossés. Nous eûmes la victoire, mais il était temps de battre en retraite, car l'ennemi remplissait déjà Leipzig : les portes de Hall et de Qrimma étaient forcées, et celle de Péters-Thor livrée par nos amis les Badois et nos autres amis les Saxons. Soldats, étudiants et bourgeois tiraient sur nous des fenêtres I
Nous n'eûmes que le temps de nous reformer et de reprendre le chemin de la grande avenue qui longe la Pleisse. Les lanciers nous attendaientlà; nous défilâmes derrière eux, et comme les Autrichiens nous serraient de près, ils firent encore une charge pour les refouler. Quels braves gens et quels magnifiques cavaliers que ces Polonais! Ahl tous ceux qui les ont vus pousser une charge sont dans l'admiration, surtout dans un moment pareil.
La division, réduite de huit mille hommes à quinze cents, se retirait donc devant plus de cinquante mille ennemis non sansseretournep et répondre encore au feu des Kaiserlicks.
Nous nous rapprochions du pont, avec quelle joie 1 je n'ai pas besoin de le dire. Mais il n^étaii pas facile d y arriver, car sur toute la largeur de Tavenue, tant d'hommes à pied et à cheval se précipitaient pour passer, arrivant de toutes les rues environnantes, que cette foule ne formait en quelque sorte qu'un seul bloc, où toutes les têtes se touchaient et s'avançaient lentement, avec des soupirs et des espèces de cris sourds qu'on entendait d'un quart de lieue malgré la fusillade. Malheur à ceux quj sa
tronyaient sur le bord du pont; ils tombaient et personne n'y faisait attention ! Au milieu, les hommes et même les chevaux étaient por* tes; ils n'avaient pas besoin de bouger, ils avançaient tout seuls. . . — Mais comment arriver là? L'ennemi faisait des progrès à chaque seconde. On avait bien placé quelques canons sur les deux côtés, pour balayer les promenades et en face la rue principale. Il y avait bien encore des troupes en ligne pour repousser les premières attaques; mais les Prussiens, les Autrichiens et les Russes avaient aussi des canons pour balayer le pont^ et ceux qui resteraient les derniers, après avoir protégé la retraite des autres, devaient recevoir tous les obus, tous les boulets et la mitraille; il ne fallait pas beafucoup de bon sens pour comprendre cela, c'était assez clair : voilà pourquoi tout le monde voulait passer à la fois.
A deux ou trois cents pas de ce pont, Tidée me vint de courir me perdre dans la foule, et de me Usure porter de l'autre côté ; mais le capitaine Yidal, le lieutenant Bretonville et d'autres vieux disaient :
c Le premier qui s*écarte des rangs, qu'on tire dessus 1 •
Quelle terrible malédiction d*étre si près, et de penser ; « Il faut que je reste 1 *
Cela se passait entre onze heures et midi. Je vivrais cent ans, qu'il me serait impossible de rien oublier de ce moment ; la fusillade se rapprochait à droite et à gauche, quelques boulets commençaient à ronfler dans l'air, et du côté du faubourg de Hall, on voyait les Prussiens déboucher pêle-mêle avec nos soldats. — Aux environs du pont, des cris épouvantables s'élevaient; les cavaliers, pour se faire place, sabraient les fantassins, qui leur répondaient à coups de baïonnette : c'était un sauve-qui-peut général! — A chaque pas delà foulOi quelqu'un tombait du pont, et, cherchant à se retenir, en entraînait cinq ou six par grappes I
Et comme la confusion , les hurlements^ la fusillade, le clapotement de ceux qui tombaient augmentaient de seconde en seconde^ comme ce spectacle devenait tellement abominable, qu'on aurait cru qu'il ne pouvait rien arriver de pire. .. voilà qu'un espèce de coup de tonnerre part, et que la première arche du pont s'écroule avec tous ceux qui se trouvaient dessos : des centaines de malheureux disparaissent, des masses d'autres sont estropiés, écrasés, mis en lambeaux par les pierres qui retombent.
Un sapeur du génie venait de faire sauter lé poût! .
A cette vue, le cri de trahison retentit jusqu'au bout des promenades : « Nous sonunes
perdus!... trahis l.«^ > On n'entendait que cela. . • c'était une clameur immense, épouvantable. Les uns, saisis de la ragb du désespoir; retournent à l'ennemi comme des bêtes fauves acculées, qui ne voient plus rien et qui n'ont plus que l'idée de la vengeance; d'autres brisent leurs armes, en accusant le ciel et la terre de leur malbeur. Les officiers à cheval, les généraux sautent dans la rivière pour traverser à la nage; bien des soldats font comme eux, ils se précipitent sans prendre le temps d'ôter leurs sacs. L'idée qu'on avait pu s'en aller, et que maintenant, à la dernière minute, il fallait se faire massacrer, vousrendaitfous. . • J'avais vu bien des cadavres la veille, entraînés par la Partha; mais alors c'était encore plus terrible ; tous ces malheureux se débattaient avec des cris déchirants^ ils s'accrochaient les uns aux autres; la rivière en était pleine : — on ne voyait que des bras et des têtes grouiller à la surface.
En ce moment, le capitaine Vidal, un homme calme et qui par sa figure et son coup d'œil nous avait retenus dans le devoir, — en ce moment, le capitaine lui-même parut décoiiragé; il remit son sabre dans le fourreau en riant d'un air étrange, et dit :
t Allons.. . c'est fini! ...»
Et comme je lui posais la main sur le bras, il me regarda avec une grande douceur :
« Que veux-tu, mon enfant? me demanda-tril,
—Capitaine, luirépondis-je, — car cette pensée me revenait alors, — j'ai passé quatre mois à l'hôpital de Leipzig, je me suis baigné dans TElster, et je connais un endroit où l'on a pied.
—Où cela?
— A dix minutes au-dessus du pont. ■
Aussitôt il tira son sabre en criant d'une voix de tonnerre :
f Enfants, suivez-moi, et toi^marche devant. »
Tout le bataillon, qui ne comptait plus que deux cents hommes; se mit en marche ; une centaine d'autres, qui nous voyaient partir d'im pas ferme, se mirent avec nous sans savoir où nous allions. Les Autrichiens étaient déjà sur la terrasse de l'avenue ; plus bas s'étendaient les jardins séparés par des haies jusqu'à l'EIster. Je reconnus ce chemin, que Zimmer et moi nous avions parcouru en juillet, quand tout cela n'était qu'un bouquet de fleurs. Des coups de fusil partaient sur nous, mais nous n'y répondions plus. J'entrai le premier dans la rivière, le capitaine Vidal ensuite, puis les autres deux à deux. L'eau nous arrivait jusqu'aux épaules, parce qu'elle était grossie par les pluies d'autonme; malgré cela, nous passâmes heureusement, il n'y eut personne de noyé. Nous avions encore presque tous nos fnsUs en arrivant sur l'autre rive» et nous
primes tout droit à travers champs. Plus loir^ nous trouvâmes le petit pont de bois qui mène à Schleissig, et de là nous tournâmes vers Lindenau.
Nous étions tous silencieux ; de temps en tomps nous regardions au loin, de Tautre côté de l'Ëlster, la bataille qui continuait dans les rues de I^eipzig. Longtemps les clameurs futieuses et le rebondissement sourd de la canonnade nous arrivèrent; ce n'est que vers deux heures, lorsque nous découvrîmes l'immense ûle de troupes, de canons et de bagages qui s'étendait à perte de vue sur la route d'Erfurl, que ces bruits se confondirent pour nous avec le roulement des voitures.
J'ai raconté jusqu'à présent les grandes choses de la guerre : des batailles glorieuses pour la France, malgré nos fautes et nos malheurs. Quand on a combattu seul contre tous les peuples de l'Europe, — toujours un contre deux et quelquefois contre trois» — et qu'on a Qui par succomber, non sous le courage des autres, dI sous leur génie, mais sous la trahison et le nombre, on aurait tort de rougir d'une pareille défaite, et les vainqueurs auraient encore plus tort d'en être fiers. Ce n'est pas le nombre qui fait la grandeur d'un peuple ni d'une armée, c'est sa vertu. Je pense cela dans la sincérité de mon âme, et je crois que les hommes de cœur« les hommes sensés de tous les pays du monde penseront comme moi.
Mais il faut maintenant que je raconte les misères de la retraite, et voilà ce qui me parait le plus pénible.
On dit que la confiance donne la force, et c*est vrai surtout pour les Français. Tant qu'ils marchent en avant, tant qu'ils espèrent la victoire, ils sont unis comme les doigts de la main, la volonté des chefs est la loi de tous; ils sentent qu'on ne peut réussir que par la discipline. Mais aussitôt qu'ils sont forcés de reculer, chacun n'a plus de confiance qu'en soi-même, et l'on ne connaît plus le commandement. Alors ces hommes si fiers, — ces hommes qui s'avançaient gaiement à l'ennemi pour combattre, — s'en vont les uns à droite, les autres à gauche, tantôt seuls, tantôt en lit)upeaux. Et ceux qui tremblaient à leur approche s'enhardissent ; ils s'avancent d'abord avec crainte, ensuite, voyant qu'il ne leur arrive rien, ils de\ieunent insolents, ils fondent
sur les traînards à trois ou quatre pour les enlever, comme on voit les corbeaux, en hiver, tomber sur un pauvre cheval abattu, qu'ils n'auraient pas osé regarder d'une demi-lieue lorsqu'il marchait encore.
J'ai vu ces choses... J'ai vu de misérables Cosaques, — de véritables mendiants, avec de vieilles guenilles pendues aux reins^ un vieux bonnet de peau râpé tiré sur les oreilles, des gueux qui ne s'étaient jamais fait la barbe et tout remplis de vermine, assis sur de vieilles biques maigres, sans selle^ le pied dans une corde en guise d'étrier, un vieux pistoletrouillô pour arme à feu, un clou de latle au bout d'une perche pour lance, —j'ai vu des gueux pareils, qui ressemblaient à de vieux juifs jaunes et décrépits, arrêter des dix, quinze, vingt soldats, et les emmener comme des moutons!
Etles paysans, ces grands flandrins qui tremblaient quelques mois auparavant comme des lièvres, lorsqu'on les regardait de travers... eh bien! je les ai vus traiter d'un air d'arrogance de vieux soldats, des cuirassiers, des canonniers, des dragons d'Espagne, des gens qui les auraient renversés d'un coup de.poing; je les ai vus soutenir qu'ils n'avaient pas de pain à vendre, lorsqu'on sentait l'odeur du four dans tous les environs, et qu'ils n'avaient ni vin, ni bière, ni rien> lorsqu'on entendait les pots tinter à droite et à gauche comme les cloches de leurs villages. Et l'on n'osait pas les secouer, on n'osait pas les mettre à la raison, ces gueux qui riaient de nous voir battre en retraite^ parce qu'on n'était plus en nombre, parce que chacun marchait pour soi, qu'on ne reconnaissait plus de chefs et qu'on n'avait plus de discipline.
Et puis la faim, la misère, les fatigues, la maladie, tout vous accablait à la fois ; le ciel était gris, il ne finissait plus de pleuvoir, le vent d'automne vous glaçait. Gonunent de pauvres conscrits encore sans moustaches, et tellement décharnés qu'on aurait vu le jour entre leurs côtes conmie à travers une lanterne, comment ces pauvres êtres pouvaientils résister à tant de misères? Ils périssaienl par mllUers ; on ne voyait que cela sur les chemins. La terrible maladie qu'on appelait 1c (yp/iti^ noiis suivait à la piste : les uns disent que c'est une sorte de peste, engendrée par les morts qu'on n'enterre pas assez profondément ; les autres, que cela vient des souOrauces trop grandes qui dépassent les forces humaines ; je n'en sais rien, mais les villages d'Alsace et de Lorraine, où nous avons apporté le typhus, s'en souviendront toujours . sur cent malades» dix ou douze au plus revenaient!
Enfin, puisqu'il faut continuer ce^co triste
Je n'énlllai dus un bon Jil. (Pjt' ^•}
histoire, le suirdu 19 nous allâmes bivaquer A Lutien, où les régimeats se refonoèreut comme ils puteat. Le lendemain, de bonne heure, en marchapt sur Weiasenfels, il fallut tirailler contre les Westphaliens, qui nous suiTireot jiiaqu'au village d'Bglaystadt. Le 22, nous bi- Taqaions sur les glacis d'Erfurt, où l'on nous donna des souliers neufs et des eB'ets d'babil- Lement. Cinq ou six compagnies débandées se réunirent à notre bataillon ; c'étaient presque tous des conscrits qui n'avaient plus que le ■oufile. Nos habits neufs et nos souliers nous allaient comme des guérites; mais cela ne nous empêchait pas do sentir la bonne chaleur de ces habita : nous croyions revivre.
n Ëii'nt repartir le 22, et les jours suivants Bons passâmes prés de Gfotba', de Teiilèbe,
d'Eisenach, de Salmunster. Les Cosaques nous observaient du haut de leurs biques; quelques hussards leur donnaient la chasse, ils se sauvaient comme des voleurs et revenaient aussitAt après.
Beaucoup de nos camarades avaient la mauvaisehabitude de marauder le soirpendantque nous étions au bivac, ils attrapaient souvent quelque chose; mais il en manquait toujours à l'appel du lendemain, et les sentinelles eurent la consigne de tirer sur ceux qui s'écartaient.
Moi, j'avais les fièvres depuis notre départ de Leipzig ; elles allaient on augmentant et je grelottais jour et nuit. J'étais devenu si faible, que je pouvais à peine me lever le matin pour me remettre en route. Zébédè me regardait d'un air triste, et me disait quelquefois :
« Courage, Joseph, courage f nous reviendrons tout de même au pays. »
Ces paroles me ranimaient ; je sentais comme \in feu me monter à la figiu*e.
- Oui, oui, nous reviendrons au pays, disais-je; il faut que je revoie le pays !... »
Et jepleurais. Zé'bédé portait mon sac; quand j'étais trop fatigué^ il me disait :
• Soutiens-toi sur mon bras... Nous approchons chaque jour maintenant, Joseph... Une quinzaine d'étapes, qu'est-ce que c'est? ■
n me remontait le cœur ; mais je n'avais plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même : t Ce n'est rien... Quand lu verras le clocher de Phalsbourg, tes fièvres passeront. Tu auras un bon air, Catherine le soignera... Tout ira bien... vous vous marierez
ensemble. »
J'envoyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.
J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues de Fulde, sur la route de Salmunster • pendant une halte, on apprit que cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je fis pourtant encore un effort loraqu'on nous ordonna de marcher, et j'essayai de me lever.
• Allons, Joseph^ médisait Zébédé, voyons... du courage !... >
Mais je ne pouvais pas, et je me mis à sangloter en criant :
a Je ne peux pas I • — Lève-toi, faisait-il.
— Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux
pas! •
Je me cramponnais i son bras... des larmes coulaient le long de son grand nez... Il essaya de me porter, mais il était aussi trop faible. Alors je le retins en lui criant :
t Zébédé, ne m'abandonne pas I • Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec tristesse :
• Allons, mon garçon, dit-il, les voitures de l'ambulancevont passerdansunedemi-heure..»
on te prendra. »
Mais je savais bien ce que cela voulait dire, et j'attirai Zébédé dans mes bras pour le serrer. Je lui dis à Toreille :
f « Ecoute, tu embrasseras Catherint pour
moi... tu me le promets I... Tu lui diras que je
suis mort en l'embrassant et que tu lui Dortes
ce baiser d'adieu I
—Oui!... fit-il en sanglotant tout bas, oui... je lui dirai I... — 0 mon pauvre Joseph ! •
Je ne pouvais plus le lâcher; il me posa luimême à terre et s'en alla bien vite sans tourner la tête. La colonne s'éloignait... je la regardai longtemps, comme on regarde la dernière espérance de vie qui s'en va... Les traînards du bataillon entrèrent dans un pli de terrain.. . Alorsje fermai les yeux, et seulement une heure après, ou même plus longtemps, je me réveillai au bruit du canon, et je vis une division de la garde passer sur la route au pas accéléré, avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons j'apercevais quelques malades et je criais :
t Prenez-moi!... prenez-moi I... »
Mais personne ne faisait attention à mes cris... on passait toujours... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix mille hommes passèrent ainsi^ de la cavalehe et de Tinfanterie; je n'avais plus la force d'appeler.
Enfin la queue de tout ce monde arriva; je regardai les sacs et les shakos s'éloigner jusqu'à la descente, puis disparaître, et j'allais me coucher pour toujours, lorsque j'entendis encore un grand bruit sur la route. C'étaient cinq ou six pièces qui galopaient, attelées de solides chevaux,— les canonniers à droite et à gauche, le sabre à la main ; — derrière venaient les caissons. Je n'avais pas plus d'espérance dans ceux-ci que dans les autres, et je regardais pourtant, quand à côté d'une de ces pièces je vis s'avancer un grand maigre, roux, décoré, un maréchal des logis, et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait sans me voir, mais alors de toutes mes forces je
m'écriai :
« Christian !... Christian 1... >
Et malgré le bruit des canons il s'arrêta, se retourna, et m'aperçut au pied d'un arbre; il ouvrait de grands yeux.
t Christian, m'écriai-je, aie pitié de moi ! ■
Alors il revint, me regarda et pâlit :
• Comment, c'est toi, mon bon Joseph \ • fi t-il en sautant à bas de son cheval.
Il me prit dans ses bras comme un enfant, en criant aux hommes qui menaient le dernier fourgon :
«Haltel... arrêtez! •
Et, m'embrassant, il me plaça dans ce fouiv gon, la tête sur un sac. Je vis aussi qu'il étendait im gros manteau de cavalerie sur mes jambes et mes pieds^ en disant :
« Allons... en route... Ça chauffe lA-ba«l •
C'est tout ce que je me rappelle, car aussitôt après je perdis tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un roulement d'orage, des cris, des commandements, et même avoir yu défiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la nuit; mais tout cela pour moi n'est qu'un rêve. Ce qu'il y a de sûr, c'est que derrière Salmimster^ dans les bois deHanau, fut livrée ce jour-lâ une grande bataille contre les Bavarois, et qu'on leur passa sur le ventre*
xxn
Le 15 janvier 1814 , deux mois et demi après la bataille de Hanau, je m'éveillai dans un bon lit, au fond d'une petite chambre bien chaude ; et, regardant lee poutres du plafond au-dessus de moi, puis les petites fenêtres, où le givre étendait ses gerbes blanches, je me dis : • C'est l'hiver! > — En même temps, j'entendais comme an bruit de canon qui tonne, et le pétillement du feu sur un âtre. Au bout de quelques instants, m'étant retourné, je vis une jeune femme pâle assise près de Tâtre, les mains croisées sur les genoux, et je reconnus Catherine. Je reconnus aussi la chambre où je venais passer de si beaux dimanches, avant de partir pour la guerre. Le bruit du canon seul, qui revenait de minute en minute, me faisait peur de rêver encore.
Et longtemps je regardai Catherine, qui me paraissait bien belle; je pensais : • Où donc est la tante Grédel? Comment suis-je revenu au pays? Estrce que Catherine et moi nous sommes mariés? Mon Dieul pourvu qiLe ceci ne soit pas un rêve I »
À la fin, prenant courage, j'appelai tout doucement : t Catherine! » Alors, elle, tournant la tête, s'écria :
• Joseph... tu me reconnais?
~0m, lui dis-je en étendant la main. »
BUe s'approcha toute tremblante, et je Tembrassai longtemps. Nous sanglotions ensemble.
Et comme le canon se remettait à gronder^ tout à coup cela me serra le cœur.
« Qu'est-ce que j'entends, Catherine? demandai-je.
— C'est le canon de Phalsbourg, ilt-eUe en m'embrasaantplus fort,
— Le canon?
— Om, la ville est assiégée^
— Phalsbourg? Les ennemis sont en
France! »
le ne pus dire un mot de plus... Ainsi tant
de souffrances, tant de larmes, deux millions d'hommes sacrifiés sur les champs de bataille, tout cela n'avait abouti qu'à faire envahir notre patrie!... Durant plus d'une heure, malgré la joie que j'éprouvais de tenir dans mes bras celle que j'aimais, cette pensée affreuse ne me quitta pas une seconde, et même aujourd'hui, tout vieux et tout blanc que je suis, elle me revient encore avec amertume... Oui, nous avons vu cela, nous autres vieillards, et il est bon que les jeunes le sachent : nous avons vu TAUemandi le Russe, le Suédois, l'Espagnol, l'Anglais, maîtres de la France, tenir gamiion dans nos villes, prendre dans nos forteresses ce qui letur convenait, insulter nos soldats, changer notre drapeau et se par^ tager non -seulement nos conquêtes depuis 1 804, mais encore celles de la République : — C'était payer cher dix ans de gloire !
Mais ne parlons pas de ces choses, Tavenir les jugera : il dira qu'après Lutzen et Bautzen, les ennemis offraient de nous laisser la Belgique, une partie de la Hollande, toute la rive gauche du Rhin jusqu'à Bâle, avec la Savoie et le royaume d'Italie, et que l'Empereur a refusé d'accepter ces conditions, — qui étaient pourtant très-belles, — parce qu'il mettait la satisfaction de son orgueil avant le bonheur de la
France!
Pour en reyenir à mon histoire, quinte jours après la bataille de Hanau, des milliers de charrettes couvertes de blessés et de malades s'étaient mises à défiler sur la route de Strasbourg à Nancy. Elles s'étendaient d'une seule file du fond de l'Alsace en Lorraine.
La tante Grédel et Catherine, à leur porte, regardaient s'écouler ce convoi funèbre ; leurs pensées, je n'ai pas besoin de les dire! Plus de douze cents charrettes étaient passées, je n'étais dans aucune. Des milliers de pères et de mères, accourus de vingt lieues à la ronde, re» gardaient ainsi le long de la route. . • Combien retournèrent chez eux sans avoir trouvé leur enfant I
Le troisième jour, Catherine me reconnut dans une de ces voitures à panier du côté de Mayence, au milieu de plusieurs autres misérables comme moi, les joues creuses, la peau collée sur les os et mourant de faim.
t C'est lui... c'est Joseph ! » criait-elle de loin.
Hais personne ne voulait le croire ; il fallut que la tante Grédel me regardât longtemps pour dire : « Oui, c'est lui 1 . . . Qu'on le sorte de là. . . C'est notre Joseph! »
Elle me fit transporter dans le or maison, e{ me veilla jour et nuit. Je ne voulais que de l'eau, je criais toujours: • De l'eau 1 de l'eau! » Personne au village ne croyait que j'en re-
vienorais; pourtant le bonheur de respirer Tair du pays et de revoir ceux que j'aimais me sauva.
C'est environ s;x mois après, le Sjuillet 1814, que nous fûmes mariés, Catherine et moi. M. Goûlden^ qui nous aimait comme ses en* fants, m^avait mis de moitié dans son com-» merce; nous vivions tous ensemble dans le même nid; enfin, nous étions les plus heureux du monde.
Alors les guerres étaient finies, les alliés retournaient chez eux d'étape en étape, TEmpereur était parti pour Tile d'Elbe, et le roi Louis XVIII nous avait donné des libertés raisonnables. C'était encore une fois le bon temps de la jeunesse, le temps de Tamour, le tem|s du travail et de la paix. On pouvait espérer en l'avenir, on pouvait croire que chacun, avec de la conduite et de l'économie, arriverait à se faire une position , à gagner l'estime des honnêtes gens, et à bien élever sa famille, sans crainte d'être repris par la conscription sept et même huit ans après avoir gagné.
I M. Goulden, qui n'était pas trop content de voir revenir les anciens rois et les anciens nobles, pensait pourtant que ces gens avaient assez souffert dans les pays étrangers , pour comprendre qu'ils n'étaient pas seuls au monde et respecte]^ nos droits; il pensait aussi que l'empereur Napoléon aurait le bon sens de se tenir tranquille. . . mais il se trompait : — les Bourbons étaient revenus avec leurs vieilles idées, et l'Empereur n'attendait que le moment de prendre sa revanche.
Tout cela devait nous amener encore bien des nûsères, et je vous les raconterais avec plaisir, si cette histoire ne me paraissait assez longue pour une fois. Nous en resterons donc ici jusqu'à nouvel ordre. Si des gens raisonnables me disent que j'ai bien fait d'écrire ma campagne de 1813^ que cela peut éclairer la jeimesse sm* les vanités de la gloire militaire, et lui montrer qu'on n'est jamais plus heureux que par la paix, la liberté et le travail , eh bien , alors je i*eprendrai la suite de ces événements, et je vous raconterai Waterloo)