LES VOLONTAIRES DE 92 <J
ERCKMANN-CHATRIAN
i^ docleur Jacnh Vlugnn
tlDoi Tjviong dans une paix profonde au village tfingtatt, au milieu des Vosges alle- ^oaoia, mon oncle le docteur Jacob Wagner, "Tidlie servanle Insbeth et moi. Depiiis la mort de la sœur Christine, l'oncle Jacob m'a- 'Wrecneim cheï lui. J'approchais de mes dix «a; j él^ blond, rose et frais comme un ché-
rubin. J'avais un bonnet de cotou, une petite veste de velours brun, provenant d'une ancienne culotte de mon oncle, des pantalons de toile grise et des sabots garnis au-dessus d'un flocon de laine. On m'appelait le petit Fritzel au village, et chaque soir, en rentrant de ses courses, l'oncle Jacob me faisait asseoir sur ses
genuux pour m*apprendre à lire en français dans Vllistoire naturelle de M. de Buffon.
Il me semble encore être dans notre lahambre basse, le plafond rayé de poutres enfumées. Je vois, à gauche, la petite porte de l'allée et Parmoire de chêne ; à droite, Falcôve fermée d'un rideau de serge verte ; au fond, l'entrée de la cuisine, près du poêle de fonte aux grosses moulures représentant les douze mois de l'année, —le Cerf, les Poissons, le Capricorne, le Verseau, la Gerbe, etc., — et, du côté de la rue, les deux petites fenêtres qui regardent à travers les feuilles de vigne sur la place de la Fontaine.
Je vois aussi Toncle Jacob, élancé, le front haut, surmonté de sa belle cheivelure blonde dessinant ses larges tempes avec grâce, le nez légèrement aquilin, les yeux bleus, le menton arrondi, les lèvres tendres et bonnes. Il est en culotte de ratine noire, habit bleu de ciel à boutons de cuivre, et bottes molles à retroussis jauDO clair, devant lesquelles pend un gland de soie. Assis dans son fauteuil de cuir, les bras sur la table, il lit, et le soleil fait trem« bloter Tombre des feuilles de .vigne sur sa figure un peu longue et hàlée par le grand air.
C'était un homme sentimental, amateur de la paix; il approchait de la quarantaine et passait pour être le meilleur médecin du pays. J'ai su depuis qu'il se plaisait à faire des théories sur la fraternité universelle, et que les paquets de livres que lui apportait de temps en temps le messager^ Fritz concernaient cet objet important.
Tout cela je le vois, sans oublier notre Lis-* beth, une bonne vieille, souriante et ridée,; en casaquin et jupe de toile bleue, qui filé daiis un coin; ni le chat RoUer, qui rêve, assis sur sa queue, derrière le fourneau, ses groifei yetix dorés ouverts dans l'ombre comme un hiboiii
Il me semble que je n'ai qu'4 traverser l'al^ lée pour me glisser dans le fruitier aux bonnes^ odeurs, que je n'ai qu'à grimper Tesi^liet de bois de la cuisine pour monter dans ma chambre, où je lâchais les mésanges que le petit Hans Aden, le fils du sabotier, et moi, nous allions prendre à la pipée. Il y en avait de bleues et de vertes. La petite Elisa Meyer, la ÛUe du bourgmestre, venait souvent les voir et m'en demander; et quand Hans Aden, Ludvsâg, Fra;itz Sépel, Karl Slenger et moi nous conduisions ensemble les vaches et les chèvres à la pâture, sur la côte du Birkenwald, elle s'accroohait toujours à ma veste en me disant :
' Fritzeli laisse-moi conduire votre vache.... De me chasse pas 1 •
Et je lui donnais mon fouet: nous allions
faire du feu dans le gazon et cuire des pommes de terre sous la cendre.
Ohl le bon temps I Comme tou{ était calme, paisible autour de nous! Gomme tout se faisait régulièrement! Jamais le moindre trouble : le lundi, le mardi, le mercredi, tous les jours de la semaine se suivaient exactement pareils.
Chaque jour on se levait à la même heureT, oïl s'habillait, on s'asseyait devant la bonne soupe à la farine apprêtée par Lisbeth. L'oncle partait à cheval ; moi, j'allais faire des trébuche ts et des lacets pour les grives, les moineaux ou les verdiers, selon la saison.
A midi nous étions de retour. On mangeait du lard aux choux, àesnoudels ou des knospfels. Puis j'allais pâturer, ou visiter mes lacets^ ou bien me baigner dans la Queich quand il faisait chaud.
Le soir, j'avais bon appétit, Toncle et Lisbeth aussi, et nous louions à table le Seigneur de ses grâces^
Tous les jours, vers la fin du souper, au momejit où la nuit grisâtre commençait à s'éten- Y'à,^ dans la salle, un pas lourd traversait Talléfè, la porte s'ouvrait, et sur le seuil apparaissait un homme trapu, carré, large des épaules, coiffé d'un grand feutre, et qui disait :
> Bonsoir, monsieur le docteur.
— Asseyez-vous, mauser *, répondait l'oncle. Lisbeth, ouvre la cuisine.
Lisbeth poussait la porte, et la flamme rouge, dansant sur Tâtre, noua montrait le taupier en face de notre table, regardant de 8c>s petits yeux gth ùb que nous mangions. C'était une véritable mine de rat des champs : le nez lonç, la bouche petite, le menton rentrant, les oreilles droites, quatre poils de moustache jaunes, ébouriffés: S& 's6uquenille de toile grise lui descendait i peine au bas do l'échiné; son grand gilet TCRQge, aux poches profondes, ballottait sur des êuisses, et ses énormes souliers, tout jaunes de iglèbe, avaient de gros clous qui u. luisaient sot le devant, en forme de griffes, ' jusqu'au haut des épaisses semelles.
Le mause^r pouvait avoir cinquante ans; ses cheveux grisonnaient, de grosses rides sillon* naient son front rougeâtre , et des sourcils blancs, à reflets d'or, lui tombaient jusque sur le globe de ToBil.
On le voyait toujours aux champs en train de poser ses attrapes, ou bien à la porte de son rucher à mi-côte, dans les bruyères du Birkenwald, avec son masque de fil de fer, ses grosses moufles de toile et sa grande cuiller tranchante pour dénicher le miel des ruches.
A la fin de l'automne, dorant un mois, il
♦ TAupier.
MADAME THERBSB.
quitlait le village, sou bissac su travera du dos, d'un côté le grand pot à miel, de l'autre la cire jauue en briques, qu'il allait vendre aux curés des environs pour faire des cierges.
Tel était le mauser.
Après avoir bien regardé sur la talle, îl dJeait :
. Ça, c'est du fromage. . ça, ce aont des noise II es.
— Oui, répondait l'oncle ; a votre service.
— Merci ; j'aime mieux fumer une pipe maintenant. •
Alors il tirait de sa poche une pipe noire, garnie d'un couvercle de cuivre i petite chaînette. Il la bourrait avec soin, continuant de regarder, puis il ectraildans la cuisine, prenait une braise dans le creux de sa main calleuse, et la plaçait sur le tahac. Je crois encore le voir, avec sa mine de rat, le nez en l'air, tirer de grosses bouiTées en face de Titre pourpre; puis rentrer et s'asseoir dans l'ombre, au coin du fourneau, les jambes repliées.
En dehors des taupes et des abeilles, du miel et de la cire, le mauser avait encore une autre occupation grave : il prédisait l'avenir mOTenaant le passage des oiseaux, l'abondance des sauterelles et des chenilles, et certaines traditions inscrites dans un gros livre & couvercle de boia, qu'il avait hérité d'une vieille tante de Héming, et qui l'éclaîrait sur les choses futures.
Hais pour entamer le chapitre de ses prédictions, il lui fallait la présence de son ami Eoffel, le menuisier, le tourneur, l'horloger, le tondeur de chiens, le guérisseur de bêles, bref, le plus beau génie d'^uatatt et des environs.
Kojfel faisait de tojt il rafistolait la vaisselle Têlée avec du Ûl de ter, il étamait les casseroles, il réparait les vieux meubles détraqués, il remettait l'orgue en bon état quand les flûtes ouïes souOlets étaient dérangés; l'oncle Jacob avait même dd lui défendre de redresser les jambes et les bras cassés, car U se sentait aussi du talent pour la médecine. Le mauser l'admirait beaucoup et disait quelquefois ; * Quel dommage que EotTel n'ait pas étudié). .. quel dommagel • Et toutes les commères du pays le regardaient comme un être universel.
Meus tout cela ne faisait pas bouillir sa marrie, et le plus clair de ses ressources était encore d'aller couper de la choucroute en automne, sou tiroir à rabots sur le dos en fonne [ de hotte, criant de porta en porte : • Pas de \ choQi?pasde choui? .
Voilà pourtant comment les grands eepriu ' «ont Técompensés.
' KoSel petit, maigre, noir de barbe et de I <^Biurie uei emi6, descendant tout droit en
pointe comme le bec d'une sarcelle, ne lardait pas à paraître, les poings dans les pochée de sa petite veste ronde, le bonnet de coton stir la nuque, la pointe entre les épaules, sa culotta et ses gros bas bleus, tachés de colle-forte, flottant sur ses Jambes minces comme à'v fil3 d'archal, et ses savates découpées en plusieurs endroits pour faire place A ses oignons. H entrait quelques instants après le mauser, et, s'avançant à petits pas, il disait d'un air grave
• Bon appétit, monsieur le docteur.
—Si le cœur vous en dit? répondait l'oncle.
— Bien des remerclments ; nousavons mangé ce soir de la salade; c'est ce que j'aime le mieux. •
Après ces paroles, Eoffel allùt s'asseoir derrière le fourneau et ne bougeait pas jusqu'au moment où l'oncle disait :
• Allons,Iisbeth,aUumeIacbandelleetlève la nappe. *
Alors, à son tour, l'oncle bourrait sa pipe et se rapprochait du fourneau. On se mettait i causer de la pluie et du beau temps, des récoltes, etc. ; le taupier avait posé tant d'attrapes pendant la journée, il avait détourne l'eau de tel pré durant l'orage ; ou bien il venait de retirer tant de miel de ses ruches; ses abeilles devaient bientôt essaimer, elles formaient barbe, et d'avance le mauser préparait des paniers pour recevoir les jeunes.
Eoffel, lui, ruminait toujours quelque invention; il parlait de son horloge sans poids, où les douze apôtres devaient paraître au coup de midi, pendant que le coq chanterait et que la mort faucherait; ou bien de sa charrue, qui i devait marcher toute seule, en la remontant comme une pendule, ou de telle autre découverte merveilleuse.
L'oncle écoutait gravement; il approuvait d'un signe de tête, en rêvant à ses malades.
En été, les voisineB, assises sur le banc de pierre, devant nos fenêtres ouvertes, s'entre tenaient avec Lisbeth des choses de leurs ménages : l'une avait Qlé tant d'aunes de toile l'hiver dernier; les poules d'une autre avaient pondu tant d'œufs dans la journée.
Moi, je profitais d'un bon moment pour courir à la forge de E]ipfel,dont la flamme brillait de loin, dans la nuit, au bout du village. Hans Aden, Frantz Sépel et plusieurs autres s'y trouvaient déjà réunis. Nous regardions les étincelles partir comme des éclairs sous les coupe de marteau; nous sifflions au bruit "ie l'enclume. Se présentait- il une vieille ros^e à ferrer, nous aidions à lui lever la jambe. Les plus vieux d'entre nous essayaient de fumei des feuilles de noyer, ce qui leur retournait l'ester mac; quelques autres se glorifiaient d'aller
déjà tous les dimanches à la danse, c'étaient ceux de quinze à seize ans. Ils se plantaient le chapeau sur Toreille et fumaient d'un air d'importance, les mains dans les poches.
Enfin, à dix heures, toute la bande se dispersait; chacun rentrait chez soi.
Ainsi se passaient les jours ordinaires de la semaine; mais les lundis et les Tendredis Toncle recevait la Gazette de Francfort, et ces jours-là les réunions étaient plus nombreuses à la maison. Outre le mauser et Eoffel, nous voyions arriver notre bourgmestre Christian Meyer et M. Karolus Richter, le petit-fils d'un ancien valet du comte de Salm-Salm. Ni Tun ni l'autre ne voulait s'abonner à la gazette, mais ils aimaient d'en entendre la lecture pour rien.
Que de fois je me suis rappelé depuis notre gros bourgmestre aux oreilles écarlates, avec sa camisole de laine et son bonnet de coton blanc, assis dans le fauteuil, à la place. ordinaire de l'oncle I II semblait songer à des choses profondes; mais sa grande préoccupation était de retenir les nouvelles pour en faire part à sa femme, la vertueuse Barbara, qui gouvernait la commune sous son nom.
Et le grand Karolus donc, cette espèce de lévrier en habit de chasse et casquette de cuir bouilli, le plus grand usurier du pays, qui regardait tous les paysans du haut de sa grandeur, parce que son grand-père avait été laquais de Salm-Salm, qui s'imaginait vous faire des grâces en fumant votre tabac, et qui parlait sans cesse de parcs, de faisanderies, de grandes chasses à course, des droits et des privilèges de monseigneur de Salm-Salm. Combien de fois je l'ai revu en rêve, allant, venant dans notre chambre basse, écoutant, fronçant le sourcil, plongeant tout à coup la main dans la grande poche de l'habit de l'oncle, pour lui prendre son paquet de tabac, bourrant sa pipe et rallumant à la chandelle en disant :
t Permettez! »
Oui, toutes ces choses, je les revois.
Pauvre oncle Jacob, qu'il était bonhomme de 36 laisser fumer son tabac, mais il n'y prenait pas même garde ; il Usait avec tant d'attenHon les nouvelles du jour. Les Républicains envahissaient le Palatinat, ils descendaient le Rhin, ils osaient regarder en face les trois électeurs, le roi Wilhelm de Prusse et l'empereur Joseph.
Tous les assistants s'étonnaient de leur audace.
M. Richter disait que cela ne pouvait durer, et que tous ces mauvais gueux seraient exterminés jusqu'au dernier.
Uoncle finissait toujours sa lecture par quelque réflexion judicieuse ; tout en repliant la gai^ette, il disait:
« Louons le Seigneur de vivre au milieu aes bois, plutôt que dans les vignobles, dans la montagne aride, plutôt que dans la plaine féconde. Ces Républicains n'espèrent rien pouvoir happer ici; voilà ce qui fait notre sécurité, nous pouvons dormir en paix sur les deux oreilles. Mais que d'autres sont exposés à leurs rapines t Ces gens-là veulent tout par la force ; or, la force n'a jamais rien produit de bon. Ils nous parlent d'amour, d'égalité, de liberté, mais ils n'appliquent point ces principes ; ils se fient à leur bras et non à la justice de leur cause. Avant eux, et bien longtemps, d'autres sont venus pour délivrer le monde; ceux-là ne frappaient point, ils n'immolaient point, ils périssaient par milliers, et furent représentés dans la suite des siècles par l'agneau que les loups dévorent. On aurait cru que de ces hommes il ne devait plus même rester un souvenir ; eh bien ! ils ont conquis le monde ; ils n^ontpas conquis la chair, mais ils ont conquis l'âme du genre humain, et l'âme, c'est tout! — Pourquoi ceux-ci ne suivent-ils pas le même exemple? »
Aussitôt Karolus Richter 8*écriait d'un air dédaigneux :
« Pourquoi? C'est parce qu'ils se moquent bien des âmes, et qu'ils envient les puissants de la terre. Et d'abord, tous ces Républicains sont des athées, depuis le premier jusqu'au dernier, ils ne respectent ni le trône ni l'autel; ils ont renversé des choses établies depuis l'origine des temps; ils ne veulent plus de noblesse, comme si la noblesse n'était pas l'essence des choses sur la terre et dans le del, comme s'il n'était pas reconnu que, parmi les hommes, les uns naissent pour l'esclavage et les autres pour la domination, comme si l'on ne voyait pas cet ordre établi même dans la nature : les mousses sont sous l'herbe, l'herbe sous les buissons, les buissons sous les arbres, et les arbres sous la voûte céleste. De même, les paysans sont sous la bourgeoisie, la bourgeoisie sous la noblesse de robe, la noblesse de robe sous la noblesse d'épée, la noblesse d'épée sous le roi, et le roi sous le pape, représenté par ses cardinaux, ses archevêques et ses évêques. Voilà l'ordre naturel des choses.
« On aura beau faire, jamais im chardon ne pourra s*élever à la hauteur d'un chêne, et ja^^ mais un paysan ne pourra tenir le glaive, ecmxLG un descendant de l'illustre race des guerriers.
» Ces Républicains ont obtenu quelques succès éphémères, à cause de la surprise qu'ils ont causée à l'univers par leur audace vraiment incroyable et leur absence de sens oonmiuD « En niant toutes les doctrines et tous les prin -
MADAME THâHESB.
cipes établis, ils ont tivppé les gens raiwnitables de stupéfactloo ; c'est là l'unique cause de ces bouleversements. De même qu'il arrive quelquefois de voir un bœuf et mâme an taureau s'arrêter tout à coup et s'enfuir à la rue d'un rat qui sort subitement de dessous terre et se dresse devant lui, de mfjne nous voyons nos soldats étonnés et même déroutés par une semblable audace. Hais tout cela ne peut durer longtemps, et la première surprise une fois passée, je suis bien sûr que nos vieux généraux de la guerre de Sept ans battront ce ramassis de va-nu-pieds à plate couture, et qu'il n'en rentrera pas un seul dans leur malheureux pays ! •
Ayant dit cela, M. Earolua rallumait sa pipe et continuait à se promener de long en large, les mains derrière le dos, d'un air satisfait de lui-ménie. '
Tous les autres réfléchissaient & ce qu'ils vouaient d'entendre, et le mauser prenait enfin la parole à son tour.
• Tout ce qui doit arriver arrive, faisait-il. Puisque ces Républicains ont chassé leurs seigneurs et leurs religieux, c'était écrit dans le ciel depuis le commencement des temps : Dien l'a voulu! Maintenant, de savoir s'ils reviendront, cela dépend de ce que le Seigneur Dieu voudra; s'il veut ressusciter les morts, cela dépend d» lui. Mais l'année dernière, comme je legaroais travailller mes abeilles, je vis que toat à coup ces petits èLres, doux et même jolis, se mettaient à tomber sur les frelons, à les piquer et à les traîner hors de la ruche. Cela revient tous les ans. Ces frelons font les jeunes et les abeilles les entretiennent tant que la nidae a besoin d'eu.'c ; mais ensuite elles les tuent : c'est quelque Ctuse d'abominable, et pourtant c'est écrit 1 — ta voyant cela, je pensais à ces Républicains : ils sont en train de tuer leurs frelons ; mais soyez tranquilles, on ne peut jamais se passerd'eux; il en reviendra d'autres ; il faudra les remplumer et les nourrir; après cela les abeilles se f&cheront encore et les tueront par centaines. On croira que tout est Ëni, mais il en reviendra d'aubvs... ainsi de suite ; il en faut. . . il «a faut ! . , . >
Le mauser alors hochait la tête, et M. Earolua, s'arrêtant au milieu de la chambre, s'é-
Criàl;
• Ouest-ce que vous appelez frelonsT Les vrais Ereloos sont les orgueilleux vermisseaux qui £8 croient capables de tout, et non les seigneura et les religieux.
—Satif votre respL'ct, monsieur Richter, faiwit 'e mau&er, les fielons sont ceux qui ne veulent riea faire et jouir de tout ; ceux qui, sans tendre aucun service que de bourdonner autour
de la reine, veulent qu'on les entretienne grassement. (M les entretient. Mais flnalemont, il est écrit qu'on les jette dehors. C'est arrivé mille et mille fois, et cela ne peut manquer d'arriver toiijours. Les abeilles travailletises, pleines d'ordre et d'économie, ne peuvent nourrir des êtres propres k rien. C'est malheureux, c'est triste, mais voilà : quand on fait du miel, on aime à le garder pour soi.
— Vous êtes un jacobin I s'écriait Karolus indigné.
— Non, BU contraire, je suis un bourgeois d'Anstatt, taupier et éleveur d'abeilles; j'aime mon pays autant que vous; je me sacriûerais pour lui, peut-être plutôt que vous. Mais je suis bien forcé de dîie que les vrais frelons son l ceux qui ne font rien, et que les abeilles sont celles qui travaillent, puisque je l'ai vu cent fois.
— Ahl s'écriait Karolus Richter, je parierais que Koffel a les mêmes idées que vous I •
Alors le petit menuisier, qui n'avait rien dit, répondait en clignant de l'œil :
■ Monsieur Karolus, ai j'avais le bonheur d'être le petit-fils d'un domestique de Yen- Péter ou de Salm-Salm, et si j'en avais hérité de grands biens, qui m'entretiendraient dans l'abondance et la paresse, alors je dirais que les frelons sont les travailleurs et les abeilles les fainéants. Mais de la façon dont je suis, j'ai besoin de tout le monde pour vivre, et je ne dis rien. Je me tùs. Seulement je pense que cbacim devrait obtenir ce qu'il mérite par son travail.
— Mes chers amis, reprenait alors l'oncle gravement, ne parlons pas de ces choses, car nous ne pourrions nous entendre. La paixl la paix! voilà ce qu'il nous faut. C'est la paix qui fait prospérer les hommes et qui remet tous les êtres à leur place véritable. Par la guerre, on volt les mauvais instincts prévaloir ; le meurtre, la rapine et le reste. Aussi tous les hommes de mauvaise vie aiment la guerre; c'est le seul moyen pour eux de paraître quelque chose. En temps de paix, ils ne seraient rien; on verrait trop facilement que leurs pensées, leurs inventions et leurs désirs se rapportent à de pauvres génies. L'homme a été créé par Dieu pour la paix, pour le travail, l'amour de sa femille et de ses semblables. Or, puisque la guerre va contre tout cela, c'est un véritable Qéau. Maintenant, voici dix heures q[ui sonnent, nous pourrions nous disputer jusqu'à demain sans nous entendre davantage. Je propose donc d'aller nous coucher. •
Tout le monde se levait alors, et le bouif;mestre, appuyant ses deux gros poings ambras de son iauteuiJ, s'écriait :
• Fasse le ciel que ni les Républicains, ni les Prussiens V ni les Impériaux ne passent par ici, car tous ces gens ont faim et soif 1 Et comme il est plus agréable de boire son vin soi-même que de le voir avaler par les autres, j^aime beaucoup mieux apprendre ces choses par la gazette que d'en jouir par mes propres yeux. Voilà ce que je pense. »
Sur cette réflexion, il s'acheminait vers la porte; les autres le smvaient.
« Bonne nuiti criait Toncle.
— Bonsoir I ■ répondait le mauser en s'éloignant dans la rue sombre.
La porte se refermait, et Toncle soucieux me disait :
« Allons, Pritzel, tâche de bien dormir.
— Pareillement, mon oncle, » lui répondais-je.
Lisbeth et moi nous montions l'escalier. Un quart d'heure après, le plus profond silence régnait dans la maison.
Or, un vendredi soir du mois de novembre 1793, Lisbeth, après le souper, pétrissait la pâte pour cuire le pain du ménage, selon son habitude. Comme il devait en résulter aussi de la galette et de la tarte aux pommes^ je me tenais près d'elle dans la cuisine, et je la contemplais en me livrant aux réflexions les plus agréables.
La pâte faite, on y mit la levure de bière, on gratta le pétrin tout autour, et l'on étendit dessus ime grosse couverture en plumes pour laisser fermenter. Après quoi Lisbeth répandit les braises de Tâtre à Tintérieur du four, et poussa dans le fond, avec la perche, trois gros fagots secs qui se mirent â flamboyer sous la voûte sombre. Enfin, le feu bien allumé, elle plaça la plaque de tôle devant la bouche du four, et me dit :
« Maintenant, Fritzel, allons nous coucher; demain, quand tu te lèveras, il y aura de la tarte. »
Nous montâmes donc dans nos chambres.
L'oncle Jacob ronflait depuis une heure au fond de son alcôve. Je me couchai, rêvant de bonnes choses, et ne tardai point à m'endormir comme un bienheureux.
Gela durait depuis assez longtemps, mais il faisait encore nuit, et la lune brillait en face de ma petite fenêtre, lorsque je fus éveillé par un tumulte étrange. On aurait dit que tout le village ^tait en l'air : les^ portes s'ouvraient et se refermaient au loin, une foule de pas tra-
\ versaient les mares boueuses de la rue. £n même temps j ^entendais aller et venir dans notre maison, et des reflets pourpres miroitaient sur mes vitres.
Qu'on se figure mon épouvante.
Après avoir écouté, je me levai doucement et j'ouvris une fenêtre. Toute la rue était pleine de monde, et non-seulement la rue, mais encore les petits jardins et les ruelles aux environs: rien que de grands gaillards, coiffés d'immenses chapeaux à cornes, revêtus de longs habits bleus à parements rouges, — de larges baudriers blancs en travers, — et la grande queue pendant sur le dos, sans parler des sabres et des gibernes qui leur ballottaient au bas des reins, et -que je voyais pour la première fois. Ils avaient mis leurs fusils en faisceaux devant notre grange; deux sentinelles se promenaient autour; les* autres entraient dans leç maisons comme chez eux.
Au coin de l'écurie trois chevaux piaffaient. Plus loin, devant la boucherie de Sépel, de l'autre côté de la place, aux crocs du mur où Ton écorchait les veaux, était pendu tout un bœuf, à la lueur d'un grand feu qui montait et descendait, illuminant la place; sa tête et son dos traînaient â terre. Un de ces hommes, les manches de sa chemise retroussées autour de ses bras musculeux, le dépouillait; il l'avait fendu du haut en bas; les entrailles bleues coulaient sur la boue avec le sang. La figure de ' cet honune, avec son cou nu et sa tignasse, était terrible à voir.
^ Je compris aussitôt que les Républicains avaient surpris le village, et, tout en m'habillant, j'invoquai le secours de Tempereur Joseph, dont H. Karolus Richter parlait si souvent.
Les Français étaient arrivés durant notre premier sommeil, et depuis deux heures au moins, car lorsque je me penchai pour descendre, j'en vis trois, également en mazuches de chemises comme le boucher, qui retiraient le pain de notre four avec notre pelle. Ils avaient épargné la peine de cuire à Lisbeth t comme l'autre avait épargné la peine de tuer à Sépel. Ces gens savaient tout faire, rien ne les embarrassait.
Lisbeth, assise dans un coin, les mains croisées sur les genoux, les regardait d^un air assez paisible ; sa première frayeur était passée. Elle me vit au haut de la rampe, et s'écria :
t Fritzel, descends... ils ne te feront pas de mail »
Alors je descendis, et ces honunes continuè<^ rent leur ouvrage sans s'inquiéter de moi. La porte de l'allée à gauche était ouverte, et je voyais dans le fruitier deux autres Républicains
MADAM1S THBRfiSB.
ea train de brasser la pâte d'une seconde ou d'une troisième fournée. Enfin, à droite, par la porte de \a salle entrebâillée, je voyais l'oncle iacob assis prë? de la table, sur une chaise, tandis qu'un liomme vigoureux, à gros favoris Toox, le nez court et rond, les sourcils saillants, les oreilles écartées de la tête et la tignasse couleur de cbanvre , grosse comme le bras , pendant entre lès deux épaules, était installé fiano le fauteuil et déchiquetait on de nos jambons avec appétit. On ne voyait que ses gros poings bruns aller et venir, la fourchette dans l'un, le couteau dans l'autre, et ses grosses joaes musculeuses trembloter. De temps en temps, 11 prenait le verre, levait le coude, buvait un bon coup et poursuivait.
11 avait des épaulettes couleur de plomb, un grand sabre à fourreau de cuir, dont la coquille remontait derrière son coude, et des bottes tellement couvertes de boue, qu'on ne voyait plus que la glèbe jaune qui commençait à sécher. Son cbapen> posé sur le bufiet, laissait pendre un bouquet de plumes rouges, qui s'allaient an courant d'air, car, malgré le froid, les fenêtres restaient ouvertes; une sentinelle passait derrière, l'arme au bras, et s'arrêtait de temps en temps pour jeter un coup i'asA sur la table.
Tout en déchiquetant, l'homme aux gros &• voris pariait d'une voix brusque :
; • Ainsi, tu es médecin? disait-il à l'onde. ' —Oui, monsieur le commandant.
—Âppelle-moi • commandant • tout court, I ou ■ citoyen commandant, ■ je te l'ai déjà dit; les • monsieur ■ et les • madame ■ sont passés ; démode. Hais, pour en revenir à nos moutons, I tudois connaître le pays; un médecin de campagne est toujours sur les quatre chemins. A I coiobien sommes-nous de Kaiserslautem?
I —A sept lieues, commandant.
—Et de Pirmasensï I —A huit environ.
L —Et de Landau?
I —Je crois à cinq bounes lieues,
—Je crois... à peu près... environ... est-ce ^ei qu'un homme du pays doit parler? Écoute, lu m'as l'air d'avoir peur; tu crains que, si les ti^its blancs passent par ici, on ne te pende pour les renseignements que tu m'auras donnés. Oie-toi cette idée de la tête : la République française te protège. > Kl regardant l'oncle en face, de ses yeux gris:
■ AÛ sauté de la République une et indivirible ! • fit-il en levant sou verre.
Us trinquèrent ensemble, et l'oncle, tout pâle, tiut à la République.
■ Ah (A, reprit l'autre, est-ce qu'on n'a pas ™ d'Autt'ichieuB pat ici?
— Non, commandant,
— Eu es-m bien silr? Voyons, regardo-moî donc en face.
■ —Je n'en ai pas vu.
—Est-ce que tu n'aurais pas Ait un tour à Réetbal ces jours derniers î •
L'oncle avait été trois jours avant à Réethâl ; il crut le commandant informé par quelqu'un du village, et répondit ;
• Oui, commandant.
—Ah I— Et il n'y avait pas d'Autrichiens 1
-Non 1 .
Le républicain vida son verre, en jetant un coup d'oeil oblique sur l'oncle Jacob ; puis il étendit le bras et le prit au poignet d'un air étrange.
• Tu dis que non ?
— Oui, commandant.
— Ëh bien, tu mens! *
Et, d'une vois lente, il ajouta :
• Nous ne pendons pas, nous autres, mais nous fusillons quelquefois ceux qui nous trompent I ■
La figure de l'oncle devint encore plus pâle. Cependant, d'un ton assez ferme et la tête haute, il répéta :
• Commandant, je vous affirme sur l'honneur qu'il n*y avait pas dimpériaux à Réethâl il y a trois jours.
— Et moi, s'écria le républicain, dont les petits yeux gris brillaient sous ses épais sourcils fauves, je te dis qu'il y en avait. Est-ce clair? »
Il y eut un silence. Tous ceux de la cuisine a'élaient retournés ; la mine du commandant n'était pas rassurante. Hoi, je me mis à pleurer, j'entrai même dans la chambre, comme pour secourir l'oncle Jacob, et je me plaçai derrière lui. Le républicain nous regardait tous deux les sourcils &oncés, ce qui ne l'empêchait pas d'avaler encore use bouchée de jambon, comme pour se donner le temps de réfléchir. Dehors, Lisbeth sanglotait tout haut.
• Commandant, reprit l'oncle avec fermeté, vous ignorez peut-être qu'il y a deux Réethâl, l'un du côté de Kaiserslautem, et l'autre sur la Quelcb, à trois petites lieues de Landau. Les Autrichiens étaient peut-être lâ-bas; mais de ce côte, mercredi soir, on n'en avait pas encore vu.
~Ç&, dit le commandant en mauvais allemand lorrain, avec un sourire goguenard, ce n'est pas trop béte. Mais nous autres, entre Hitche et Sarreguemines, nous sommes aussi Uns que vous. A moins que tu ne me prouves qu'il y a deux Réethâl, je ne te cache pas «jue mon devoir est de ta faire arrêter et juger par un conseil de guerre,
— Commandant, s'écria l'oncle en étendant
* Est-ce qu'on n't pK n d'Autrichiens pv Ici < ■ ( Pa(< 7.j
le bras, la preuve i^u'il y a deux Réethâl, c'est qu'on les voit sur toutes les cartes du pays. •
n montrait notre vieille carte- accrochée au mur.
Alors le républicain se retourna dans son fauteuil et regarda en disant :
• Ah I c'est une carte du pays ? Voyons un peu. •
L'oncle alla prendre la carte et l'ëtendit sur la table, en montrant les deux villages.
• C'est juste, dit le commandant, à la bonne lieure; moi je ne demande pas mieux que de voir clair I *
Il s'était posé les deux coudes sur la table, et sa grosse t£te entre les maini, il regardait.
• Tiens, tiens, c'est fameux, celai disait-il. D^oa vlMit cette carte t
—C'est mon père qui l'a faite; il étidigéo* mètre. >
Le républicain souriait.
' Oui, les bois, les rivières, les chemins, toiA est marqué, disait-il; je reconnais ça... nous avons passé ià... c'est bon... c'est trte-bon I •
Et se redressant :
• Tu ne te sers pas de cette carte, citoyen docteur, ût-il en allemand; moi, j'en ai besoin et je la mets en réquisition pour le service de la République. Allons, allons, réparation d'honneur I Nous allons boire encore un coup pour cimenter les fêtes de la Concorde. •
On pense avec quel empressement Liabeth descendit à la cave chercher une autre bouteille.
L'oncle Jacob avait repris son assurance. Le
MADAME THERESE
Mtdime TliéciM. (PageUI^
emniDandaiit, ipn me regaroait alors, Inî demanda:
« Cesttonâlsl
— NoD, c'est mon neveu.
—\3a petit gaillard solidement bâti. Quand je l'ai TU tout à l'heure arriver à ton secours, cda m'a fait plaisir. Allons, approche, • dit-il en m'attirant par le bras.
IV me passa la main dans les cheveux, et dit d'une Toiz un pen mde, mais bonne tout de m£me:
• Bl^ ce garçon -là dans l'amour des droits de l'iiotome. An lien de garder les vaches, il peut âsrenii commandant ou général comme nn aatre. Maintenant toutes les portes sont ouvertes, toutes les places sont & prendre ; il ne îaxï% qae âa «soi et de la chance pour réussir.
Moi, tel que tu me vois, je suis le flls d'im foi^eron de Sarreguemines ; sans la République, je taperais encore sur l'enclume ; notre grand Qandrin de comte, qui eBt avecles habita blancs, serait un aigle par la grâce de Dieu, et moi je serais un âne ; au lieu que c'est tout le contraire par la grâce de la Révolution. *
Il vida brusquement son verre, et fermant à demi les yeux avec Ûnesse :
< Ça fait une petite diUérence, > dit-il.
A côté du jambon se trouvait une de nos galettes , que les RépubUcains avaient cuites d'atord avec la première fournée ; de commandant m'en coupa un morceau.
• Avale-moi ça hardiment, dit-il tout â lait de bonne humeur, et tâche de devenir un homme 1 ■
aammm
Puis 86 tournant vers la cuisine :
A Sergent Laflôche 1 » s'ëcria-t-il de sa voix de tonnerre.
Un vieux sergent à moustaches grises, sec comme un hareng saur, parut sur le seuil.
» (Combien de miches, sergent?
— Quarante.
— Dans une heure il nous en faut cinquante ; avec nos dix fours, cinq cents : trois livres de pain par homme. >
Le sergent rentra dans la cuisine.
L'oncle et moi, nous observions tout cela sans bouger.
Le commandant s'accouda de nouveau sur la carte, la tête entre les mains.
Le jour grisâtre commençait à poindre dehors i on voyait Tombre de la sentinelle se promener Tarme au bras devant nos fenêtres. Une sorte de silence s'était établi; bon nombre de Républicains dormaient sans doute, la tête sur le sac, autour des grands feux qu'ils avaient allumés, d'autres dans les maisons. La pendule allait lentement, le feu pétillait toujours dans la cuisine.
Gela durait depuis quelques instants, lorsqu'un grand bruit s*éleva dans la rue; des vitres sautèrent, une porte s'ouvrit avec fracas, et notre voisin, Joseph Spick, le cabaretier, se mit à crier :
« Au secours I au feu I »
Mais personne ne bougeait dans le village ; chacun était bien content de se tenir tranquille chez soi. Le commandant' écoutait.
t Sergent LaQèche 1 » dit-il.
Le sergent était allé voir, il ne parut qu'au bout d'un instant.
t Qu'est-ce qui se passe? lui demanda le commandant.
— C'est un aristocrate de cabaretier qui refuse d'obtempérer aux réquisitions de la citoyenne Thérèse, répondit le sergent d'un air grave.
— Ëh bieni qu'on me l'amène. >
Le sergent sortit.
Deux minutes après, notre allée se remplissait de monde; la porte se rouvrit, et Joseph Spick, avec sa petite ve^te, son grand pantalon de toile et son bonnet de laine frisée, parut sur le seuil, entre quatre soldats de la République l'arme au bras, la figure jaune comme du pain d*épice, les chapeaux usés, les coudes troués, de larges pièces aux genoux, et les souliers en loques, recousus avec de la ficelle; ce qui ne les empêchait pas àe se redresser et d'être fiers comme des rois.
Joseph, les mains dans les poches de sa veste, le dos rond, le front plat et les joues pendantes, ne se tenait plus sur ses longues
jambes; il regardait à terre comme effaré.
Derrière, dans l'ombre, se voyait la tête d'une femme pile et maigre, qui attira toat de suite mon attention ; elle avait le front haut, le nez droit, le menton allongé et les cheveux d'un noir bleuâtre. Ce? cheveux lui descendaient en larges bandeaux sur les joues et se relevaient en tresses derrière les oreilles, de sorte que sa figure, dont on ne voyait que la face sans les côtés, semblait extrêmement longue. Ses yeux étaient grands et noirs. Elle portait un chapeau de feutre â cocarde tricolore, et par-dessus le chapeau, un mouchoir rouge lié sous le menton. Gomme je n'avais vu jusqu'alors dans notre pays que des femmes blondes ou brunes, celle-ci me produisit un efTet d'étonnement et d'admiration extraordinaire, tout jeune que j'étais; je la regardais ébahi; l'oncle ne me paraissait pas moins étonné que moi, et quand elle entra, suivie de cinq ou six autres Républicains habillés comme les premiers, durant tout le temps qu'elle fut là, nous ne la quittâmes pas des yeux.
Une fois dans la chambre, nous vtmes qu'elle avait un grand manteau de drap bleu, à triple collet tombant jusqu'au-dessous des coudes, un petit tonneau, dont le cordon lui passait en sautoir sur l'épaule; enfin, autour du cou, une grosse cravate de soie noire à longues franges, quelque butin de la guerre sans doute, et qui relevait encore la beauté de sa tête calme et flère.
Le commandant attendait que tout le monde fût entré, regardant surtout Joseph Spick, qui semblait plus mort que vif. Puis, s'adressant à la femme, qui venait de relever son chapeau d'un mouvement de tête :
• Eh bien, Thérèse, fit-il, qu'est-ce qui se passe?
— ^Yous savez, commandant, qu'à la dernière étape je n'avais plus une goutte d'eau-de-vie, dit-elle d'un ton ferme et net; mon premier soin, en arrivant, fut de courir par tout le village pour en trouver, en la payant, bien entendu. Mais les gens cachent tout, et depuis une demi-heure seulement, j'ai découvert la branche de sapin à la porte de cet homme. Le caporal Merlot, le fusilier Gincinnatus et le tambour-maltre Horatius Goclès me suivaient pour m'aider. Nous entrons, nous demandons du vin, de l'eau-de-vie, n'importe quoi ; mais le kaiserlick n'avait rien, il ne comprenait pas, il faisait le sourd. On se met donc â chercher, à regarder dans. tous les coins, et finalement nous trouvons l'entrée de la cave au fond d'un bûcher, dans la cour, derrière un tas de fagots qu^il avait mis devant.
» Nous aurions pu nous fâcher; au lieu de
MADAHB THBRâSB.
cela, nous descendons et nous trouToss du vin, du lard, de la choucroute, de l'eau-de-vie ; nons remplissons nos tonneaux, nous prenons da lard, etpois nous remontons sans esclandre. Mais, en nous voyant revenir chargés, cet homme, qui se tenait tranquillement dans la chambre, sn mit i crier comme un aveugle, et au lieu d'à» epter mes assignats, il les déchira et me prit pur le bras en me secouant de toutes ses forces, (incinnatus ayant déposé sa charge SUT la table, prit ce grand flandrin au collet et le jeta contre la fenêtre de sa baraque. C'est alors que le sergent Lailèche est arrivé. Voilà tout, commandant. >
Quand cette femme eut parlé de la sorte, elle se retint derrière les autres, et tout aussitôt im petit homme sec, maigre et brusque, dont le chapeau penchait sur l'oreille, et qui tenait sous son bras une longue canne à pomme de cuivre en forme d'oignon, s'avança et dit :
• Commandant, ce que la citoyenne Thérèse vient de vous communiquer, c'est l'indignation de la mauvaise foi, que tout chacun aurait eue de se trouver nei à nez avec un kaUerlick dépourt'u de tout sentiment civique, et qui se propose...
— C'est bon, interrompit le commandant, ta parole de la citoyenne Thérèse me suffitl •
Et s'adressant en allemand à Joseph Spick, il lui dit en fronçant les sourcils :
I Dis donc, toi, est-ce que tu veux être fusillé? Cela ne cuAleia que la peine de te conduire dans ton jardini Ne sais-tu pas que le papier de la République vaut mieux que l'or (tes tyrans? Ecoute, pour cette fois je veux bien te Taire grdce, en considération de ton ignorance; mais s'il t'airive encore de cacher tes vivre» et de refuser les assignats en payement, je le fais fusiller sur la place du village, pour aervir d'exemple aux antres. Allons, marche, grand imbécile I •
U défila cette petite harangue trés-rondemenl; puis se tournant vers la cantiniëre :
" C'est bien, Thérèse, dit-il, tu peux chap ger tes tonneaux, cet homme n'y mettra pas opposition. Et vous autres, qu'on le laisse aller..
Tout le monde sorljt, Thérèse en tête et Joïeth le dernier. Le pauvre diable n'avait plus <ute goutte de sang dans les veines ; il venait d'en échapper d'une belle.
Le jour, dans l'intervalle, était venu.
Le commandant se leva, plia la carte et la mit dans -a poche. Puis il s'avança jusqu'à l'unR des reuêlrea et se mit à regarder le village. L'oncle et moi nous regardions i l'autre fenêtre. U pouvait ètie alors cinq heurei du
Tonte ma vie je me rappellerai cette me silencieuse encombrée de gens endomus, tes uns étendus, les autres repliés, la tête sur le sac. Je vois encore ces pieds boueux, ces semelles usées, ces habits rapiécés, ces faces jeunes aux teiotes brunes, ces vieilles joues rigides, les paupières closes; ces grands chapeaux, ces épaulettes déteintes, ces pompons, ces couvertures de laine, à bordure rouge filandreuse, pleines de trous, ces manteaux gris, cette paille dispersée dans la boue. Et le grand silence du sommeil après la marche forcée, ce repos absolu semblable à la mort; et le petit jour bleuAtre enveloppant tout cela de sa lumière indécise, le soleil pÂle montant dans la brume, !e8 maisonnettes aux larges toitures de cbaum», regardant de leurs petites fenêtres noires; et tout au loin, des deux côtés du village, sur l'Âltenberg et le Réepockel, au-dessus des vergers et des chénevières, les baïonnettes des sentinelles scintillant parmi les dernières étoiles; non, jamais je n'oublierai cet étrange spectacle ; j'étais bien jeune alors, mais de tels Bouvenirs sont étemels. ■
A mesure que le jour grandissait, s'animait aussi le tableau : une tête se levait, s'appuyait ■ur le coude et regardait, puis bAîllait et sa couchait de nouveau. Ailleurs un vieux soldat se dressait tout à coup,, secouait ta paille de ses habits, se coiffait de son feutre et repliait son lambeau de couverture ; un autre aussi roulait son manteau et le bouclait sur son sac; un autre tirait de sa poche un bout de pipe et battait le briquet. Les premiers levés se rapprochaient et causaient entre eux, d'autres venaient les rejoindre en frappant de ta semelle, car il faisait froid à cette heure; les feux allumés dans la rue et sur la place avaient fini par s'éteindre.
En face de chez nous, sur la petite place, étfut la fontaine ; un certain nombre de Républicains, rangés autour des deux grandes auges moussues, se lavaient, riant et plait<aDtant malgré le froid : d'autres venaient allonger la lèvre au goulot.
Puis les maisons s'ouvraient une à une, et Ton voyait les soldats en sortir, inclinant leurs grands chapeaux et leurs sacs sous les petites
i^ portes. Us avaient presque tous la pipe al-
i lumée.
J A droite de notre grange, devant l'aube'-ge
* lie Spick, stationnait u charrette de la caiiti-
nière, couverte d'une grande toile; elle était à deux roues, en forme de brouette, les bras posant à terre.
Derrière, la mule, couverte d'une vieille housse de laine à carreaux rouges et bleus, attirait de notre échoppe une longue mèche de foin, qu*elle mâchait gravement, les yeux à demi fermés d'un air sentimental.
La cantinière, à la fenêtre en face, raccommodait une petite culotte, et se penchait de temps en temps pour jeter un coup d'œil sous le hangar. '
Là, le tambour-maitre Horatius Goclès, Cincinnatus, Merlot et un grand gaillard jovial, maigre, sec, à cheval sur des bottes de foin, se disaient la queue Tun à l'autre ; ils se peignaient les tresses et les lissaient en se crachant dans la main ; Horatius Codés, qui se trouvait en tête de la bande, fredonnait un air/ et ses camarades répétaient le refrain à la sourdine.
Prés d'eux, contre deux vieilles futailles, dormait un petit tambour d'une douzaine d'années, tout blond comme moi, et qui m'intéressait particulièrement. C'est lui que surveillait la cantinière, et dont elle racconunodait sans doute une culotte. Il avait son petit nez ronge en l'air, la bouche entr'ouverte, le dos contre les deux tonnes et un bras sur sa caisse ; ses baguettes étaient passées dans la buifieterie, et sur ses pieds, couverts de quelques brins de paille, était étendu un grand caniche tout crotté, qui le réchauffait. A chaque instant cet animal levait la tête et le regardait comme pour dire : « Je voudrais bien faire un tour dans les cuisines du village ! > Mais le petit ne bougeait pasf il dormait si bienl Et comme, dans le lointain, quelques chiens aboyaient, le caniche bâillait ; il aurait voulu se mettre de la partie.
Bientôt deux officiers sortirent de la maison voisine; deux hommes élancés, jeunes, la taille serrée dans leur habit. Conimie ils passaient devant la maison, le commandant leur cria :
« Duchéne I Richer !
—Bonjour, commandant, dirent-ils en se retournant.
—Les postes sont relevés ?
-^Oui, commandant.
—Rien de nouveau ?
-^Rien, commandant.
—Dans une demi-heure on se remet en marche. Fais battre le rappel, Ridier. Entre, Duchéne. • ^.
L'un des officiers entra, Tautre passa sous le hangar et dit quelques mots à Horatius Codés. Moi^ je regardais le nouveau venu. Le commandant avait fait apporter une bouteille d'eau* de-vie; ils en buvaient ensemble, lorsqu'une
sorte de bourdonnement s'entendit dehors: c'était le rappel. Je courus voir ce qui se passait. Horatius Goclès, devant dnq tambours, dont le petit tenait la gauche, la canne en Taîr, ordonnait le roulement. Tant que la canne fut levée, il continua. Les Républicains arrivaient de toutes les ruelles du village; ils se rangeaient sur deux lignes, devant la fontaine, et leurs sergents commençaient l'appel. L'oncle et moi, nous étions émerveillés de Tordre qui régnait chez ces gens ; à mesure qu'on les appelait, ils répondaient si vite, que c'était comme un murmure dé tous les côtés. Ils avaient repris leurs fusils et les tenaient à volonté^ sur l'épaule ou la crosse à terre.
Après l'appel» il se fit un grand silence, et plusieurs hommes, dans chaque comps^nie,se détachèrent sous la conduite des caporaux, pour aller chercher le pain. La dtoyenne Thérèse attelait alors sa mule à la charrette. Au bout de quelques instants, les escouades revinrent, apportant les miches dans des sacs et des paniers. La distribution commença.
Comme les Républicains s'étaient fait la soupe en arrivant^ ils se bouclaient l'un à l'autre leur miche sur le sac.
« Allons ! s'écria le commandant d*un ton joyeux, en route! »
n prit son manteau, le jeta sur son épaule, et sortit sans nous dire ni bonjour, ni bonsoir.
Nous pensions être débarrassés de ces gens pour toujours.
Au moment où le commandant sortait, le bourgmestre vint prier l'oncle Jacob de se rendre bien vite chez lui, disant que la vue dee Républicains avait rendu sa femme malade.
Ils partirent ensemble aussitôt. Lisbeth arrangeait déjà les chaises et balayait la salle. On entendait dehors les officiers commander : « En avant, marche 1 > Les tambours résonnaient ; la cantinière criait : « Hue I » et le bataillon se mettait en route, quand une sorte de petiUement terrible retentit au bout du village. C'étaient des coups de fusil, qui se suivaient quelquefois plusieurs ensemble, quelquefois un à
un.
Les Républicains allaient entrer dans la rue.
« Halte 1 • cria le commandant, qui regardait debout sur ses étriers, prêtant l'oreille.
Je m'étais mis à la fenêtre, et je voyais tous ces hommes attentifs, et les offiders hors des rangs autour de leur chef, qui parlait avec vivacité.
Tout à coup un soldat parut au détour de la rue j il courait, son fusil sur l'épaule.
• Commandant, dit-il de loin^ tout ei80ufEL6, les Croates ! L'avant-poste est enlevé... ils arrivent!.». »
HADÂMB ^IlERfiSB.
A peine le commandant eut-il entendu cela qu'il ee retotuna, courant sur la ligne ventre i terre et criant :
• Formai le carré l •
Les officiers , les tambours , la cantiniëre se repliaient en même temps autour de la fontaine, tandis que les compagnies se croisaient comme un jeu de cartes; en moins d'une minute, elles formèrent le cairé sur trois rangs , les autres an milieu, et presque aussitAt il se fit dans la rue un bruit épouvantable , les Croates arritaient; la terre en tremblait. Je les vois encore déboncber au tournant de la rue, leurs grands manteaux ronges flottant derrière eui comme les plis de dnquante étendards, et courbés si bas sur leur selle, la latte en avant, qu'on apercevait à peine leurs faces osseuses et brunes ant longues moustaches jaunes.
n faut que les enfants soient possédés du diable, car, au lieu de me sauver, je restai lÀ, les yeux écarquillés, pour voir la bataille. J'avais bien peur, c'est vrai, mais la curiosité l'emportait encore.
Le temps de regarder et de frémir, les Croates étaient sur la place. J'entendis à la même seconde le commandant crier : • Fen ! • Puis un eoup de tonnerre, puis rien que le bourdonnement de mes oreilles. Tout le côté du carré tourné vers la rue venait de faire feu à la fois ; les vitres de nos fenêtres tombaient en gielottant; la fumée entrait dans la chambre avec des débris de cartouches, et l'odeur de la poudre remplissait l'air.
Hoi, les cheveux hérissés, je regardais, et je voyais les Croates sur leurs grands chevaux, debout dans la fumée grise, bondir, retomber et rebondir, comme pour grimpersur le carré; et ceux de derrière arriver, arriver sans cesse, hurlant d'une voix sauvage : • Forveru! forwnx'. ■ •
• Feu du second rang I • cria le commandant, au nubeu des hennissements et des cris sans On.
Q avait l'air de parler dans notre chamJire, tant aa voix était calme.
TJq nouveau coup de tonnerre suivit; et tomme le crépi tombait, comme les tuiles roulaieot des toits, comme le ciel et la terre semblmeni se confondre , Lisbeth, derrière , dans u coiàne , poussait des cris si perçants que, même à travers ce tumulte , on les entendait comme im coup de sifflet.
Après les feux de peloton commencèrent les feui de file. On ne voyait plus que les fusils du deuiiôme rang s'abaisser, faire feu et se relever, tandis que le premier rang, le genou à
terre, croisait la balonnetle, et que le troisième chargeait les fusils et les passait au second.
Les Croates tourbillonnaient autour du carte, jappant au loin de leurs grandes lattes ; de temps en temps un chapeau tombait, quelquefois l'homme. Va de ces Croates, repliant son cheval sur les jarrets, bondit si loin qu'il Snncbit les trois rangs et tomba dans le carré ; mais alors le commandant républicain se précipita sur lui, et d'un furieux coup de pointe le cloua pour ainsi dire sur la croupe de son cheval ; je vis le républicain retirer son sabre rouge jusqu'à la garde; cette vue me donna froid; j'allais fuir, mais j'étaisàpeine levé, que les Croates firent volte-&ce et partirent, laissant un grand nombre d'hommes et de chevaux sur la place.
Les chevaux essayaient de se relever, puis retombaient. Cinq ou six cavaliers, pris sous leur monture, disaient des efTorls pour dégager leurs jambes; d'autres tout sanglants se traînaient à. quatre pattes, levant la main et criant d'une voix lamentable : • Pardône, >Vançâst!' «dans la crainte d'être massacrés; quelques-uns, ne pouvant endurer ce qu'ils souffraient , demandaient en grâce qu'on les acbevdt. Le plus grand nombre restaient immobilaa.
Pour la première fois je compris bien la mort: ces hommes que j'avais vus deux minutes avant, pleins dévie et de force, chargeant leurs ennemis avec fureur, et bondissant comme des loups, ils étaient là, couchés péleméle.insensibleB comme les pierres du chemin.
Dans les rangs des Républicains il y avait aussi des places vides, des corps étendus ma la face, et quelques blessés, les joues et le front pTèins de sang ; ils se bandaient la tête, le fusil au pied, sans quitter Jes rangs ; leurs camarades les aidaient à serrer le mouchoir et à remettre le chapeau dessus.
Le commandant, achevai près de la fontaine, la corne de son grand chapeau à plumes sur le dos et le sabre au poing, faisait serrer les rangs; prés de lui se tenaient les tambours eu Ugne, et un peu plus loin, tout près de l'auge, la cantiniére avec sa charrette. On entendait les trompettes des Croates sonnerie retraite. Au tournant de la rue, ils avaient fait halte; une de leurs sentinelles attendait là, derrière l'angle de la maison commune ; on ne voyait que la tête de son cheval. Quelques coups de fuall partaient encore.
• Cesses le feu! • cria le commandant.
Et tout se tut; on n'entenditplusquelatrom' pette au loin,
* pardon, Frtnçaiï!
La canUDière fit alors le tour des rangs à l'intérieur, pour verser de l'eau-de-vie auj hommes, tandis que sept ou huit grands gaillards allaient puiser de Teau à la fontaine, dans leurs gamelles, pour les blessés, qui tous demandaient à l)oire d*une voix pitoyable.
Hoi, penché hors de la fenêtre, je regardais au fond de la rue déserte, me demandant si les manteaux rouges oseraient revenir. Le comn^andant regardait aussi dans cette direction, ei Jiusait avec un capitaine appuyé sur la selle de son cheval. Tout à coup le capitaine traversa le carré, écarta les rangs et se précipita chez nous en criant :
• Le maître de la maison?
— n est sorti.
— Ehbien... toi... conduis-moi dans votre grenier... vite! •
Je laissai là mes sabots, et me mis à grimper l'escalier au fond de l'allée comme un écureuil.
Le capitaine me suivait. En haut, il vit du premier coup d'œil l'échelle du colombier et monta devant moi. Dans le colombier il se posa les deux coudes au bord de la lucarne un peu basse, se penchant pour voir. Je regardais par-dessus son épaule. Toute la route, à perte de vue, était couverte de monde : de la cavalerie , de Pinfanterie , des canons , des caissons^ des manteaux rouges, des pelisseeT vertes, des habits blancs, des casques , des cuirasses , des ûles de lances et de baïonnettes, des Ugnes de chevaux, et tout cela s*avançait vers le village.
« G^est une armée I » murmurait le capitaine à voix basse.
n se retourna brusquement pour redescendre, mais s'arrétant sur ime idée, il me montra le long du village, à deux portées de fusil, une Ûle de manteaux rouges qui s'enfonçaient dans un repli de terrain derrière les vergers.
« Tu vois ces manteaux rouges ? dit-il.
— Oui.
— Est-ce qu'un chemin de voiture passe là?
— Non, c'est un sentier.
— Et ce grand ravin qui le coupe au milieu, droit devant nous, est-ce qu'il est profond?
— Oh ! oui.
— On n'y passe jamais avec les voitures et les charrues?
— Non, on ne peut pas. •
Alors, sans m'en demander davantage, il re» descendit Téchelle à reculons , aussi vite que possible, et se jeta dans Tescalier. Je le suivais; nous filmes bientôt en bas, mais nous n'étions pas encore au bout de Tallée, que l'approche d'une masse de cavalerie faisait &émir les maisons. Malgré cela, le capitaine sortit , traversa la place, écarta deux hommes dans les rangs et disparut.
I Des milliers de cris brefs, étrangeb, sembla* blés à ceux d'ime nuée de corbeaux : t Houirahl hourrahl • remplissaient alors la lue d*un bout à l'autre, et couvraient presque le roulement sourd du galop.
Hoi, tout fier d*avoir conduit le capitaine dans le colombier, j'eus Timprudence de m*avancer sur la porte. Les houlans, car cette fois c'étaient des houlans, arrivaient conmie le vent, la lance en arrêt, le dolman en peau de mouton flottant sur le dos, les oreilles enfoncées dans leurs gros bonnets à poil, les yeux écarquillés, le nez comme enfoui dans les moustaches, et le grand pistolet à crosse de cuivre dans la ceinture. Ce fut comme une vision. Je n'eus que le temps de me jeter en arrière; je n'avais plus une goutte de sang dans les veines, et ce n'est qu*au moment où la fusillade recommença, que je ine réveillai comme d'un rêve, au fond de notre chambre, en face des fenêtres brisées.
L'air était obscurci, le carré tout blanc de fumée. Le commandant se voyait seul derrière, immobile sur son cheval , près de la fontaine; on l'aurait pris pour ime statue de bronze , à travers ce flot bleuâtre, d'où jaillissaient des centaines de flammes rouges. Les houlans, ; comme d'immenses sauterelles, bondissaient tout autour, dardaient leurs lances et les retiraient; d'autres lâchaient leurs grands pistolets dans les rangs, à quatre pas.
11 me semblaitque le carré pliait; c'était vrai.
« Serrez les rangs 1 tenez formel criait le commandant de sa voix calme.
— Serrez les rangs! serrez 1 • répétaient les officiers de distance en distance.
Mais le carré pliait, il formait un demitcerde au milieu ; le centre touchait presque à la fontaine. A chaque coup de lance, amvait la parade de la baïonnette comme l'éclair, mais quelquefois l'homme s'affaissait. Les RépubUcains n'avalent plus le temps de recharger; ils ne tiraient plus, et les houlans arrivaient toujours, plus nombreux, plus hardis, enveloppant le carré dans leur tourbillon , et poussant déjà des cris de triomphe, car ils se croyaient vainqueurs.
Moi-même, je croyais les Républicains perdus lorsque,au plus fort de l'action, lecommandant, levant son chapeau au bout de son sabre, se mita chanter une chanson qui vous donnait la chair de poule, et tout le bataillon, comme un seul homme, se mit à chanter avec lui.
En un clin d'oeil tout le devant du carré ae redressa, refoulant dans la rue toute cette masse dé cavaliers, pressés les uns contre les autres, avec leurs grandes lances, comme les ' épis dans les champs.
MADAMK THÉRÈSE.
IS
On aurait dit que cette chanson rendait les Républicains furieux; c'est tout ce que j'ai vu de plus terrible 1 Et depuis j'ai pensé bien des fois que les hommes acharnés à la bataille sont plus féroces que les bêtes sauvages.
Ibis ce qu'il y avait encore de plus affreux, c'est que les derniers rangs de la colonne autrichienne, tout au bout de la rue, ne voyant pas ce qui se passait à l'entrée de la place , avançaient toujours criant : « Hourrah 1 hourrahl > de sorte que ceuj des premiers rangs, poussés par les baïonnettes des Républicains , etne pouvant plus reculer, s'agitaient dans une oonfiiçion inexprimable et jetaient des cris de détresse ; leurs grands chevaux , piqués aux naseaux, se dressaient la crinière droite, les yeux hors de la tête, avec des hennissements grêles et des ruades épouvantables. Je voyais de loin ces malheureux houlans; fous de terleur, se retourner, en frappant leurs camarvr des du manche de leurs lances pour se faire place, et détaler comme des lièvres le longues petites caséines.
Deux minutes après, la rue était vide. Il restait bien encore vingt-cinq ou trente de ces pauvres diables , enfermés dans la place. Ils n'avaient pas vu la retraite et semblaient tout déconcertés, ne sachant par où fuir ; mais ce bt bientôt fini : une nouvelle décharge les coucha sur le dos, sauf deux ou trois qui s'enfoncèrent dans la ruelle des Tanneurs.
On ne voyait plus que des tas de chevaux et d'hommes morts ; le sang coulait au-dessous et suivait notre rigole jusqu'au guévoir.
' Gesses le feu ! cria le conmiandant pour la seconde fois ; chargez I •
Dans le même instant neuf heures sonnaient à l'église. Le village en ce moment n'est pas à dépemdre; les maisons criblées de balles, les volets pendant à leurs gonds, les fenêtres défoncées, les cheminées chancelantes, la rue pleine de tuiles et de briques fracassées, les toits des hangars percés à jour, ei ce tas de morts, ces chevaux bousculés, se débattant et saignant : on ne peut se le figurer.
Les Républicains, diminués de moitié, leurs grands chapeaux penchés sur le dos, l'air dur et terrible, attendaient l'arme au bras. Derrière, à quelques pas de notre maison, le conunan* daût délibérait avec ses officiers. Je l'entendais très-bien: ;^.
« Hotts avons une armée autrichienne devant nous, disait-il brusquement; il s'agit de tirer notre peau d'ici. Dans une heure, nous aurons ^ûigt ou trente mille honmnes sur les bras ; ils tourneront le village avec leur infanterie, et nous serons to«8 perdus. Je vais faire battre la retraite. Quelqu'un a^t-il quelque chose à dire ?
— Non , c'est bien vu, » répondirenc les au"* très.
Alors ils s^éloignèrent, et deux minutes après, je VIS un grand nombre de soldats entrer dans les maisons, jeter les chaises, les tables, les ar» moires dehorssur un même tas; quelques-uns, du haut des greniers, jetaient de la paille et du foin ; d'autres amenaient les charrettes et les voitures du fond des hangars. Il ne leur fallut pas dix minutes pour avoir à l'entrée de la rue une barrière haute comme les maisons ; le foin et la paille étaient au-dessus et au-dessous. Le roulement du tambour rappela ceux qui faisaient cet ouvrage; aussitôt le feu se mit à grimper de brindille en brindille jusqu'au haut de la barricade, balayant les toits à côté, de sa flamme rouge, et répandant sa fumée noire comme une voûte inunense sur le village.
De grands cns s'entendirent alors au loin; des coups de fusil partirent de l'autre côté ; mais on ne voyait rien , et le commandant donna l'ordre de la retraite.
Je vis ces Républicains défiler devant chez nous d'un pas lent et ferme, les yeux étincelants, les baïonnettes rouges, les mains noires, les joues creuses. Deux tambours marchaient derrière sans battre ; le petit que j'avais vu dormir sous notre hangar s'y trouvait; il avait sa caisse sur l'épaule et le dos plié pour marcher; de grosses larmes coulaient sur ses joues rondes, noircies par la fumée de la poudre ; son camarade lui disait : t Allons, petit Jean, du courage ! • Hais il n'avait pas l'air d'entendre. Horatius Codés avait disparu et la cantiniére aussi. Je suivis cette troupe des yeux jus* qu'au détour de la rue.
Depuis quelques instants le tocsin de la maison commune sonnait , et tout au loin on enm tendait des voix mélancoliques crier : « Au feu I au feu! •
Je regardai vers la barricade des Républicains ; le feu avait gagné les maisons et montait jusque dans le ciel; de l'autre côté, un frémissemeiit d'armes remplissait la rue, et déjà, sur les maisons voisines, de longues piques noires sortaient des lucarnes pour renverser Téchafaudage de l'incendie.
Après le départ des Républicains, il se passa bien encore un quart d'heure avant que personne ne se montrât de notre côté dans la rue* Toutes les maisons semblaient abandonnées. De l'autre côté de la barricade, le tumulte aug-
ROMANS NATIOMAUX.
On loraH dit qne c«U« chuuoo rnidiil le* MpubUctiot htltux. (Pi(« th.)
mentait: les cris des geos: •■ Au feui au feul • se prolongeaient d'une façon lugubre.
J'étau sorti soub le hang&r, épouvanté de l'incendie. Rien ne bougeait; on n'entendait que le pétillement du feu et les soupirs d'un blessé assis contre le mur de notre étable; il avait nue balle dans les reins,'ets'appnyait sur les deux mains pour Be tenir droit : c'était un Croate ; il me regardait avec des yeux terribles et désespérés. Do peu plus loin, un cheval, couché sur le flanc, balançait sa tête au bout de son long cou, comme un pendule. -
Bt comme j'étais là, pensant que ces Français devaient être de fameux brigands, pour nous bnller sans aucune raison, un faible bruit se fit entendre derrière moi-, je me retournai, et je vis dans l'ombre du hangar, sous les brin-
dilles de paille tombant des pontree, U porte delà grange eûtr'ouverte, et derrière, la figure pâle de notre voisin Spick, les yeux écarquillés. Il avançait ta télé doucement et prétait l'oreille ; puis, s'étant convaincu que les Républicains venaient de battre en retraite, il s'âlança dehors en brandiraant sa hache comme un furieux, et criant :
• Où sont-ils, ces gueuxT où sont-ils, que je les extermine tous I
— Ah I lui dis-je, ils sont partis; mais, en courant, vous pouvec encore les rattraper &u bout du viUage. •
Alors il me regarda d'un teàl louche, et. voyant que j'étais sans malice, U courut au feu.
D'autres portes s'ouvraientau même instant ;
MADAME THERESE
L'oDcie «'«(«(«llli. (Pige 190
des hommai fit des femmes sortaient, regardaient, poil levaient les mains au ciel, en criant : i Qo^ila soient maudits ! qu'ils soient mauditsl • £t chacun se dépéchait d'aller prendre son baquet pour éteindre la feu.
La fontaine fut bieotât encombrée de monde ; il n'y avait plus asses de place autour ; on formait la chaîne des deux cAtés, jusque dans les allées des maisons menacées. Quelques soldats, debout mr les toits, versaient l'eau dans b llamme -, mais tout ce qu'on put Caire, ce fut de préserver les maisons voisiDes. Vers onze heures, une gerbe de feu bleuâtre monta jusqu'au ciel : dans le nombre des voitures entûséee , se trouvait là charrette de la cantinière ; ses deux tonnes d'eau-de-vie venaient d'éclater,
^•'«ncle lacob était auBsi dans la chaîne, de
l'autre côté, sons la garde des sentinelles aatricbiennes; il parvint cependant à s'échapper en traversant une cour, et rentra chez nous par les jardins.
• Seigneur Dieu, e'écria-t-il , Fritiel est sauvé t *
Je vis en cette circonstance qu'il m'aimait beaucoup, car il m'embrassa en medemandant: ■ Où donc élais-tu, pauvre enfant?
—A la fenêtre, • lui dis-je.
Alors il devint tout pâle et s'écria :
• Lisbeth! Lisbethl •
Mais elle ne répondit pas, et même il nous tut impossible de la trouver ; nous allions dans toutes les chambres, regardant jusque sous les lits, et nous pensions qu'elle s'étut sauvée chez quelque voisine.
Dans cet intervalle, on finit par se rendre maître du feu, et tout à coup nous entendîmes les Autrichiens crier dehors : « Place.*, place... En arrière I »
En même temps, un régiment de Croates passa devant chez nous comme la foudre. Ils s'élançaient à la poursuite des Républicains; mais nous apprîmes le lendemain qu'ils étaient arrivés trop tard ; Tennemi avait gagné les bois de Rothalps, qui s'étendent jusque derrière Krmasens. C'est ainsi que nous comprimes enfin pourquoi ces gens avaient barricadé la rue et mis le feu aux maisons : ils voulaient retarder la poursuite de la cavalerie, et cela montre bien leur grande expérience des choses de la guerre.
Depuis ce moment jusqu'à cinq heures du soir, deux brigades autrichiennes défilèrent dans le village sous nos fenêtres i^des houlans, des dragons, des houzards ; puis des canons, des fourgons, des caissons; puis, vers trois heures, le général en chef, au milieu de ses ofilciers, un grand vieillard coiffé d'un tricorne et vêtu dhme longue polonaise blanche, tellement couverte de torsades et de broderies d'or, qu'à côté de lui, le commandant républicain, avec son chapeau et son uniforme râpés, n'aurait eu Tair que d'un simple caporal.
Le bourgmestre et les conseillers d'Anstatt^ en habit de bure à larges manches, la tête découverte, l'attendaient sur la place. Il s'y arrêta deux minutes, regarda les morts entassés au* tour de la fontaine, et demanda :
t Combien d'hommes les Français étaientils?
— Un bataillon. Excellence, • répondit le bourgmestre courbé en demi-cercle.
Le général ne dit rien. Il leva son tricorne et poursuivit sa route.
Alors arriva la seconde brigade : des chasseurs tyroliens en tête, avec leurs habits verts, leurs chapeaux noirs à bords retroussés, et leurs petites carabines d'Insprtlck à balles forcées; puis d'autre infanterie en habit blanc et culotte bleu de ciel, les grandes guêtres remontant jusqu'au genou; puis de la grosse cavalerie, des hommes de six pieds enfermés dans leurs cuirasses, et dont on ne voyait que le menton et les longues moustaches rousses sous la visière du casque ; puis enfin les grandes voitures de l'ambulance, couvertes de toiles grises, tendues sur des cerceaux^ et derrière les éclopés, les traînards et les poltrons.
Les chirurgiens de Tarmée firent le tour de la place. Ils relevèrent les blessés, les placèrent dans leurs voitures, et l'un de leurs chefs, un petit vieillard à perruque blanche, dit au bourgmestre en montrant le reste s
« Vous ferez enterrer tout cela le plus tôt possible.
— Pouf vous rendre mes devoirs, » répondit le bourgmestre gravement.
Enfin les dernières voitures partirent ; il était environ sîk heures du soir. La nuit était venue. L'oncle Jacob se tenait sur le seuil de la maison avec moi. Devant nous, à cinquante pas, contre la fontaine, tous les morts, rangés sur les marches, la face en Tair et les yeux écarquillés, étaient blancs comme de la cire, ayant perdu tout leur sang. Les femmes et les enfants du village se promenaient autour.
Et comme le fossoyeur Jeffer avec ses deux garçons, ^Karl et Ludv^ig, arrivaient la pioche siur l'épaule, le bourgmestre leur dit :
« Vous prendrez douze hommes avec vous, et vous ferez une grande fosse dans la prairie du Wolfthal pour tout ce monde-là; vous m'entendez? Et tous ceux qui ont des charrettes et des tombereaux devront les prêter avec leur attelage, car c^est un service publie. »
Jeffer inclina la tête et se rendit tout de suite à la pi^airie du Wolfthal, avec ses deux garçons et les hommes qu'il avait choisis.
f II faut pourtant bien que nous retrouvions Lisbeth, > me dit alors l'oncle.
Nous recommençâmes nos recherches du grenier à la cave, et seulement à la fin, comme nous allions remonter, nous vîmes derrièra notre tonne de choucroute, entre les deux soupiraux, un paquet de linge dans l'ombre, que l'oncle se mit à secouer. Aussitôt Lisbeth, d'une voix plaintive, s'écria :
t Ne me tuez pas I Au nom du del, ayez pitié de moi!
— Lève-toi^ dit l'oncle avec bonté ; tout est fini! •
Mais Lisbeth était encore si troublée, qu^elle avait de la peine à mettre un pied devant l'autre, et qu'il me fallut la conduire en haut par la main, comme une enfant. Alors, revoyant le jour dans sa cuisine, elle s'assit au coin de râtre et fondit en larmes, priant et remerciant le Seigneur de l'avoir sauvée; ce qui prouve bien que les vieilles gens tiennent à la vie autant que les jeunes.
Les heures de désolation qui suivirent, et le mouvement que dut se donner l'oncle pour se rendre à l'appel de tous les malheureux qui réclamaient ses soins resteront toujours présents à ma mémoire. Il ne se passait pas d^instant qu'une femme ou bien un enfant n'entrât chez nous en s'écriant :'
f Monsieur le docteur... bien vite... qu'il vienne! mon mari... mon frère... ma sœur sont malades! •
Lhm avait été blessé, l'autre était devenu
HADAMB THÉRÈSE.
comme fou de peur; rautre, étendu tout de BOB long, ne donnait plus signe de yie.
L'oncle ne pouvait être partout.
• Vous le trouverez dans telle maison, di< sais-je A ces malheureux ; dépéchez-vous. »
Et ils partaient.
Ce n'est que bien tard, vers dix heures, qu'il revint enfin. lisbeth s'était un peu remise ; elle avait fiadt du feu sur Tâtre et dressé la table comme à l'ordinaire; mais le crépi du plafond, les éclats de vitres et de bois couvraient encore le plancher. C'est au milieu de tout cela que nous nous assîmes à table, et que nous mangeâmes en silence.
De temps en temps, l'onde relevait la tête, regardant sur la place les torches qui se promenaient autour des morts, les charrettes ndres qui stationnaient devant la fontaine, ayec leurs petits bidets du pays, les fossoyeurs, les curieuxj tout cela dans les ténèbres. Il observait ces choses gravement, et tout A coup, vers la fin du repas, il se prit à me dire, la main étendue :
« Toilà la guerre, Fritzel! Regarde, et souviens-toi 1... Oui, voÛA la guerre : la mort et la destruction^ la fureur et la haine, Toubli de tons sentiments humains. Quand le Seigneur nous frappe de ses malédictions, quand il nous envoie la peste et la famine, au moins ce sont des fléaux inévitables décrétés par sa sagesse ; mais id, c^est l'homme lui-même qui décrète la misère contre ses semblables, et c'est lui qui porte au loin ses ravages sans pitié.
« Hier, nous étions en paix, nous ne demandions rien A personne, nous n'avions pas fait de mal, et tout A coup des hommes étrangers sont venus nous frapper, nous ruiner et nous détruire. Ahl qu'ils soient maudits, ceux qui provoquent de tels malheurs par esprit d'ambition-, qu'ils soient l'exécration des siècles I
« fritzelj souviens-toi de cela; c'est tout ce qui] 7 a de plus abominable sur la terre. Des hommes qui ne se connaissent pas, qui ne se août jamais vus, et qui tout A coup se précipitent les uns sur les autres pour se déchirer I Gela seul devrait nous faire croire en Dieu, car il faut un vengeur de telles iniquités. >
Aiosi parla l'oncle gravement; il était trèsteiu; et moi, la tête baissée, j'écoutais, reteuant chacune de ses paroles et les gravant dans inai&émdre.
Comme nous étions ainsi depuis une demi' heure, une sorte de dispute s^éleva dehors, sur Ia place ; nous entendîmes un chien gronder sourdement, et la voix de notre voisin Spick dire d'un air irrité ; « Attends. . . attends. . . gueux de chien, je vais
te donner un coup de pioche sur la nuque. Ça,
c'est encore un animal de la même espèce que ses maîtres : ça vous paye avec des assignats et des coups de dents; mais il tombe mail •
Le chien grondait plus fort.
Et d'autres voix disaient au miheu du silence de la nuit :
« C'est drôle tout de même... Voyez. «. il ne veut pas quitter cette femme. • . Peut-être qu'elle n'est pas tout A fait morte. •
Alors Tonde se leva brusquement et sortit. Je le suivis.
Rien de plus terrible A voir que les morts sous le reflet rouge des torches. Il ne faisait pas de vent, mais la flamme se balançait tout de même, et tous ces êtres pAles, avec leurs yeux ouverts, semblaient remuer.
t Pas morte 1 criait Spick, est-ce que tu es fou, Jeffer? Est-ce que tu crois en savoir plus que les chirurgiens de l'armée? Non... non... elle a reçu son compte... et c'est bien fait 1 c'est cette femme qui m'a payé mon eau-de-vie avec du papier. Allons, ôtez-vous de lA, que j'assomme le chien et que ça finisse !
— Qu'est-ce qui se passe donc ? • dit alors l'oncle d'une voix forte.
Et tous ces gens se retournèrent conome effrayés.
Le fossoyeur se découvrit, deux ou trois autres s'écartèrent, et nous vîmes sur les marches de la fontaine la cantinière étendue, blanche connue la neige, ses beAux cheveux noirs déroulés dans une mare de sang, sa petite toxme encore sur la hanche, et les mains pAles jetées à droite et A gauche sur la pierre humide où coulait l'eau. Plusieurs autres cadavres l'entou* raient, et le chien caniche que j'avais vu le matin avec le petit tambour, les poils du dos hérissés, les yeux étincelants et les lèvres frémissantes, debout A ses pieds grondait et frissonnait en regardant Spick.
Malgré son grand courage et sa pioche^ le cabaretier n'osait approcher, car il était facile de voir que s'il manquait son coup, cet animal lui sauterait A la gorge.
« Qu'est-ce que c'est? répéta Tonde.
^Parce que ce chien reste lA, fit Spick en ricanant, ils disent que la femme n'est pas morte.
—Ils ont raison, dit l'oncle d'un ton brusque; certains animaux ont plus de cœur et d'esprit que certains hommes. 0 te- toi de là. »
n Técarta du coude et s'avança droit vers la femme en se courbant. Le chien, au lieu de sauter sur lui, parut s'apaiser et le laissa faire. Tout le monde s'était approché; Tonde s'agenouilla, découvrit le sein de la' femme et lui mit la main sur le coeur. On se taisait; le silence était profond. Cela durait depuis près d'une minute, lorsque Spick dit ï
f Hé I hé I hé! qu'on Tenterre, n'est-ce pas, monsieur le docteur? •
L'oncle se leva, les sourcils froncés, et, regardant cet homme en face, du haut en bas :
« Malheureux I lui dit-il, pour quelques mesures d'eau-de-vie que cette pauvre femme t'a payées conune elle pouvait, tu voudrais maintenant la voir morte, et peut-être enterrée vive!
— Monsieur le docteur, s'écria le cabaretier en se redressant d'un air d'arrogance, savezvous qu'il y a des lois, et que...
— Tais-toi, interrompit l'oncle, ton action est infâme! •
Et^ se tournant vers les autres :
« Jeffer, dit-il, transporte cette femme dans ma maison ; elle vit encore. »
II lança sur Spick un dernier regard d'indignation, tandis que le fossoyeur et ses fils plaçaient la c&ntinière sur le brancard. On se mit en marche ; le chien suivait l'oncle, serré contre sa jambe. Quant au cabaretier, nous l'entendions répéter derrière nous, près de la fontaine, d'un ton moqueur :
« La femme est morte; ce médecin en sait autant que ma pioche I La femme est finie.... qu'on Tenterre aujoiu'd'hui ou demain, cela ne fait rien à la chose... . On verra lequel de nous deux avait raison. •
Gomme nous traversions la place, je vis le mauser et Koffel qui nous suivaient, ce qui me soulagea le cœor, car, depuis la nuit, une sorte de frayeur s'était emparée de moi, surtout en face des morts, et j'étais content d'être avec beaucoup de monde.
Le mauser marchait aevant le brancard, une grosse torche à la main ; Koppel, près de Tonde, semblait grave.
« Voilà de terribles choses, monsieur le docteur, dit-il en marchant.
— Ahl c'est vous, Koffel 1 fit l'oncle. Oui, oui, le génie du mal est dans l'air, les esprits des téiiôbres sont déchaînés ! •
Nous entrions alors dans la petite allée remplie de pl&tras; le mauser, s*arrétant sur le seuil, éclaira Jeffer et ses fils, qui s'avançaient d'un pas lourd. Nous les suivîmes tous dans sa chambre, et le taupier, levant sa torche, s'écria d'un ton solennel :
• Où sont-ils, les jours de tranquillité, les instants de paix, de repos et de confiance après le travail^.., où sont-Us, monsieur le docteur? Ahl ils se sont envolés par toutes ces ouvertures. »
Alors seulement je vis bien l'air désolé de notre vieille chambre, les vitres brisées, dont les éclats tranchants et les pointes étincelantes . •e découpaient sur le fond noir des ténèbres; 1
je compris les paroles du mauser, et je pensai que nous étions malheureux.
■ Jeffer, déposez cette femme sur mon lit, dit l'oncle avec tristesse ; il ne faut pas que nos propres misères nous fassent oublier que d'autres sont encore plus malheureux que riMus. • '
Bt se tournant vers le taupier :
• Vous resterez pour m'éclairer, dit-il , et Koffel m'aidera. >
Le fossoyeur et ses fils ayant posé leur brancard siu: le plancher, placèrent la fenmie sur le lit au fond de l'alcôve.' Le mauser, dont les joues couleur de brique prenaient aux reflets de la torche des teintes pourpres, les éclairait.
L'oncle remit quelques kreutzers à Jeffer, qui sortit avec ses garçons.
La vieille Lisbeth était venue voir; son menton tremblotait, elle n'osait approcher, et je Tentendais qui récitait VAve Maria tout bas. Sa frayeur me gagnait lorsque l'oncle s'écria :
t Lisbeth, à quoi penses-tu donc? Au nom du ciel, es-tu folle? Cette femme n'est-elle pas conmie toutes les fenunes^ et ne m'as -tu pas aidé cent fois dans mes opérations? Allons^ allons..^, maintenant la folie reprend le dessus. Va* . . . chauffe de l'eau ; c'est tout ce que je puis espérer de toi. »
Le chien s'était assis devant l'alcôve, et regardait, à travers ses poils frisés, la femme étendue sur le lit^ immobile et pâle comme une morte.
t Fritzel, me dit l'oncle, ferme les volets, nous aurons moins d'air. Et vous^ Koffel, faites du feu dans le fourneau, car d'obtenir quelque chose maintenant de Lisbeth, il n'y faut pas penser. Ah ! si parmi tant de misères, nous avions encore le bon esprit de rester un peu calmes I Mais il faut que tout s'en mêle : quand le diable est en route, on ne sait plus où il s'arrêtera. •
Ainsi parla l'oncle d'im air désolé. Je couruB fermer les volets, et j'entendis qu'il les accrochait à l'intérieur. En regardant vers la fontaine, je vis que deux nouvelles charrettes de morts partaient. Je rentrai tout grelottant.
Koffel venait d'allumer le feu, qui pétillait dans le poêle ; l'oncle avait déployé sa trousae sur la table; le mauser attendait, regardant ces mille petits couteaux reluire.
L'oncle prit une sonde et s'approcha du lit, écartant les rideaux ; le mauser et Koffel le suivaient. Alors une grande curiosité me poussa et j'allai voir : la lumière de la chandelle remplissait toute l'alcôve; la femme était nue jusqu'à la ceinture, l'oncle venait de lui découper ses vêtements; Koffei, avec une grosse ép^ge, lui lavait la poitrine et les seins couverts d'un
MÂDÂMB THÉRËSB.
sang noir. Le chien regardait toujours, il ne bougeait pas. lisbeth était aussi revenue dans la chambre; elle me tenait par la main et marmottait je ne sais quelle prière. Dans Talcôve, personne ne parlait, et Toncle, entendant la vieille servante, lui cria vraiment fâché :
i yeuz-tu bien te taire* vieille folie 1 Allons, mauser, aUons, relevez le bras.
— Dne belle créature, dit le mauser, et bien jeone encore.
— Comme elle est pâle I • fit Koffel. \
Je me rapprochai davantage, et je vis la femme, blanche comme la neige, les seins droits, la tête rejetée en arrière, ses cheveux noirs déroulés. Le mauser lui tenait le bras en Tair, et au-dessous, entre' le sein et TaisseQe, apparaissait une ouverture bleuâtre d^où coulaient quelques gouttes de sang. L'oncle lacob, les lèvres serrées, sondait cette blessure; la sonde ne pouvait entrer. En ce moment , je devins tellement attentif , n'ayant ' îamais rien vu de pareU, que toute mon âme était au fond de cette alcôve , et j'entendis Tonde murmurer: « C'est étrange 1 >
Au même instant la femme exhala un long soupir, et le chien, qui s'était tu jusqu'alors, se prit i pleurer d'une voix si lamentable et si douce , qu'on aurait dit un être humain; les cbevGuz m'en dressaient sur la tôte. Le mauser s'écria :
• Tais>toi! •
Le chien se tut, et Tonde dit :
• Relevez donc le bras, mauser. Eoflèl, passez ici et soutenez le corps. •
Koffel passa derrière le lit et prit la femme par les épaules; aussitôt la sonde entra bien loin.
La femme fit entendre un gémissement^ et le chien gronda.
« ÂUons, s'écria l'oncle, elle est sauvée. Tener, Koffel, voyez, la balle a glissé sur les ofties, elle est id sous l'épaule; la sentezvous!
—Très-bien.
L'onde sortiti et me voyant sous le rideau, a s'écria:
« Que &i»-tu là?
—Je regarde.
--Bon^ maintenant, il regarde 1 n est dit 9^ Umt doit aller de travers. •
^ ptit un couteau sur la table et rentra.
I« dùea me regardait de ses yeux luisants, ce qui m'inquiétait.
Touti eoup la femme jeta un cri, et l'oncle dit d'un ton joyeux :
« La voidl c'est une balle de pistolet. La ^Qa^euieose a perdu beaucoup de sang, mais
^Ue en teviendta.
—C'est pendant la grande charge des uhlans qu'elle aura reçu cela, dit Koffel;*] 'étais chez le vieux Eraêmer, au premier ; je nettoyais son horloge, et j'ai vu qu'ils tiraient en arrivant.
— C'est possible, • répondit Tonde, jfui seulement alors eut l'idée de regarder la femme.
Il prit le chandelier de la main du mauser, et, debout derrière le lit, il contempla quelques secondes cette malheureuse d'un air rêveur.
« Oui , fit-il , c'est une belle femme et ime noble tête.1 Quel malheur que de pareilles créatures suivent les armées I Ne serait-il pas bien mieux de les voir au sein d'une honnête famille, entourées de beaux enfants, auprès d'un bravé homme, dont elles feraient le bonheur 1 Quel dommage! Bnfin... puisque c'est la volonté du Seigneur. »
Il sortit, appelant Lisbeth.
■ Tu vas chercher une de tes chemises pour cette femme, lui dit-il, et tu la lui mettras toimême. — Mauser, Soffel, venez; nous allons prendre un verre de vin , car cette journée a été rude pour tous. »
n descendit lui-même à la cave, et en revint au moment où la vieille servante arrivait avec sa chemise. Lisbeth, voyant que la cantinière n'était pas morte , avait repris courage; elle entra dans l'alcôve et tira les rideaux, pendant que Tonde débouchait la bouteille et ouvrait le buffet pour y prendre des verres. Le mauser et Koffel paraissaient contents. Je m'étais aussi rapproché de la table encore servie, et nous finîmes de souper.
Le chien nous regardait de loin ; Toncle lui jeta quelques bouchées de pain, qu'il ne voulut pas prendre.
En ce moment imelieure soimait à l'église.
« G*est la demie, dit Koffel.
— Non, c'est une heure; je crois qu*il serait temps de nous coucher, • répondit le mauser.
Lisbeth sortait de Talcôve; tout le monde alla voir la femme vêtue de sa chemise ; elle semblait dormir. Le chien s'était posé sur les pattes de devant, au bord du ht, et regardait aussi. L'oncle lui passa la main sur la tête en disant:
« Va, ne crains plus rien; elle en reviendrai», je t'en réponds I >
Et ce pauvre animal semblait le comprendre; il gémissait avec douceur.
Enfin on ressortit.
L'oncle, avec la chandelle, reconduisit Koffel et le mauser jusque dehors, puis il rentra et nous dit :
« Allez vous coucher maintenant, U est temps.
— Et vous , monsieur le docteur? demanda la vieille servante.
— Moi, je veille... cette femme est en danger» et Ton peut aussi m'appeler dans le village. »
11 alla remettre une bûche au fourneau, et s'étendit derrière, dans le fauteuil, en roulant un bout de papier pour allumer sa pipe.
Lisbeth et moi nous montâmes chacun dans notre chambre; mais ce ne fut que bien tard qu'il me fut possible de dormir, malgré ma grande fatigue, car de demi-heure en demiheure, le roulement d'une charrette et le reflet des torches sur les vitres m'avertissaient qu'il passait encore des morts.
Ënûn . au petit jour^ tous ces bruits cessèrent^ et je m'endormis profondément»
^'est le lendemain qu'il aurait fallu voir le village, lorsque chacun voulut reconnaître ce qui lui restait et ce qui lui manquait, et qu'on s'aperçut qu'un grand nombre de Républicains, de uhlans et de Croates avaient passé par der« riëre dans les maisons , et qu'ils avaient tout vidé! C'est alors que l'indignation fut universelle, et que je compris combien Je mauser avait eu raison de dire : « Maintenant les jours de calme et de paix se sont envolés par ces trous! »
Toutes les porte.^ et les fenêtres étaient ouvertes pour voir le dégât, toute la rue était encombrée de meubles, de voitures > de bétail, et de gens qui criaient: « Ahl les gueux... Ahl les brigands... ils ont tout pris! »
L'un cherchaitses canards, l'autre ses poules; Tautre, en regardant sous son lit, trouvait une vieille paire de savates à la place de ses bottes ; l'autre, en regardant dans sa cheminée, où pendaient la veille au malin des andouiiles et des bandes de lard, la voyait vide, et entrait dans une fureur terrible; les femmes se désolaient en levant les mains au ciel, et les filles semblaient consternées.
Et le beurre, et les œuifis , et le tabac > et les pommes de terre, et jusqu'au linge, tout avait été pillé ; plus on regardait , plus il vous manquait de choses.
La plus grande colère des gens se tournait contre les Croates ; car, après le passage du général, n'ayant plus rien à craindre des plaintes qu on pourrait faire^ ils s'étaient précipités dans les maisons, comme une bande de loups affamés, et Dieu sait ce qu'il avait fallu leur donner pour les décider à partir, sans compter i ce qu'il» avaient pris. * \
C est pourtantbien malheureux que la vieille '
Allemagne ait des soldats plus à craindre pour elle que les Français. Le Seigneur nous préserve d'avoir encore besoin de leur secours!
Nous autres enfants^ Hans Aden, Frantz Sépel. Nickel, Johann et moi; nous allions de porte en porte, regardant les tuiles cassées^ les volets brisés , les hangars défoncés , et ramassant les guenilles , les papiers de cartouches, les balles aplaties le long des murs*
Ces trouvailles nous réjouissaient tellement, que pas un n'eut lldée de rentrer avant la nuit close. '
Vers deux heurs^ nousfimes la rencontre de Zaphéri Schmouck, le fils du vannier, qui redressait sa tête rousse et semblait plus fier que d'habitude. Il tenait quelque chose caché sous sa blouse ; et comme nous lui demandions : ■ Qu'est-ce que tu as? il nous fit voir la crosse d'un grand pistolet de uhlan.
Alors toute la bande le suivit.
Il marchait au milieu de nous comme un général, et à chaque nouvelle rencontre, nous disions : « Il a un pistolet ! • Le nouveau venu se joignait à la troupe.
Nous n'aurions pas quitté Schmouck pour un empire ; il nous semblait que la gloire de son pistolet rejaillissait sur nous.
Voilà bien les enfants , et voilà bien les hommes!
r4hacun de nous se vantait des dangers qu^il avait courus pendant la grande bataille :
t J'ai entendu siiQer les balles, disait Frantz Sépel, deux sont entrées dans notre cuisine.
— Moi, j'ai vu galoper le général des uhlans avec son bonnet rouge, criait Hans Aden; c'est bien plus terrible que d'entendre sifOier les balles. •
Ce qui m'enorgueillissait le plus, c'était que le commandant républicain m'avait donné de la galette en disant : f Avale-moi ça hardiment! » Je me trouvais digne d'avoir un pistolet comme Zaphéri : mais personne ne voulait me croire.
Schmouck, en passant devant le perron de là maison commune, s'écha :
« Venez voir! »
Nous montâmes le grand escalier derrière lui, et devant la porte du conseil, percée d'une ouverture carrée, grande comme la main, il nous dit :
■ Regardez... les habits des morts sont làl... Le père Jeffer et H. le bourgmestre les ont conduits là ce matin, dans une charrette. •
Et nous restâmes plus d'une heure à contempler ces habits, nous grimpant l'un à l'autre sur les épaules et soupirant : c Laisse-moi donc aussi regarder, Hans Aden... c'est mou tour!t
Ces habits étaient entassés au milieu de la
HADAHB THÉRÈSE.
salle déserte, bous la lumière grise de deux bautea fenéiree grilléee. Il y avait des chapeaux républicaina et des bomietsdeuhlans, desbaudrierBetdesgiberDes, deshabitsbleuset des manteaux rouges, des sabres et des pistolets. Les fusils étaient appuf es au mur à droite, et, plus loio, sa trouvait une aie de lances.
Cela donnait froid à voir, et j'en ai gardé le souvenir.
Au bout d'une heure, et comme la nuit venait, tout à coup l'uu de nous eut peur, et se mit à descendre l'escalier en criant d'une voix terrible : ■ Les voici 1 •
Alors toute la bande se précipita sur les marches, galopant les mains en l'air et se bousculaot daus l'ombre. Ce qui m'étonne, c'est que pas un de nous ne se soit cassé le cou, tant noire épouvante était grande. J'étais le dernier, et quoique mon cœur bondit d'une force incroyable, au bas du perron je me retournai pour regarder ; tout était gris au fond du vestibule, ta petite lucarne, à droite, éclairait les marches noires d'un rayon oblique ; pas un soupir ne troublait le silence sous la voâte sombre. Au loin, dans la rue, les cris s'éloignaient. Je me prisa songer que ToDcle devait être inquiet de moi, et je partis seul , non sans me retourner encore, car il me semblait que des pas farti& me suivaient, et je n'osais courir.
Devant l'auberge des Deux-Clefty dont les Ite- Détreu brillaient au milieu de la nuit, je fis lialte. Le tumulte des buveurs me rassurait ; je rega:^ai, par le petit vasistas ouvert, dans la salle où bourdonnaient un grand nombre de voix, et je vis Eoffel, le mauser, M. Richter et biea d'autres, assis le l(nig des tables de sapiu , le dos courbé, le coude eo avant, en face des cruches et des gobelets.
La figure anguleuse de M. Hichter, avec sa veste de chasse et sa casquette de cuir booilli, gesticulait sons le qainquet, dans la fumée grisâtre:
• Voilà ces fameux Républicains, disait-il, ces hommes terribles qui devaient bouleverser le inonde, et que l'ombre glorieuse du feldmaréchal Wurmser suFSt pour disperser. Vous les avez vus plier les reins et allonger les jambesl Cotnbien de fois ne vous ai-je pas dit que lentes leurs grandes entreprises flairaient par une débâcle? Mauser, Eoffel, Tai-je dit?
— Eh oui, vous l'avea ditl répondit le mauser, miôs ce n'est pas une raison pour crier si fort. Voyons, monsieur Richter, asseyez-vous et faites venir une bnoteille de vin; Koffel et moi nous avons payé chacun la nôtro. Voilà le principal. •
M. Richier s'assit, et moi je m'en allai chii aoQL U pouvait être alors sept heures; l'allée
était balayée, les vitres remiseB.l'entrai d'abord daDslacuisine,etLi8betb,en me voyant, s'écria:
■ Ah ! le voici I ■
Elle ouvrit la porte do la chambre eit disant plus bas :
• Monsieur le docteur, l'enfant est là.
— C^est bon, dit l'oncle aaais à table, qu'il entre. • Et comme j'allais parler haut :
• ChutI ht-il en me'montrant l'alcAve; assieds-toi, tu dois avoir bon appétit?
— Oui, mon oncle.
— D'où viens-lu?
— J'ai été voir le village.
— C'est bien, Fritzel; tu m'as donné de l'inquiétude, mais je suis content que tu aies vu ces misères. *
Lisbeth vint alors m'apporter une bonne assiettée de soupe, et, tandis que je mangeais, l'oncle ajouta :
• Tu connais la guerre, maintenant. Souviens-toi de ces choses, Fritzel, pour les maudire. Cest une bonne instruction; ce qu'on a vu jeune nous reste toute la vie. ■
Il se faisait ces réflexions à lui-même; moi, j'allais toujours mon train, le nez dans mon assiette. Après la soupe, Lisbeth me servit des légumes et de la viande ; mais au moment où je prenais ma fourchette, voilà que j'apen^ois, assis près de moi sur le plancher, un être immobile qui me regardait. Gela me saisit.
( Ne crains rien, Fritzel) >, me dit l'oncle en souiiant.
Alors je regardai, et je reconnu» que c'était le chien de la cantiniére. Il se tenait là gravement, le nez en l'air, les oreilles pendantes, m'observant d'un œil attentif à travers ses poils &isés.
t Donne-lui de tes légumes, et vous serez bientât bons amis, • dit l'oncle.
Il lui fit signe d'approcher; le chien vint s'asseoir près de sa chaise, et parut bien content des petites- tapes que l'oncle lui donnait sur la tête. Il lapa le fond de mon assiette, puis se remit à me regarder d'un air grave.
Vers la fin du souper, j'allais me lever, quand des paroles confuses s'antendirent dans l'alcôve. L'oncle prêtait l'oreille; la femme pariait extrêmement vite et bas. Ces paroles confuses, mystérieuses, au miUeu du silence, m'émurent plus que tout le reste; je me sentis pâlir. L'oncle, le front penché, me regardait, mais sa pensée était ailleurs : il ëcouta^^. Le chien venait aussi de se retourner.
Dans la foule des paroles que disait cette femme, quelques-unes étaient plus fortes :
• Mon père.... Jean....tué8.... tous.... tous..» la patrie I... %
e lUltiranuM. (Picell.i
ta ï^ardant l'oncie, je voyaie qu'il avait les yeux iroubles et que ses joues tremblaient. Il prit la lampe sur la table et s'approcha du lit. Lisbeth entrait pour desseirir ; il se retourna et lui dit :
I Voici que la fièwe commence. »
Puis il écarta les rideaux^ Lisbeth, le suivit. Moi je ne bougeais pas de ma chaise; je n'avais plus faim. La femme se tut un instant. Je voyais l'ombre de l'onde et celle de Liabeth sur les rideaux ; l'oncle tenait le bras de la femme. Le chien était avec eux dans l'alcdve. Hoi, seul dans la salle noire, j'avais peur. La lEemme ae mit A, parler plus huit; alors il me seipbla que la salle devenait plus noire, et je me rapprochid de la lumière. Hais, au même instant, quelque chose parut se débattre; Lis-
beth, qui tenait la lampe, recula, et la & toute pfUe, les yeux ouverts, se dressa eii criant:
• Jean..., Jean..., défends-toi.... j'arrive! > Puis elle ouvrit la bouche, jeta un grand cri :
I Yivt la Bipublique! * et retomba.
L'oncle ressortit bouleversé en disant :
• Lisbeth, vite, vite, monte tà-haut... dans l'armoire.... la fiole grise à bouchon de verre... Dépâche-toi! >
Et il rentra.
Liabeth courait; moi je me tenais à la basque de l'oncle. Le chien grondait, la femme était étendue comme morte.
La vieille servante revint avec la fiole; l'oncle regarda et dit d'une voix brève :
• C'est cela, une cuiller. • Je courus chercher
MADAME THÉjRÈSE.
■ AljHl, lUaMT, dluit ronde, U nuU l'nt blu piute r • (P>|e n.)
^ersa quelques gouttes dedans, puis, relevant la tête de la femme, il lui &t prendre ce qu'il 7 arail mis, en disant avec one dooœuT eztrâme : • Allons, sllons, du courage, mon enfant,... du courage.,., ■
lenel'aTaiB jamais entendu {>arler d'une voix B douw, si tendre; mon cœur en était serré.
La femme soupira doucement , et l'oncle f^lea^tturle Ut en relevant l'oreiller. Après ^oi il ressoTlit tout pâle et noue dit : ■ M\n dormir, laisaei-moi seul. . . je veillerai. —Ma», monsieur le docteur, fit Liabeth, déjà knnit dernière....
— Allei ïouft coocher, répéta l'oncle d'un >™ tâché -, je n'ai pas la tempa d'écouter votre iavirdage. Au nom du del, laisses-moi tran- *iille,.,. ceà peut devenir sérieui, »
Il nous fallut bien obéir.
En montant l'escalier, Lisbeth, toute tremi blante, me dit :
< As-tu vu cette malheureuse, Pritzel? Elle va peut-être mourir.... eh bienl la voiU qui pense encore à sa République du diable. Ces gens-là sont de véritables sauvages. Tout ce que noua pouvons faire , c'est de prier que Dieu leur pardonne. ■
Elle se mit donc & prier.
Je ne savais que penser de tout cela. Hais après avoir tant couru et m'étre crotté jusqu'à l'échiné, une fois au lit, je m'eadormis si profondément, que le retour des Républicains eux-mâmes, leurs feux de peloton et de bataillon n'auraient pu m'év^er avant dix iieureB du matin.
Le lendemain du départ des Républicains , tout le village savait déjà qH'uûe Française était chez Tonde Jacob, qu'elle avait reçu un coup de pistolet et qu'elle en reviendrait difficilement. Hais comme il fallait réparer les toits des maisons , les portes et les fenêtres, chacun avait bien assez de ses propres affaires sans sMnquiétef de celles des autres, et ce n'est que le troisième jour, quand tout fut à peu près remis en bon état, que l'idée de la femme revint aux gens.
Alors aussi Joseph Spick répandit le bruit que la Française devenait furieuse, et qu'elle criait : t Vive la République I » d'une façon terrible.
Le gueux se tenait sur le seuil de son cabaret, les bras croisés, l'épaule au mur, ayant Tair de fumer sa pipe, et disant aux passants :
«Hé! Nickel... Yokel... écoute... écoute, comme elle crie I N'est-ce pas abominable? Estce qu'on {devrait souffrir cela dans le pays? »
L'onde Jacob, le meilleur homme du monde, en vint à ce point d'indignation contre Spick, que je l'entendis répéter plusieurs fois qu'il méritait d'être pendu.
Malheureusement on nb pouvait nier que la femme ne parlât de la France^ de la République et d'autres choses contraires au bon ordre; toujours ces idées lui revenaient à l'esprit, et cela nous mettait dans un embarras d'autant plus grand , que toutes les commères^ toutes les vieilles Salomé du village arrivaient à la file chez nous, Time le balai sous le bras, la jupe retroussée; Tautre ses aiguilles à tricoter dans les cheveux, le bonnet de travers ; Pautre apportant son rouet d'un air sentimental, comme pour filer au Coin de l'âtre. Celle-d venait emprunter un gril^ celle-là acheter un pot de lait caillé , ou demander un peu de levure, pour faire le pain. Quelle misère I notre allée avait deux pouces de boue amassés par leurs sabots.
Et pendant que lisbeth lavait ses assiettes ou regardait dans ses marmites, il fallait les entendre jacasser, il fallait les voir arriver, se faire la révérence et se donner des tours de reins agréables. ,
« Hél bonjour donc, mademoiselle Lisbeth* Qu'il y a de temps qu'on ne vous a vuel
— Ah! c'est mademoiselle Oursoulal Dieu du. ciel I que vous me faites plaisir I Asseyez-vous donc, mademoiselle Oursoula.
—Oh I vous êtes trop bonne, trop bonne, mademoiselle lisbeth. . . Un beau temps, ce matin ?
—Oui, mademoiselle Oursoula, un très-beau temps... c'est un temps délicieux pour les rhumatismes.
— Délicieux, et pour les rhumes aussi.
—Ah 1 o\Li, et pour toutes sortes de maladies. Ciomment va le rhumatisme de monsieur le curé, mademoiselle Oursoula?
— ^Ehl Sdgneur Dieu! comment peut-il aller? Tantôt d'un côté, tantôt de Tautre. Hier c'était dans l'épaule, aujourd'hui c'est dans les reins. Ça voyage. Toujours souffrant, toujours souffrant I
— ^Ahl j'en suis désolée... désolée I
—Mais à propos, mademoiselle Lisbeth, vous allez dire que je suis bien curieuse, mais on en parlé dans tout le village : votre dame française est toujours malade?
— Ahl mademoiselle Oursoula, ne m'en parlez pas; nous avons eu ime nuit... une nuit!...
—Est-ce possible? Comment! cette pauvre dame ne va pas mieux? Que me dites-vous là? «
Et l'on joignait les mains, et l'on se penchait d'un air de commisération, et Ton roulait les yeux en se balançant la tête.
Les deux premiers jours, l'oncie, pensant que cela finirait lorsque la curiosité de ces gens serait satisfaite, ne dit rien. Mais voyant que cela se prolongeait, un beau matin que la femme avait beaucoup de fièvre, il entra brusquement dans la cuisine, et dit à ces vieilles, d^un ton de mauvaise humeur :
t Que venez-vous faire ici? Pourquoi ne restez-vous pas chez vous? N'avez- vous pas d'ouvrage à la maison? Vous devriez rougir de passer ainsi votre existence à bavarder, comme de vieilles pies, à vous donner des airs de grandes dames, quand vous n'êtes que des servantes! C'est ridicule, et cela m'ennuie beaucoup.
— ^Mais» dit Tune d'elles, je viens acheter un pot de lait,
—Faut-il deux heures pour acheter un pot de lait? répondit l'oncle vraiment fâché. Lis** beth, donne-lui son pot de lait, et qu'elle s^ea aille avec les autres. Je suis las de tout cela. Je ne souffrirai pas qu'on vienjie m'épier, et prendre de fausses nouvelles chez moi, pour les répandre dans tout le pays. Allez, et ne revenez plus. • ^
Les commères s'en allèrent toutes honteuses.
HADàHB THfiRBSB.
Ce j(nir-là, l'oncle eut encore une grande discussion. H. Rlchter s'âtant permis de lui
e qu'il avait tort de s'iatéreseer à des étrangers, venus dans le pays pour piller, et surtout i cette femme, gui ue dâvait pas être grand'cliose, puisqu'elle avait suivi des soldats, il l'éconta froidement, et fiait par lui répondre :
I Monsieur Richter, quand j'accomplis un devoir d'humanité, je ne demande pas aux gens : ■ De quel pays êtes-vousî Avei-vons les mêmes croyances que moi? Êtes-vous riches ou pauvres ? Pouvez-vous me rendre ce que je Toos dorme? > Je suis les mouvements démon «EUT, et le reste m'importe peu. Que cette femme soit française ou allemande, qu'elle ait des iâées républicaines ou non, qu'elle ait suivi des soldats par sa propre volonté, ou qu'elle ait ètè réduite à le faire par besoin, cela ne m'iuqniète pas. J'ai vu qu'elle allait mourir, mon devoir éiait de lui sauver la vie; et maintenant mon devoir est de continuer, avec la grâce de Dieu, ce que j'ai bien fait d'entreprendre. Quant à vous, monsieur Richter, je sais que Toos êtes un égoïste, vous n'aimez pas vos semblables; au lieu de leur rendre service, TOUS cherchez à tirer d'eux des avantages personnels. C'est le fond de votre opinion mr toQles choses. Et comme de telles opinions m'indignent, je vous prie de ne plus mettre les pieds chez moi. •
II ouvrit la porte, et M. Richter ayant voulu répliquer, sans l'entendre il le prit poliment parle bras et le mit dehors.
Le mauser, Koffel et moi nous étions présenls, et la fermeté de l'oncle Jacob en cette circonstance nous étonna, carjamaisnousne l'avions vu plus calme et plus résolu.
Q ne conserva que le mauser et Koffel pour amis; chacun- à son tour veillait près de la femme, ce qui ne les empêchait pas d'aller à leurs alÏMres pendant la journée.
Dès lors la tranquillité fut rétablie clies
DOOB.
Or, un matin, en m'éveiUant, je via que ITii- Ter était venu; sa blanche lumière remplissait ma petite chambre ; de gros flocons de neige descendaient du ciel par myriades, et tourbilloimaienl contre mes vitres. Dehors régnait le sileuce, pas une âme ne courait dans la rua, tout le monde avait tiré sa porte, les poules se laisaiem, tes chiens regardaient du fond de leurs nidiea, et dans les buissons voisins, les pauvres lerdiers, grelottant sous leurs plumes Ebouriffées, jetaient ce cri plaintif de la misère, •pu up finii qu'au printemps.
Moi, ie coude sur l'oreiller, les yeux éblouis, '■^rdiinl la neige s'amonceler au bord des EeUies lenêtres, je me figurais tout cela, et je
i-ovoyais aussi les hivers passJe : la lueur de notre grand fourneau s'avançant et reculant le soir sur le plancher, le mauser, Koffel etl'oncle Jacob autour, le dos courbé, fumant leur pipe et causant de choses indifférences. J'entendais le rouet de Lisbetb bourdonner dans le silence, comme les ailes cotonqeuses d'un papillon de nuit, et son pied marquer la mesure de la complainte que chante la bûche verte au milieu du foyer. Puis dehors, je me représentais les glissades sur la rivière, les parties de traîneau, la bataille à pelotes de neige, les éclats de rire, la vitre cassée qui tombe , la vieille grand'mère qui crie du fond de l'allée, tandis que la bande se disperse, les talons aux épaules.
Tout cela, dans une seconde , me revint & l'esprit, et, moitié triste,-moitié content, je me dis : • C'est l'hiverl >
Puis, songeant qu'il devait faire bon être assis eu face de l'Atre , devant une soupe & la farine, comme les apprêtait Lisbeth, je sautai de mon lit et je m'habillai bien vite , tout frileux. Après quoi, sans prendre le temps de mettre la seconde manche de ma veste, je descendis l'escalier, roulant comme une boule.
Lisbeth balayait ratlëe. La porte de la cuisine était ouverte; aussi, malgré le beau feu qui dansait autour de la crémaillère, je me dépêchai d'entrer dans la chambre.
L'oncle Jacob venait de rentrer d'une visite; sa grosse houppelande fourrée de renard et son bonnet de loutre étaient pendus au mur, et ses grosses bottes debout près du foiuneau ; il prenait un petit verre de kirscbenwasser avec le mauser, qui avait veillé cette nuit-là. Tous deux semblaient de bonne humeur.
• Ainsi, mauser, disait l'onde, la nuit s'est bien passée 7
— Très-bien, monsieur le docteur, nous avons tous dormi : la femme dans son lit , moi dans le fauteuil, et le chien sous le rideau. Personne n'a remué. Ce matin, en ouvrant la fenêtre, j'ai vu le pays aussi blaur que Hans Wurst, lorsqu'il sort de son sac da farine ; tout cela s'était fait sans bruit. Et comme j'ouvrais la fenêtre, vous remontiez déjà la rue ; j'avais envie de vous crier • bonjour! • mais la femme donnait encore, je n'ai pas voulu l'éveiller.
— Bon, bon, vous avez bien fait. A TOtre santé, mauser!
— A la v&tre, monsieur le docteur I *
Us humèrent d'un trait leurs petits verres, et les remirent sur la table en souriant.
< Tout va bien, reprit l'oncle, la blessure se ferme, la fièvre diminue^ mais les forces manquent encore, le pauvre être a perdutrop de sang. Enfin, enfin, tout cela reviendra. •
Je m'étais assis près du fourneau. Le chien
sortit alors de l'alcôve et vint caresser l'oncle, qui, le regardant, se prit à dire :
« Quelle bonne béte ! Tenez, mauser, est-ce qu'on ne dirait pas qu'il nous comprend? Est-ce qu'il ne parait pas plus joyeux ce matin? On ne m'ôtera jamais de Tesprit que ces animaux comprennent bien les choses: s'ils ont moins de jugement que nous, ils ont souvent plus de cœur.
~ C'est clair, fit le mauser. Moi , tout le temps de la fièvre, je ne regardais que le chien et je pensais : t II est triste, ça va mal I— Il est gai, ça va bien ! > Ha foi, je suis comme vous, monsieur le docteur, j'ai beaucoup de confiancedans l'esprit des animaux.
— Allons, mauser, reprit l'oncle, encore un petit verre, il fait froid dehors, et le vi^x kir^ schenwasser vous réchauffe comme un rayon de soleil. »
n ouvrit le buffet, apporta la miche et deux couteaux, et dit :
« Cassons une croûte. >
Le mauser inclinala tête^ etl'oncle me voyant, dit en souriant :
t Eh bien, Fritzel, les pelotes de neige et les glissades vont recommencer ! Es^ce que cela ne te réjouit pas?
'-^ Si, mon oncle. .
— Oui... oui... amuse-toi, on n'est jamais plus heureux qu'à ton âge, garçon ; mais sur^ tout ne fais pas tes pelotes trop dures. Ceux qui serrent trop leurs pelotes ne veulent pas s'amuser, ils veulent faire du mal : ce sont de méchants drôles.
— Hé ! dit le mauser en riant , moi , monsieur le docteur, je serrais toujours mes pelotes.
«* Et voilà le tort que vous aviez, mauser, répondit l'oncle; cela prouve que, dans votre nature, il se trouvait un fond de malice. HbJreusement vous avez vaincu cela par la raison. Je suis sûr que vous vous repentez d'avoir trop serré vos pelotesi
— Oh oui I fit le mauser, ne sachant que répondre, quoique les autres les aient aussi serrées.
— On ne doit jamais s'inquiéter des autres ; il faut &ire ce que le bon cœur nous commande , dit Toncle. Tous les hommes sont naturellement bons et justes, mais le mauvais exemple les entraîne. •
Comme nous causions ainsi, quelques paroles «^entendirent dans Talcôve; tout le monde se tut, prêtant l'oreille.
r Ceci, mauser, murmura Toncle , n'est plus | la voix du délire , c'est une voix faible, maiis naturelle. »
Et se levant, il écarta les rideaux. Le mauser
et moi nous étions derrière lui> lé cou tendu. La femme, bien pâle et bien maigre, semblait dormir ; on Tentendait à peine respirer. Mais au bout d\m instant elle ouvrit les yeux, et nous regarda Tun après l'autre, comme étonnée, puis le fond de l'alcôve, puis les fenêtres blanches de neige , l'armoire , la vieille horloge, puis le chien qui s'était dressé, la patte au bord du lit. Cela dura bien une minute; enfin elle referma les yeux, et l'oncle dit tout bas:
t Elle est revenue à elle.
—Oui, fit le mauser du même ton, elle nous a vus, elle ne nous connaît pas, et maintenant elle songe à ce qu'elle vient de voir. »
Nous allions nous retirer, quand la femme rouvrit les yeux, et, faisant un effort, voulut parler. Mais alors l'oncle, élevant la voix, lui dit avec bonté :
« Ne vous agitez pas, madame, soyez calme, n'ayez aucune inquiétude... Vous êtes chez des gens qui ne vous laisseront manquer de rien... Vous avez été malade,., maintenant vous allez mieux... Mais, je vous en pria, ayez confiance..* vous êtes chez des amis r; chez de véritables amis. »
Pendant qu'il parlait, la femme le r^ardait de ses grands yeux noirs ; on voyait qu'elle le comprenait. Mais, malgré sa recommandation, après un instant de silence, elle essaya de parler encore et dit tout bas :
■ Le tambour... le petit tambour... •
Alors l'onde, r^^ardant le mauser, lui demanda:
« Comprenez-vous ? ■
Et le mauser, portant la main à sa tête, dit :
« Un restant de fièvre, docteur, un petit restant ; cela passera. >
Mais la femme , d'un accent plus fort , répéta :
« Jean... le petit tambour I >
Je me tena& sur la pointe des pieds, fort attentif ; et ridée me vint tout à coup qu'elle parlait du petit tambour que j'avais vu couché soub notre hangar, le jour de la grande bataille. Je me rappelai qu'elle le regardait aussi de la fenêtre en face, en raccommodant sa petite culotte, et je dis :
« Oncle, elle parle peut^tre du petit tambour qui était avec les RépubUcains. >
Aussitôt la pauvre femme voulut se retourner :
« Oui... oui... fit-elle, Jean... mon frère!
—Restez, madame, dit l'oncle, ne faites pas de mouvement; votre blessure pourrait se rouvrir. Mauser, approchez la chaise.
Et me prenant sous les bras • il m'éleva devant elle en me disant :
HADAHS THÂR&SE.
« Raconte à maàame ce que tu sais, FiitzeL Tu te rappelles le petit tambour?
— Oh! oui; le matin de la bataille, il était conché sous notre hangar, le chien sur ses pieds; il dormait, je me le rappelle bien! lui répoodi8*je tout troublé , car la femme me regardait alors jusqu'au fond de Tâme, comme elle avait regardé Toncle.
-Et ensuite, Fritzel?
— Ensuite, il était avec les autres tambours, aa milieu du bataillon, quand les Croates sont arrivés. El tout à la fin, quand on a mis le feu dans la rue, et que les Républicains sont par^ tis, je Tai revu derrière.
—Blessé? fit la femme d'une voix si faible, qu'on pouvait à peine Fentendre.
— Ohl non ; il avait son tambour sur l'épaule et pleurait en marchant, et un autre plus grand lui disait : « Allons, courage, petit Jean, courage I > Mais il n'avait pas Tair d'entendre... il avait les joues toutes mouillées*
—Ta es bien sûr de l'avoir vu s'en aller, Fritsel? demanda Fonde.
—Oui, mon onde : il me faisait de la peine; jeTai regardé jusqu'au bout du village. »
Alors la femme referma les yeux, et nous entendîmes qu'elle sanglotait intérieurement. Des larmes lui coulaient le long des joues , l'une, après l'autre , sans bruit. C'était bien triste^ et l'oncle me dit tout bas :
• Descends, Fritzel, il faut la laisser pleurer sans gène. >
Mai? conmie j'allais descendre, elle étendit la maii^, et me retint en murmurant quelques paroles. L'onde Jacob la comprit et lui demanda:
t Vous Toulez embrasser l'enfant?
-Oui, . fitrelle.
n me pencha sur sa figure ; elle m'embrassa en sanglotant .toujours. Moi , je m'étais mis aussi à pleurer.
« C'est bon, fit Fonde, c'est bon. Il vous faut maintenant du calme, madame; il faut tâcher de dormir, la santé vous reviendra... Vous revenez votre jeune frère... Du courage î » llm'enmiena dehors et referma les rideaux. Le mauser se promenait de long en large dans la salle; il avait la figure rouge et dit :
« Ça, monsieur le docteur, c'est une brave famme,une honnête femme..* qu'elle soit républicaine ou tout ce qu'on voudra... celui qui pensemit le contraire ne serait qu'un gueux.
—Oui, répondit Fonde, c'est une nature généreuse, je Vai reconnu tout de suite à sa figure. Il esi heureux que Fritzel se soit rappelé l'enfant. La pauvre femme avait une' grande inquiétude. Je comprends maintenant pourquoi ce nom de lean revenait toujours
dans son délire. Tout ira mieux, nûiuser, tout ira mieux, les larmes soulagent. »
Ils sortirent ensemble dans l'allé^; je les entendis encore causer de ces choses sur le seuil de la maison»
Et comme je m'étais assis derrière le fourneau, etqueje m'essuyais les joues du reversde la mscnche , tout à coup jeTis le chien près de moi , qui me regardait avec douceur. Il me posa la patte sur le genou et se mit à me caresser; pour la première fois, je pris sa grosse tète frisée entre mes bras, sans crainte. Il me semblait que nous étions amis depuis longtemps et que je n'avais jamais eu peur de lui.
En levant les yeux au bout d'une minute , j'aperçus l'oncle qui venait d'entrer et qui m'observait en souriant.
< Tu vois, Fritzel, comme le pauvre animal t'aime, dit-il ; maintenant il ie suivra, car il a reconnu ton bon cœur. •
Et c'était vrai, depuis ce jour le caniche ne refusa plus de m'accompagner ; au contraire, il me suivait gravement dans tout le village, ce qui me rendait encore plus fier que Zaphéri Schmouck avec son pistolet de uhlan ; il s'asseyait près de ma chaise pour lécher mes assiettes, et faisait tout ce que je voulais.
VU
La neige ne cessa point de tomber ce jour-là ni la nuit suivante; chacun pensait que les chemins de la montagne en seraient encombrés, et qu'on ne reverrait plus ni les uhlans ni les EÎépublicains : mais un petit événement vint encore montrer aux gens les tristes suites de la guerre, et les faire réfléchir sur les malheurs de ce basjnonde.
C'était le lendemain du jour où la fenune avait repris connaissance, entre huit et neuf heures du matin. La porte de la cuisine restait ouverte, pour laisser entrer la chaleur dans la salle. Je me tenais à côté de lisbeth, qui battait le beurre auprès de Tâtre. En tournant un peu la tète, je voyais Tonde assis près de la fenêtre blanche; il lisait l'almanach, et souriait de temps en temps.
Le chien Scipio était assis près de moi, fixe et grave, et comme je goûtais à chaque instant la crème qui sortait de la baratte, il bâillait d'un air mélancolique*
« Mais, Fritzel,disaitLisbeth,à quoi pensestu donc? Si tu manges toute la crème, nous n'aurons plus de beurre. •
Dans la salle Thorloge marchait lentement; dehors le silence était absolu.
Cela durait depuis une demi-heure, et lisbeth venait de mettre le beurre frais sur une assiette^ lorsque des voix s'entendirent dans la rue ; puis la porte de l'allée s'ouvrit, des pieds chargés de neige battirent les dalles du vestibule. L'onde raccrocha son almanach au mur; il régardait vers la porte, quand le bourgmestre Meyer entra, son bonnet de laine frisée, à double gland, tiré sur les oreilles, le collet de sa casaque tout blanc de givre, et les mains fourrées dans ses moufles de peau de lièvre jusqu'aux coudes.
« Salut, monsieur le docteur, salut ! dit le gros homme. Tarrive par un temps de neige ; mais que voulez-vous, il le faut, il le faut f >
Alors secouant ses moufles , qui restèrent pendues à son cou par une ficelle, il releva son bonnet et reprit :
« Un pauvre diable, monsieur le docteur, est étendu dans le bûcher de Réebock, derrière un tas de fagots. C'est un soldat, ou bien un caporal, ou bien un hauptmann*, je ne sais pas au juste. Il sp sera retiré là, pour mourir sans trouble pendant le combat. A cette heure, il faudrait dresser Tac te mortuaire ; je ne peux pcs vérifier de quoi cet homme est mort; cela n'entre pas dans mes attributions.
—C'est bien, bourgmestre, dit l'oncle en se levant, j'arrive. Mais il faudrait encore un témoin.
—Michel Furst est dehors, dit le bourgmestre; il m'attend sur la porte. Quelle neige ! quelle neige! jusqu'aux genoux, monsieur le docteur. Ça fera du bien aux semailles, et aux armées de Sa Majesté, qui vont prendre leurs quartiers d*hiver. Que Dieu les bénisse ) J'aime mieux qu'elles les prennent du côté de Eaiserslautern qu'ici : on n*a jamais de meilleur ami que soimême. »
Tandis que le bourgmestre se faisait ces réflexions, l'oncle mettait ses bottes, sa grosse houppelande et son bonnet de loutre. Après quoi il dit :
« M'y voilà I ■
Ils sortirent,et, malgré les prières de Lisbeth, qui voulait me retenir, je n'eus rien de plus pressé que de m'échapper et de les suivre à la piste; la curiosité du diable m'avait repris : je voulais voir le soldat.
L'oncle Jacob, le bourgmestre et Furst marchaient seuls dans la rue déserte; mais à mesure qu'ils avançaient, des figures se montraient aux vitres des maisons , et l'on entendait des portes s'ouvrir au loin. Les gens, voyant pas-
* Capiuioe.
ser le bourgmestre, le médecin et le garde champêtre, pensaient qu'il devait y avoir quelque chose d'extraordinaire; plusieurs même sortaient, mais ne découvrant rien, ils rentriaient aussitôt.
En arrivant à la maison de Réebock, — ^l'une des plus vieilles du village, avec grange, écuries et hangar derrière sur les champs, les étables de chaume tout moisi , à droite,- en arrivant là, le bourgmestre, Furst et l'oncle entrèrent dans la petite allée sombre, aux dalle^ concassées.
Je les suivais, ils ne me voyaient pas.
Le vieux Réebock , qui les avait vus passer devant ses petites fenêtres, ouvrit la chambre, pleine de vapeur comme une étuve , où se tenaient la vieille grand'mère, ses deux fils et ses deux brus.
Leur chien, au long poil gris et la queue traînante, sortit aussi, et flaira Scipio qui me suivait et qui se redressa fièrement, tandis que l'autre tournait autour de lui pour faire connaissance.
« Je vais vous montrer, dit le vieux Réebock, c'est là-bas, au fond... derrière la grange^
—Non, restez, père Réebock, répondit l'oncle; il fait froid, vous êtes vieux; votre fils nous montrera cela. •
Mais le fils, après avoir découvert le soldat, s'était sauvé.
Le vieux marcha devant. Nous suivions à la file. Il faisait extrêmement noir dans l'allée. En passant nous vîmes l'étable éclairée par un e vitre dans le toit , cinq chèvres aux mamelles gonflées, qui nous regardèrent de leurs yeux d'or, et deux biquets, qui se mirent à chevroter d'une voix plaintive et grêle; puis l'écurie, les deux bœufs et la vache, avec leur râtelier vermoulu et leur litière de feuilles mortes. Les animaux se retournèrent en silence.
Nous filions le long du mur; quelque chose déboula sous mes pieds, c'était un lapin qui disparut sous la crèche ; Scipio ne bougea point.
Plus loin nous arrivâmes à la grange, basse, encombrée de paille et de foin jusqu'au toit. Tout au fond nous vîmes une lucarne bleuâtre, donnant sur le jardin; un grand tas de bûches et quelques fagots rangés contre le mur recevaient sa lumière ; plus bas tout était sombre.
Chose bizarre, dans la lucarne se tenaient un coq et deux ou trois poules, la tête sous l'aile, se détachant en noir sur cette lumière.
D'abord je ne vis pas grand'chose, à cause de de l'obscurité. Tout le monde s'était arrêté. On entendait les poules caqueter tout bas.
t J'aurais peut-être bien fait d'allumer la lanterne, dit le vieux Réebock ; on ne voit pas bien clair. >
MADAMX THtRÊBI.
Gomme il parlait, j*aperçu8 à droite de la lucarne, étendu contre le mur^ entre deux fà"* gots^ungrand manteau rouge, puis, en regardant mieux ^ une tête noire avec .de longues moustaches jaunâtres : le coq venait de sauteF de la lucarne et avait donné du jour.
Alors la peur s'empara de moi; si je n'avais pas senti Scipio contre ma jambe, je me serais enfui.
I Je vois, fit Toncle, je voisi >
Et il 8*approcha en disant :
■ C'est un Croate. Voyons, Fursi, il faudrait le tirer un peu sur le devant. »
Mais Furst ne bougeait pas, ni le bourgmestre.
L'oncle alors tira Thomme par une jambe et 16 fit glisser en pleine lumière : il avait la tête couleur de brique, les yeux enfoncés , le nez mince, les lèvres serrées, une touffe roussâtre au menton.
L'oncle ouvrit la boucle du manteau, en rejetant les plis sur les bûches, et nous vîmes que le Croate tenait son sabre à longue lame bleue recourbée. Au côté gauche de sa veste, une large plaque noire indiquait qu'il avait saigné là. Uoncle défit les boutons et d\t :
I n est mort d'im coup de baïonnette , sans doute pendant la dernière rencontre. Il se sera retiré de la bagarre. Ce qui m'étonne, père Réebock, c'est qu'il n'ait pas frappé à votre porte et qu*il soit venu mourir si loin.
—Nous étions tous cachés dans la cave, dit le vieux ; la porte de la chambre était fermée. Nous avons entendu courir dans Tallée, mais il y avait tant de bruit dehors ! Je crois plutôt que ce pauvre honmie aura voulu se sauver à travers la maison; malheureusement il n'y avait pas de porte derrière. Un Républicain Tanra suivi conune une béte sauvage, jusqu'au fond de la grange. Nous n'avons pas vu de sang dans l'allée. C'est ici, dans l'ombre, qu'ils auront livré bataille; et l'autre, après lui avoir donné ce mauvais coup, sera ressorti tranquillement. Voilà ce que je pense. Sans cela nous aurions trouvé du sang quelque part; mais personne n'a rien vu, ni dans l'étable, ni dans l'écurie. Ce n'est que ce matin, quand nous avons eu besoin de gros bois pour le foiimeau, que Sépel, en entrant au bûcher , a découvert le malheureux. •
In écoutant ces explications, chacun se représentait le Républicain, avec sa grande tignasseenteudin et son grandchapeau à cornes, poursuivant le Croate dans l'obscurité, et cela
feisait frémit.
• Oui, dit l'oncle en se redressant et regardant le bourgmestre d'un air triste, c'est ainsi qiœ doivent s'être passées les choses. »
Tout le monde devenait réleur ; le silence, auprès de ce mort, vous donnait froid.
« Enfin voilà le décès constaté, fit Toncle au bout d'un instant, nous pouvons partir. •
Puis se ravisant :
t Peut-être y aurait-il moyen de savoir quel est cet homme I >
n s'agenouilla de nouveau, mit la main dans une poche de la veste et trouva des papiers. En même temps il tira une chaînette de cuivre en travers de Ja poitrine, et une grosse montre d'argent sortit du gousset du pantalon.
« Tenez , voici la montre , dit-il au bourgmestre; je garde les papiers pour dresser l'acte:
— Gardes tout, monsieur le docteur, répondit le bourgmestre; je n'aimerais pas emporter dans ma demeure une montre qui a déjà marqué la mort d'une créature de Dieu. .. non l gardez tout. Plus tard nous recauserons de cela. Maintenant nous pouvons partir.
—Oui; et vous pouvez aussi envoyer Jeffer. »
L'oncle, m'apercevant alors, dit :
t Te voilà, Fritzel? Il faut donc que tu voies tout?»
Il ne me fit pas d'autres reproches, et nous xentrâmes ensemble à la maison. Le bourg* mestre et Furst s*en étaient allés chez eux.
Tout en marchant, l'oncle parcourait les papiers du Croate. En ouvrant la porte de notre chambre, nous vîmes que la femme venait de prendre un bouillon, les rideaux étaient encore ouverts et l'assiette sur la table de nuit.
« Eh bien, madame, dit l'oncle Jacob en souriant, vous allez mieux? •
Alors, elle, qui s'était retournée et qui le regardait avec douceur de ses grands yeux noirs, répondit :
ff Oui, monsieur le docteur, vous m'avez sauvée, je me sens revivre. »
Puis, au bout d'une seconde, elle ajouta d'un ton plein de compassion :
« Vous venez encore de reconnaître une malheureuse victime de la guerre! ■
L'oncle comprit qu'elle avait tout entendu, lorsque le bourgmestre était venu le prendre . une demi-heure avant..
t C'est vrai, dit-il, c'est vrai, madame ; encore un malheureux qui ne reverra plus le toit de sa maison, encore ime pauvre mère qui n'embrassera plus son fils. •
La fenune semblait émue et demanda tout
bas :
c Cest un des nôtres ?
— ^Non, madame, c'est un Croate. Je viens de lire en marchant une lettre que sa mère lui écrivait il y a trois semaines, ik pauvre femme lui recommande de ne pas oublier ses prières
K\on la peur t'cmpara de m
du matin et du soir et de bien se conduire. Elle lui parle avec tendresse, comme à un enfant. C'était pourtant un vieui soldat, mais elle le voyait sans doute encore tout rose et tout blond, commele jour où, pour la demiàre fois, elle l'avait embrassé en sanglotant, ■
La voix de l'oncle en parlant de ce» choses, s'attendrissait; il regardait la femme qui, de son côté, semblait aussi touchée.
■ Oui, vous avez raison, dit-elle, ce doit âtre affreux d'apprendre qu'on ne verra plus son enfant. Moi, du moins, j'ai la consolation de ne pouvoir pics causer d'aussi grandes douleurs è. ceux qui m'aimaient. ■
Alors elle détourna la tête, et l'oncle, devenu très-grave, lui demanda :
• Von* n'êtes pourtant pas seule au moudeT
— Je n'ai plus ni père ni mère, fit-elle d'une voix basse ; mon père était chef du bataillon que vous avez vu; j'avais trois frères, noua étions tous partis ensemble en 92, de Pénètrange en Lorraine. Maintenant trois sont morts, le père et les deux alnéa ; il ne resta plus que moi et Jean, le petit tambour. •
La femme, en disant cela, semblait prête à fondre en larmes. L'oncle, le front penché, les mains croisées sur le dos, se promenait de long en large dans la chambre. Le silence revenait.
Tout à coup la Française reprit :
I J'aurais quelque chose à vous demander, monsieur le docteur?
— Qaoi, madame?
— Ce snait d'écrire à la mère du mtlh«n-
MADAME THÉRÈSE
nu Croate. Cest terrible, sans doute, d'appRiuIrelamort de son fils, mais de l'attendre toajonn, d'espérer pendant des années qu'il 'tiendra, el deroir qn'il n'arrive paa, même à il deniiàre beore, ce doit être plus cruel encore. • Ble se lot, et l'oncle tout rêveur répondît :
• Oui... oui... c'est mie bonne pensée 1 Frit- ^\ apporte l'encre et le papier. Quelle misère, mon Dieu! dite qu'on annonce des choses panillet, et gnie ce sont encore de bonnes actions l Ah! la guerre... la guerre I •
H s'uBît et se mit & écrire.
Litbelti entrait alors pour mettre la nappe;
elle déposa les assiettes et la mîcbe sur le buflet. Uidî sonnait; la femme senil).^ut s'être assoupie.
^Sn l'oncle finit sa lettre; il la plia, la cacheta, écrivit l'adresse et me dit :
• Va, Fritzel, jette cette lettre & la botte, et dépéohe-toi. Tu demanderas aussi le journal à la mira Eberbardt ; c'est samedi, nous aurons des nouvelles de la guerre. >
Je sortis en courant et je mis la lettre à la botte du village. Mais le journal n'était pas arrivé; Clément! avait été retenu par les neigea, ce qui n'étonna pas l'oncle, pareille chose arrivant presque tous les hivers.
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En revenant de la poste, j'avais aperçu tout au loin, içins la grande prairie communale, derrière l'église, Hans Aden, Prantz Sépel et bien d'autres de mes camarades qui glissaient sur le guévDir. On les voyait prendre leur élan à la file, et partir comme des flèches, les reins plies et les bras en l'air pour tenir l'équilibre ; on entendait le bruit prolongé de leurs sabots sur la glace et leurs cris de joie.
Comme mon cœur galopait en les voyant!
comme j'aurais voulu pouvoir les rejoindre I Malheureusement l'oncle Jacob m'attendait alors, et je rentrai la tête pleine de ce joyeux spectacle. Pendant tout le dîner, l'idée de courir là-bas ne me quitta pas une seconde ; mais je me gardai bien d'en parler à l'oncle, car il me défendait toujours de glisser sur le guévoir, à cause des accidents. Enfin, il sortit pour aller faire une visite à M. le curé, qui souffrait de ses rhumatismes.
J'attendis qu'il fût entré dans la grande rue, puis je sifflai Scipio, et je me mis à courir jusf^ qu'à la ruelle des Houx, comme un lièvre. Le caniche bondissait derrière moi, et ce n'est que dans la petite allée pleine de neige que nous reprîmes haleine.
Je croyais retrouver tous mes camarades sur le guévoir, mais ils étaient allés diner; je ne vis, au tournant de l'église, que les grandes glissades désertes. Il me fallut donc gUsser seul, et, comme il faisait froid, au bout d'une demi-heure j'en eus bien assez.
Je reprenais le chemin du village, quand Hans Aden, Frantz Sépel et deux ou trois autres, les joues rouges, le bonnet de coton tiré sur les oreilles et les mains dans les poches, débouchèrent d'entre lès haies couvertes de givre.
« Tiens I c'est toi, Fritzel I me dit Hans Aden ; tu t'en vas?
— Oui, je viens de glisser, et l'oncle Jacob ne veut pas que je glisse ; j'aime mieux m'en aller.
—Moi, dit Frantz Sépel, j'ai fendu mon sabot sur la glace ce matin, et mon père l'a raccommodé. Voyez un peu.
Il défit son sabot et nous le montra. Le père Frantz Sépel avait mis une bande de tôle en travers, avec quatre gros clous à tête pointue. Cela nous fit rire, e^ Frantz Sépel s'écria :
>. Ça, ce nest pas commode pour glisser I Écoutez, allons plutôt en traîneau; nous mon-
terons sur TAltenberg, et nous descendrons comme le vent. »
L'idée d'aller en traîneau me parut alors si magnifique, que je me voyais déjà dessus, descendant la côte en trépignant des talons, et criant d'une voix qui montait jusqu'aux nua^ ges : « Himmelsfarthl Himmelsfarthl »
J'en avais des éblouissements.
« Oui, dit Hans Aden ; mais comment avoir un traîneau?
— Laissez-moi faire, répondit Frantz Sépel, le plus malin de nous tous. Mon père en avait un Tannée dernière ; mais il était tout vermoulu, la grand'mère en a fait du feu. C'est égal^ arrivez toujours. »
Nous le suivîmes pleins de doute et d'espérance. Tout en descendant la grande rue, de* vaut chaque hangar nous faisions halte, le nez en l'air, et nous regardions d'un œil d'envie les schlittes * pendues aux poutres.
< Ça, disait Tun, c'est ime belle schlilte^ nous pourrions tous y tenir sans gêne.
— Oui, répondait un autre, mais elle serait trop lourde à traîner sur la côte : elle est en bois vert.
— Eh! faisait Hans Aden, nous la prendrions tout de même, si le père Gitzig voulait nous la prêter; mais c'est un avare : il gard^ sa scfUilu pour lui seul, comme si les schliues pouvaient s'user.
— Arrivez donc 1 » s'écriait Frantz Sépel^ qui niarchait eq avant.
Et toute la troupe se remettait en route. De temp^ en temps on regardait Scipio, qui marchait près de moi.
• Vous avez un beau chien, faisait Hans Aden, c'est un chien français^ ils ont de la laine comme les moutons et se laissent tondre sans rien dire. •
Frantz Sépel soutenait qu'il avait vu, l'année précédente, à la foire de Eaiserslautem, un chien français avec des lunettes et qui comptait sur un tambour jusqu'à cent. Il devinait aussi toutes sortes de choses, et la grand'mère Anne pensait que ce devait être un sorbier,
Scipio, pendant ces discours, s'arrêtait et nous regardait. J'étais tout fier de lui. Le petit Karl, le fils du tisserand, disait que si c'était im sorcier, il pourrait nous faire avoir une scMUtôy mais qu'il faudrait lui donner son &m#
* TrAlneciix.
Madame THÉRiss.
en tchange, et pu un de nous ne Tonlait lui doimei son &me.
HouB allions doue ainsi, de maison en mai- 80Q,et deux heures eonnaient â l'église, lorsqoe M. Hichier passa sur son traîneau, en criant  sa grande bique décharnée :
• Allez, Charlotte, allezl ■
U pauvre béte allongeait ses hanches, et
H. Hichter, contre son ordinaire, paraissait
(oui joyeux. En passant devant la maison du
twacher Sépel, il cria :
■ Bonne nouvelle, Sépel, bonne nouvelle I ■
lissait claquer son fouet, etHans Aden dît :
• U. Richter est un peu gris; il aura trouvé quelque part du vin qui ne lui coûtait rien. •
Alors toute la bande rit de bon cœur, car tont le village savait que Richter était un avare.
Nous étions arrivés au bout de la grande me, devant la maison dn père Adam Schmitt, un Tieni soldat de Frédéric II, qui recevait ime petite pension pour acheter son pain et son tahac, et de temps en tempe du schnaps '.
Adam Schmitt avait fait la guerre de Sept uu et tontes les campagne^ de Silésie et de Pomëranie. Maintenant il était tout vieux, et, depuis la mort de sa sœur Rœsel, il vivaitseul dans ta dernière maison du village, une petite maison couverte de chaume, n'ayant qu'une wule pièce en bas, une au-dessus et le toit avec ses deux lucarnes. Elle avait aussi son liangai sur le cAté, derrière un réduit à porcs, et vers le village, un petit jardin entouré de haies vives, que le père Schmitt cultivait avec toin.
L'oncle Jacob aimait ce vieux soldat ; quelquefois, en le voyant passer, il frappait & la ritre et lui criait : i Adam, entrez donc I >
Auseitôt l'aulre entrait, sachant que l'oncle avait du véritable cognac de France dans une armoire, et qu'il l'appelait pour lui en offrir un petit verre.
Nous finies donc halte devant sa maison, et Frantz Sépel, se penchant iirr la baie, nous dit:
• Begardez-moi ce traîneau. Je parie que le père Schmitt nous le prêtera, pourvu que Frit- K\ entre hardiment, qu'il mette la, main A cAté de l'oreille du vieux, et qu'il dise ; « Père Adam, pr^tei-Dous votre schiiltet • Oui, je parie qu'il noue le prêtera, j'en suis sûr; seulement il faut ilu CQur^. •
J'étais devenu tout rouge j d'un œil je regardais le traîneau, et de l'autre la petite fenêtre à ras de terre, Tous les camarades, au coin de la maison, me pousaaiejft par l'épaule
• Entre, il te le prêterai
— Je n'ose pas, leur disais-je tout Imu.
— Tu n'as pas de courage, répondait Hans Aden; à ta place, moi, j'entrerais tout de suite.
— Laissez-moi seulement regarder un peu s'il est de bonne humeur. •
Alors je me penchai vers la petite fenêtre, et, regardant du coin de l'œil, je vis le père Schmitt assis sur un escabeau, devant la pierre de l'àtre, où brillaient quelques braises au milieu d'un tas de cendres. Il nous tournait le dos; on ne voyait que sa longue échine, ses épaules voûtées, sa petite veste de toile bleue, qui ne rejoignait pas sa culotte de grosse toile grise, tant elle était courte, sa touffe de cheveux blancs tombant sur la nuque, son bonnet de coton bleu, la houppe sur le front, ses larges oreilles rouges écartées de la léte, et ses gros sabots appuyés sur la pierre de l'àtre. Il fumait sa pipe de terre, qui dépassait un peu de cAté sa joue creuse.
Voilà tout ce que je vis, avec les dalles cassées de la masure, et dans te fond, â gauche, tme sorte de crèche hérissée de paille. Cela ne m'mspirait pas beaucoup de conâance,' et je voulais me sauver, lorsque tous les autres me poussèrent dans l'allée en disant tout bas :
• FritzeI...Fritzel...iltele prêtera, btensûrl —Non!
— Sil
— Je ne veux pas. >
Mais Hans Aden avait ouvert la porte, et j'étais déjà dans la chambre avec Scipio, les autres, derrière moi, penchés, les yeux écarquillës, regardant et prêtant l'oreille.
Oh 1 comme j'aurais voulu m' échapper I Malheureusement Franti Sépel, du dehors, retenait la porte à demi fermée ; il n'y avait de place que pour sa tête et celle de Hans Aden, debout sur la pointe des pieds derrière lui.
Le vieux Schmitt s'était retouené :
< Tiens! c'est Fritiell dit-il en se levant. Qu'est-ce qui se passe donc? •
U ouvrit la porte, et toute la bande s'enfuit comme une volée d'étouroeaux. Je restai seul. Le vieux soldat me regardait tout étonné.
• Qu'est-ce que vous voulez donc, Fritzelî • fit-il en prenant une braise sur l'âtre pour rallumer sa pipe éteinte.
Puis, voyant Scipio, il le contempla gravement, en tirant de grosses bouffées de tabac. Moi, j'avais repris un -peu d'assurance.
• Père Schmitt, lui dis-je, les autres veulent que je vous demande votre traîneau, pour descendre de l'Altenbei^. »
La vieux soldat, en fiue du caniche, cbgnait de Tœil et souriait. Au lieu de répondre, U as
gratta l'oreille en relevant aon bonnet, et me
demanda :
• C'est à vous, ce chien, Fritzelî
—Oui, père Adam, c'est le chien d&la femme (jue nous avona chez nous.
—Ah bon 1 ça doit être un chien de soldat; il doit connEdtre l'exercice. ■
Scipio nous regardait le nez en l'air, et le père Schmitt, retirant la pipe de ses lèvres, dit :
■ C'est un chien de régiment ; il ressemble au vieux Michel, que nous avions en Silésie. •
Alors, élevant la pipe, il s'écria : » Portez armes ! • d'une voix ai forte, que toute la baraque en retentit.
Mais quelle ne fut pas ma surprise, de voir Scipio s'asseoir sur aon derrière, les pattes de devant pendantes, et ae tenir comme un véritable soldat!
■ Ha 1 ha 1 ha I s'écria le vieux Schmitt, je le savais bienl •
Tons les camarades étaient revenus; les uns regardaient par la porte entr'ouverte, les autres par la fenêtre. Scipio ne bougeait paa, el le père Schmitt, aussi joyeux qu'il avait paru grave auparavant, lui dit :
• Attention au commandement de marche!»
Puis, imitant le bruit du tambour, et marchant en arriére sur ses gros sabots, il se mit à crier :
• Arche! Pan... pan... rantanplan... Une.,. dmss9...Vae,..deusse! •
Et Scipio marchait avec une mine grave ëioimante, ses longues oreilles sur les épaules et la queue en trompette.
C'était merveilleux ; mon cœur sautait.
Tous les autres, dehors, paraissaient confondus d'admiration.
t Halte ! • a'écria Schmitt, et Scipio s'arrêta.
Alors je ne pensais plus à la zc/Uilte: j'étais tellement fier des talents de Scipio, que j'aurais voulu courir à la maison, et crier à l'oncle : ■ Nous avona un chien qui fait l'exercice ! t
Mais Haos Aden, Frantz Sèpel et tous les autres, encouragés par la bonne humeur du vieux soldat, étaient entréa, et se tenaient en extase, le dos  la porte et le bonnet sous le bras.
• En place, repos 1 dit le père Schmitt, et Scipio retomba sur ses quatre pattes, en secouant la tête et se grattant la nuque avec une patte de derrière, comme pour dire ; ■ Depuis deux minutes une puce me démange; mais on n'ose pas ae gratter bous les armes I ■
J'étais devenu muet de joie en voyant ces choses, et je n'osas appeler Scipio, de peur de hii faire honte; mais il vint ae ranger de luitaéme prés de moi, modealement, ce qui me
combla de satisfaction; je me considérais en quelque sorte comme un feld-maréchal à la tête de ses armées; tous les autres me portaient envie.
Le père Schmitt regardait Scipio d'un air attendri; on voyait qu'il lui rappelait le bon temps de son régiment.
• Oui, fit-il au bout de quelques instants, c'est un vrai chien de soldat. Maia reste à savoir s'il connaît la politique, car beaucoup de chiens ne savent paa la politique. •
En même temps, il prit un bâton derrière la porte et le mit en travers, en criant :
I Attention au mot d'ordre I • Scipio se tenait déjà prêt.
• Saute pour la République ! ■ cria le vieux soldat.
Et Scipio aauta par-deasus le bÂton, comme un cerf.
< Saute pour le général Hoche I • Scipio sauta.
• Saute pour le roi de Prusse 1 •
Mais alors Scipio s'assit sur sa queue d'un air très-ferme, et le vieux bonhomme se mit à sourire tout bas, les yeux pUssés, en disant :
• Oui, il connaît la politique... hél hé! hé! Alloua... arrive! •
II lui passa la main sur la tête, et Scipio parut très-content.
• Frilzel, me dit alors le père Schmitt, voua avez un chien qui vaut son pesant d'or ; c'est un vrai chien de soldat. •
Et, nous regardant tous, il ajouta :
« Puisque vous avez un si bon chien, je vaia vous prêter ma sclilUie ; mais voua me la ramènerez à cinq heures, et prenez garde de voua casser le cou. •
11 sortit avec nous et décrocha son traîneau du hangar.
Mon esprit se partageait alors entre le désir d'aller annoncer à l'oricle les talents extraordinaires de Scipio, ou de descendre l'Altenberg sur notre schlitte. Mais quand je vis Hans Aden, Frantz Sépel, tous les camarades, les uns devant, les autres derrière, pousser at tirer en galopant comme des bienheureux, je ne pus résister au plaisir de me joindre à la bande.
Schmitt nous regardait de sa porte.
• Prenez garde de rouler ! ■ nous dit-il encore.
Puis il rentra, pendant que nous filions dans la neige. Scipio sautait à côté de nous. Je vous laisse à penser notre joie, noa cris et nos éclats de rire jusqu'au sommet de la côte.
Et quand nous fdmes en haut, Hans Aden | devant, les deux mains cramponnées aux patins recourbés, nous autres derrière, assis trois A trois, Scipio au mihcu, et que tout à coup la
UADAUE THËRElSB.
icUitu partit, ondulant dans les ornières et Ulsnt par-dessus les rampes : quel eatbou- Biasmel
Ah ! l'on n'est jeune qu'une fois I
Scipio, à peine le tralneatt parti, avait passé d'un bond par-dessus nos têtes. Il aimait mieus courir, sauter, aboyer, se rouler dans la neige comme un véritable enfont, que d'aller eu «Miue. Mais tout cela ne nous empêchait pas da conserver un grand respect pour ses talents ; chaque fois que nous remontions et qu'il marchait prés de nous plein de dignité, l'un ou l'sDtre se retournait, et, tout en poussant, disait :
• Youa êtes bien heuieuz, Pritzel, d'avoir un chien pareil; Schmitt Adam dit qu'il vaut son pesant d'or.
—Oui, mais il n'est pas à eux, criait un autre il est à la femme. •
Cette idée que le chien était & la femme me TGQdait tout inquiet, et je pensais : ■ Pourvu qu'ils restent tous les deux à la maison I •
Nous continuâmes & monter et à descendre simi jusque vers quatre heures. Alors la nuit commençait à se faire, et chacun se rappela notre promesse au p&re Schmitt. Nous reprîmes donc le chemin du village. En approchant de la demeure du vieux soldatj nous le vîmes debout sur sa porte. 0 nous avait entendus rire et causer de loin.
I Vous voilà ! s'écria-t-il ; persoDoe ne s'est bit de mal '
—Non, père Schmitt.
—A la bonne heure. ■
Q remit sa MctUiti» sous le hangar, et moi, sans dire ni bonjour ni bonsoir, je partis en courant, heureux d'annoncer & l'oncle quel chien nous avions l'honneur de posséder. Certe idée me rendait si content, que j'arrivai chez nous sans m'en apercevoir; Scipio était sur mes talons.
■ Oncle Jacob, m'écriai-je en ouvrant la por(e, Sdpio connaît l'exercice I le père Schmitt a vu lout de suite que c'était \m véritable dii en de soldat; il l'a fait marcher sur les pattes de derrière comme un grenadier, rien qu'en diîant: t Une... deusset *
L'oncle lisait derrière le fourneau; eu me voyant si enthousiaste, il déposa son livre au hotd de la cheminée et me dit d'un air émerveillé:
■ SeU» bien possible, Fritzel? Gommentr... I wnmneiitl,,.
I — Hni! m'écriai-je, et il sait aossi la poli-
^ue : il saute pour la République, pour le
général Hoche, mais il ne veut pas sauter pour I leroi de Prusse. • I L'onda alors se mit à rire, et, regardant la
femme, qui souriait aussi dans l'alcôve, te coude sur l'oreiller :
■ Madame Thérèse, dit-il d'un ton grave. vous ne m'aviez pas encore parlé des boaux talents de votre chien. Est-il bien vrai que Scipio sache tant de belles choses?
— C'est vrai, monsieur le docteur, dit-elle en caressant le caniche qui s'était approché du lit et qui lui tendait la tête d'un air joyeux; oui, il sait tout cela, c'était l'amusement du bataillon; Petit-Jean lui montrait tous tes jours quelque chose de nouveau. N'est-ce pas, mon pauvre Scipio, tu jouais à la drogue, tu remuais les dés pour la boaue chance, tu battais la diane t Combien de fois notre père et les deux atnës, à la grande halte, ne se sont-ils pas réjouis de te voir monter la garde? Tu faisais rire tout notre monde par ton air grave et tes talents ; on oubliait les fatigues de la route autour de toi, on riait dé bon cœur 1 •
Elle disait ces choses, tout attendrie, d'une voix douce, en souriant un peu tout de même. Scipio avait fini par se dresser, les pattes au bord du lit, pour entendre son éloge.
Mais l'oncle Jacob, voyant que madame Thérèse s'attendrissait de plus eu plus à ces souvenirs, ce qui pouvait lui faire du mal, me dit:
■ Je suis bien coulent, Fritzel, d'apprendre que Scipio sache faire l'exercice et qu'il connaisse la politique ; mais loi, qu'as-tu fait depuis midi?
— Nous avons été en traîneau sur l'AUenberg, oncle; le père Adam nous a prêié sa schiitte.
—C'est très-bien. Mais tous ces événements nous ont fait oublier M. de BufTon et Klopstock ; si cela continue, Scipio en saura bient&t plus que toi. •
En même temps il se leva, prit dans l'armoire VHisloire naturelle de M. de Buffon, et posant la cbaodelle sur la table :
• Allons, Fritzel, me dit-il, souriant en luimême de ma mine longue, car je me repentais d'être revenu si tdt, allons I >
n s'assit et me fit asseoir sur ses genoux.
Cela me parut bien amer, de me remettre à M. de Buffon après huit jours de bon temps; mais l'oncle avait une patience qui me forçait d'en avoir aussi, et nous commençâmes la leçon de français.
Cela dura bien une heure, jusqu'au moment où Lisheth vint mettre la nappe. Alors, en noua retournant, nous vîmes que madame Thérèse s'était assoupie. L'oncle ferma le livre et tira les rideaux, pendant que Listietb plaçait les couverts.
Cem^me soir, après le aouper, l'oncle Jacob fumait sa pipa en siliînce derrière lê fourneau. Moi, je sèrhciis le bas de mon pantalon, assis devaat la petite porte de tûle, la tête de Sâpio entre lesgonoux,et je regardais le reÛel rouge de la flamme avancer et reculer sur le plancher. Lisheth avait ^importé la chandelle selon son habitude; nous étions dans l'obscurité; le feu bourdonnait comme au temps des grands froids, la pendule iiiarchait lentement, et dehors, daus la cuisiue, nous entendions la vieille servante kver les assiettes sur l'évier.
Que d'idées me passaient alors par la tête I Taiilût je KOQgeais au soldat mort dans la grange de Réeboi k, au coq noir de la lucarne; lantôl au père SrhmUt faisant Mrel'exerciceà Scipio; puis a l'AUenberg, i la descente de notre traîneau. Tout cela me revenait comme un rëvG ; les siflloiiienls plaintifs du feu me paraissaient être la musique de ces souvenirs, et je sentais tout doucement mes yeui se fer-
Cula durait Je]inia environ une demi-henre, lorsque je fus réveillé par un bruit de sabols dans l'aliée, en rci'me tempSi la porte s'ouvrit, et la voix joy«;ase du mauser dit dans la chambre :
< De la neige, monsieur le docteur, de la neige I ËUo recommence à tomber, nous en avons encore po\ir toute la nuit. ■
Il parait que l'oncle avait fini par s'assoupir, car seulemont au bout d'un instant, je Tentendis se remuer et répondre :
• Que voulez-vous, mauser, c'est la saison; il faut s'attendre â cela maintenant. ■
Puis il se leva et alla dans la cuisine chercher de la lumière.
Le mauser s'approchait dans l'ombre.
> Tiens I Fritzel est là! dit-il. Tu n'as donc pas encore sommeilï ■
L'oncle rentrait. Je tournai la této, et je vis que le mauser avait ses habits d'hiver : son vieux bonnet de martre, la queue i&péâ pendant sur le dos, sa veste en peau de chèvre, le poil en dedaas, sou gilet rouge, les poches ballottant sur les cuisses, et sa vieille culotte de velours bruo, orné'3 de pièces aux genoux. Il Bouriaii, en plissant ses petits yeux, et tenait uuelque chose aous le bras.
« Vous .eneï po\ir la gazette, mauser? dit i'oiick'. Elle n'esl pas arrivée ce matin, le messager tsl eu retard.
— Non, monsieur le docteur, Aon ; je viens pour autre chose. •
Il déposa sur la table un vieux livra carré, à couvercle de bois d'au moins trois lignes d'épaisseur, et tout couvert de larges pattes en cuivre, représentant des feuilles de vigne ; les tranches étaient toutes noires et graisseuses à force de vieillesse, et de diaque page sortaient des cordons et des ficelles, pour marquer les bons endroits.
• Voilà pourquoi j'arrive ! dit le mauser; je n'ai pas besoin de nouvelles, moi; quand je veur savoir ce qui se passe dans le monde, j'ouvre et je regarde. >
Alors il sourit, et ses longues dents jaimes apparurent sous les quatre poils de ses moustaches, effilées comme des aiguilles.
L'oncle ne disait rien; il approcha la table du fourneau et s'assit dans son coin.
< Oui, reprit le mauser, tout est là-dedans; mais il faut comprendre... il faut comprendre, flt-il en se touchant la téta d'un air rêveur. Les lettresnesont rien; c'est l'esprit... l'esprit qu'il faut comprendre. ■
Puis il s'assit dans le fauteuil et prit le livre sur ses cuisses maigres avec une sorte de vénération; il l'ouvrit, et, comme l'oncle le regardait :
* Monsieur le docteur, dit-il, je vous ai parlé cent fois du livre de ma tante Rœsel, de Héming; eh bien, aujourd'hui je vous l'apporte pour vous montrer le passé, le présent et l'avenir. Vous allez voir, vous allez v«ir I Tout ce qui est arrivé depuis quatre ans était écrit d'avance; je le comprenais bien, seulement je ne voulus pas le dire, à cause de ce Richler, qui se serait moqué de moi, car il ne voit pas plus loin que le bout de son nei. Et l'avenir eat aussi là-dedans ; mais je ne l'expliquerai qu'à vous, monsieur le docteur, qui êtes tm homme sensé, raisonnable et clairvoyant. Voilà pourquoi j'arrive.
— Ecoutez, mauser, dit l'oncle, je sais bien que tout est mystère dans ce bas monde, et je ne suis pas assez vaniteux pour refuser de croire aux prédictions et aux miracles rapport tés par des auteurs graves, tels que Moïse, Hérodote, Thucydide, Tite-Live et beaucoup d'autres. Malgré cela Je respecte trop la volonté du Seigneur pour vouloir pénétrer l'eg secrets réservés par sa sagesse inSnie ; j'aime mieiu voir dans votre livre l'aocomplissemeut des
MADAME THâRÈBS.
;ti)
dunes déjà passées que ravenir. D'abord ce toa beaucoup plus clair.
— C?e8t bou, c'est bon, vous saurez tout, ■ lépondît le taiipier, satisfait de l'air grave de l'oocle.
B poussa aon fauteuil vers la table, posa le Uïre au bord; puis, se mettant à fouiller dans ta poche, il en tira de vieilles besicles en cuine et 1m enfourcha sur son nez, ce qui lui donnait une figure vraiment bizarre.
On peut s'imaginer mon attention : je m'étais aussi rapproché de la table, les coudes au bord, le menton dans les mains, et je regardais, retenant mou haleine, les yeux écarquillés jusqu'aux tempes.
Toujours cette scène sera présente à mon esjàit : te silence profond de la chambre, le tictac de l'horloge, le hruiasement du feu, la chandelle comme une étoile au milieu de noas; en £ace de moi, l'oncle dans son coin giMtre, Sdpio à mes pieds, puis le mau«ari courbé sur le tivre des prédictions, et derrière lui les petites vitres noires, où descendait la neige dans les ténèbres ; je revois tout cela, et même il me semble entendre encore la voix -de ce pauvre vieux taupier, et celle de ce bon onde lacob, descendus tous deux depuis si longtemps dans la tombe.
C'était une scène étrange.
• Comment, mauser! dit l'oncle, vous avei besoin de lunettes à votre ^e? moi qui vous croyais une vue ^cellentet
—Je n'en ai pas besoin pour lire des choses ordinaires, ni pour regarder dehors, répondit letanpier; j'ai de bons yeux, et dlci jusque sur la cèle de rAltenbei^,-au printemps, je vois un nid de chenilles sur les arbres ; mais vous sautez que ces lunettes sont celles de ma tante Rœeel, de Héming, et qu'il faut les avoir pour comprendre ce livre. Quelquefois ça me trouble, mais je lis au-dessus ou au-dessous ; le prindpal est que je les aie sur le nez,
—Ah! c'est différent, bien différent, dit VoQcle d'nn ton eétieux ; car il avait trop bon
cœur pour laisser voir au taupier que cela
l'ètonnait. • iiiSBitàt le mauaer se mit à lire :
• Amo 1793. —L'herbe est séchée et la fleur
• est tombée, parce que le vent a soufllé des--
• w,\ • Gela signifie que nous sommes en bivir ; l'herbe est séchée, parce quelle venta soufflé dessus. ■
L'oDcle inclina la tête, et le taupier poursuivi i :
• Leflilesontvuetontétésaieiesdecrainte;
• les bouts de ta tene ont élé effi-ayés; ils ae
• lumlapprochésetsontvenus. > Ça. monsieur h docteur, c'est pour {aire entendre que l'An-
gleterre, et même les lies qui sont pitJS loin dans la mer, ont été effrayées à cause des Républicains. « Ils se sont approchés et sont venus! • Tout le monde sait que les Anglais ont débarqué en Belgique pour faire la guerre aux Français. Mais, écoulez bien le reste ; • En ce " temps-là, les conducteurs des peuples seront
• comme le feu d'un foyer parmi du bois, et
■ comme un flambeau parmi des gerbes ; ils
■ dévoreront à droite et à gauche loua les
■ pays. •
Le mauser alors leva le doigt d'un air grave et dit:
« Ça, ce sont les rois et les empereurs qui s'avancent au milieu de leurs armées, et qui dévorent tout dans les pays qu'ils traversent. Nous connaissons malheureusement ces choses pour les avoir vues; notre pauvre village s'en souviendra longtemps. *
Et comme l'oncle ne répondait pas, il reprit :
• En ce temps-là, malheur au pasteur du t néant qui abandonnera son troupeau ; l'épée
* tombera de son bras et son œil droit sera < entièrement obscurci. • Nous voyons, par ces mots, l'évéque de Mayence, avec sa nourrice et ses cinq maîtresses, qui s'est sauvé l'année dernière, é. l'arrivée àa général Custine. C'était un vrai pasteur du néant, qui faisait le scandale de tout le pays : son bras s'est desséché et son œil droit s'est obscurci.
— Mais, dit l'oncle, songez donc, mauser, que cetévéque n'était pas le seul, et qu'il y en avait beaucoup ayant la même conduite, en Allemagne, en France, en Italie et dans tout le
— Raison de plus, monsieur le docteur, répondit le laupier, le livre parle pour toute la terre, • car, — flt-il, le doigt appuyé sur la p^e,
• — car, en ce temps-là, dit l'Étemel, j'ôterai
• du monde les faux prophètes, les faiseurs de
• mirades et l'esprit d'impureté. > Qu'est-ce que cela jKut signifier, docteur Jacob, sinon tousces hommes qui parlent sanscesse d'amour du prochain, pour obtenir notre argent; qui ne croient à rien, et nous menacent de l'enfer ; qui s'habillent de pourpre et d'or, etnous prêchent l'humihté ; qui disent : • Vendez tous vos biens
• pour suivre le Ghristl • et ne font qu'entasser richesses sur richesses, dans leurs palais et leurs couvents ; qui nous recommandent la foi et rient entre eux des simples qui les écoutent 1... — N'est-ce pas l'esprit d'impureté^
— Oui, ditl'oncle, c'est abominable.
— Eh bien, c'est pour eux, c'est pour tous les mauvais pasteurs, que ces choses sontécrites, • dit le taupier.
Puis il reprit :
• En ce temps-là, il y aura ans montagnes
• Ail ! r<ai D'est Iconc qu'une taii i > (ft^fi 31.)
a le ^DTni^ d'une multitude, tel <|ue celui d'un < grand peuple qui se lève, un bruit de nation
• assetnblée. C'est pourquoi les peuples d'alen-
• tour écouteront, et tout cœur d'homme se
• fondra. Et les orgueilleux seront éperdus; le
• monde sera en travail comme celle qui en-
• faute ; les bons se regarderont avec des yi-
• sages enflammés; ils entendront pour la
• première fois parler de grandes choses ; ils
■ sauront que tous sont égaux à la face de
• rÉtemel, que tous sont nés pour la justice, I comme les arbres des forêts pour la lu-
■ mièrel ■
—Est-ce bien écrit cela, mauser? demanda l'oncle.
— Voyes-Tous-mâme, • répondit le taupier en lui remettant le livre.
Alors l'oncle Jacob, tes jeia tniublei, ta* garda :
• Oui, c'est écrit, At-il à voix basse, c'est écrit! Ahl puisse l'Étemel accomplir de si grandes choses de notre temps I puîsse-t-il réjouir notre cœur d'un tel spectacle 1 >
Et s'arrétant tout à coup, comme étonné de -son propre enthousiasme :
• Est-il possible qu'à mon Age je me laisse encore émouvoir à ce point? Je suis un en&nt, un véritable en&nt. •
n rendit le livre au mauser, qui dit en souriant :
• Je vois bien, monsieur le docteur, que vous comprenez ce passage comme moi : ce bruit d'un grand peuple qui se lève, c'est la France qui proclame les droits de Thomm*.
MADAME THÉRÈSE
SXtttit notre uni KaBil... <P*ia 31.)
1 voua croyet qae cela ee rap-
pofte i la RéTolatiou française T demanda
l'oncle.
—Eh I A qaoi donc 7 fit le mauser ; c'est clair
comme le jour. • l'iùa il remit ses besicles, qu'il avait Atées,
et hit:
■ U 7 a soixante et dix semainee pour coq- WDmw le péché, pour expier l'iniiiuité et pou amener la justice des siècles. Après luoi. Us hommes jetteront aux taupes et aux chauTes-gouris les idoles faites d'ai^ect. Et plusieiira peuples diront : ■ Forgeons les Èpée» en boyaux et les ballebardes en Berpe»! .
Tsti cet cadioit, le mauser posa ses deux ««àwïutleUvre, et se grattant la barbe, le
nex en l'air, Il parut réfléchir profondiment. Moi, je ne le quittais plus de l'œil; il mb semblait voir des choses étranges, un monde inconnu s'agiter dans l'ombre autour de noua i le &ible pétillement du feu et les soupirs de Scipio, endormi près de moi, me produisaient l'effet de voix lointaines, et m^me le silence m'inquiétait.
ïi'oncle Jacob, lui, semblait avoir repria son calme. Il venait de bourrer aa grande pipe et l'allumait avec un bout de papier, en lançant deux ou trois grosses bouffées lentement, pour bien laisser prendre le tabac. U referma le couvercle et s'étendit dans le fauteuil eu eiMlant un soupir.
I Les hommes jetteront leora idoles d'argent, • flt le mauser, ça veut dire leurs écns,
leurs florin» et leur monnaie de toute espèce. • Ils les jetteront aux taupes, » c'est-à-dire aux aveugles, car vous savez, monsieur le docteur, que les taupes sont aveugles; les malheureux aveugles, comme le père Harich, sont de véritables taupes ; ils marchent en plein jour dans les ténèbres, comme s'ils étaient sous terre. Les hommes, dans ce temps-là, donneront donc leur argent aux aveugles et aux chauves-souris. Par chauves-souris, il faut entendre les vieilles, vieilles femmes qui ne peuvent plus travailler, qui sont chauves et qui se tiennent dans le creux des cheminées, à là manière de Christine Besme, que vous connaissez aussi bien que moi. Cette pauvre Christine est tellement maigre, et conserve si peu de cheveux, que chacun pense en la voyant : t C'est une chauve-souris. »
—Oui, oui, oui, faisait l'oncle d*un ton particulier, en balançant la tête lentement , c'est clair, mauser, c'est très-clair. Maintenant, je comprends votre livre ; c'est quelque chose d'ad* mirable !
— Les hommes donneront donc leur argent aux aveugles et aux vieilles femmes par esprit de charité, reprit le mauser, et ce sera la fin de la misère en ce monde; il n'y aura plus de pauvres « dans soixante et dix semaines, » qui ne sont pas des semaines de jours, mais des semaines de mois, et « ils aiguiseront leurs « épées en boyaux • pour cultiver la terre et nvre en paix ! •
Cette explication des taupes et des chauvessouris m'avait tellement frappé, que je restais les yeux tout grands ouverts, m'imaginant voir s'accomplir cette transformation bizarre dans ie coin où se tenait Toncle. Je n'écoutais plus, stla voix du mauser continuait sa lecture monotone, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau. J'en eus la chair de poule; le vieil aveugle Harich et la vieille Christine seraient entrés bras dessus bras dessous, avec leur nouvelle figure, que je n'en aurais pas été plus effrayé. Te tournai la tête, la bouche béante, et je respirai : c'était notre ami Eoffel qui venait nous voir ; il me fallut regarder deux fois pour bien Le reconnaître, tant les idées de chauves-souris £t de taupes s'étaient emparées de mon esprit.
Koffel avait son vieux tricot gris de l'hiver, son bonnet de drap tiré sur la nuque et ses gros souliers éculés, dans lesquels il mettait de vieux chaussons pour sortir; il se tenait les genoux plies et les mains dans les poches, comme un être frileux ; des flocons de neige innombrables le couvraient.
• Bonsoir, monsieur le docteur, fit-il en secouant son bonnet dans le vestibule ; j'arnve tard, beaucoup de gens m'ont arrêté sur
ia route, au Bœuf -Rouge et au Crachon-d'Of.
—Entrez, Koffel, lui dit l'oncle. Vous ave? bien fermé la porte de l'allée ?
— Oui, docteur Jacob, ne craignez rien. «
Il entra, et souriant :
< La gazette n'est pas arrivée ce matin? dit-il.
—Non, mais nous n'en avons pas besoin, répondit l'oncle d'un accent de bonne humeur un peu comique. Nous avons le livre du mauser, qui raconte le présent, le passé et l'avenir.
—Est-ce qu'il raconte aussi notre victoire? » demanda Eoffel en se rapprochant du fourneam.
L'oncle et le mauser se regardèrent étonnés.
« Quelle victoire? fit le mauser.
— Hé! celle d'avant-hier, à Eaiserslautern. On ne parle que de cela dans tout le village ; c'est Richter, M. Richter, qui est revenu de là • bas, vers deux heures, apporter la nouvelle. Au Cruchon-dOr^ on a déjà vidé plus de cinquante bouteilles en l'honneur des Prussiens; les Républicains sont en pleine déroute 1 »
A peine eut-il parlé des Républicains, que nous regardâmes du côté de l'alcôve, songeant que la Française était là et qu'elle nous entendait. Cela nous fit de la peine, car c'était une brave femme, et nous pensions que cette nouvelle pouvait lui causer beaucoup de mal. L'oncle leva la main, en hochant la tête d'un air désolé; puis il se leva doucement et entr'ouvrit les rideaux pour voir si madame Thérèse dormait.
« C^est vous, monsieur le docteur, dit-elle aussitôt ; depuis une heure j'écoute les prédictions du mauser, j'ai tout entendu.
— Ah 1 madame Thérèse, dit l'oncle, ce sont de fausses nouvelles.
— Je ne crois pas, monsieur le docteur. Du moment qu'une bataille s'est livrée avant-hier à Kaiserslautem, il faut que nous ayons eu le dessous, sans quoi les Français auraient marché tout de suite sur Landau, pour débloquer la place et couper la retraite aux Autrichiens ; leur aile droite aurait traversé le village. >
Puis élevant la voix :
c Monsieur Eoffel, dit-elle, voulez-vous me dire les détails que vous savez? •
De toutes les choses lointaines de ce temps, celle-ci surtout est restée dans ma laémoire, car^ cette nuit-là> nous vîmes quelle femme nous avions sauvée, et nous comprimes aussi quelle était cette race de Français, qui se levatit en foule pour convertir le monde.
Le mauser avait pris la chandelle sur la table, et nous étions tous entrés dans l'alcôve. Moi au pied du lit, Scipio contre la jambe, je regardais en sUence, et, pour ia première fois^
HADAMB THÏRSSB.
je voyais que madame Thérèse était devenue si maigre 9 qu'elle ressemblait à un homme : sa langue figure osseuse, au nez droit, le tour des yeux et le menton dessinés en arêtes^ était appuyée sur sa main ; son bras, sec et brun, sortait presque j u8qu*au coude de la grosse chemise de Lisbeth; un mouchoir de soie rouge, noué sur le front, retombait derrière, sur sa nuque décharnée; on ne voyait pas ses magnifiques cheyeux noirs, mais seulement quelques petits an-dessous des oreilles, où pendaient deux grands anneaux d'or. Et ce qui surtout fixa mon attention, c'est qu'au bas de son cou pendait mie médaille de cuivre rouge, représentant une tête de jeune fille, coiffée d*un bonnet en forme de casque ; cette relique attira mes yeux ; j^ai su depuis que c*était Timage de la République, mais alors je 'pensai que c'était la sainte Vierge des Français.
Gomme le mauser levait la chandelle derrière nous, Talcôve était pleine de lumière, et madame Thérèse me parut aussi beaucoup plus grande ; sa hanche, sa jambe et son pied descendaient sous la couverture jusqu'au bas du lit. Je n'avais jamais remarqué ces choses, qui me frappèrent alors. Elle regardait Eoffel, qui ne quittait pas des yeux Toncle Jacob^ comme pour lui demander ce qull fallait faire.
« Ce sont des bruits qui courent au village, dit-U d'un air embarrassé; ce Richter ne mérite pas pour aeux liards de confiance.
—C'est égal, monsieur Eoffel, racontez-moi cda, dit-elle ; M. le docteur le permet. N'est-ce pas, monsieur le docteur, vous le permettez?
—Sans douté, fit l'oncle d'un air de regret. Hais il ne faut pas croire tout ce qu'on rapporte.
—Non..., on exagère, je le sais bien ; mais il ▼aiit mieux savoir les choses que de se figurer mille idées ; cela tourmente moins. »
Eoffel se mit donc à raconter que deux jours avant les Français avaient attaqué Eaiserslautem, et que, depuis sept heures du matin jusqu'à la nuit, ils avaient livré de terribles combats pour entrer dans les retranchements; que les Prussiens lès avaient écrasés par milliers; qu'on ne voyait que des morts dans les ravins, sur la côte, le long des routes et dans la Lauter; que les Français avaient tout abandonné : leurs canons, leurs caissons^ leurs fusils et leurs gibernes; qu'on les massacrait partout, et que la cavalerie de Brunswick, envoyée à leur poursuite, faisait des prisonniers en masse.
Madame Thérèse, le menton appuyé sur la niais, les yeux fixés au fond de Talcôve et les lèvres serrées, ne disait rien . Elle écoutait, et d« temps en temps, lorsque Eoffel voulait s'ar-
rêter,-^car de raconter cen choses devant cette pauvre femme, cela lui fallait beaucoup de peine,— elle lui lançait un regard très-calme, et il poursuivait, disant : « On raconte encore ceci ou cela, mais jO ne le crois pas. »
Enfin il se tut, et madame Thérèse, durant quelques instants, continua de réfléchir. Puis, comme Fonde disait : « Tout cela, ce ne sont que des bruits... On ne sait rien de positif.. • Vous auriez tort de vous désoler, madame Thérèse, > elle se releva légèrement, pour s'appuyer contre le bois de lit, et nous dit d'une voix très-simple :
t Écoutez, il est clair que nous avons été repoussés. Hais ne croyez pas, monsieur le docteur, que cela me désole; non, cette affaire, qui vous parait considérable, est peu de chose pour moi. J'ai vu ce même Brunswick arriver jusqu'en Champagne, à la tête de cent mille hommes de vieilles troupes, lancer .des proclamations qui n'avaient pas le sens commun, menacer toute la France, et ensuite reculer devant des paysans en sabots, la baïonnette dans les reins jusqu'en Prusse. Mon père, — un pauvre maître d'école , devenu chef de bataillon , -^mes frères, —de pauvres ouvriers^ devenus capitaines par leur courage, — et moi derrière, avec le petit Jean dans ma charrette, nous lui avons fait la conduite, après les défilés de TÂrgonne et la bataille de Valmy . Ne croyez donc pas que de telles choses m'effrayent. Nous ne sommes pas cent mille hommes, ni deux cent mille : nous sommes six millions de paysans, qui voulons manger nous-mêmes le pain que nous avons gagné péniblement par notre travail. C'est juste, et Dieu est avec nous. »
En parlant, elle s'animait, elle étendait sod grand bras maigre; le mauser, Toncle et Eoffel se regardaient stupéfaits.
« Ce n'est pas une défaite, ni vingt, ni cent qui peuvent nous abattre, reprit-elle; quand un de nous tombe, dix autres se lèvent. Ce n'est pas pour le roi de Prusse, ni pour l'empereur d'Allemagne que nous marchons,c'est pour Taboli tion des privilèges de toute sorte, pour la liberté, pour la justice, pour les droits de rhommeî— Pour nous vaincre, il faudra nous exterminer jusqu'au dernier, fit-elle avec un sourire étrange, et ce n'est pas aussi facile qu'on le croit. Seulement il est bien malheureux que tant de milliers de braves gens de votre côté se fassent massacrer pour des rois et des nobles qui sont leurs plus grands ennemis, quand le simple bon sens devrait leur dire de se mettre avec nous, pour chasser tous ces oppresseurs du pauvre peuple; oui, c'est bien mal*^eareux, et voilà ce qui me fait plus de peine que tout le reste. •
Ayant parlé de la sorte, elle se recoucha, et Toncle Jacob^ étonné de la justesse de ses paroles, resta quelques instants silencieux.
Le mauser et Eoffel se regardaient sans rien dire, mais on voyait bien que les réflexions de la Française les avaient frappés et qu'ils pensaient : « Cette femme a raison I »
Au bout d'une minute seulement, Toncle dit:
t Du calme, madame Thérèse, du calme, tout ira mieux ; sur bien des choses nous pensons de même, et si cela ne dépendait que de moi, nous ferions bientôt la paix ensemble.
—Oui, monsieur le docteur, répondit-elle, je le sais, car vous êtes un homme juste, et nous ne voulons que la justice.
—Tâchez d'oublier tout cela, dit encore l'oncle Jacob ; il ne vous faut plus maintenant que du repos pour être en bonne santé.
—Je tâcherai, monsieur le docteur. »
Alors nous sortîmes de Talcôve, et Toncle, nous regardant tout rêveur, dit :
« Voilà bientôt dix heures, allons nous coucher, il est temps. »
Il reconduisit Eoffel et le mauser dehors, et poussa le verrou conune [à l'ordinaire. Moi, je grimpais déjà Tescalier.
Cette nuit-là, j'entendis l'oncle se promener longtemps dans sa chambre ; il allait et venait d'un pas lent et grave, comme un homme qui réfléchit. Enfin, tout bruit cessa, et je m*endoimis à la grâce de Dieu*
Le lendemain, lorsque je m'éveillai, la neige encombrait mes petites fenêtres; il en tombait encore tellement qu'on ne voyait pas la maison en face. Dehors tintaient les clochettes du traîneau de l'oncle Jacob, son cheval Rappel hennissait; mais aucun autre bruit ne s'entendait, tous les gens du village ayant eu soin de fermer .leurs portes.
Je pensai qu'il fallait quelque chose d'extraordinaire pour décider l'oncle à se mettre en route par un temps pareil, et, m'étant habillé, je descendis bien vite savoir ce que cela pouvait être,
L'allée était ouverte; l'oncle, enfoncé dans la neige jusqu'aux genoux, son gros bonnet de loutre tiré sur la nuque, et le col de sa houppelande relevé, arrangeait à la hâte xme botte de paille dans le traîneau.
t Tu pars, oncle? lui crlai-je enm'avançant sur le seuil.
—Oui, Fritzel, oui, je pars, dit-il d'un ton joyeux ; est-ce que tu veux m'accompagner î »
J'aimais bien d'aller en traîneau, mais voyant ces gros flocons tourbillonner jusqu'à la cime des airs, et, songeant qu'il ferait froid, je répondis :
t Un autre jour, oncle; aujourd'hui, j'aime mieux rester. •
Alors il rit tout haut, et, rentrant, il me pinça l'oreille, ce qu'il faisait toujours lorsqu'il était de bonne humeur.
Nous entrâmes ensemble dans la cuisine, où le feu dansait sur l'âtre et répandait une bonne chaleur. Lisbeth lavait les écuelles devant la petite fenêtre à vitres rondes qui donnait sur la cour. Tout était calme dans la cuisine ; les grosses soupières semblaient briller plus que de coutume, et sur leur ventre rebondi dansaient cinquante petites flanmies, semblables à celles du foyer.
• Maintenant, tout est prêt, dit l'oncle en ouvrant le garde-manger et fourrant dans sa poche une croûte de pain.
n mit sous sa houppelande ht gourde de kirschenwaser, qu'il emportait toujours en voyage; puis, au moment d'entrer dans la salle, la main sur le loquet, il dit à la vieille servante de ne pas oublier ses recommandations : d'entretenir un bon feu partout, de laisser la porte ouverte, pour entendre madame Thérèse, et de lui donner tout ce qu'elle demanderait, à l'exception du manger; car elle ne devait prendre qu'un bouillon le matin >et un autre le soir, avec quelques légumes, et de ne la contrarier en rien.
Enfin il entra, et je le suivis, songeant au plaisir que j'aurais, lorsqu'il serait parti, de courir dans tout le village avec mon ami Scipio, et de me faire honneur de ses talents.
t Eh bien, madame Thérèse, dit l'oncle d'un ton joyeux, me voilà sur mon départ. Quel bon temps pour aller en traîneau ! »
Madame Thérèse, appuyée sur son coude, au fond de l'alcôve, les rideaux écartés, regar* dait les fenêtres d'un air tout mélancolique.
« Vous allez voir un malade, monsieur le docteur? dit-elle.
— Oui, un pauvre bûcheron de Dannbach, à trois lieues d'ici, qui s'est laissé prendre sous sa scfUUte; c'est une blessure grave et qui ne soufiEte aucun retard*
— Quel rude métier vous faites ! dit madame Thérèse d'une voix attendrie; sortir par un temps pareil, pour secourir un malheureux, qui ne pourra peut-être jamais reconnaître vos services I
— Eh! sans doute, répondit l'oncle en bour^ rant sa grande pipe de porcelaine, cela m'est
MADAME THËRËSE.
arrivé déjà bien souvent; mais que voulezvous ? parce qu'un homme est pauvre, ce n^est pas une raison pour le laisser mourir ; nous sommes tous frères, madame Thérèse, et les znalheureux ont le droit de vivre comme les riches.
—Oui, TOUS avez raison , et pourtant combien d'autres, à votre place, resteraient tranquillement prés de leur feu, au lieu de risquer leur vie, pour le seul plaisir de faire le bien I ■
St levant les yeux avec expression :
■ Monsieur le docteur, dit-elle, vous êtes un républicain.
—Moi, madame Thérèse I que me dites-vous là? s'écria Toncle en riant.
—Oui, un vrai républicain, reprit-elle; un homme que rien n'arrête, qui méprise toutes les souffrances^ toutes les misères pour accomplir son devoir.
— Âh 1 si TOUS Tentendez ainsi, je serais heureux de mériter ce nom, répondit Toncle. Mais, dans tous les partis et dans tous les pays du monde, il se trouve des hommes pareils.
—Alors, monsieur Jacob, ils sont républi-^ cains sans le savoir. »
yoncle ne put s'empêcher de sourire :
• Vous avez réponse à tout, dit-il en four- Tant son paquet de tabac dans la grande poche de sa houppelande^ on ne peut pas discuter avecYOusI »
Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Uoncle battait le briquet. Moi j'avais pris la tête de Scipio entre mes bras^ et je pensais: «Je te tiens, tu vas me suivre.... Nous reviendrons diner, et après ça nous recommencerons. > Le cheval continuait à hennir dehors, et madame Thérèse s*était nûse à regarder les gros flocons qui tourbillonnaient contre les vitres, lorsque Foncle^ ayant allumé sa pipe^ dit :
« levais rester absent jusqu'au soir; mais Fritzél voua tiendra compagnie, le temps ne voQs durera pas trop. »
n me passait la main dans les cheveux, et je devenais rouge comme une écrevisse, ce qui fit sourire madame Thérèse.
«Kon, non, monsieur le docteur, dit-elle avec bonté, je ne m'ennuie jamais seule ; il faut laisser courir Fritzel avec Scipio, cela leur fera du bien; et puis ils aiment bien mieux
^^irsr le grand air que de rester enfermés
dans la chambre, n'est-ce pas, Fritzel?
—Oh! oui, madame Thérèse, rèpondis-je en
exhalant \m gros soupir.
— Gomment l tu n'as pas honte de dire cela
de celti? hconî s'écria l'oncle.
—Eh! pourquoi, monsieur le docteur? Frit-
x«l est comme petit Jean, il dit tout ce qu'il
pense, et il a raison. Va, Fritzel, cours, amus^ toi; l'oncle te donne congé. > ^
Oue je l'aimais alors et que son sourire me paraissait bon! L'onde Jacob s'était mis à rire* il reprit son fouet au coin de la porte, et rave* nant:
« Allons, madame Thérèse , s'écria-t-il , au revoir et bon courage I
—Au revoir, monsieur le docteur, flt-elle en lui tendant sa longue main d'un air d'attendrissement; allez , et que le ciel vous conduise.
Hs restèrent ainsi quelques instants tout rê« veurs ; puis l'oncle dit :
« Ce soir, entre six et sept heures, je serai de retour, madame Thérèse ; ayez bonne confiance, soyez sans inquiétude, tout ira mieux. »
Après quoi nous sortîmes; il enjamba l'échelle du traîneau, s'enveloppa les genoux de sa houppelande, et toucha Rappel du bout de son fouet, en me disant :
I C!onduis-toi bien, Fritzel. »
Le traîneau fila sans bruit, remontant la rue. Quelques bonnes gens regardaient à leurs fenêtres et se disaient :
I Monsieur le docteur Jacob est appelé bien sûr quelque part pour un malade en danger, sans cela il ne se mettrait pas en route par ce temps de neige. »
Quand l'oncle eut disparu au coin de la rue, je tirai la porte de l'allée et je rentrai manger ma soupe sur le bord de i'âtre. Scipio me regardait, ses grosses moustaches en l'air, et se léchait de tenips en temps le tour du museau en clignant de l'œil. Je lui laissai le fond de mon assiette à nettoyer, selon mon habitude; ce qu'il faisait gravement, sans montrer l'avidité des autres chiens du village.
Nous en étions là et j'allais sortir, lorsque Lisbeth, qui venait de finir son ouvrage et qui s'essuyait les bras à la serviette, derrière la porte, me demanda :
t Dis donc, Fritzel, est-ce que tu restes ici?
—Non, je vais voir le petit Hans Aden.
— Eh bien, écoute : puisque tu mets tes sabots, va donc chez le mauser me chercher du miel pour la Française ; monsieur le docteur veut qu'on lui fasse une boisson avec du miel. Prends ton écuelle et va là-bas. Tu diras au mauser que c'est pour l'oncle Jacob. Voici Taisent. *
Rien ne me plaisait tant que d'avoir à faire des commissions, surtout chez le mauser, qui me traitait comme un homme raisonnable. Je pris donc T écuelle et je sortis avec Scipio pour me rendre chez le taupier, dans la ruelle des Orties, derrière l'église.
Quelques commères commençaient à balayer le devant de leur porte.
A l'auberge du Cruchon-d'Ory on entendait tinter les verres et les bouteilles; on chantait, on iîaît, les gens montaient et descendaient l'escalier. Un vendredi, cela me parut extraordinaire; je m'arrêtai pour voir si c'était une noce ou un baptême, et comme je me tenais de l'autri^ côté de la rue, sur la pointe des pieds, regardant dans la petite allée ouverte, je vis, au fond de la cuisine, la silhouette étrange du mauser se pencher devant la flamme, son bout de pipe noire au coin des lèvres, et sa main brune qui posait ime braise sur le tabac.
Plus loin , à droite , j'aperçus aussi la vieille Grédel avec sa cornette à rubans tremblotants; elle arrangeait des assiettes sur un dressoir, et son chat gris se promenait au bord en faisant le gros dos et la queue en Tair.
Un instant après, le mauser revint lentement dans l'allée sombre, lançant de grosses bouffées. Alors je lui criai :
• Mauser 1 mauser! •
Il s'avança jusqu'au bord de l'escalier, et me dit en riant :
• C'est toi, Pritzel?
—Oui, je vais chez vous chercher du miel.
— Hé! monte donc boire un coup; nous irons ensemble tout à l'heure . •
Et se tournant vers la cuisine :
t Grédel, cria-t-il, apportez \m verre pour Pritzel. »
Je m'étais dépêché de monter, et nous en* trames, Scipio sur nos talons.
Dans la salle, à travers la fumée grisâtre, on ne voyait, le long des tables, que des gens en blouse^ en veste, en camisole, le bonnet ou le feutre sur l'oreille ; les uns assis à la .file, les autres à cheval au bout des bancs, levant leurs verres pleins d'un air joyeux, et célébrant la grande victoire de Eaiserslautem. De tous les côtés on entendait chanter le Faterland, Quel* ques vieilles buvaient avec leurs fils et semblaient aussi joyeuses que les autres.
Je suivais le mauser, qui s'avançait, le dos rond, vers les fenêtres de la rue. Là se trouvaient, dans le coin à droite, l'ami Eoffel et le vieux Adam Schmitt, devant une bouteille de vin blanc. Dans l'autre coin, en face, l'aubergiste Joseph Spick, son bonnet de laine frisée sur l'oreille, comme un batailleur, et M. Richter, en veste de chasse et grandes guêtres de cuir, buvaient du gleiszeller au cachet vert. Us étaient pourpres tous les deux jusqu'aux oreilles^ et criaient :
fl A la santé de Brunswick! à la santé de notre glorieuse armée!
-^Hé 1 fit le mauser en s'approchabt de noire table, place pour un homme. •
Et Koffel, se retournant, me sen*a la main, tandis que le père Schmitt disait :
« A la bonne heure, à la bonne heure, voici du renfort. »
Il me fit asseoir près de lui, contre le mur^ et Scipio vint aussitôt lui lever la main du bout de son nez, d'un air de vieille connaissance.
« fié! hé! hé! disait le vieux soldat, c'est toi, l'ancien; tu me reconnais! »
Grédel apporta un verre, et le mauser l'emplit.
Au même instant, M. Richter se mit à crier à l'autre bout de la table, d'un ton moqueur :
« Hél Fritzel, comment va M. le docteur Jacob? Il ne vient donc pas célébrer la grande bataille ! C'est étonnant, étonnant , \m si bon patriote! •
Et moi, ne sachant que répondre, je dis tout bas à Koffel :
« L'oncle est parti sur son traîneau pour soigner im pauvre bûcheron qui s'est laissé prendre sous sa scMitte. *
Alors Koffel, se retournant, s'écria d'une voix claire :
t Pendant que le petit-fils d'un ancien do« mestique de Salm-Salm s'allonge les jambes sous la table près du poêle, et qu'il boit du gleiszeUer en Thonneur des Prussiens, qui se moquent de lui, M. le docteur Jacob traverse les neiges pour aller voir un pauvre bûcheron de la montagne écrasé sous sa sMUte, Ça rapporte moins que de prêter à gros intérêts, mais ça prouve plus de cœur tout de même. »
Kofiel avait un petit coup de trop, et tous les gens l'écoutaient en souriant. Richter, la figuré longue et les lèvres serrées, ne répondit pas d'abord, mais au bout d'un instant il dit :
• Ehl que ne fait-on pas par amour des Droits de Thomme, de la déesse Raison et du Maximum, surtout quand une vraie citoyenne vous encourage !
— Monsieur Richter, taisez-vous! s'écria le mauser d'une voix forte. M. le docteur est aussi bon Allemand que vous, et cette femme, dont vous parlez sans la connaître, est une brave ïemme. Le docteur Jacob n'a fait que son devoir en lui sauvant la vie ; vous devriez rougir d'exciter les gens du village contre un pauvre être malade qui ne peut se défendre : c'est abominable !
— Je me tairai si cela me convient, s'éeria Richter à son tour. Vous criez bien haut.... Ne dirait-on pas que les Français ont remporté la victoire ! •
Alors le mauser, les tempes et les joues cou* leur de brique, frappa du poing sur la table, à faire tomber les verres; il parut vouloir se lever, mais il se rassit et dit :
« J'ai droit de me réiouir des victoires de la
MADAME THÉRBSB.
rieilld Allemagne autant, pour le moins, que fooB, monsieur Richter, car moi je suis un vieux Allemand comme mon père, comme mon grand-père, et tous les mausers connus depuis deux cents ans au village d^Anstatt pour Tôlevage des abeilles et la manière de prendre les taupes; au lieu que les cuisi^iiers des Salm- Salm, de père en flls, se promenaient en France avec leurs maîtres pour tourner la broche et lécher le fond des marmites. >
Toute la salle partit d'un éclat de rire à ce propos, et M. Richter, voyant que la plupart n'étaient pas pour lui, jugea prudent de se modérer; il répondit donc d*un ton calme :
■ le n'ai jamais rien dit contre vous ni contre le docteur Jacob; au contraire, je sais que M. le docteur est un homme habile et un honnête homme. Mais cela n*empôche pas qu'en un jour comme celui-ci tout bon Allemand doit se réjouir. Car, écoutez bien, ceci n'est pas une Tictoire ordinaire, c'est la fin de cette fameuse République une et indivisible.
«-Comment! comment 1 s'écria le vieux Schmitt, la fin de la République? Voilà du nouveau (
—Oui, elle ne durera plus six mois, Ût Richter avec assurance; car, de Kaiserslautem^ les Français seront balayés jusqu'à Hombach, de Hombach à Sarrebruck, à Mets, et ainsi de suite jusqu'à Paris. Une fois en France, nous trouverons des amis en foule pour nous secourir: la noblesse, le clergé et les honnêtes gens sont tous pour nous; ils n'attendent que notre armée pour se lever. Et quant à ce tas de gueux ramassés à droite et à gauche, sans officiers et sans discipline, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre de vieux soldats, fermes comme des rochers, avançant en bon ordre de bataille, sous la conduite de la vieille race guerrière? Des tas de savetiers sans un seul général, sans même un vrai caporal schlaguet Des paysans, des mendiants, de vrais sans-culottes, comme ils s'appellent eux-mêmes, je vous le demande, qu'est-ce qu'ils peuvent faire contre des Brunswick, des Wurmser, et des centaines d'autres ▼ieux capitaines éprouvés par tous les périls <le la guerre de Sept ans? Ils seront dispersés et périront par milliers, comme les sauterelles eu automne. »
Tonte la salle était alors de Tavis de Rich-
^3 et plusieurs disaient .
« A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle P^fler; depuis longtemps nous pensions les mêmes choses. •
Lemauser et Koffel se taisaient; mais le ^eu^ Jidam Schmitt hochait la tête en sou-
ii^t. Après un instant de silence, il déposa sa
pipe sur la table et dit :
« Monsieur Richter, vous parlez comme l'aimanach; vous prédisez Tavenir d'une façon admirable ; mais tout cela n'est pas aussi clair pour les autres que pour vous. Je veux bien croire que la vieille race est née pour faire les généraux, puisque les nobles arrivent tous au monde capitaines ; mais, de temps en temps, il peut aussi sortir des généraux de la race des paysans, et ceux-là ne sont pas les plus mauvais, car ils le sont devenus par leur propre valeur. Ces Républicains, qui vous paraissent si bêtes, ont quelquefois de bonnes idées tout de même; par exemple, d'établir chez eux que le premier venu pourra devenir feld-maréchal, pourvu qu'il en ait le courage et la capacité ; de cette façon, tous les soldats se battent conune de véritables enragés ; ils tiennent dans leurs rangs conune des clous et marchent en avant comme des boulets, parce qu'ils ont lachancede monter en grade s'ils se distinguent, de devenir capitaine, colonel ou général. Les Allemands se battent maintenant pour avoir des maîtres, et les Français se battent pour s'en débarrasser, ce qui fait encore une grande différence. Je les ai regardés de la fenêtre du père Diemer, au premier étage, en face de la fontaine, penduit les deux charges des Croates et des uhlans, des charges magnifiques; eh bien, cela m'a beaucoup étonné, monsieur Richter, de voir comme ces jacobins ont supporté çal Et leur commandant m'a fait un véritable plaisir, avec sa grosse figure de paysan lorrain et ses petits yeux de sanglier. Il n'était pas aussi bien habillé qu'un major prussien, mais il se tenait au38i tranquille sur son cheval que si on lui avait joué un air de clarinette. Finalement, ils se sont tous retirés, c'est vrai, mais ils avaient une division sur le dos, et n'ont laissé que les fusils et les gibernes des morts sur la place. Avec des soldats pareils, croyezmoi, monsieur Richter, il y a de la ressource. Les vieilles races guerrières sont bonnes, mais les jeunes poussent au-dessous, comme les petits chênes sous les grands, et quand les vieux pourrissent, ceux-là les remplacent. Je ne crois donc pas que les Républicains se sauvent comme vous le dites; ce sont déjà de fameux soldats, et s'il leur vient un général ou deux, gare ! Et prenez bien garde que ce n'est pas impossible du tout, car, entre douze ou quinze cent mille paysans, il y a plus de choix qu'entre dix ou douze mille nobles; la race n'e^ peutêtre pas aussi fine, mais elle est plus solide* »
Le vieux Schmitt reprit alors haleine un instant, et comme tout le monde Técoutail^ il ajouta :
« Tenez, moi , par exemple, si j'avais eu ie bonheur de naître dans un pays pareil, est-ce que vous croyez que je me serais contenté d'être
Ktroliu Richler et Joseph Spick. (Page U.\
Adam ScfamiU , wi^ent de gienadiers, avec cent florins de pension, aîx blessures et quinze campagnesT Non, non, ôtes-vous cette idée de la tête; je Beiaisle commandant, le colonel ou le général Schmitt, avec une bonne retraite de deux miUe thalera, ou bien mes os donniraient depuis longtemps quelque part. Quand le courage mène à tout, on a du courage, et quand il ne sert qu'à devenir sergent et à foire avancer les nobles en grade, chacun garde sa peau.
— Et l'instruction [ s'écria Rïchter, vous comptez donc l'instructicu pour rien, vous! Est-ce qu'un homme qui ne sait pas Ure vaut un duc de Brunswick qui sait toutt •
Alors Softel, se retouruant, dit d'un air eaUne:
—C'est juste, monsieur Riditer, l'instruction fait la moitié de l'homme, et peut-âtre les trois quarts. VoiU pourquoi ces Républicains se battent jusqu'à la mort; ils veulent que leurs Als reçoivent de l'instruction aussi bien que les nobles. C'est le manque d'instruction qui fait la mauvaise conduite et la misère , la misère fait les mauvaises tentations, et les mauvaises tentations amènent tous les vices. Le plus grand crime de ceux qui gouvernent daïu ce bas monde, c'est de refuser l'instruction aux misérables, afin que leurs races nobles soient toujours au-dessus; c'est comme s'ils crevaient les yeux des hommes, lursqu'ils viennent au monde, pour profiter de leur travalL Dieu vea géra ces fautes, monsieur Richter, car il esl juste. Et si les Répubhcains versent leur sanij.
MADAME THEHESB.
il fiOm entendre li^s cris plaiptifs de Max. \?»ge SI
comme ils le disent, pour que cela n'arrive plus sur la [erre, toua les hommes religieux qui croient à la vie éternelle doivent les approuït;r. t
AiDsi parla Eoffel, disant que si see parents avaient po le faire instruire, au lieu d'être un pauvre diable, il aurait peut-êln. fait honneur àAnslaltet serait devenu quelque chose d'utile. Chacun pensait comme lui, et plusieurs se disaient entre eux : • Que serions-nous si l'on nous a^aii instruitsî Est-ce que nous étions plus bêles que les aulres? Non, le ciel donne à tous sa douce lumière et sa honne rosée. Nous ivions de bonnes intentions, noua vouhons la I iostice; isûH on nous a laissés dans les ténèl bte», pûi esprit de calcul et pour nous mainlenii dans la bassesse. Ces gena-là pensent s'a-
grandir en empêchant les autres de croître, c'est abominable 1 •
Et moi, songeant alors combien l'oncle Jacob se donnait de peine pour m'apprendre à lira dans M. de Buffon, je me repentais de ne pas profiter davantage de ses leçons, et J'étais tout attendri.
M. Richter, voyant tout le monde contre lui, et ne sachant que répondre aux paroles judicieuses de Eoffel, haussa les épaules comme pour dire : • Ce sont des fous gonflés d'orgueil, des êtres qu'il faudrait mettre à la raison. •
Or te silence commençait à se rétablir, et le mauser venait de faire apporter une seconde bouteille, lorsque des grondements sourds s'entendirent sous la table; aussitôt noua regardâmes et nous vîmes le grand chien roux de
M. Richter qtû «ournait autour de Scipio. Ce chien s'appelait Max ; il avait le poil ras, le nez fenûu, les côtes saillantes, les yeux jaunâtres, les oreilles longues et la queue relevée comme un sabre ; il était grand, sec et nerveux. M- Richter avait Thabitude de chasser avec lui des journées entières sans rien lui donner à manger, sous prétexte que les bons chiens de chasse doivent avoir faim pour sentir le gibier et le suivre à la piste. ïl voulait passer derrière Scipio, qui se retournait toujours la tête haute et la lèvre frémissante.
En regardant du côté de M. Richter, je vis quil excitait son chien en dessous; le père Schmitt s'en aperçut aussi, car il s'écria :
t Monsieur Richter, vous avez tort d'exciter votre chien. Ce caniche, voyez-vous, est im chien de soldat, rempli de finesse et qui connaît toutes les ruses de la guerre. Le vôtre est peut-être d'une vieille race ; mais, prenez garde , celui-ci serait bien capable de l'étrangler.
^Etrangler mon chien ! s*écria Richter; il en avalerait dix comme ce misérable roquet; d'un coup de dent il lui casserait l'échiné ! >
En entendant cela, je voulus me sauver avec Scipio, car M. Richter excitait toujours son grand Max, et tous les buveurs se retournaient en riant pour voir la bataille. J'avais envie de ;^}eurer ; mais le vieux Schmitt me retenait par l'épaule en me disant tout bas :
« Laissez faire, laissez faire.... ne craignez rien, Fritzel; je vous dis que notre, chien connaît la politique.... l'autre n'est qu'une grosse béte qui n'a rien vu. •
Et se tournant vers Scipio, il lui répétait toujours :
• Attention l attention ! »
Scipio ne bougeait pas; il se tenait le derrière dans le coin de la fenêtre, la tête droite, ses yeux luisants sous ses grands poils frisés, et dans le coin de sa moustache tremblotante, on voyait une dent blanche très-pointue.
Le grand roux s'avançait la tête penchée et le poil hérissé tout le long de son échine maigre, lis grondaient tous deux, jusqu'au moment où Max ût un bond pour saisir Scipio à la gorge; aussitôt trois ou quatre éclats de voix brefs, terribles, partirent à la fois. Scipio s'était baissé pendant que l'autre l'attrapait à la tignasse, et d'un coup de dent sec il lui faisait claquer la patte. C'est alors qu'il fallut entendre les cris plaintifs de Max, et qu'il fallut le voir se glisser en boitant sous les tables; il filait comme un éclair entre les jambes, en répétant ses cris aigus qui vous perçaient les oreilles.
M. Richter s'était levé furieux pour tomber sur Scipio; mais, au même instant, le mauser avait pris son bâton au coin de la porte, etdisait: i
t Monsieur Richter, si votre grosse béte est mordue, à qui la faute? Vous l'avez assez exci* tée; maintenant elle est peut-être estropiée, ça vous apprendra !
Et le vieux Schmitt, riant jusqu'aux larmes, faisait mettre Scipio entre ses genoux et criait :
« Je savais bien qu'il connaissait les finesses de la guerre ; hé ! hé ! hé ! nous avons remporté les drapeaux et les canons. »
Tous les assistants riaient avec lui; de sorte que M. Richter, indigné, chassa lui-même son chien dans la rue à grands coups de pied, pour ne plus entendre ses cris. Il aurait bien, voulu en faire autant â Scipio, mais tout le monde était dans l'étonnement de son courage et de son bon sens naturel.
« Allons, s'écria le mauser en se levant, arrive maintenant, Fritzel, arrive! il est temps que je te donne ce que tu veux. Je vous salue, monsieur Richter; vous avez im fameux chien. Grédel, vous marquerez deux bouteilles sur l'ardoise. »
Schmitt et Eoffel s'étaient aussi levés, et nous sortîmes tous ensemble^ riant comme des bienheureux. Scipio nous suivait de près, sa«cliant qu'il n'avait rien de bon à espérer quand nous serions sortis.
Au bas de Tescalier, Schmitt et Eoffel tournèrent à droite pour descendre la grand'route ; le mauser et moi nous traversâmes la place, à gauche^ pour entrer dans la ruelle des Orties.
Le mauser marchait devant, le dos rond, une épaule un peu plus haute que l'autre, selon son habitude, lançant de grosses bouffées de tabac coup sur coup, et riant tout h^s, sans doute à cause de la déconfiture de Richter.
Nous arrivâmes bientôt à sa petite porte enfoncée sous terre ; alors il descendit les marches et me dit :
« Arrive, Fritzel, arrive ; laisse le chien dehors, il n'y a pas trop de place dans le trou. •
Il avait bien raison d'appeler sa baraque un trou, car elle n'avait que deux petites fenêtres à fleur de terre donnant sur la ruelle. A Tintérieur, tout était sombre : le gi*and lit et l'esca- Uer de bois au fond, les vieux escabeaux, la table couverte de scies, de pointes, de pincettes ; l'armoire ornée de deux citrouilles, le plafond traversé de perches, où la vieillA Berbel, la mère du mauçer, suspendait le chanvre qu'elle filait; les attrapes de toutes sortes placées sur le vieux baldaquin, dans un enfoncement tout gris de poussière et de toiles d'araignée; les centaines de peaux de martres, de fouines, de belettes accrochées aux murs, les imes retour-^ nées, les autres encore fraîches et bourrées de paille pour les faire sécher, tout cela vous laissait à peine assez de place pour se retourner.
MADAME THËHÈSS.
et tout cela me rappelle le bon temps delà jeu- De«ae,car je l'ai tu cent fois, été comme hiver, qu'il Ût du soleil ou de la pluie, que les petites tenéties fussent ourertea ou fermées.
Cesl U-dedans que je me représente toujours le mauaer, assis devant la table trèsbasse, montant ses attrapes, la joue tirée, IsTlëvrea serrées, et la vieille Berbel, — toute jaune, le bonnet de crin sur la nuque, ses petites nuJDS sèches, aux oDgIes noirs, sillonuées de grosses veines bleuâtres,— filant du matin au soir à côté du poêle. De temps en temps, elle levait sa petite tête, froncée de rides innombrables, et regardait son fils d'un air de sattsfactiou.
ïais ce jour-là, Berbel n'était pas de bonne homeur, car à. peine fdmes-nous entrés qu'elle se mit â quereller le mauser d'une voix aigre, disant qu'il passait sa vie au cabaret, qu'il ne songeait qu'à boire, sans se soucier du lendemain, toutes choses très-faussee auxquelles le mamer ne répondit pas, sachant qu'il faut tout entendre de sa mère sans se plaindre.
U ouvrit tranquillement l'armoire, tandis que la vieille Berbel criait, et prit sur le plus tuut rayon une large écuelle de terre veiuis- Bée, où le miel couleur d'or, dans des rayons blancs comme la neige, s'élevait par couches régulières. Il la déposa sur la table, et plaça deux beaux rayons dans une assiette trèspropre, en me disant :
• Tiens, Fritzel, voilà du beau miel pour la dame française. Le miel en rayon est tout ce qa'on peut souhaiter de mieux pour des malades i c'est d'abord plus appétissant, et puis c'est plus tais et plus sain. >
J'avais déjà posé l'argent au bord de U table, et Berbel étendait U main d'un air content pour le prendre ; mais le mauser me le rendit :
< HoD, fit-il, 'non, je ne veux pas être payé de cela; mets cet argent dans ta poche, Fritzel, et prends l'assiette. Laisse ton écuelle ici; je vous la rapporterai ce soir ou demain matin. •
Et comme la vieille semblait fâchée, il ajouta :
> Tu diras à la dame française, Fritzel, que c'est le mauser qui lui fait présent de ce miel, avec plaisir, entends-tu... de bien bon cœur... car c'est une femme respectable. . . N'oublie pas de aire > respectable, » tu m'enlendsï
—Oui,
je dirai ça. Bonjoiir, Berbel,
dis-je en ouvrant la porte. . Elle me répondit eu inclinant la tête brufl- •piemeiii; celte vieille avare ne voulait rien oire, à cause de l'oncle Jacob; mais de voir tariJr le miel Kana argent, cela lui paraissait bien dur.
1* mauser me lecuaduisit jusque dehors, et
je retournai chez nous, bien content de cé qui venait d'arriver.
Au coin de l'église, je rencontrai le peut Hans Aden, qui revenait de glisser sur le guévoir ; il s'en retournait, les mains dans les poches jusqu'aux coudes, et me cria :
• Fritzel 1 Fritzel ! •
S'étant approché, d'abord î! regarda les deux beaux rayons de miel, et me dit ;
• C'est pour vous, çaî
— Non, c'est pour faire de la boisson à la dame française.
— Je vaudrais bien être malade à sa place, • dit-il eu se léchant, d'un air expressif, le bord de ses grosses lèvres retroussées.
Puis il demanda :
t Ou'esfce que tu fais, cette après-midiî
— Je ne sais pas; j'irai me promener avec Scipio. •
Alors il regarda le chien, et, se grattant le bas du dos :
• Écoute, si tn veux, dit-il, nous irons postai des attrapes derrière le fumier de 'a posta ; il y abeaucoup de verdiers et de mpiaeaux le Ion;; des baies, sous les hangars et dans les arbn : du Posithdl.
— Je veux bien, lui répondis-je.
— Oui, arrive ici, mx le perron; nous pari; rons ensemble. •
Avant de nous séparer, Hans Aden me demanda s'il pouvait passer le doigt au fond de l'assiette; je lui donnai cette permission, et il trouva le miel très-bon. AprëB quoi, chacun reprit son chemin, et je rentrai chez nous verii onze heures et demie.
' Ah I te voilà I s'écria Lisbsth en me voyant entrer dans la cuisine, je croyais que lu ne reviendrais plus; Dieu du ciel, il l'en faut, à toi, du temps pour faire une commission I ■
Je lui racontai ma rencontre avec le mauser sur l'escalier du Crucfion-d'Or, la dispute de Koffel, du vieux Schmitt et du taupier contro M. Richter, la grande bataille de Max et de Scipio, et, finalement, la manière dont le ma'iser m'avait recommandé de dire qu'il ne voulût pas d'argent pour son miel, et qu'il l'oflrait de bien bon cœur à la dame française,' une personne • respeLlable. •
Comme la porte était ouverte, madame Thérèse entendit ces choses et me dit de venir. Alors je.vis qu'elle était attendrie, et qsaud je lui présentai le miel, elle l'accepta.
« C'est bien, Fritzel, dit-elle les larmes aux yeux, c'est bien, mon enfant, je suis contente, bien contente de ce présent; Testime des honnêtes gens nous fait toujours beaucoup de plaisir. Lorsque le mauser viendra, je veux le remercier moi-même. »
Puis elle se pencha et passa la main sur la tête de Scipio, qui se tenait devant le lit, le nez en Tair; elle souriait, et dit :
« Hé ! Scipio, tu soutiens donc aussi la bonne cause? *
Lui, voyant la joie briller dans ses yeux, se mit à aboyer tout haut; il se plaça même sur son derrière, comme pour faire l'exercice.
« Oui, oui, je vais mieux maintenant, lui dit-elle, je me sens plus forte.. . Ah ! nous avons beaucoup sou£Fert1 ■
Puis, exhalant un soupir, elle se remit le coude dans Toreiller en disant :
• Une bonne nouvelle... seulement une bonne nouvelle, et tout sera bien I ■
Lisbeth venait de dresser la table, elle ne disait rien, madame Thérèse redevenait rêveuse.
La pendule sonna midi, et, quelques instants aprôSjv 1^ vieille servante apporta la petite soupière pour nous deux ; elle fit le signe de la croix et nous dînâmes.
A chaque instant je tournais la tête pour regarder si Hans Aden ne se promenait pas déjà sur le perron de l'église. Madame Thérèse, qui venait de se recoucher, nous tournait le dos, la couverture sur Tépaule ; elle avait sans doute encore de grandes inqpiiétudes. Moi, je ne songeais qu'aux fumiers du Postthâl\ je voyais déjà nos attrapes en briques posées autour dans la neige, la tuile levée, soutenue par deux petits bois en fourche, et les grains de blé au bord et dans le fond. Je voyais les verdiers tourbillonner dans les arbres, et les moineaux rangés à la flle^ sur le bord des toits, s'appelant, épiant, écoutant, tandis que nous, tout au fond du hangar, derrière les bottes de paille, nous attendions le cœur battant d'impatience. Puis un moineau voltigeait sur le fumier, la queue en éventail, puis un autre, puis toute la bande. Les voilà 1 les voilà près de nos attrapes!... Ils vont descendre... déjà un, deux, trois sautent autour et becquètent les grains de blé... FroiM I tous s'envolent à la fois ; c'est un bruit à la ferme... c'est le garçon Yériavec ses gros sabots, qui vient de crier dans Técurie à Tun de ses chevaux : « Allons, te retournerastu, Foux? • Quel malheur? Si seulement tous les chevaux étaient crevés, et Yéri avec!... Enfin, il &ut attendre encore... les moineaux sont partis bien loin. Tout à coup un d'eux se remet à crier, ils reviennent sur les toits... àh 1 Seigneur Dieu ! pourvu que Téri ne crie
plus... pourvu que tout se taise... S'il n'y avait | seulement pas de gens dans cette ferme ni sur I la route! Quelles transes I Enfin, en voilà un qui redescend... Hans Aden me tire par le pan de ma veste... Nous ne respirons plus... nous sommes comme muets d'espérance et de crainte I
Tout cela, je le voyais d'avance, je ne me tenais plus en place.
« Mais, au nom du ciel, qu'as-tu donc ? me disait Lisbeth ; tu vas, tu cours comme une âme en peine... tiens-toi donc tranquille. »
Je n'entendais plus; le nez aplati contre la vitre, je pensais :
« Viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas ? Il est peut-être déjà là-bas... il en aura emmené un autre ! •
Cette idée me paraissait terrible.
J*allais partir, quand enfin Hans Aden traversa la place ; il regardait vers notre maison, épiant du coin de l'œil ', mais il n'eut pas besoin d'épier longtemps : j'étais déjà dans l'allée et j'ouvrais la porte, sans prévenir Scipio cette fois. Puis je courus le long du mur, de crainte d'une commission ou de tout autre empêchement : il peut vous arriver tant de malheurs dans ce bas monde ! Et ce n'est que bien loin de là, dans la ruelle des Orties, que Hans Aden et moi nous fîmes halte pour reprendre haleine.
« Tu as du blé, Hans Aden?
— Oui.
— Et ton couteau? •
— Sois donc tranquille, le voilà. Mais écoute, Fritzel, je ne peux pas tout porter; il faut que tu prennes les briques et moi les tuiles.
— Oui; allons.»
Et nous repartîmes à travers champs, derrière le village, ayant de la neige jusqu'aux hanches. Le mauser, Eoffel, l'oncle lui-même nous auraient appelés alors, que nous nous serions sauvés conmie des voleurs, sans tourner la tête.
Nous arrivâmes bientôt à la vieille tuilerie abandonnée, car on cuit rarement en hiver, et nous primes notre charge de briques. Puis, remontant la prairie, nous traversâmes les haies du Postthdl toutes couvertes de givre, juste en face des grands fumiers carrés, derrière les écuries et le hangar. Déjà de loin, nous voyions les moineaux aUgnés au bord du toit.
« Je te le disais bien , faisait Hans Aden ; écoute... écoute 1... •
Deux minutes après nous posions nos attrapes * entre les fumiers, en déblayant la neige au fond. Hans Aden tailla les petites fourches, plaça les tuiles avec délicatesse, puis il seiaa le blé tout autour. Les moineaux nous contexn-
MADAME THERESE
plaient du haut des toits, en tournant légèrement la tête sans rien dire. Hans Aden se releva , &*e8suyani le nez du reyers de la manche^ et clignant de Toell pour observer les moineaux
• Arrive, fit-il tout bas; ils vont tous descendre. •
Nous entrâmes sous le hangar, pleins de bonnes espérances, et dans le même instant toute la bande disparut. Nous pensions qu'ils reviendraient; mais jusque vers quatre heures nous restâmes blottis derrière les bottes de paille, sans entendre im cri de moineau. Ils avaient compris ce que nous faisions, et s'en étaient allés bien loin, à Pautre bout du village.
Qu'on juge de notre désespoir ! Hans Aden, malgré son bon caractère, éprouvait une indignation terrible, et moi-même je faisais les plus tristes réflexions, pensant qu'il n'y a rien de plus bête au monde que de vouloir prendre des moineaux en hiver, lorsqu'ils n'ont que la peau et les os, et qu'il en faudrait quatre pour faire une bouchée.
Enfin, las d'attendre et voyant le jour baisser, nous revînmes au village, en suivant la grande route, grelottant, les mains dans les poches, le nez humide et le bonnet tiré sur la nuque d'un air piteux
Lorsque j'arrivai chez nous, il faisait nuit. lisbetb préparait le souper; mais conune j'éprouvais une sorte de honte à lui raconter la façon dont les moineaux s'étaient moqués de nous, au lieu de courir à la cuisine, selon mon habitude, j'ouvris tout doucement la porte de la salle obscure, et j'allai m'asseoir sans bruit derrière le fourneau.
Rien ne bougeait; Sdpio dormait sous le fauteuil, la tête sur la hanche, et je me réchauffais depuis un quart d'heure, écoutant bourdonner la flamme, lorsque madame Thérèse^ qui semblait dormir, me dit d'une voix douce :
«Cesttoi, Fritzel?
— Oui, madame Thérèse, lui répondis-je.
— Tu te réchauffes ?
— Oui, madame Thérèse.
— Tu as donc bien froid ?
— Ohl oui.
— Qu'est-ce que vous avez donc fait cette ^près^midiî
— Nous avons posé des attrapes aux moineaux, Hans Aden et moi.
— Ah î Et vous en avez pris beaucoup ? -- Non, madame Thérèse, pas beaucoup.
— Combien? •
Cela me saignait le cœur de dire à cette nonnôle personne que nous n'en avions pas pris du tout
Deux ou trois, n'est-ce pas, Fritzel î fit-elle.
— Non, madame Thérèse.
— Vous n'en avez donc pas pris ?
— Non. »
Alors elle se tut, et je me fis une grande idée de son chagrin.
c Ce sont des oiseaux bien malins, reprit-elle au bout d*un instant.
— Oh oui!...
— Tu n*as pas les pieds mouillés, Fritzel t
— Non, j'avais mes sabots.
— Allons, allons, tant mieux. Il faut te con* soler, une autre fois tù seras plus heureux. »
Conune nous causions ainsi, lisbeth entra, laissant la porte de la cuisine ouverte.
« Hé I te voilà, dit-elle, je voudrais bien savoir où tu passes tes journées ? toujours dehors, toujours avec ton Hans Aden , ou ton Frantz Sépel. •
— Il a pris des moineaux, dit madame Thérèse.
— - Des moineaux! si j'en voyais seulement une fois un, s'écria la vieille servante. Depuis trois ans, tous les hivers il court après les moineaux. Une fois, par hasard, il a pris en automne un vieux geai déplun;ié, qui n^avait plus la force de voler, et depuis ce temps il croit que tous les oiseaux du ciel sont à lui. »
Lisbeth riait. Elle se remit à son rouet, devant Talcôve , et dit en trempant son doigt dans le mouilloir :
• Maintenant tout est prêt, quand M. le docteur viendra, je n'aurai plus qu'à mettre la nappe. Qu'est-ce que je racontais donc tout à l'heure?
— Vous parliez de vos conscrits, mademoiselle Lisbeth.
— Ahl oui... depuis le commencement de cette maudite guerre, tous les garçons du village sont partis : le grand Ludwig, le fils du forgeron, le petit Christel, Hans Goemer et bien d'autres, ils sont partis, les uns à pied, les autres à cheval, en chantant : • Faterlandl Faterland! • avec leurs camarades, qui les conduisrient au Kirschtàl, à l'auberge du père Fritz, sur la route de SLaiserslautem. Ils chantaient bien, mais ça ne les empêchait pas de pleurer comme des malheureux en regardant le clocher d'Anstatt. Le petit Christel, à chaque pas, embrassait Ludwig en disant : « Quand reverrons-nous Anstatt? • L'autre répondait : « Ah bahl il ne £aut pas penser à ça, le seigneur Dieu, là-haut, nous sauvera de ces Républicains que le ciel confonde! • Ils sanglotaient ensemble, et le vieux sergent, venu teut exprès, répétait toujours : • En avant!... Courage !... Nous sommes des honmies f » Il avait le nez rouge, à force de trinquer avec nos conscrits. Le grand Hans Goemerv qui devait se
ROMANS NATIONADX.
marier avec Rosa Mut?, la fllle du garde champâtra, criait: i Encore un coup... encore on coup:.. C'est peut-être le dernier plat de choucroute que noua voyons devant nos yeux ! •
— Pauvre garçon ! Ût madame Thérèse.
— Oui, reprit Lisbeth, et ça ne serait eocore rien, si les filles pouvaient se marier; mais quand les garçons partent , les filles i-estent plantées là, à. rêver du matin au soir, à se conpomer et à s'ennuyer. Elles ne peuvent pourt^ut pas prendm des vieux de soixante ans, des veufs, ou bien des bossus, des boiteux ou des borgnes. Ab ! madame Thérèse, ce n'est pas pour vous faire des reproches, mais sans votre Révolution, nou.1 serions bien tranquilles, nous ne pt^iiserians qu'à louer le Seigneur de ses grâces. C'est terril^e une République pareille qui dérange tout le monde de ses habitudes ! ■
Tout en écoutant cette histoire, je sentais une bonne oduur de veau farci remplir la chambre, et je Qnis par me lever avec Scipio, pour aller jeter un coup .d'œil à la cuisine ! nous avions une bonne soupe aux oignons, une poitrine de veau farcie et des pommes de terre frites. La chasse m'avait tellement ouvert l'appétit, qu'il me semblait que j'aurais tout avalé d'une bouchée.
Scipio n'était pas dans de moins heureuses dispoï^itions; la patte au bord de l'Atre, il regardait du nez à travers les marmites, car le nez du chien, comme le dît M, de Buffon, est une ?cr"nde vue fort délicate.
Aprus avoir bien regardé, je me mis àfaire des vœux pour le retour de l'oncle.
• Ab ! Lisbeth I m'écrïai-je en rentrant, si tu savais comme j'ai faim I
— Tant mieux, tant mieux, me répondit la vieille eu jacassant toujours, l'appétit est une bonno chose. •
Puis elle piiursuivil ses histoires de village, que madame Tliérèse semblait écouter avec plaisir. Moi, j'allais, je venais de la salle à la cuisine, et Scipio me suivait pas à pas; il avait sans doute les marnes idées que moi,
La nuit dehors devenait noire.
Bc temps eu temps madame Thérèse inter^ rompait ia vieille servante, levant le doigt et disant :
■ Écoutez ! ■
Alors tout le monde restait tranquille une seconde.
■ Co n'est rien, faisait Lisbeth; c'est la charrette de Hana Bockel qui passe ; » ou bien ; • c'est la mère Di eyfus qui s'en va maintenant à la veillée chez les Brêmer. ■
Elle cooDaissait les habitudes de tous les gens d'Anslatt, et se faisait un véritable bonheur d'en parler à la dame française, mainte-
nant qu'elle avait vu la sainte Vierge pendue A son cou ; car sa nouvelle amitié venait de là, comme je l'appris plus tard.
Sept heures sonnèrent, puis la demie. A la fin, ne sachant plus que faire pour attendre, je me dressai sur une chaise, et je pris dans un rayon VBUtoire natvreile de M. de Buffon, chose qui ne m'était jamais arrivée; puis, les deux coudes sur la table, dans une sorte de désespoir, je me mis A lire tout seul en français, il me fallait tout mon appétit pour me donner une pareille idée ; mais à chaque instant Je levais la tête, regardant la fenêtre, les yeux tout grands ouverts et prêtant l'oreille.
Je venais de trouver l'histoire du moineau, qui possède deux fois plus de cervelle que l'homme en proportion de son corps, quand enfin un bruit lointain, un bruit de grelots se fit entendre; ce n'était encore qu'un bruissement presque impercepUble, perdu dans l'éloignement, mais il se rapprochait vite, et bientôt madame Thérèse dit :
• C'est M. le docteur.
—Oui, fit Lisbeth en se levanletremettantson rouet au coinde l'horloge, cette fois c'est lui. >
Elle courut à la cuisine.
J'étais déjà dans l'allée, abandonnant M. de fiuffon sur la table, et je lirais la porte extérieure en criant :
• C'est toi, mon oncle?
— Oui, Friteel, répondit la voix joyeuse de l'oncle, j'arrive. Tout s'est bien passé à la maison?
— Tré3*bien, oncle, tout le monde se porte bien.
— Bon, boni ■
Au même instant, Lisbeth sortait avec la lanterne, et je vis l'oncle.sous le hangar, en train de dételer le cheval, Il était tout blanc au milieu des ténèbres, et chaque poil de sa houppelande et de son gros bonnet de loutre scintillait à la lanterne comme une étoile. Il se dépêchait; Rappel, tournant la tête vers l'écurie, semblait ne pouvoir attendre.
• Seigneur Dieu, qu'il fait froid dehors I dit la vieille servante en accourant l'aider; vous devez être gelé, monsieur le docteur. Allez, entrez vite vous réchauffer, je finirai bien toute seule. •
Mais l'oncle Jacob n'avait pas l'habitude de laisser le soin de son cheval à d'autres ; ce n'est qu'en voyant Rappel devant son râtelier garni de foin, et les pieds dans la bonne litière, qu'il dit;
• Entrons maintenant. • Et nous entrâmes tous ensemble.
• Bonnes nouvelles, madame Thérèse, s'écria l'oncle sur le seuil, bonnes nouvelles 1 J'arrive de Kaiserslautern, tout va bien là-bas. •
MADAME THËRfiSB.
Madame Thérèse, assise sur son lit, le regardait toute pâle.
Et tandis qu'il secouait son bonnert et se débarrassait de sa houppelande :
■ Gomment, monsieur le docteur, fit-elle, vous venez de Kaiserslautem ?
—Oui, j'ai poussé jusque-là... Je voulais en avoir le cœur net. J'ai tout vu. • . je me suis informé de tout, dit-il en souriant; mais je ne yoQ8 cache pas, madame Thérèse, que je tombe de fatigue et de faim. •
n tirait ses grosses bottes, assis dans le fau* teuil, et regardait lisbeth mettre la nappe d'un œil aussi luisant que celui de Scipio et le mien.
■ Tout ce que je puis vous dire, s'écria-t-ll en 86 relevant, c'est que la bataille de Kaiserslautem n'est pas aussi décisive qu'on le croyait, et que votre bataillon n*a pas donné; le petit Jean n'a pas couru de nouveaux dangers.
— Ah 1 cela suffit, dit madame Thérèse en se recouchant d'un air de bonheur et d'attendrissementinexprimables, cela suffit I Vous ne m^en diriez pas plus, que je jserais déjà trop heureuse. RéchauSèz-vous, monsieur le docteur, mangez, ne vous pressez pas, je puis attendre maintenant. •
Lisbeth servait alors la soupe, et l'onde, en s'asseyant, dit encore :
> Oui, c'est positif, vous pouvez être tranquille sur ces deux points. Tout à llieure je TOUS dirai le reste. »
Puis nous nous mimes à manger, et Toncle, me reg£;rd::nt de teTips en temps, souriait comme pour dire : « Je crois que tu veux me rattraper ; où diable as-tu pris un appétit pareil, toi?»
Bientôt cependant notre grande faim se ralentit; nous songeâmes au pauvre Scipio, qui nous regardait d'un œil stolque, et ce fut son tour de manger* L'oncle but encore un bon conp, puis il alluma sa pipe, et se rapprochant de Talcôve, il prit la main de madame Thérèse comme pour lui tâter le pouls, en disant :
•M'y voilà! »
Ole ne disait rien et souriait.
Alors il avança le fauteuil, écarta les rideaux, plaça la chandelle sur la table de nuit^ et s'étant assis, il commença l'histoire de la baiailie. Je l'écoutais, le bras appuyé derrière lui loi le fauteuil. Lisbeth se tenait debout dans Vombîedelasalle.
" Lea Républicains sont arrivés devant Eai- •ewlautem le 27 au soir, dit-il ; depuis trois y^^^leaPrassiens y étaient; ils avaient fortifié ^ position en plaçant des canons au haut des
^^ins qui montent sur le plateau. Le général
^^^ les suivait depuis la Ugne de TErbach;
il avait môme voulu les entourer à Bisingen, et résolut aussitôt de les culbuter le lendemain. Les Prussiens étaient 40,000 hommes, et les Français 30,000.
« Le lendemain donc, l'attaque commença sur la gauche; les Républicains, conduits par le général Ambert, se mirent à grimper le ravin au pas de charge en criant : t Landau ou la mort ! * Dans ce moment même, Hoche devait attaquer le centre ; mais il était couvert de bois et de hauteurs, il lui fut impossible d'arriver à temps ; le général Ambert dut reculer sous le feu des Prussi^ns; il avait toute Tannée de Brunsv^rick contre lui. Le jour suivant 29 novembre, c'est Hoche qui attaqua par le centre; le général Ambert devait tourner la droite, mais il s'égara dans les montagnes, de sorte que Hoche fut accablé à son tour. Malgré cela, Tattaque devait recommencer le lendemain 30 novembre. Ce jour-là, Brunswick fit un mouvement en avant, et les Républicains, de crainte d'être coupés, se mirent en retraite.
c Voilà ce que je sais de positif, et de labouche même d*un commandant républicain, blessé d'un coup de feu à la hanche, le second jour de la bataille. Le docteur Feuerbach, un de mes vieux amis d'Université, m'a conduit près de cet honmie; sans cela je n'aurais rien appris au juste, car des Prussiens on ne peut tirer que des vanteries.
«Toute la ville parle de ces évtoements, mais chacun à sa manière; une grande agitation règne encore là-bas; des convois de blessés partent sans cesse pour Mayence ; Thôpital de la ville est encombré de malades, et les bourgeois sont forcés de recevoir des blessés chez eux, en attendant qu'il soit possible de les évacuer. »
On pense avec quelle attention madame Thérèse écoutait ce récit.
f Je vois... je vois... disait-elle tristement, la main appuyée contre la tempe, nous avons manqué d'ensemble.
— Justement, vous avez manqué d'ensemble, voilà ce que tout le monde dit à Kaiserslautem; mais cela n'empêche pas que l'on reconnaisse le courage et même l'audace extraordi* naire de vos Républicains. Quand ils criaient . « Landau ou la mort 1 * au milieu du roulement de la fusillade et du grondement des canons, toute la ville les entendait, il y avait de quoi vous faire frémir. Maintenant ils sont en retraite, mais Brunswick n'a pas osé les poursuivre. »
II y eut un instant de silence, et madame Thérèse demanda :
fl fit comment savei-vous que notre bataillon n'a pas donné, mons* iur le docteur?
i« instant loute la bande dispanit. (Pait« 63.}
— Ah I c'est par le commandaat républicaÎD i il m^^ dit que le premier bataillon de la deuxième brigade avait éprouve de gruides pertes dans UD village de la moutagna quelques jours auparavant, en poussant une recounaissance du côlë de Landau, et que, pour cette raison, ou l'avaiL uiis à la réserve. C'est alors que J'ai vu qu*il savait exactement lea choses.
— Comment s'appelle ce comnimandant 1
— Pierre Ronsart; c'est un honune grand, brun, les cheveux noirs.
— Ah I Je le connais bien, je le connais, dit madame Tliérèse, il était capitaine dans notre bataillop Vannée demière;commentl ce pauvre RonMTt est prisonnier? Est-ce que sa blessure est dangereuse 1
— Nen, Feuerbach mS dit qu'il en reviendra;
maiail&Ludiaquelquetemps, •répondit l'onde.
Puis, souriant d'un air iin, les yeux plisBéa -, • Oui, oui, flt-il, voilà ce que le commandant
m'a raconté. Mais il m'a dit bien d'autres choses
encore, des choses... des choses intéressantes...
extraordinaires... et dont Je ne me serais Jamais
douté...
— Et quoi donc, monsieur le docleurt
— Ahl cela m'a bien étonné, fit l'oncle en serrant le tabac dang sa pipe du bout de son doigt et tirant une grosse bouffée les ^eux en l'air, bien étonné I... et pourtant pas trop... non, pas trop... car des idées pareilles m'étaient venues quelquefois.
— Mais quoi donc, monsieur Jacob? fit madame Thérèse d'un air surpris.
— Ah I il m'a parlé d'une certaine cito76iuk«
MADAME THERESE
IbiUnie Tbéftee itùl itieDue loute linoM. (Pifa d
'ftiérèse, d'une espèce de Gomëlia, connue de loute l'armée de la Moselle, et que les soldats tppeUeal lout bonnement la Citoyenne iHâl bel hèl il paraît ^e cette citoyenne-lâ ne manque pas d'un certain courage I > Et se tournant vers Lisbetli et moi :
• Figurez-vous qu'un jour, comme le chef de leur bataillon ven^l d'être tué, en essayant d^entralner ses honuDes , et qu'il fallait traun pont défendu par une batterie et : lègimentB prussiens, et que tous les plus Tieoi Républicains, les plus terribles d'entre te« hommes courageoi reculaient, flgurez-TOUS que cette citoyenne Thérèse prit le drapeau, et qn'ellr. marcha toute seule sur le pont, en dist:ii  son petit frère Jean de battre la charge dev,uit elle comme devant une armée ; ce qui
produisit un tel effet sur les Républicams, qu'ils s'élancèrent tous à sa suite, et s'emparèrent des canonsi — Compreneï-TOUB ça, vous autres T — C'est le commandant Ronsart qui m'a raconté la chose. •
Bt comme nous regardions madame Thérèse, tout stupËfaits, moi surtout, les yeux tout grands onverts, nous vîmes qu'elle devenait toute rouge.
< Ahl fit l'oDCle, on apprend tous les jours de nouvelles choses; ça, c'est grand, ça, c'est beaul Oui... oui... quoique je sois partisan de la paix, ça m'a tout à fait touché. .>
— Mais , monsieur le docteur, répondit enfin madame Thérèse, comment pouvez-vous croire?...
— Oh I interrompit l'oncle es ètendao> la
HOMANS NATIONAUX.
main, i;e n'esl pas co commandant tout seul qui ni'a dit cela ; deux autres capilaines blessés, qui se trouvaient là, .'n entendant dire que la citoyenne Tliéréao vivait encore, se sont bien réjouis... son liistoiredu drapeau est connue du dernier soldai. Voyons... oui ou non, est-ce qu'elle a fait ça? • dit l'oncle en fronçant les sourcils et regardant madame Thérèse en face. Alors elle, penchant la tête, se mit à pleurer en disant :
• Le chef dt> bataillon qui venait d'être tué était notre père... nous voulions mourir, le petit Jeau et moi... nous étions désespérés. •
En songeant à cela, elle sanglotait. L'oncle, la regardant alors, devint très-grave et dit :
■ Madame Thérèse, écoutez, je suis fier d'avoir sauvé la vie d'une femme telle que vous. Que ce soit parce que votre père était mort, ou poiLr toute autre raison que vous ayez agi de la sorle, c'était toujours grand, noble et courageux; c'élait même extraordinaire, car des milliers d'autres femmes se seraient contentées de gémir ; elles seraient tombéeslà sans force, et l'on n'aurait pu leur faire de reproches. Mais vous êtes une femme courageuse, et longtemps après avoir rempli de grands devoire, vous pleurez lorsque d'autres commencent à oublier ; vous n'êtes pas seulement la femme qui lève le drapeau d'entre les morts, vous êtes encore la femme qui pleure, et voilà pourquoi je vous estime. — Et je dis que le toit de cette maison, habitée autrefois par mon père et mon graud-père, est honoré de votre présence, oui, honoré 1 t
Ainsi parla l'oncle, gravement, en appuyant sur les mots, et déposant sa pipe sur la tabla, parce qu'il était vraiment ému.
Et madame Thérèse finit par dire :
• Monsieur le docteur, ne parlez pas ainsi, ou je seiai forcée de m'en aller. Je vous «n prie, ne parlez plus de tout cela.
— Je vous ai dit ce que je pense, répondit l'oncle en se levant, et maintenant je n'en parlerai plus, puisque telle est votre volonté; mais cela ne m'empêchera pas d'honorer en vous une douce et noble créature, et d'être fier de vous avoir donné mes soins. Et le commandant m'a dit aussi quel était votre père et quels étaient vos frères : des gens simples, naïfs, partis tous ensemble pour défendre ce qu'ils croyaient (^tre la justice. Quand tant de milliers d'hommes orgueilleux ne pensent qu'à leurs intérêts, et, je le dis à regret, quand ils se croient nobles eu ne songeant qu'aux choses delamrtière, ou aime avoir que la vraie noblpsse, "iille qui vient du désintéressement et de l'béroïsme, se réfugie dans le peuple. Qu'ils soient Républicains ou non, qu'importe! je
pense, en Smff et conscience , que les vrais nobles à la faœ de l'Etemel «ont ceux qm remplissent leur devoir. >
L'oncle dans son exaltation, allait et venait dans la salle, se parlant à lui-même. Madame Thérèse, ayant essuyé ses larme», le regardait en souriant et lui dit :
• Monsieur le docteur, vous nous avez apporté de bonnes nouvelles, merci, merci! Maintenant je vais aller mieux.
— Oui, répondit l'oncle en s'arrétant, vous irez de mieux en mieux. Hais voici l'heure du repos; la fatigue a été longue, et je crois que ce soir nous dormirons tous bien. Allons, Fritzel, allons, Lisbetb, en routai Bonsoir, ma-
— Bonne nuit, monsieur le docteur. • Il prit la chandelle, et le front penché, tout rêveur, il monta derrière nous.
Le lendemain fut un jour de bonheur pour la maison de l'oncle Jacob.
Il était bien'tard lorsque je m'éveillai de mon profond sonuneil; j'avais dormi douze heures de suite comme une seconde, et la première chose que je vis, ce furent mes petites vitres rondes couvertes de ces fleurs d'argent, de ces toiles transparentes et de ces mille ornements de givre, tels que la main de nul ciseleur ne pourrait en dessiner. Ce n'est pourtant qu'une simple pensée de Dieu, qui nous rappelle le printemps au milieu de l'hiver; mais c'estaussilesigne d'un grand &oid, d'un froid sec et vif gui succède à la neige; alors toutes les rivières sont prises et même les fontaines; les sentiers humides sont durcis et les petites flaques d'eau couvertes de cette glace blanche et iriable qui craque sous les pieds comme des coquilles d'œufs.
En regardant cela, le nei à peine hors de ma couverture et le bonnet de coton tiré jusqu'au bas de lu nuque, je revoyais tous les hivers passés et je me disais : • Fritzel, tu n'oseras jamais te lever, pas même pour aller déjeuner, non, tu n'oseras pas 1 >
Cependant une bonne odeur de soupe à la crème montait de la cuisine et m'insnirait un terrible courage.
J'étais là dans mes réflexions depuis une demi-heure, et j'avais arrêté d'avance que je sauterais du lit, que je prendrais mes habits sous le bras, et que je courrais dans la cuisine m'habiUer près de Titre, lorsque j'entendis
I l'oncle Jacob se lever dans la chambre à côté
delà mienne, ce qui me fit juger queles grandes ' fïtignes de la veille l'avaient rendu tout aussi dormeur que moi. Quelques instants après, je le vis entrer dans ma chambre, riant et grelottant, en culotte et manches de chemise.
« Allons, allons, Fritzel, s'écria-t-il, hopl iiop! du courage... Tu ne sens donc pas l'odeur delà soupe? »
11 agissait ain^ tous les hivers, quand il ïûmi bien froid, et s'amusait de me voir dans nue grande incertitude.
' Si l'on pouvait m'apporter la soupe ici, lui diï-je, je la sentirais encore bien mieux.
— Oh I le poltron, le poltron ! dit l'oncle, il aurait le cœur de manger au lit, voîl de la paresse! •
Alors, pour me montrer le bon exemple, il Tersa l'eau froide de ma cruche dans la grande écuelle, et se lava la figure des deuz mains devant moi, en disant :
' C'est ça qui fait du bien, Pritiel, c'est ça qui vous ragaillardit et vous ouvre les idées. Allons, lève-toi... Arrivel •
Moi, voyant qu'il voulait me laver, je sautai démon lit, et d'un seul bondje pris mes habits et je descendis quatre à quatre. Les éclats de rire de l'oncle remplissaient toute la maison.
■ Ah tu ferais un fameux Hépubliiiitia, toi I e'écriait-il; le petit Jean aurait besoin de te battre joUment la charge pour te donner du courage. •
Mais une fois dans la cuisine, je me moquais bien de ses railleries I Je m'habillai auprès d'un boa feu, je me lavai avec de l'eau tiède que me versa Lisbeth ; cela me parut bien meilleur que d'avoir tant de courage, et je commençais à contempler la soupière d'un œil attendri, lorsque l'oDcle descendit à son tour; il me pinça ForaUe et dit à Lisbelh :
• Ëb bieni eh bien! comment va madame' Thérèse œ matin? La nuit s'est bien paessée, l'espère?
— Entrez, répondit la vieille servante d'an accent de bonne humeur, entrai, monsieur le docteur, quelqu'un veut vous parler. •
I L'oncle entra, je le suivis, et d'abord nous
fûmes trÈs^étonnés de ne voir personne dans la ' salle, et les rideaux de l'alcAve tirés. Mais notre èlonnementfutencore bien plus grand lorsque, nonaèlant retournés, nous vîmes madame Thérèse dans son habit de cantinière, — la petite vesleâboutons de cuivre fermée jusqu'au menton, et la grosse écharpe rouge autour du cou, —assise derrière le fourneau ; elle était comme nouB l'avionc vue la première fois, seulement DU eu plus pâle, et son chapeau sur la table, ^ Borteque eesbeaux cheveux noirs, partagés
MADAME THËRfiSB.
au milieu du front, lui retombaient ftur les épaules, et qu'on aurait dit un jeune homme. E31e souriait à notre étonnement, et tenùt la main posée sur la tête de Scipio assis auprès d'elle.
■ Seigneur Dieul fit l'oncle. Comment, c'est vous, madame Thérèsel.... Vous êtes levéel >
Puis U ajouta d'un air d'inquiétude :
• Quelle imprudepcet ■
Mais elle, continuant de sourire, lui lendit la main d'un air de reconnaissance, en le regardant de ses grands yeux noirs avec expression, et lui répondit :
< Ne craignez rien, monsieur le docteur, je suis bien, très-bien ; vos bonnes nouvelles d'hier m'ont rendu la santé. Voyet vousmême?... >
n lui prit la main en silence et compta le poulsd'un air rêveur ; puis son front s'éclaircit, et d'un ton joyeux il s'écria :
•Plue de fièvre I Ah I maintenant, maintenant tout va bien I Mais il fau t encore de la prudence, encore de la prudence. *
Et se reculant, il se mit à rire comme un enfant, regardant sa malade qui lui souriait aussi :
« Telle je vous ai vue la première fois, dit-il lentement, telle je vous revois, madame Thérèse. Ahl noua avons eu du bonheur, bien du bonheur I
— C'est vous qui m'aves sauvé la vie, monsieur Jacob, dit^elle, les yeux pleins de larmes.*
Mais hochant la tête et levant la main :
■ Non, fit-il, noD, c'est celui qui conserve tout et qui anime tout, c'est celui-là seul qui vous a sauvée ; car il ne veut pas que les grandes et belles natures périssent toutes, il veut qu'il en reste pour donner l'exemple aux autres. Allons, allons, qu'il en soit remercié I *
Puis, changeant de voix et de ^ure, il s'écria:
• Réjouissons-nous I... réjouissons-nous 1... Voilà ce que j'appelle un beau jour I •
En même temps U courut à la cuisine, et comme il ne revenait pas tout de suite, madame Thérèse me ût signe d'approcher ; elle me prit la tête entre ses mains et m'embrassa, éc^L^tant mes cheveux,
• Tu es un bon enfant, Fritzel, me dit-elle; tu ressembles à petit Jean. •
J'étais tout fier de ressembler à petit Jean.
Alors l'oncle rentra, clignant des yeux d'un air de satisfaction intérieure.
( Aujourd'hui, dit-il, je ne bouge pas de chez nous; 11 faut aussi de temps en ttimps que l'homme se repose. Je vais seulement faire im petit tour au village, pour avoir la ^on9cieDce nette, et puis je rentre passer toute la journée
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en famille, comme au bon temps où la grand'mère Lehnel vivait encore. On a beau dire, ce sont le» femmes oui font l'intérieur d'une maison I >
Tout en parlant de la sorte, il se coifiait de son gros bonnet et se jetait la houppelande sur Tépaule. Puis il sortit en nous souriant.
Madame Thérèse était devenue toute rêveuse; elle se leva, poussa le fauteuil près dWe fe- 2i=^tre, et se mit à regarder là place de la fontaine d'un air grave. Moi, je sortis déjeimer dans la cuisine avec Scipio.
Environ une demi-heure après, j'entendis Toncle qui rentrait en disant :
« Eh bien ! me voilà libre jusqu'au soir, madame Thérèse ; j*ai fait ma tournée, tout est en ordre, et rien ne m'oblige plus de sortir. »
depuis un instant, Scipio grattait à la porte^ je lui ouvris et nous entrâmes ensemble dans la salle. L'oncle venait de suspendre sa houppelande au mur, et regardait madame Thérèse encore à la même place et toute mélancolique."
«A quoi pensez- vous donc^ madame Thérèse? lui dit-il, vous avez l'air plus triste que tout à l'heure.
— Je pense, monsieur le docteur, que, malgré les plus grandes souffrances, on est heureux de se sentir encore sur cette terre poui* quelque temps, dit-elle d'une voix émue.
— Pour quelque temps ? s'écria l'oncle, dites donc pour bien des années ; car, Dieu merci, vous êtes d'tme bonne constitution^ et d'ici à peu de jours, vous serez aussi forte qu'autrefois.
— Oui, monsieur Jacob, oui, je le crois, litelle ; mais quand un homme bon, un homme de cœur vous a relevée d'entre les morts à la dernière minute, c'est un bien grand bonheur de se sentir renaître, de se dire : « Sans lui, je ne serais plus là I »
L'oncle alors comprit qu^elle contemplait le théâtre du terrible combat soutenu par son bataillon contre la division autrichienne; que cette vieille fontaine^ ces vieux murs décrépits, ces pignons, ces lucarnes, enfin toute la place étroite et sombre lui rappelait les incidents de la lutte^ et qu'elle savait aussi le sort qui l'attendait, si par bonheur il n'était survenu quand Joseph Spick allait la jeter dans le tombereau. Il resta comme étourdi de cette découverte, et seulement au bout dhin instant il demanda :
« Qui donc vous a raconté ces choses, madame Thérèse?
— Hier, pendant que nous étions seules, Lisbeth m'a dit ce que je vous dois de reconnaissance.
-^ Lisbeth vous a dit cela! s'écria l'oncle désolé; j'avais pourtant bien défendu...
— Ah 1 ne lui faites pas de reprochée», monsieur le docteur^ dit-elle, je l'ai bien aidée un peu... Elle aime tant à causer 1 «
Madame Thérèse souriait alors à l'oncle, qui, s'apaisant aussitôt, dit :
« Allons^ allons, j'aurais dû prévoir cela, n'en parlons plus. Mais écoutez-moi bien, madame Thérèse, il faut chasser ces idées de votre esprit; il faut au contraire tâcher de voir les choses en beau, c'est nécessaire au rétablissement de votre santé. Tout" va bien maintenant, mais aidons encore la nature par des pensées agréables, selon le précepte judicieux du père de la médecine, le sage Hippocratès : « Une âme vigoureuse, dit-il, sauve un corps affaibli I » La vigueur de l'âme vient des pensées douces et non des idées sombres. Je voudrais que cette fontaine fdt à l'autre bout du village; mais puisqu'elle est là, et que nous ne pouvons l'ôter, allons nous asseoir au coin du fourneau pour ne plus la voir, cela vaudra beaucoup mieux.
— Je veux bien, » répondit madame Thérèse en se levant.
Elle s'appuya sur le bras de l'oncle, qui semblait heureux de la soutenir. Moi, je roulai le fauteuil dans son coin, et nous reprimes tous notre place autour du fourneau, dont le pétillement nous réjouissait.
Quelquefois, au loin dehors, on entendait un chien aboyer au village, et cette voix claire, qui s'étend sur la campagne silencieuse au temps des grands froids, éveillait Scipio, qui se relevait, faisait quatre pas vers la porte en grondant, les moustaches ébouriffées, puis revenait s'étendre près de ma chaise, se disant sans doute qu'un bon feu vaut mieux que le plaisir de faire du bruit.
Madame Thérèse, dans sa pâleur, ses grands cheveux noirs tombant avec des reflets bleuâtres autour de ses épaules, semblait heureuse et calme. Nous causions là tranquillement, l'oncle fumait sa grosse pipe de faïence avec une gravité pleine de satisfaction.
c Mais , dites-moi donc, madame Thérèse , je croyais avoir découpé votre veste, fit-il au bout de quelques instants, et je la vois comme neuve.
— Nous l'avons recousue hier, Lisbeth et moi, monsieur Jacob, répondit-elle.
— Ahl bon, bon... Alors vous savez coudre ?. . . Cette Idée ne m'était pas encore venue. ^ Je vous voyais toujours à la tête d'un pont, ou quelque part ailleurs, lé long d'und rivière, éclairée par les coups de fusil.
Madame Thérèse sourit.
« Je suis la fille d'un pauvre maître d'école, dit-elle, et la première chose' à faire en
MADAME THÉRÈSE
monde, quand on est pauvre, c'est d'apprendre à gagner sa vie. Mon père le savait, tous ses enfanta connaissaient un état. Il n^y a qu'un an que nous sommes partis, et non-seulement notre famille, mais tous tous les jeunes gens de la ville et des villages d*a1entour, avec des fasils, des haches, des fourches et des faux, tout ce qu'on avait, pour aller à la rencontre des Prussiens. La proclamation de Brunswick rmi soulevé tous les pays frontières; on apprenait l'exercice en route.
« Alors mon père, un homme instruit, fut nommé d'abord capitaine à Télection populaire, et plus tard, après quelques rencontres, il devint chef de bataillon. Jusqu'à notre départ je Tavais aidé dans ses classes, je faisais Técole des jeunes filles ; je les instruisais en tout ce'que de bonnes ménagères doivent savoir.
■ Ah! monsieur Jacob, si Ton m'avait dit dans ce temps-là qu'un jour je marcherais avec des soldats, que je conduirais mon cheval par la bride au milieu de la nuit^ que je ferais passer ma charrette sur des tas de morts, et que souvent, durant des heures entières, au milieu des ténèbres, je ne verrais mon chemin qu'à la lueur des coups de feu, je n'aurais pu le croire, car je n'aimais que les simples de- Toiis de la famille; j'étais même très-timide, un regard me faisait rougir malgré moi. Mais que ne fait-on pas quand de grands devoirs nous tirent de Tobscurité, quand la patrie en danger appelle ses enfants! Alors le cœur s'élève, on n'est plus le même, on marche, la penr s'oublie, et longtemps après, on est étonné d'être si changé, d'avoir fait tant de choses que l'on aurait crues tout à fait impossibles!
—Oui, oui, faisait l'oncle en inclinant la tête, maintenant je vous connais. ..je vois les choses clairement... Ah I c'est ainsi qu'on s'est levé... c'est ainsi que les gens ont marché tous en masse... Voyez donc ce que peut faire une idée ! Nous continuâmes à causer de la sorte jusque vers midi ; alors Lisbeth vint dresser la table et servir le dtner ; nous la regardions aller et venir, étendre la nappe et placer les couverts, avec un vrai plaisir^ et quand enfin elle apporta la soupière fumante :
« AUons, madame Thérèse, s'écria l'oncle tout joyeux, en se levant et l'aidant à marcher, mettons-nous à table. Vous êtes maintenant uolre bonne grand'mère Lehnel. la gardienne ^ îoyer domestique, comme disait mon vieux professeur Eberhardt, de Heidelberg. >
£Ue souriait aussi, et quand nous fûmes Mis les uns en face des autres, il nous sembla que tout rentrait dans l'ordre, que tout devait être ainsi depuis les anciens temps, et que pisqu'àce jour il nous avait manqué quelqu'un
de la famille, dont la présence nous rendait plus heureux. Lisbeth elle-même en apportant le bouilli, les légumes et le rôti, s'arrêtait chaque fois à nous contempler d'un air de satisfaction profonde, et Scipio se tenait aussi souvent près de moi qu'auprès de sa maîtresse, ne faisant plus de différence entre nous.
L'oncle servait madame Thérèse, et comme elle était encore faible, il découpait lui-même les viandes sur son assiette, disant :
« Encore ce petit morceau ! ce qu'il vous faut maintenant, ce sont des forces ; mangez encore cela, mais ensuite nous en resterons là, car tout doit arriver avec ordre et mesure. »
Vers la fin du repas il sortit un instant, et comme je me demandais ce qu'il était allé faire, il reparut avec une vieille bouteille au gros cachet rouge toute couverte de poussière.
■ Ça, madame Thérèse, dit- il en déposant la bouteille sur la table, c'est un de vos compatriotes qui vient vous souhaiter la bonne santé; nous ne pouvons lui refuser cette satisfaction, car il arrive de Bourgogne et on le dit d'humeur joyeuse.
— Est-ce ainsi que vous traitez tous vos malades, monsieur Jacob ? demanda madame Thérèse d'une voix émue.
—Oui, tous, je leur ordonne tout ce qui peut leur faire plaisir.
*— Kh bien, vous possédez la vraie science, celle qui vient du cœur et qui guérit. •
L'oncle allait verser; mais, s'arrétant tout à coup, il regarda la malade d'un air grave et dit avec expression :
« Je vois que nous sommes de plus en plus d'accord, et que vous finirez par vous couver^ tir aux doctrines de la paix. •
Ayant dit cela, il versa quelques gouttes dans mon verre , et remplit le sien et celui de ma* dame Thérèse jusqu'au bord, en s'écriant :
« A votre santé, madame Thérèse 1
—A la vôtre et à celle de Fritzel ! » dit-elle.
Et nous bûmes ce vieux vin couleur pelure d'oignon, qui me parut très*bon.
Nous devenions tous gais, les joues de ma* dame Thérèse prenaient une légère teinte rose, annonçant le retour de la santé; elle souriait et disait :
• Ce vin me ranime. »
Puis elle se mit à parler de se rendre utile à la maison.
« — ^Je me sens déjà forte, disait-^Ue, je puis travailler, je puis raccommoder votre vieux linge ; vous devez en avoir, monsieur Jacob?
— Ohl sans doute, sans doute, répondit l'oncle en souriant ; Lisbeth n'a plus ses yeux de vingt ans, elle passe des heures à faire une reprise, vous me serez très-utile, très-utile.
Mais iJouB n en sommes pas encore'là.Ie repos . vous est encore nécessaire.
— Mais, dJt-elle alors en me regai'daiit avec douceur, si je ne puis encore travailler, vous me puniii'lt.reî au moins de vous remplacer quelquefûid auprès de Fritiel; vous n'avez pas toujours ]e cemps de lui donner vos bonnes leçons de Trunçais, et si vous voulez...
—Ah ! pour cela, c'est différent, s'écria l'oncle, oui, voilà ce qui s'appelle une idée excellente, A la bonne heure. Ecoute, Fritzel, à l'avenir lu prendras les leçons de madame Thérèse ; tu tàctieras d'en profiter, car les bonnes occasions de s'instruire sont rares, bien rares. >
J'élais devenu tout rouge, en songeant que madame Thérèse avait beaucoup de t«np3 de reste; elle, devinant ma pensée, me dit d'un air bon :
« Ne craioa rien, Pritzel, va, je te laisserai au lemjis pour courir. Nous lirons ensemble monsieur llaffon, ime heure le matin seulement et uno heure le soir. Rassure-toi, mon cnfaul.ji.' i]R t'ennuietai pas trop. •
Elle ui.ivrùt attiré doucement et m'embrassait, lursiin- la porte s'ouvrit et que lemauser et Hotlr'. I nlrèrent gravement en habits des âiinatii.'ii"^ . ils venaient prendre le café avec noua, n '.'.lit facile de voir que l'oncle, en allaiil les liiviier le matin, leuj avait parlé du courage et de la grande renommée de madame Tlierose dans les années de la Repabli- (]iie, r;ir ils n'étaient plus du tout les mêmes. Le li.du Li- ne conservait plus son bonnet de martre sur la tête, il ouvrait les yeux et regardait tout Bilentif, et EofTel avait mis une chemise bknrhe, dont le collet lui remontait jusque p;u'-dessua les oreilles; il se tenait tout di'oil, les mains dans les poches de sa veste, et sa fenuiir .i\aitdù lui mettre un bouton pour atiachfT- I,. : ijconde bretelle de sa culotte, car, au lieu di iiuQcher sur la hanche, elle était relevée (■L-;iteraent des deux eûtes; en outre, au lieu dr >< s savates percées de trous, il avait mis ses Muillers des jours de fâtes. Enfin tous deux avaient la mine de grave» personnage» arrivant pour quelque conférence extraordinaire, cl tous deux saluèrent en se courbant d'un ail' digne et dirent :
• Salut bien & la compagnie, salutl
— Bon, vous voilà, dit l'oncle, vene» voua
asseoir. • Puis SI! tuLirnant vers la cuisine, il s'écria : 1 Lisli.ili. lu peux apporter le café. • Au nii'nii- mstant, regardant par hasard du
côté di's irjiiUres, il vit passer le vieux Adam
Schmill, i"., se levant aussitôt, il alla frapper A
la vitre, ru disant:
* Voici un vieux soldat de Frédéric, ma-
dame Thérèse ; vous serez heureuse de faïie an connaissance, c'est un hrave homme. •
Le père Schmitt était venu voir pourquoi monsieur le docteur l'appelait, et l'oncle Jacoh, ayant ouvert le châssis, lui dit :
' Père Adam, faites-nons donc le plaisir db venir prendre le café avec nous; j'ai toujours de ce vieux cognac, vous savez T
— Hél volontiers, monsieur le docteur, répondit Schmitt, bien volontiers. ■
Puis il parut sur le eeuil, la main retournée contre l'oreille, disant :
• Pour vous rendre mes devoirs^- •
Alors le mauser, EofTel et Schmitt, debout autour de la table d'un air embarraraé, se mirent à parler entre eux tout bas, regardant madame Thérèse du coin de l'oeil comme s'ils avaient eu à se communiquer des choses graves; tandis que Lisbeth levait la nappe et déroulait la toile cirée sur la table, et que madame Thérèse continuait à me sourire et à me passer la main dans les cheveux, sans avoir l'air de s'apercevoir qu'on parlait d'elle.
Enfin Lisbeth apporta les tasses et les petite» carafes de cognac et de kircbenwasser sur un plateau, et cette vue fit se retourner le vieux Schmitt, dont les yeux se plissèrent. Lisbeth apporta la cafetière, et l'oncle dit i
■ Asseyons-nous. •
Alors tout le monde s'assit, et madame Thë< rèse, souriant à tous ces braves gens :
< Permettes que je vous serFe« messieurs, > dit-elle.
Aussitôt le père Schmitt, levant la main A son oreille, répondit :
■ A vous les honneurs militaires! • Eoffel et le mauser se lancèrent un regard
d'admiration, et chacun pensa : ■ Ce père Schmitt vient de dire une chose pleine d'àpropos et de bon sens I •
Madame Thérèse emplit donc les tasses, et tandis qu'on buvait en silence, l'oncle, plaçant la main sur l'épaule du père Schmitt, dit :
( Madame Thérèse, je vous présenta un vieux soldat du grand Frédéric , un homme qui, malgré ses campagnes et ses blessures, son courage et sa bonne conduite, n'est devenu que simple sergent, mais que tous les braves gens du village estiment autant qu'un hauptmann.
Alors madame Thérèse regarda le père Schmitt, qui s'était redressé sur sa chaise plein d'un sentiment de dignité naturelle.
• Dana les armées do la République, Monsieur aurait pu devenir général, dit-elle. Si la France combat maintenant toute l'Europe, c'est qu'elle ne veut plus souffrir que les honneurs, la fortune et tous les biens de la terre reposent SUT la tête de quelques-uns, malgré leurs vices.
MADAME THÂRÈSS.
' (t tantes Iftt misères, toutes les humilialions fin la tête o'es autres, malgré leur mérite et leurs vertus. La uatiou trouve cela contraire i ta Id de Dieu, et c'est pour eu obtenir le changement que noua mourrons tous s'il le faut. • D'abord personne n^ répondit; Schmitt regardait cette femme gravetnent, ses grands yeux gris bien ouverts, et son nez légèrement crochu, lecourbé : il avait les lèvres serrées et semblait réfléchir ; le mauser et Koffel, l'un en face de l'autre, s'observaient ; madame Thérèse paraissait un peu animée et l'oncle restait j calme. Moi, j'avais quitté la table, parce que ' l'oncle ne me laissait pas prendre de café, I disant que c'était nuisible aux enfants; je me tenais derrière le Eonmeau, regardant et pré- ! tant l'oreille.
; An bout d'un instant, l'oncle Jabob dit à Schniitt:
• Madame était cantinière an 2* bataillon de I la 1" brigade de l'armée de la Moselle.
: —Je le sais déjà, monsieur le docteur, répon* dit le vieux soldat, et je sais aussi ce qu'elle a
I Mt. •
I Puis, élevant la voix, il s'écria :
I • Oui, Madame, si j'avais eu le bonheur de serrir dans Us armées de la République, je
, lerais devenu capitaine, peut-être même commandant, ou je serais mort I • Bt s'appuyant la main sur la poitrine :
• l'avais de l'amour-propre , dit-il ; sans vouloir me flatter, je ne manquais pas de courage, et si j'avais pu monter, J'aurais eu honte de rester en bas. Le roi, dans plusieurs ocealions, m'avait remarqué, chose bien rare pour nn sioiple soldat, et qui me fait honneur. A RoBbach, pendant que le haaptmann derrière Dons criait : • Porvertx! • c'est Adam Schmitt qni commandait la compagnie- Eh bien I tout cela n'a servi à rien ; et maintenant, quoique je reçoive une pension du roi de Prusse, je suis forcé de dire que les Républicains ont raison. Voila mon opinion. •
Alors il vida brusquement son petit verre, etdignant de l'œil d'un air bizarre, il ajouta :
• Et ils se battent bien... j'ai vu ça... oui, ils se battent bien. Ils û'ont pas encore les mouvements réguliers des vieux soldats; mais ils soutiennent bien une charge, et c'est A cela ^'OQ reconnaît les hommes solides dans les rangs .
Aprfea ces paroles du père Schmitt, chacun te mit 3 célébrer les idées nouvelles ; on aurait dit qu'il venait de donner le signal d'une confiance plus grande, et que chacun mettait au ioui àea pensées depuis longtemps tenues •wrttes. K.offel, qui se plaignait toujours de aavtài pas reçu d'instruction, dit que tous les
enfants devraient aller à l'école aux frais du pays ; que Dieu n'ayant pas donné plus de cœur et d'esprit aux nobles qu'aux autres hommes, chacun avait droit à la rosée et à la lumière du ciel; qu'ainsi l'ivraie n'étoufferait pas le bon grain, et qu'on ne prodiguerait pas inutilement aux chardons la culture qui pouvait faire prospérer des plantes pins utiles.
Madame Thérèse répondit que la Convention nationale avait voté cinquante-quatre millions de francs pour l'instruction pubïque, — avec le regret de ne pouvoir faire plus, — dans un moment où toute l'Europe ee levait contre elle, et où il lui follait tenir quatorze armées sur pied.
Les yeux de Eoffel, en entendant cela, se remplirent de larmes, et je me rappellerai toujours qu'il dit d'une voix tremblante :
• £h bieni qu'elle soit bénie, qu'elle soït bénie I Tant pis i>out nous ; mais, quand je devrais tout y perdre, c'est pour elle que sont mes vœux. •
Le mauser resta longtemps silencieux, mais une fois qu'il eut commencé, il n'en finit plus ; £6 n'est pas seulement l'instruction des enfants qu'il demandait, lui, c'était le bouleversement de tout de fond en comble. On n'aurait jamais cru qu'un, homme si paisible pouvait couver des idées pareilles.
■ Je dis qu'il est honteux de vendre des régiments comme des troupeaux de boeufs, s'écriait* il d'un ton grave, la main étendue sur la table; — je dis qu'il est encore plus honteux de vendre des places de juges, parce que les juges, pour rentrer dans leur argent, vendent la justice; — je dis que les Républicains ont bien fait d'abolir les couvents, où s'entretiennent la paresse et tous les vices, — et je dis que chacun doit être libre d'aller, de venir, de commercer, de travùller, d'avancer dans tous les grades, sans que personne s'y oppose. — Et finalement je crois que si les frelons ne veulent pas s'en aller ni travailler, le bon Bleu veut que les abeilles s'en débarrassent, ce qu'on a tot^ours Tu,^t ce qu'on verra toujours jusqu'à la fin des siècles. •
Le vieux Schmit^ alors plus A son aise, dit quil avait les mêmes idées que le mauser et Koffel; et l'oncle, qui jusqu'alors avait gardé son calme, ne put s'empêcher d'approuver ces sentiments, les plus vrais, les plus naturels et les plus justes.
I Seulement, dit-il, au lieu de tout vouloir faire en un jour, il vaudrait mieux aller lentement et-progressivement; il faudrait employer des moyens de persuasion et de douceur, comme l'a fait le Christ ; ce serait plus sage, et l'on obtiendrait les mêmes résultats.
HOMANS NATIONAUX.
Pour voui rendre mes devoln, d[t le vleui Scbmiit. (Pte» 03'}
Madame Thérâse, souriant atore, lui dit : I khi monsieur Jacob, sans doute, sans ioute.si toutle monde vous ressemblait; mais depuis combien de centaines d'années le Cbriet a-t-il prêché la bonté, la justice et la douceur aux hommes? Et pourtant, voyes si vos nobles Vécoutent; voyez s'ils traitent les paysans comme des frères... non...nonI C'est malheureux, mais il faut la ^erre. Dans les trois ans qui viennent de se passer, la République a plus fait pour les droits de l'homme que les ilx-huitcentB ans avant. Croyez-moi, monsieur le docteur, la résignation des honnêtes gens est un grand mal, elle donne de l'audace aux gueux et ne produit rien de bon. •
Toius Gdux qui se trouvaient là pensaient comme madame Thérèse, et l'oncle Jacob allait
répondre, lorsque le messager ClémenU, avec son grand chapeau recouvert d'une toile diée et sa gibecière de cuir roux, entr'ouvrit la porte et lui tendit le journal.
• Vous ne prenez pas le café, démenti, lui dit l'oncle.
— Non, monsieur Jacob, merci... je sais pressé, toutes les lettres sont en retard... Une autre fois, •
n sortit, et nous te vîmes repasser devant nos fenêtres en courant.
L'oncle rompit la bande du journal et se mit i lire d'une voix grave les nouvelles de ces tKDps lointains. Quoique bien jeime alors, j'en ai gardé le souvenir; cela ressemblait aux prédictions du mauser et m'inspirait un mtérét véritable. Le vieux Ztiti>lau traitait les Repu-
MADAMR THÉRÈSE.
U montiil 1 chenl bial rtwar, (P*ge S7.)
blicuna d'espèces de fous, ayant formé l'entreprise andacietise de changer lea lois étemelles de la oatnre. Il rappelait an commencement la maDière terrible dont Jupiter avait accablé les Titans rëvollés contre son trûne, en les écrasant soua des montagnes, de sorte que, depuis, ces malheureux Tomissent de la cendre etde la flamme dans les Bëpulcres du Vésu- Tîm et de l'Etna. Puis il parlait de la fonta des clochei, dérobées au culte de nos pères et transFormto en canons, l'une des plus grandes proCaoations qui se puissent coacevoir, puisque ce qui devait donner la vie i l'âme était destiné maintenant à tuer le corps.
D disait aussi que lea aiaignats ne vaUî^t n€D et que SeutAt, quand les nobles seraient rentrés en pos«eaeîon de leurs châteaux et les
prêtres de leurs couvents, ces papiers sans hypothèque ne seraient plus bons que pour Allumer le feu des cuisines. 11 avertissait charitablement les gens de les refuser à n'importe quel prix.
Après cela venait la liste des exécationi capi^ taies, et malheureusement elle était longue ; aussi le Zàtblatt s'écriait que ces Républicaina feraient changer le proverbe < que les loups • ne se mangent pas entre eux. i
Enfin il se moquait de la nouvelle ère, prétendue républicaine, dont les mois s'appelaient vendémiaire, brumaire, frimaire, nivAse, pluviôse, etc. Il disait que ces fous avaient Vm~ tentiou de changer le cours des astres et de pervertir les saisons, de mettre l'hiver en éti et le printemps en automne, de sorte qa^on a»
6fi
saurait plus quand faire les semailles ni les moissons ; que cela n'avait pas le sens commun, et que tous les paysans de France en étaient indignés*
Ainsi s'exprimait le ZeitblatU
Eoffel et le mauser^ pendant cette lecture, se jetaient de temps en temps un coup d'œil rêveur, madame Thérèse et le père Schmîtt semblaient tout pensifs j personne ne disait rien. L'oncle lisait toujours, en s'arrétant ime seconde à chaque nouveau paragraphe, et la vieille horloge poursuivait sa cadence éternelle.
Yera la fin, il était question de la guerre de Vendée, de la prise de Lyon, de l'occupation de Toulon par les Anglais et les Espagnols, de rinvasion de l'Alsace par Wûrmser et de la bataille deEaisersIautern, où ces fameux Républicains s'étaient sauvés comme des lièvres. Le Zeitblatt prédisait la fin de la République pour le printemps suivant, et finissait par ces paroles du prophète Jérémie, qu'il adressai tau peuple français : « Ta malice te châtiera et tes infidé- « lités te reprendront; tu seras remis sous ton
* joug et dans tes liens rompus, afin que tu
• saches que c'est une chose amère que d'aban- « donner TÉtemel ton Dieu I •
Alors l'oncle replia le journal et dit : « Que penser de tout cela? Chaque jour oh nous annonce que cette République va finir; il y a six mois elle était envahie de tous côtés, les trois quarts de ses provinces étaient soûle* vées contre elle, la Vendée avait remporté de grandes victoires et nous aussi ; eh bien 1 maintenant elle nous a repoussés de presque partout, elle tient tête à toute l'Europe, ce que ne pourrait faire une grande monarchie; nous ne sommes plus dans le cœur de ses provinces, mais seulement sur ses frontières, elle s'avance même chez nous, et Ton nous dit qu'elle va périr ! Si ce n'était pas le savant docteur Zacharias qui écrive ces choses, je concevrais de grands doutes sur leur siijcérité.
i — ^Hé! monsieur Jacob, répondit madame Thérèse, ce docteur-là voit peut-être les choses comme il les désire ; cela se présente souvent et n'ôte rien à la sincérité des gens; ils ne veulent pas tromper, mais ils se trompent euxmêmes.
— Moi, dit le père Schmitt en se levant, tout ce que je sais, c'est que les soldats républicains se battent bien, et que si les Français en ont trois ou quatre cent mille comme ceux que j'ai vus, j'ai plus peur pour nous que pour eux. Voilà mon idée. Quant à Jupiter^ qui met les gens sous le Vésuvius poinr leur faire vomir du feu, c'est an nouveau genre de batterie que je ne connais pas, mais je voudrais bien le voir.
— ^Et moi, dit le mauser, je pense que ce docteur Zacharias ne sait pas ce qu'il dit ; si j'écrivais le journal à sa place, je le ferais autrement.
n se baissa près du fourneau pour ramasser une braise, car il éprouvait un grand besoin de fumer. Le vieux Schmitt suivit son exemple, et comme la nuit était venue, ils sortirent tous ensemble, Eoffel le dernier, en serrant la main de Toncle Jacob et saluant madame Thérèse.
Le lendemain, madame Thérèse s^occupait déjà des soins du ménage; elle visitait les armoires, dépliait les nappes, les serviettes, les chemises, et même le vieux linge tout jaune entassé là depuis la grand'mère Lehnel; elle mettait à part ce qu'on pouvait encore réparer, tandis que Lisbeth dressait le grand tonneau plein de cendres dans la buanderie. Il fallut faire bouillir de l'eau jusqu à minuit pour la grande lessive. Et les jours suivants ce fut bien autre chose encore, lorsqu'il s'agit de blanchir, de sécher, de repasser et de raccommoder tout cela.
Madame Thérèse n'avait pas son égale pour les travaux de l'aiguiUe ; cette femme, qu'oir n'avait crue propre qu'à verser des verres d'eau-de-vie et à se trimbaler sur une charrette derrière un tas de sans-culottes, en savait plus, touchant les choses domestiques, que pas une commère d'Anstatt. Elle apporta même chez nous l'art de broder des guirlandes, et de marquer en lettres rouges le beau linge, chose complètement ignorée jusqu'alors dans la montagne, et qui prouve combien les grandes révolutions répandent les lumières.
De plus, madame Thérèse aidait Lisbeth à la cuisine, sans la gêner, sachant que les vieux domestiques ne peuvent souffrir qu'on dérange leurs affaires.
« Voyez pourtant, madame Thérèse, lui disait quelquefois la vieille servante, conune les idées changent ; dans les premiers temps, je ne pouvais pas vous souffrir à cause de votre République, et maintenant si vous partiez, je croirais que toute la maison s'en va, et que nous ne pouvons plus vivre sans vous.
—Hé! lui répondait-elle en souriant, c^est tout simple, chacun tient à ses habitudes; voua ne me connaissiez pas> je vous inspirais de la défiance; chacuni à votre place^ eût étÀ de même. »
Puis eUe ajoutait tristement :
MADAME THÏHBSB.
n faudra pourtant que je parte, Lisbetb; ' ma plac« n'est pas ici, d'autres soins m'appellent ailleurs. •
Klle songeait toujours à son bataîUon, et lorsque IJsbeth s'écriait :
■ Babl TOUS resterez chei nous; tous ne pcmTei plus nous quitter maintenant. Vous ' laursi qu'on tous considère beaucoup dans le village, et que les gens de bien tous respectent. laissez là vos sans-culottes ; ce n'est pas la vie d'une honnête personne d'attraper des balles ou d'autres mauTals coups à la suite des soldats. Nous ne tous laisserous plus partir. •
Alors elle hochait la tête, et l'on TOyait bien qa'imjour ou l'autre elle dirait: « Aujourd'hui, je pars I • et que rien ne pourrait la retenir.
D'un autre cAté, les discussions sur la guerre et BUT la paix continuaient toujoun, et c'était l'oncle lacob qui les recommençait. Chaque malin il iiescendait pour couTortir madame : Thérèse, disfjit que la paix doTait régner sur la terre, que dans les premiers temps la paix avait été fondée par Dieu lui-même, non-seulement entre les hommes, mais encore entre les iuimaui; que toutes les religions recommandent la paix ; que toutes les souffrances viennent de la guerre : la peste, le meurtre, le pillage, l'incendie ; qu'il faut un chef A la tête des Euts pour maintenir l'ordre, et par conséquent des nobles qui soutiennent ce chef; que ces choses avaient existé de tout temps, chez les Hébreux, chez les Egyptiens, les Assyriens, les Grecs et les Romains; que la répuî}]ique de Rome avait compris cela, que les consuls et les diclateors étaient des espèces de rois soutenus par de nobles sénateurs, soutenus eux-mêmes par de nobles cbeTaliers, lesquels s'élevaient an-desBUS du peuple; — que tel était l'ordre naturel et qu'on ne pouvait le changer qu'au détriment des plus pauvres eux-mêmes; car, disait-il, les pauTres, dau8 le désordre, ne trouvent plus à gagner leur rie et périssent comme les feuilles en automne, lorsqu'elles se détachent des branches qui leur portaient la sève.
0 disait encore une foule de choses non moins fortes; mais toujours madame Thérèse trouvait de bonnes réponses soutenant que les hommes ■ont égaux en droits par la volonté de Dieu; que le rang doit appartenir au mérite et non à la nussance; que des lois sages, égales pour tous, établissent seules des différences équitable* fiotre les citoyens, en approuvant les actions des uns et condamnant celles desautret; qn'u -isl honteux et misérable d'accorder des honneuis et de l'aulorilô à ceux qui n'en méritent pas; que c'est avilir l'autorité et l'honneur lui-même en les faisant représenter par des «trei indignes, et que c'est détruire dans tous
les coeurs le sentiment de la justice, en montrant que cette justice n'existe pas, puisque tout dépend du hasard de la naissance; que pour établir un tel état de choses, il faut abrutir les hommes, parce que des êtres intelligents ne le souffriraient pas ; qii'un tel abrutissement est contraire aux lois de l'Etemel; qu'il faut combattre par tous les moyens ceux qui veulent le produire & leur profit, même par la guerre, le plus terrible de tons, il est vrai, mais dont le crime retombe sur la tête de ceux qui le proToquent en voulant fonder l'iniquité étemelle t
Chaque fois que l'oncle entendait ces réponses, il devenait graTe. Avait-il une course à faire dans la montagne, il montait à cheval tout rêveur, et toute la journée il cherchait de nouvelles et plus fortes raisons pour convaincre madame Thérèse. Le soir il revenait plus joyeux, avec des preuves qu'il croyait invincibles, mais sa croyaoce ne durait pas longtemps; car cette femme simple, au lieu de parler des Grecs et des Egyptiens, voyait tout de suite le fbnd des choses, et détruisait les preuves historiques de l'oncle par le bon sens.
Malgré tout cela, l'oncle Jacob ne se fâchait pas; au contraire, il s'écriait d'un air d'admiration : •
■ Quelle femme vous êtes, madame Tbérésel Sans avoir étudié la logique, tous répondez à . loutl Je voudrais bien voir la mine que ferait le rédacteur du ZeUbiatt en discutant contre tous; je suis sûr que tous l'embarraseeriez, malgré sa grande science et même sa bonne cause ; car la bonne caïue est de notre cdté, seulement je la défends mal. •
Alors ils riaient tous deux ensemble, et madame Thérèse disait :
' Vous défendez très-bien la paix, je suis de votre avis ; seulement tâchons de nous débarrasser d'abord de ceux qui veulent la guerre, et pour nous en débarrasser, faisons-la mieux qu'eux. Vous et moi nous serions bientAt d'accord, car nous sommes de bonne foi, et nous voulons la justice ; mais les autres, il faut bien les convertir àcoups de canon, puisque c'est la seule voix qn'ils entendent, et la seule raison qu'ils comprennent. ■
L'oncle ne disait plus rien alors, et, chose qui m'ëtonnait beaucoup, il avait même l'air content d'avoir été battu.
Après ces grandes discussions politiques, ce qui faisait le plus de plaisir à l'oncle Jacob, c'était de me trouver, au retour de ses courses, en train de prendre ma leçon de français, madame Thérèse assise, le bras autoiu- de ma taille, et moi debout, penché sur le livre. Alors il entrait tout doucement pour ne pas nous
déranger, et rasseyait en Bileace derrière le fourneau, allongeant les jambes et prêtant l'oreille dans une sorte de ravissement j il attendait quelquefois une demi-heure avant de tirer ses bottes et de mettre sa camisole, tant il craignait de me distraire, et quand la leçon était finie, il s'écriait :
■ A la bonne heure, Fritzel.â la bonne heure, tu prends goût à cette belle langue, que madame Thérèse t'explique si bien. Quel bonheur pour toi d'avoir un maître pareil I Tu ne sauras cela que plus tard. ■
Il m'embrassait tout attendri : ce que madame Thérèse faisait pour moi, il l'estimait plus que pour lui-même.
Je dois reconnaître aussi que cette excellente femme ne m'ennuyait pas ime minute durant ses leçons ; voyait-elle mon attention se lasser, aussitât elle me racontait de petites histoires gui me réveillaient ; elle avait surtout un certain catéchisme répubUcain , plein de traits nobles et touchants, d'actions héroïques et de belles sentences, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Les choses se poursuivirent ainsi plusieurs Jours. Le mauser et Koffel arrivaient tous les soirs, selon leur habitude; madame Thérèse était complètement rétablie, et cela semblait devoir durer jusqu'à la consommation des siècles, lorsqu'un événement extraordinaire vint troubler noire quiétude, et pousser l'oncle Jacob aux entreprises les plus audacieuses.
Un matin l'oncle Jacob lisait gravement le catéchisme républicain derrière le fourneau; madame Thérèse cous.til près de la fenélre, et moi j'attendais un bon moment pour m'échapperavec Scipio.
Dehors, notre voisin Spick fendait du bois ; aucun antre bruit ne s'entendait au village.
La lecture de l'oncle semblait l'intéresser beaucoup, de temps en temps il levait sur nous un regard en disant :
• Ces Républicains ont de bonnes choses; ils voient les hommes en grand. .. leurs principes éléventl"àme.,. C'est vraiment beau I Je conçois que la jeunesse adopte leurs doctrines, car tous le» 4tre3 jeunes, sains de corps et d'esprit, aiment la vertu; les èlres décrépits avant l'âge par l'égolsme et les mauvaises passions peuvent seuls admettre des principes contraires. Quel dommage que de pareilles gens recourent sans c«BSt3 à la violence I . . . •
Mots madame Thérèse souriait, et l'on se remettait à lire. Cela durait depui» environ une demi-heure, et Lisbeth, après avoir balayé le seuil de la maison, était sortie faire sa partie de commérage ches la vieille Hoësel, comme à Vordin&iie, lorsque tout à coup un homme à cheval s'arrêta devant notre porte. II avait un gros manteau de drap bleu, un bonnet de peau d'agneau, le nés camard et la barbe grise.
L'oncle venait de déposer son hvre;.iioiu regardions tous cet inconnu par les fenêtres.
. On vient vous chercher pour quelque malade, monsieur le docteur, • dit madame Thérèse.
L'oncle ne répondit pas.
L'homme, e^rés avoir attaché sonjcheval au pilier du hangar, entrait dans l'allée.
• Monsieur le docteur Jacob? ôt-il en ouvrant la porte,
— C'est moi, monàeur.
— Voici une lettre de la part de U. le docteur Feuerbach, de Kaieerslautem.
~ Veuilles vous asseoir, monsieur, ■ dit l'oncle.
L'homme resta debout.
I.'oucle, en reUsant la lettre, devint tout pile el durant une minute il parut comme troublé, regardant madame Thérèse d'un œil v^ue.
• Je dois rapporter la réponse s'il y en a, dit l'homme.
— Vous direi à Feuerbach que je le remercie, c'est tonte la réponse. •
Puis, sans rien ajouter, il sortit la tête nue, avec le messager que noua vîmes s'éloigner daus la rue, conduisantson cheval par la bride, vers l'auberge du Cruchon-tfOr. U allait sans doute se rafraîchit avant de se remettre en route. Nons vîmes aussi l'oncle passer devant les fenêtres et entrer sous le hangar. Madame Thérèse parut alors inquiète.
> Fritzel, dit-elie, va porter son bonnet à ton oncle. ■
Je sortis aussittit et je vis l'oncle qui se promenait de long en large devant la grange; il tenait toujours la lettre, sans avoir l'idée de la mettre en poche. Splck, du seuil de sa maison, le regardait d'un air étrange, les mains croisées sur sa hache ; deux ou trois voisins regardaient aussi derrière leurs vitres.
Il faisait très-froid dehors, je rentrât Uadame Thérèse avait déposé son ouvrage et restait pensive, le coude au bord de la fenêtre; moi, je m'assis derrière le foomeau sons «voir envie de ressortir.
Toutes ces choses, je m'en suis tot^ours sot.-venu durant mon enfance; mais ce qui vint ensuite m'a longtemps produit l'effet d'un rêve
MâDAMB THfiRfiSE.
car je ne pouvais le comprendre, et ce n'est qu'avec l'âge, en y pensant plus tard, que j'en ai saisi le sens véritable.
Je me rappelle bien que Toncle rentra quelques instants après, en disant que les hommes étaient des giieuz, des êtres qui ne dierchaient qu*à se nuire; qu'il s'assit à Tintérieur de la petite fenêtre, non loin de la porte, et qu'il se mit à lire la lettre de son ami Feuerbach; tandis que madame Thérèse Técoutait debout i gauche, dans sa petite veste à double rangée de boutons, les cheveui tordus sur la nuque, droite et calme.
Tout cela je le vois, et je vois aussi Scipio, le nez en Fair et la queue en trompette au milieu de la salle. Seulement la lettre étant écrite en allemand de Saxe, tout ce que je pus y comprendre, c'estqu'on avait dénoncé Toncle Jacob comme un jacobin, chez lequel se réunissaient les gueux du pays pour célébrer la Révolution; — que madame Thérèse était aussi dénoncée comme une femme dangereuse, regrettée des Républicains à cause de son audace extraordinaire, et qu'un officier prussien, accompagné d'une bonne escorte, devait venir la prendre le lendemain et la diriger sur Mayence avec les autres prisonniers.
Je me rappelle également que Feuerbach Gonseillait i Tonde une grande prudence, parce que les Prussiens, depuis leur victoire de Eaiserslautem, étaient maîtres du pays, qu'ils emmenaient tous les gens dangereux, et qu'ils les envoyaient jusqu'en Pologne, à deux cents lieues de là, au fond des marais, pour donner le bon exemple aux autres.
Hais ce qui me parut inconcevable, c'est la hçon dont l'oncle Jacob, cet homme si calme, ee grand amateur de la paix, s'indigna contre l'avis et les conseils de son vieux camarade. Ce jour-li notre petite salle» si paisible, fut le khé&tre d'un terrible orage, et je doute que, depuis les premiers temps de sa fondation, elle en eût vu de semblables. L'onde accusait Feuerbach d'être un égoïste, prêt à fléchir la tête sous l'arrogance des Prussiens, qui traitaient le Palatinat et le Hûndsruck en pays conquis ; il s'écriait qu^il existait des lois à Mayence , i Trêves, à Spire, aussi bien qu'en France ; que loadame Thérèse avait été laissée pour morte par les Autrichiens; qu'on n'avait pas le droit de réclamer les personnes et les choses abandomées; qu'elle était libre; qu'il ne souffrirait pas qu'on mit la main sur elle ; qu'il proteste- Qit; qu'il avait pour ami le jurisconsulte Pfeffel de Heddelberg; qu'il écrirait, qu'il se défendmt^ qu'il remuerait le ciel et la terre; qu'on verrait » Jacob Wagner se laisserait mener de la aorte ; qu'on serait étonné de ce qu'un homme
paisible était capable de faire pour la justice et le droit.
En disant ces choses, il allait et venait, il avait les cheveux ébouriffés; il mêlait toutes les andennes ordonnances qui lui revenaient en mémoire, et les récitait en latin. 11 parlait aussi de certaines sentences des droits de l'homme qu'il venait de lire, et de temps en temps il s'arrêtait, appuyant le pied à terre avec force, en pliant le genou, et s'écriant :
« Je suis sur les fondements du droit, sur les bases d'airain de nos anciennes chartes. Que les Prussiens arrivent... qu'ils arrivent 1 Cette femme est à moi, je l'ai recueillie et sauvée : « La chose abandonnée, ra derelicta est re$ publica^ res viUgata. •
Je ne sais pas où il avait appris tout cela ; c'est peut-être à l'Université de Heidelberg, en entendant discuter ses camarades entre eux. Mais alors toutes ces vieilles rubriques lui passaient par la tête, et il avait l'air de répondre à dix persoimes qui l'attaquaient.
Madame Thérèse, pendant ce temps, était calme, sa longue figure maigre semblait rêveuse ; les dtations de l'oncle l'étonnaient sans doute, mais voyant les choses clairement, comme d'habitude, elle comprenait sa positioià véritable. Ce n'est qu'au bout d'ime grande demi-heure, lorsque l'oncle ouvrit son secrétaire, et qu'il s'assit pour écrire au jurisconsulte Pfeffel, qu'elle lui posa doucement la main sur l'épaule, et lui dit avec attendrissement :
• N'écrivez pas, monsieur Jacob, c'est inutile ; avant que votre lettre n'arrive, je serai déjà loin. »
L'oncle la regardait alors tout pâle.
« Vous voulez donc partir? fit-il les joues tremblantes.
— ^Je suis prisonnière, dit-elle, je savais cela; mon seul espoir était que les Républicains reviendraient à la charge, et qu'ils me délivreraient en marchant sur Landau; mais puisqu'il en est autrement, il faut que je parte.
—Vous voulez partir I répéta l'onde d'un ton désespéré.
— Oui, monsieur le docteur, je veux partir pour vous épargner de grands chagrins; vous êtes trop bon, trop généreux pour comprendre les dures lois de la guerre : vous ne voyez que ia justice ! Mais en temps de guerre, la justice n'est rien, la force est tout. Les Prussiens sont vainqueurs, ils arrivent^ ils m'enmièneront parce que c'est leur consigne. Les soldats ne connaissent que leur consigne : la loi, la vie, l'honneur, la raison des gens ne sont rien ; leur consigne passe avant tout. »
L'oncle, renversé dans son fauleml, ses gros yeux pleins de larmes, ne savait que répondre;
ROMANS NATIIONAUX.
seulement il avait pris la main de madame Thérèse et la serrait avec une émotion extraor* diAaire *, puis, se relevant la face toute bouleversée, il se remit à marcher, en vouant les oppresseurs du genre humain à Texécration de^ siècles futurs, en maudissant Hichter et toiis les gueux de son espèce, et déclarant d'une voix de tonnerre que les Républicains avaient raison de se défendre, que leur cause était juste, qu'il le voyait maintenant, et que toutes les vieilles lois, les vieux fatras des ordonnances, des règlements et des chartes de toutes sortes n'avaient jamais profité qu'aux nobles et aux moines contre les pauvres gens. Ses joues se gonflaient, il trébuchait, il ne parlait plus, il bredouillait; il disait que tout devait être aboli de fond en comble, que le règne du courage et de la vertu devait seul triompher, et finalement, dans une sorte d'enthousiasme extraordinaire, les bras étendus vers madame Thérèse, et les joues rouges jusqu'à la nuque, il lui proposa de monter avec elle sur son traîneau et de la conduire dans la haute montagne chez un bûcheron de ses amis, otrelle serait en sûreté; il lui tenait les deux mains et disait :
% Partons... allons-nous-en... vous serez très-bien chez le vieux Gkinglof... C'est un homme qui m'est tout dévoué... Je les ai sauvés, lui et son ûls... ils vous cacheront.. ^ Les Prussiens n'iront pas vous chercher dans les gorges du Lauterfelzl •
Mais madame Thérèse refusa, disant que si les Prussiens ne la trouvaient pas à Anstatt, ils arrêteraient l'oncle à sa place, et qu'elle aimait mieux risquer de périr de fatigue et de froid sur la grande route, que d'exposer à un tel malheur l'homme qui l'avait sauvée d'entre les morts.
Elle dit cela d'une voix très-ferme, mais l'oncle ne tenait plus compte alors de semblables raisons. Je me rappelle que ce qui l'ennuyait le plus, c'était de voir partir madame Thérèse avec des hommes barbares, des sauvages venus du fond de la Poméranie; il ne pouvait supporter cette idée et s'écriait :
« Vous êtes faible... vous êtes encore malade... Ces Prussiens ne respectent rien... c'est une race pleine de jactance et de brutalité... Vous ne savez pas comment ils traitent leurs prisonniers... je l'ai vu, moi... c'est une honte pour mon pays. . . J'aurais voulu le cacher, mais il JEaut que je l'avoue maintenant : c'est affreux!
«—Sans doute, monsieur Jacob, répondit-elle, je connais cela par d'anciens prisonniers de mop bataillon : nous marcherons deux à deux, quatre à quatre, tristes, quelquefois sans pain, sonvent brutalisés et pressés par Tescorle. Mais les gens de la campagne sont bons ehec vous.
ce sont de braves gens... ils ont de la pitié... et les Français sont gais, monsieur le docteur... il n'y aura que la route de pénible, et encore je trouverai dix, vingt de mes camarades pour porter mon petit paquet : les Français ont des égards pour les femimes. Je vois cela d'avance, fit-elle en souriant toute mélancolique, un d'entre nous marchera devant en chantant un vieil air de l'Auvergne, pour marquer le pas, ou bien un air plus joyeux de la Provence, pour éclaircir votre ciel gris; nous ne serons pas aussi malheureux que vous pensez, monsieur Jacob. »
Elle parlait ainsi doucement, la voix un peu tremblante, et à mesure qu'elle parlait^ je la voyais avec son petit paquet dans la file des prisonniers, et mon cœur se fendait. Oh! c'est alors que je sentis combien nous l'aimions, combien cela nous faisait de peine d'être forcés de la voir partir; car tout à coup je me pris à fondre en larmes, et l'oncle, s'asseyant en face de son secrétaire, les deux mains sur sa figure, resta dans le silence ; mais de grosses larmes coulaient lentement jusque sur son poignet. Madame Thérèse elle-même, voyant ces choses, ne put se défendre de sangloter; elle me prenait dans ses bras doucement, et me donnait de gros baisers en me disant :
r Ne pleure pas, Fritzel, ne pleure pas ainsi. . • Vous penserez quelquefois à moi, n'est-ce pas? Moi, je ne vous oublierai jamais ! »
Scipio seul restait calme, se promenant autour du fourneau, et nous regardant sans rien comprendre à notre chagrin.
Ce ne fut que vers dix heures, lorsque nous entendîmes lisbeth allumer du feu dans la cuisine, que nous reprimes un peu de calme.
Alors l'oncle se mouchant avec force^ dit :
> Madame Thérèse, vous partirez^ puisque vous voulez partir absolument ; mais il m'est impossible de consentir à ce que ces Prussiens viennent vous prendre ici comme ime voleuse, et vous emmènent au nailieu de tout le village. Si l'une de ces brutes vous adressait une parole dure ou insolente, je m'oublierais... car maintenant ma ](^atience est à bout... je le sens, je serais capable de me porter à quelque grande extrémité. Permettez-moi donc de vous conduire moi-même à Kaiserslautem avant que ces gens n'arrivent. Nous partirons de grand matin, vers quatre ou cinq heures, sur mon traîneau; nous prendrons les chemins de traverse, et à midi au plus tard nous sejx)ns là-bas. T consentez- vous?
^Oh ! monsieur Jacob, comment pourrais-je refuser cette dernière marque de votre affection? ditrelle tout attendrie. J'accepte avar reconnalasanee.
MADAUE THSRSSE.
—Cela se fera donc de la sorte, dit l'oncle giavement. Et maintenaat easuyons nos larmes, écartoQS autant que possible ces pensées amixes, afin de ne pas trop attrister les deruiffls instants que nous passerons easemble. *
D vint m'enibrasser, écarta les cheveux de mon front et dît :
• Fritzel, tu es nn bon enfont, ta as un eicelleut cœur. Rappelle-toi que ton oncle Jacob a été content de toi en ce jour : c'est une bonne pensée de se dire qu'on a donné de la satisfaction à ceux qui nous aiment I >
Depuis cet instant le calme se rétablit chez DOua. Chacun songeait au départ de madame Thérèse, au grand vide que cela ferait dans notre maison, & la tristesse qui succéderait pendant des semaines et des mois aux bonnes «niées que nous avions passées ensemble, à la donleur du mauser , de Koffel et du vieux ScbmiU en apprenant celte mauvaise nouvelle; phu on rêvait, plus on découvrait de nouveaux mjeti d'être désolé.
ïloi, ce qui me semblait le plus amer, c'était ie quitter mon ami Scipio; je n'osais pas le dire, mus en pensant qu'il allait partir, que je ne pourrais plus me promener avec lui dans le village, au milieu de l'admiration univerlelle, que je n'aurais plus le bonheur de lui roir faire l'exercice, et que je serais comme avant, seul & me promener les mains dans les poches et le bonnet de coton tiré sur les oreilles, sans honneur et sans gloire, un tel désastre me semblait le comble de la désolation. Et ce qui finissait de m'abreuver d'amertume, c'est que Sd^o, grave et pensif, était venu s'asseoir devant moi, me regardant à travers ses épais sonrcils frisés, d'un air aussi diagrin que s'il eftt compris qu'il fallait nous séparer dans les siècles des siècles. Oh I quand je pense A ces choses, encore aujourd'hui je m'étonne que les grosses boucles blondes de mes cheveux ne soient pas devenues toutes grises, an milieu de ces rèQexioDs désolantes, le ne pouvais pas même pleurer, tant ma douleur était cruelle; le testais le nez en l'air, mes grosses lèvres retroussées, elles deux mains croisées autour d'un genou.
l'oncle, lui, se promenait de long en large, et de temps eu temps il toussait tout bas en redoublant de marcher.
Madame Thérèse, toujours active, malgré sa teisiesBB ei ses 70U1 ronges, avait ouvert l'ar-
moire du vietu linge, et se taillait dans du la grosse toile, une espèce de sac à doubles bretelles pour mettre ses efTets de rouie ; on entendait crier les ciseaux sur la lable, elle ajustait les pièces avec son adresse ordinaire. Enâu, quand tout fut prêt, elle tira de sa poche une aiguille et du fil, puis elle s'assît, mit le dé au bout de son doigt, et depuis cet instant on ne vit plus que sa main ^ler et venir comme l'éclair.
Tout cela se faisait dans le plus graud silence; on n'ântendait que le pas lourd de l'oncle sur le plancher et la marche cadencée de notre vieille horloge, que ni nos joies ni notre désolation ne faisaient avancer ou relarder d'une seconde. Ainsi va la vie; le temps qui marche ne demande pas : • Etes- vous tristes? étes-vous gais? riei-vouBÎ pleurez-vous? est-ce le printemps, l'automne ou l'hiver? ■ Il va, va toujoursl Et ces millions d'atomes qui tourbillonnent dans un rayon de soleil, et dont la vie commence et finit d'un tic-tac à l'autre, comptent autant pour lui que l'existence d'un vieillard de cent ans. Hélas 1 nous sommes bien peu de chose.
yjdi)etb étant venue vers midi mettre la nappe, l'oncle s'arrêta et lui di t :
' Tu feras cuire un petit jambon pour demain matin ; madame Thérèse part.
Et comme la vieille servante le regardait toute saisie :
• Les Prossiens la réclament, dit-il d'une voix enrouée; ils ont la force pour eux... il faut obéir. >
Alors Lisbetb déposa ses assiettes au bord de la table et, nous regardant ]'un après l'autre, elle releva son bonnet sur sa tète, comme si cettenouvelleavailpu le déranger, puis elle dit:
• Madame Thértee part... ça n'est pas possible... je ne croirai jamais cela.
— 11 le faut, ma pauvre Lisbeth, répondit madame Thérèse tristement, il le faut, je suis prisonnière... on vient me chercher.
— Les Prussiens?
—Oui, les Prussiens. •
Alors la vieille, que l'indignation suffoquait dit:
■ J'ai toujours pensé que ces Prnssiens n'étaient pas grand'chose : des tas de gueux, de véritables bandits 1 Venir attaquer une hounéte femmeT Si les hommes avaient pour deux liarda de cœur, est-ce qu'ils souffriraient çaî
— Et que ferais-tuT lui demanda l'oncle, dont la face se ranimait, car l'indignation de la vieille lui faisait plaisir intérieurement.
— Uoi, je chargerais mes kouydreiur',
• Piitolad d« otTtlgria.
"C'-'.-v-pr^it^M
Fû toutmn peasJ qm cm Pnusiau n'tukit pu gnnd'chosa. (PiEC 71.}
s écria Lisbetb, je leur dinÛB par la fendtre ; « Passez votre chemin, bandits 1 n'entrez pas, ou gare I ■ Et le premier gni dépasserait la porte, je l'éteodraiB roide. Oh ! les gueuz I
— Oui, oui, ât l'oncle, toïU comment on devrait recevoir des gens pareils ; mais nous ne sommes pas les pins forts. •
Puis il se remit A marcher, et Uibeth, tonte tremblante, plaça les couverts.
Madame Thôi^ ne disait rien.
La table mise, nous dinimes tout rêveurs. Ce n'est qu'à la fin, lorsque l'oncle alla chercher une vieille bouteille de boui^ogne à la cave, et que rentrant il s'écria tristement :
• Bt^jouissons un peu nos cœurs, et fortiâons- Qous contre ces grands chagrins qui nous accablent. Qu'avant votre départ, madame Thé-
rèse, ce vieux vin qui tous a rendu Ja force, et qui nous a tous égayés un jour de bonheur, brille encore au niilieu de nous, comme un rayon de soleil, et dissipe quelques instants les nuages qui nous entourent. >
Ce n'est qu'au moment où d'une voix ferme, il dit cela, que nous sentîmes renaître un peu notre courage.
Maisquelquesinstanlsaprès, lorsque, s' adressant à Lisbeth, il lui dit de chercher un verre pour trinquer avec madame Thérèse, et que la pauvre vieille se mit à fondre en larmes, le tablier sur la figure, alors notre fermeté disparut, et tous ensemble nous nous mimes à sangloter comme des malheureux.
I Oui, oui, disait l'oncle, nous avons en du bonheur ensemJile... voiU l'histoire humaine :
MADAME THKRESr:.
e Tliiirâsu! li'tge li.i
(« instâDls de joie passent vite et la douleur lî'ire /ocgtemps. Celui qui nous regarde tiliatK «ait pourtant que nous ne mérilons pas de «affrir ainsi, que des êtres mèchanis nous ont (tesoiéa ; mais il sait aussi que la force, !a vraie force est dans sa main, et qu'il pourra nous rendre heureux dès» qu'il le voudra. C'esl pour cela qu'il permet ces iniquilés, car il a confiance Abus )a réparation. Soyons donc calmes et tionB-Dous en lui.— A la santé de madame Thérèse! •
fô OODS bûmes tous, les joues couvertes de tûmes.
Lisbeth, en entendant parler de la puissance
de [heu, s'était un peu calmée, car elle avait
I des seoitunerttB pieux, et pensa que les choses
àev^«nt être ainsi, povirle plus tiraud bien de
tous dans la vie éternelle, mais eiie n'en oodlinua pas moins à maudire les Prussiens du fond de l'âme, et tous ceux qui leur ressemblaient.
Après dîner, l'oncle recommanda surtout à l;i vieille servante de ne pas répandre le bruit de ces événements au village, sans quoi Ricbter et tous les gueux d'Austatt seraient là le lendemain de bonne heure pour voir le départ de madame TLêrèse et jouir de notre humiliation, Elle le comprit très-bien, et lui promit de modérer sa langue. Puisl'oaiîle sortit pour aller voir le mauaer.
Toute cette après-midi, je ne quittai pas la maison. Madame Thérèse continua ses prepavatifs de départ; Lisbeih l'aidait et voulait fourrer dans son sac une foule de cttoses inu-
tiles, disant qu'il faut de tout en route, qu'on est content de trouver ce qu'on a mis dans un coin ; qu'étant un joui iJlée à Pirmasens, elle avait bien regi-elté son peigne et ses tresses à rubans.
Madame Thérèse souriait
« Non, Lisbethf disait-elle, songez donc que je ne voyagerai pasen voiture, et que tout cela sera sur mon dos : trois bonnes chemises, trois mouchoirs, deux paires de souliers et quelques paires de bas suffisent. A toutes les haltes on s'arrête une heure ou deux près de la fontaine ; on fait la lessive. Vous ne connaissez pas la lessive des soldats? Mon Dieu, que de fois je l'ai faite! Nous autres Français, nous aimons à être propres, et nous le sommes toujours avec notre petit paquet. »
Elle paraissait de bonne humeur, et seulement lorsqu'elle adressait de temps en tenips à Scipio quelques paroles amicales, sa voix devenait toute mélancolique; je ne savais pas pourquoi, mais je le sus plus tard, lorsque l'oncle revint.
La journée s'avançait; sur les quatre heures, i3L nuit commençait à se faire; en ce moment tout était prêt, le sac renfermant les effets de madame Thérèse pendait au mur. Elle s'assit au coin du fourneau, m'attirant sur ses genoux en silence; Lisbeth rentra dans la cuisine, préparer le 3ouper, et dés lors aucune parole ne fut échangée; la pauvre femme rêvait sans doute à l'avenir qui l'attendait sur la route de Mayence, au miUeu de ses compagnons d'infortune ; elle ne disait rien, et je jsentais sa douce respiration sur ma joue.
Gela durait depuis une demi-heure, et la nuit était venue, lorsque Toncle ouvrit la porte, en demandant :
« Ëtes-vouslà, madame Thérèse?
— Oui, monsieur le docteur.
— Bon... bon... j'ai vu mes malades.. » j'ai prévenu Eoftel, le mauser et le vieux Schmitt; tout va bien, ils seront ici ce soir poiuf recevoir vos adieux. »
Sa voix était raffermie. Il alla lui-même chercher de la lumière à la cuisine, et nous voyant ensemble en rentrant, cela parut le réjouir.
« Firitzel se conduit bien, dit-il. Maintenant il va perdre vos bonnes leçons; mais j'espère qu'il s'exercera tout seul à lire en français, et qu'il se rappellera toujours qu'un homme ne vaut que par ses connaissances. Je compte làdessus. »
Alors madam3 Thérèse lui fit voir son petit jquet en détail; elle souriait, et l'oncle di-
'î.'iit :
t tjucl heureux caractère ont ces Français I
Au milieu des plus grandes infortunes^ ils conservent un fonds de gaieté naturelle; leur désolation ne dure jamais plusieurs jours. Voilà ce que j'appelle im présent de Dieu, le plus beau, le plus désirable de tous. >
Mais de cette joiirnée, — dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire, parce qu'elle fut la première où je vis la tristesse de ceux que j'aimais ; — de tout ce jour, ce qui m'attendrit le plus, ce fut quelques instants avant le souper, lorsque, tranquillement assise derrière le poêle, la tête de Scipio sur les genoux, et i*egardant au fond de la salle obscure d'un air rêveur, madame Thérèse se prit tout à coup i dire :
« Monsieur le docteur, je vous dois bien des choses... et cependant il faut que je vous fasse encere une demande.
— Quoi donc, madame Thérèse?
—C'est de garder auprès devons mon pauvre Scipio... de le garder en souvenir de moi... Qu'il soit le compagnon de Fritzel, comme il a été le mien, et qu'il n'ait pas à supporter les nouvelles épreuves de ma vie de prisonnière. •
Comme elle disait cela, je crus sentir mon cœur se gonfler, et je frémis de bonheur et de tendresse jusqu'au fond des entrailles. J^étais accroupi sur ma petite chaise basse devant le fourneau ; je pris mon Scipio, je l'attirai, j'enfonçai mes deux grosses mains rouges dans son épaisse toison, un véritable déluge de larmes inonda mes joues; il me semblait qu'on venait de me rendre tous les biens de la terre et du del que j'avais perdus.
L'oncle me regardait tout surpris; il comprit sans doute ce que j'avais souffert en songeant qu'il fallait me séparer de Scipio, car au lieu de faire des observations à madame Thérèse sur le sacrifice qu'elle s'imposait, il dit simplement :
« J'accepte, madame Thérèse, j'accepte pour Fritzel, afin qu'il se souvienne combien vous l'avez aimé; qu'il se rappelle toujours que dans le plus grand chagrin vous lui avez laissé^ comme marque de votre affection, un être bon, fidèle, non-seulement votre propre compagnon, mais encore celui de Petit-Jean, votre frère ; qu'il ne l'oublie jamais et qu'il vous aime aussi. »
Puis s'adressant à moi :
c Fritzel, dit-il, tu ne remercies pas madame Thérèse!
Alors je me levai, et sans pouvoir dire un mot tant je sanglotais, j'allai me jeter dans les bras de cette excellente femme et je ne la quittai plus; je me tenais près d'elle, le bras sur son épaule, regardant à nos pieds Scipio à tr:-.vers de grosses larmes, et le touchant du '::oui
HADANB THERBSB.
des doigts avec un sentiment de joie ioezpri-
n [lUut du temps pour m'apaiser. Madame Thérèse, en m" embrassant, disait : i Cet enfant a 1)011 cœur, il s'attache facilement, c'est bien! • ce ifiii redoublait encore mes pleurs. Elle écarlail mes ulieveux de mon front et semblait atlendrie.
Après le souper, Eoffel, le mauser et le vieux Schmitt arrivèrent gravement, le bonnet soua le bras; ils exprimèrent à madame Thérèse leur chagrin de la voir partir, et leur indignation contre ce gueux de Richter, auquel tout le monde attribuait la dénonciation, car seul il était capable d'an trait pareil.
On s'était assis autour du fourneau ; madame Thérèse semblait touchée de la douleur de ces braves gens, et malgré cela, son caractère ferme, décidé, ne l'abandonnait pas.
■ Econtet, mes amis, dit-elle, si le monde était semé de roses, et si l'on ne trouvait parfont que des gens de cœur pour célébrer la jnstice et le bon droit, quel mérite aurail-on à «mtenir ces principes T Franchement, cela ne Tandrait pas la peine de vivre I Nous avons de la chance d'arriver dans un temps où l'on fait de grandes choses, où l'on combat pour la liberté; du moins on parlera de nous, et notre emlence n'aura pas été inutile : toutes nos misères, tontes nos souffrances, tout notre tang répandu formeront un sublime spectacle pour les générations futures; tous les gueux frémiront en pensant qu'ils auraient pu nous rencontrer et que noua les aurions balayés, et toutes tes grandes âmes regretteront de n'avoir pu prendre part à nos travaux. Voilà le fond des choses. Ne me plaignez donc pas; je suis fiëre et je suis heureuse de souffrir pour la Fiance, qui représente dans te monde la liberté, la justice et le droit. — Vous nous crojec peutêtre twttust c'est une erreur mous avons reculé d'un pas hier, noua en ferons vingt en avant demain- Kt ai par malheur la France ne représente plus un jour cette grande cause que nous défendons, d'autres peuples prendront notre place et poursuivront notre ouvrage, car la jusûce et la liberté aont immortelles et tous les despotes du monde ne parviendront jamais à les détruire. — Quant à moi, je pars pour Mayence et peut-être pour la Prusse, escortée par des soldats tlf Brunswick; mais souvenezvous de ce que je vous dis : tes Républicains n'en sont encore qu'à leur première étape, et je s'iîs sûre qu'avant la hn de l'année prochaine ■U '-iendront me délivrer, •
.■Unsi parlait cette femme flère, qui souriait, et dont les yeux ëlincelaient. On voyait bien loe les misâres n'étaient rien pour elle, et
chacun pensait ; t Si ce sont là les femmes républicaines, qu'est-ce que le^ hommes doivent donc être T ■
Eoffel pâlissait de plaisir en l'écoutant parler; le mauser clignait de l'œil à l'oncle et lui disait tout bas :
• Tout ça, je le sus depuis longtemps, c'est écrit dans mon livre ; U faut que ces choses arrivent... c'est écrit I »
Le vieux Schmitt, ayant demandé la permission d'allumer sa pipe, lançait de grosses bouffées coup sur coup, et murmurait entre ses dents :
< Quel malheur que je n'aie pas vingt anal j'irais m'engager chez ces gens-là! Voilà ce qu'il me fallait... Qu'est-ce qui m'empêcherait de devenir général comme le premier venut Quel malheur I ■
Enfin, sur le coup de neuf heures, l'oncle dit:
< n se fait tard... il faudra partir avant le jour... Je crois que noua ferions bien d'aller prendre un peu de repos. •
, Et tout le monde se leva dans une sorte d'attendrissement; on s'embrassa les uns les autres comme de vieilles connaissances, en se promettantde nejamais s'oublier. Eoffelet Schmitt sortirent les premiers, le mauser et l'oncle s'entretinrent un instant tout bas sur le seuil de la maison. Il faisait un clair de lune superbe, tout était blanc sur la terre ; le ciel, d'un bleu sombre, fourmillait d'étoiles. Madame Thérèse, Scipioetmoi nous sortîmes contempler ce magnifique spectacle, qui montre bien la petitesse et la vanité des choses humaines quand on y pense, et qui confond l'esprit par sa grandeur sans bornes.
Puis le mauser s'éloigna, serrant de nouveau la main de l'oncle; on le voyait comme en plein jour marcher dans la rue déserte. Enfin il disparut au coin de la nielle des Orties, elle froid étant trés-vif, nous rentrâmes tous en nous souhaitant le bonsoir.
L'oncle, sur le seuil de ma chambre, m'embrassa et me dit d'une voix étrange, en me serrant sur son cœur :
« Fritzel... travaille... travaille... et conduistoi bien, cher enfant! •
n entra chez lui tout ému.
Moi, je ne pensais qu'au l>onheur de garder Scipio. One fois dans ma chambre, je le fia coucher à mes pieds, entre le chaud duvet et le bois de lit; il se tenait là tranquille, la tête entre les pattes ; je sentais ses Qancs se dilater doucement à chaque respi ration, et je n'aurais pas changé mon «Jrt contre celui de "«empereur d'Allen: îgne.
Jusque passé dix heures, il me fut impos^le
■le dormir, en sODgeant à ma félicité. L'oncle allait et venait chez lui; je l'entendis ouvrir snn secrétaire, puis faire du feu dans le poêle de sa chambre pour la première fois de l'hiver; je pensai qu'il avait l'idée de veiller, et je finis par m' endormir profondément.
Neuf heures sonnaient à l'église, lorsque je fus éveillé par un cliquetis de ferraille devant notre maison ; des chevaux piétinaient sur la terre durcie, on entendait des gens parler à notre purte.
L'idée me vint aussitôt que les Prussiens arrivaient pour prendre madame Thérèse, et je souhaitât de tout mon cœur que l'oncle Jacob li'oilt pas aussi longtemps dormi que moi. Deux minutes après je descendais l'escalier, et je découvrais au bout de l'allée cinq ou six hussards enveloppés dans leur dolman, la grande sabretaclie pendant jusqu'au-dessous de l'étrier, et le sabre au poing. L'officier, un petit blond très-maigre, les joues creuses, les pommettes plaquées de rose et les grosses moustaches d'un roux fauve, se tenait en travers de l'allée sur un grand cheval noir, et Lisbeth, le balai à la main, répondait à. ses questions d'uu air effrayé.
Plus loin, s'étendait un cercle de gens, la bouche béante, se penchant l'un sur l'autre pour entendre. Au premier rang, je remarquai le mauser, les mains dans les poches, et H. Richter qui souriait, les yeux plissés et les dents découvertes, comme un vieux renard en jubilation. Il était venu sans doute pour jouir de la confosion de l'oncle.
• Ainsi votre maître et k prisonnière sont partis ensemble ce matin? disait l'officier.
— Oui, monsieur le commandant, répondit Lisbeth.
— A quelle heure?
— Entre cinq et six heures, monsieur le commandant, il faisait encore nuit; j'ai moi-même accroché la lanterne au timon du traîneau.
—Vous aviez donc reçu l'avis de notre arrivée ? dit l'offlcier en lui lançant un coup d'œil perçant? •
Lisbeth regarda le mauser, qui sortit du cercle et répondit pour elle sans gène ,
t Sauf vo tre respect, j 'ai tu le docteur Jacob hier soir, c'est un de ms3 amis... Cette pauvre vieille ne sait rien... Depuis longtemps le docteur était las de la Française, î) avait envie de s'en débarrasser, et quand il a ru qu'elle pou-
vait supporter le voyage, il a profité du premier moment.
— Mais comment ne les avons-nous pas rencontrés sur la route? s'écria le Prussien en regardant le mauser de la tête aux pied?.
— Hél vous aurez pris le chemin de la vallée, -le docteur aura passé par le Waldeck et la mont^ne; il y a plus d'un chemin pour aller à Kaiserslant«m. >
L'officier, sans répondre, sauta de son che- Tal, il entra dans notre chambre, poussa la porte de la cuisine et fit semblant de regarder à droite et à gauche; puis il ressoriit et dit en se remettant en selle :
■ Allons, voilà noire affaire faite; le reste ne noua regarde plus. •
Use dirigea vers le Cruchon-d'or, ses hommes le suivirent, et la foule se dispersa, causant de ces événements extraordinaires. Richter semblait confus et comme indigné, Spick nous regardait d'un œil louche ; ils remontèrent ensemble les marches de l'auberge, et Scipio, qui s'était tenu sur notre escalier, sortit alors en aboyant de toutes ses forces.
Les hussards se rafraîchirent au Cruchond'Or, puis nous les revîmes passer devant cheE nous, sur la route de Eaiserslaulern, et depuis nous n'en eûmes plus de nouvelles.
Lisbeth et moi nous pensions que l'oncle reviendrait à la nuit; inais quand nous vîmes s'écouler tout le jour, puis le lendemain et le surlendemain sans même recevoir de lettre , on peut s'imaginer notre inquiétude.
Scipio montait et descendait dans la maison; il se tenait le nez au bas de la porte du matin au soir, appelant madame Thérèse, reniflant et pleurant d'un ton Jamentable. .Sa désolation nous gagnait; mille idées de malheurs nous passaient par la tète.
Le mauser venait nous voir tous les soirs et nous disait :
■ Bah ! tout cela n'est rien; le docteur a voulu recommander madame Thérèse, il ne pouvait pas la laisser partir avec les prisonniers, c'était contraire au bon sens; il aura demandé une audience au feld-marécbal Brunswick, pour tâcher de la faire entrer à l'hôpital de Eaiserslautem,.. Toutes ces démarches deman dent du temps... Tranquillisez- vous, il reviendra. •
Ces paroles nous rassuraient un peu, car le taupier semblait très-calme; il fumait sa pipe au coin du fourneau, les jambes étendues et lamine rêveuse.
Malheureusement le garde forestier Rœdig, qui demeurait dans hs bois, sur le chemin de Pirmasens, où se trouvaient alors les Français, vintapporter un rapporta la mairie d'Anslatt.
MADAME THÉRÈSE
et s'étant arrâté quelques instants à Tauberge de Spick, il raconta que Toncle Jacob avait passé, trois jours auparavant, vers huit heures du matin, devant la maison forestière et qu'il s'y était même arrêté un instant avec madame Thérèse, pour se réchauffer et hoire un verre de vin. Il dit aussi que Tonde paraissait tout joyeux, et qu'il avait deux longs kougelreiur dans les poches de sa houppelande.
Alors le bruit courut que le docteur Jacob, au lieu de se rendre à Kaiserslautem, avait conduit la prisonnière chez les Républicains, et ce fut un grand scandale ; Richter et Spick criaient partout qu'il méritait d'être fusillé, que c'était une abomination, et qu'il fallait confisquer ses biens.
Le mauser et Eoffel répondaient que le docteur s'était sans doute trompé de chemin à cause des grandes neiges, qu'il avait pris à gauche dans la montagne; au lieu de tourner à droite, mais chacun savait bien que Toncle Jacob connaissait le pays comme pas un contrebandier^ et Tindignation augmentait de jour en jour.
Je ne pouvais plus sortir sans entendre mes camarades ciier que Toncle Jacob était un jacobin ; il me fallait livrer bataille pour le défendre ^ et malgré le secours de Scipio, je renim plus d'une fois à la maison le nez meurtri.
. Lisbeth se désolait surtout des bruits de con- Gscation : "^ ♦
> Quel malheur I disait-elle les mains jointes, quel malheur à mon âge, d'être forcée de faire son paquet et d'abandonner ime maison où l'on apassé la moitié de sa vie 1 »
C'était bien triste. Le mauser seul conservait son air tranquille.
« Vous êtes des fous de vous faire du mauvais sang, disait-il ; je vous répète que le docteur Jacob se porte bien et qu'on ne confisquera rien du tout. Tenez- vous en paix, mangez bien, dormez bien, et pour le reste, j'en réponds. >
n clignait de l'œil d'un air malin, et finissait toujours par dire :
« Mon tivre raconte ces choses... Maintenant elles s'accomplissent et tout va très-bien. •
Malgré ces assurances tout allait de mal en pis, et la racaille du village excitée par ce gueux de Richter commençait à venir crier sous nos fenêtres, lorsqu'un beau matin tout rentra subitement dans Tordre. Vers le soir le Hïauser arriva, la mine riante, et prit sa place ordinaire en disant à Lisbeth qui filait :
• îh bien, on ne crie plus, on ne veut plus nous confisquer, on se tient bien tranquille, bôJhèlhêl.
n n'en dit pas davantage, mais dans la nuit nous entendîmes des voitures passer en foule, des gens marcher en masse par la grande rue ; c'était pire qu'à Tarrivéedes Républicains, car personne ne s'arrêtait : on allait... on allait toujours I
Je ne pus dormir une minute, Scipio à chaque instant grondait. Au petit jour, ayant regardé par nos vitres, je vis encore une dizaine de grandes voitures chargées de blessés, s'éloigner en cahotant. C'étaient des Prussiens. Puis arrivèrent deux ou trois canons, puis une centaine de hussards, de cuirassiers, de dragons, pêlemêle dcsis un grand désordre; puis des cavaliers démontés, leur porte-manteau sur l'épaule et couverts de boue jusqu'à Téchine. Tous ces honunes semblaient harassés ; mais ils ne s'arrêtaient pas, ils n'entraient pas dans les maisons, et marchaient comme sHls avaient eu le diable à leurs trousses.
Les gens, sur le seuil de leur porte,. regar^ daient cela d'un air morne.
En jetant les yeux sur la côte du Birkenwald, on voyait la file des voitures, des caissons, de la cavalerie et de l'infanterie se prolonger bien au delà du bois.
C'était l'armée du feld-maréchal Brunswick en retraite après la bataille de Frœschwiller, comme nous l'avons appris plus tard; elle avait tra^rsé le village dans une seule nuit. Cela se passait du 28 au 29 décembre, et si je me le rappelle si bien, c^est que le lendemain de bonne heure, le mauser et Eofiél arrivèrent tout joyeux, ils avaient une lettre de l'oncle Jacob, et le mauser, en nous la montrant, dit :
fl Hé! hél hé! ça va bien... ça va bien! le règne de la justice et de l'égalité commence... Écoutez un peu! »
n s'assit devant notre table, les deux coudes écartés. J'étais près de lui et je lisais par-dessus son épaule ; Lisbeth, toute p&le, écoutait derrière, et Eoffel, debout contre la vieille armoire, souriait en se caressant le menton. Ils avaient déjà lu la lettre deux ou trois fois, le mauser la savait presque par cœur.
Donc il lut ce qui suit, en s^arrêtant parfois pour nous regarder d'un air d'enthousiasme :
c Wifleem bourg, le S niTÔse an II « de la République française.
• Aux citoyens Mauser et Eoffel, à la citoyenne Lisbeth, au petit citoyen Fritzel, salut et fraternité !
« La citoyenne Thérèse et moi nous vous souhaitons d'abord joie, concorde et prospérité, ^i ■ Vous saurez enssite que nous vous écri* vous ras ligne»* de Wissembourg, au miliuia
Ici'. ■.-.»" - • ■■ I L - . ■ »■
vu-".'' .,
ait
• des triomphes de la guerre : nous avons i chassé les Prussiens de Frœschwiller, et nous
• sommes tombés sur les Autrichiens au Geis-
• berg comme le tonnerre.
« Ainsi l'orgueil et la présomption reçoivent t leur récompense ; quand les gens ne veulent « pas entendre de bonnes raisons, il faut bien « leur en donner de meilleures; mais c'est teiv « rible d'en venir à de telles extrémités, oui,
t^ c'est terrible I
« Mes chers amis, depuis longtemps je gémis- « sais en moi-même sur Taveuglement de ceux « qui dirigent les destinées de la vieille Aile- « magne ; je déplorais leur esprit d^injustice , a leiu* égolsme; je me demandais si mon devoir t d'honnête homme n'était pas de rompre « avec tous ces êtres orgueilleux, et d'adopter « les {principes de justice, d'égalité et de frac temité proclamés par la Révolution fran- « çaise. Tout cela me jetait dans un grand
• trouble, car Phomme tient aux idées qu'il a « reçues de ses pères, et de telles révolutions « intérieures ne se font pas sans un grand dé- « déchirement. Néanmoins j'hésitais encore, « mais lorsque les- Prussiens, contrairement au « droit des gens, léclamèrent la malheureuse
■ prisonnière que j'avais recueillie, je ne pus « en supporter davantage : au lieu de conduire « madame Thérèse à Kaiserslautem, je pris « aussitôt la résolution de la mener à Pirma- « sens, chose que j'ai faite avec Taide de « Dieu.
« A trois heures de l'après-midi, nous étions
« en vue des avant-postes, et comme madame
« Thérèse regardait, elle entendit le tambour et
c s'écria : ■ Ce sont les Français ) monsieur le
' docteur, vous m'avez trompée! » Elle se jeta
• dans mes bras^ fondant en larmes, et je me « pris moi-même à pleurer, tant j'étais ému !
« Sur toute la route, depuis les Trots-Maisons M jusqu'à la place du Temple-Neuf, les soldats
• criaient : « Voici la citoyenne Thérèse I > Us f nous suivaient, et quand il fallut descendre R du traîneau, plusieurs m'embrassèrent avec
• une véritable effusion. D'autres me serraient R les mains, enfin on m'accablait d'honneurs.
fl Je né vous parlerai pas, mes chers amis, I de la rencontre de madame Thérèse et du t petit Jean ; ces choses ne sont pas à peindre! I Tous les plus vieux soldats du bataillon , I même le conamandant Duchêne, qui n'est
> pas tendre,' détournaient la tête pour ne pas
> montrer leurs larmes : c'était un spectacle H comme je n'en ai jamais vu de ma vie. Le
■ petit Jean est un brave garçon ; il ressemble I beaucoup à mon cher petit Fritzel, aussi je
> l'aime bien.
«- Eo ce même jou> il se passa des événo-»
ments extraordinaires à Pirm^^^ens. Les Républicains campaient autour de laville;le général Hoche annonça qu'on allait prendre les quartiers d'hiver, et qu'il fallait construire des baraques. Mais les soldats refusèrent, ils voulaient loger dans les maisons. Alors le général déclara que ceux qui refuseraient le service ne marcheraient pas au combat. J'ai moi-même assisté à cette proclamation, qui se lisait dans les compagnies, et j'ai vu le général Hoche forcé de pardonner à ces hommes devant le palais du prince^ car ils étaient dans le plus grand désespoir.
« Le général ayant appris qu'un médecin d'Anstatt avait ramené la citoyenne Thérèse au premier bataillon de la deuxième brigade, je reçus l'ordre, vers huit heures, d'aller à rOrangerie. Il était là, près d'une table de sapin, habillé comme un simple haupîmanny avec deux autres citoyens qu'on m'a dit être les conventionnels Lacoste et Baudot^ deux grands maigres qui me regardaient de Ira» vers. — Le général vint à- ma rencontre : c'est un homme brun, les yeux jaunes et les cheveux partagés au milieu du front; il s'arrêta en face de moi et me regarda deux secondes. Moi, songeant que ce jeune homme commandait l'armée de la Moselle, j'étais troublé; mais tout à coup il me tendit la main et me dit : • Docteur Wagner, je vous remercie de ce que vous avez fait pour la citoyenne Thérèse; vous êtes un honmie de cœur. »
t Puis il m*emmena près de la table, où se trouvait déployée une carte, et me demanda différents renseignements sur le pays d'une façon si claire, qu'on aurait cru qu'il connaissait les choses bien mieux que moi. Naturellement je répondais, les deux autres écoutaient en silence. Finalement il me dit : Docteur Wagner^ je ne puis vous proposer de servir dans les années de la République, votre nationalité s'y oppose; mais le 1*' bataillon de la 2* brigade vient de perdre son chirurgien-major, le service de nos ambulances est encore incomplet, nous n'avons que des jeunes gens pour secourir nos blessés, je vous confie ce poste d'honneur : l'humanité n'a pas de patrie! Voici votre commission. • Il écrivit quelques mots au bout de la table, et me prit encore une fois la main en me disant : t Docteur» croyez à mou estime ! » Après cela, je sortis.
« Madame Thérèse m'attendait dehors, et quand elle sut que j'allais être à la tête de l'ambulance du 1*' bataillon, vous pouvez vous figurer sa joie.
• Nous pensions tous rester à Pirmasens jus»
'it^"*
MADAME THERESE
qu'au printemps, les baraques étaient en train de se bâlir^ quand dans la nuit du surlendemain^ vers dix heures, tout à coup nous reçûmes Tordre de nous mettre en route SiOns éteindre les feux, sans faire de bruit, sans battre la caisse ni sonner de la trom« pette. Tout Pirmasens dormait. J'avais deux chevaux^ l'un sous moi, Tautre en main; j'étais au milieu des officiers, près du commandant Duchéne.
• Nous partons, les uns à cheval, les autres à pied, les cauons, les caissons, les voitures ectre nous^ la cavalerie sur les flancs^ saus lune et sans hen pour nous guider* Seulement, de loin en loin, un cavalier au touroant des chemins disait : « Par ici... par ici I... • Vers onze heures la lune se montra, nous étions en pleine montagne : toutes les cimes étaient blanches de neige. Les hommes âpied, le fusil sur l'épaule, couraient pour se réchauffer ; deux ou trois fois il me &Uut descendre de cheval, tant j'avais Tonglée. Madame Thérèse, dans sa charrette couverte d'une toile grise, me tendait la gourde, et les capitaines étaient toujours là, prêts à la recevoir après moi; plus d*un soldat avait aussi son tour.
• Mais nous allions, nous allions sans nous arrêter, de sorte que vers six heures, quand le soleil pâle se mit à blanchir le ciel, nous étions à Lembach^ sous la grande côte boisée deStem/elz, à trois quarts de Ueue de Wœrth. Alors, de tous les côtés on entendit crier : Halte!... halte!... » Ceux de derrière arrivaient toujours; à six heures et demie toute l'armée était réimie dans im vallon, et Ton se mit à faire la soupe.
« Le général Hoche, que j'ai vu passer alors avec ses deux grands conventionnels, riait; il semblait de bonne humeur. Il entra dans la dernière maison du village; les gens étaient étonnés de nous voir à cette heure, comme ceux d'Anstatt à l'arrivée des Républicains. Les maisons sont si petites ici et si misérables, qu'il fallut porter deux tables dehors, et que le général tint conseil en plein air avec ses officiers, pendant que les troupes cuisaient ce qu'elles avaient emporté.
Cette halle dura juste le temps de manger et de reboucler son sac. Ensuite il fallut repartir mieux en ordre.
■ xi huit heures, en sortant de la vallée de UeicbsUofen, nous vîmes les Prussiens retrancbês sur les hauleui-s de Frœschwiller et de Wœrth; ils étaient plus de vingt mille, et leurs redoutes s'élevaient les unes au-dessus
• dfisauinjb.
« Toute l'armée comprit alors que xious avions marché si vite pour surprendre ces Prussiens seuls, car les Autrichiens étaient à quatre ou cinq lieues de là, sur la ligne de la Motter. Malgré cela, je ne vous cache pas, mes chers amis, que cette vue me porta d'abord un coup terrible; plus je regardais, plus il me semblai t impossible de gagner la bataille. D'abord ils étaient plus nombreux que nous, ensuite ils avaient creusé des fosséi garnis de palissades, et derrière on voyait très-bien les canouniers qui se penchaient à côté de leurs canons et qui nous observaient, tandis que des files de baïonnettes innombrables se prolongeaient jusque sur la côte. « Les Français, avec leur caractère insouciant, ne voyaient pas tout cela et paraissaient même très-joyeux. Le bruit s'étant répandu que le général Hoche venait de promettre six cents francs pour chaque pièce enlevée à l'ennemi, ils riaient en se mettant le chapeau sur Toreille, et regardaient les canons en criant : c Adjugé! adjugé 1 » 11 y avait de quoi frémir de voir une pareille insouciance et d'entendre ces plaisanteries.
• Nous autres, Tam^bulance, les voitures de toute sorte, les caissons vides pour transporter les blessés, nous restâmes derrière, et pour dire la vérité, cela me fit un véritable plaisir.
■ Madame Thérèse était à trente ou quarante pas en avant de moi, j'allai me mettre près d'elle avec mes deux aides, dont l'un a été garçon apothicaire à Landrecîes, et l'autre dentiste, et qui se sont fait chirurgiens d'euxmêmes. Mais ils ont déjà de l'expérience, et ces jeunes gens, avec tm peu de loisir et de travail, deviendront peut-être quelque chose. Madame Thérèse embrassait alors le petit Jean, qui se mit à courir pour suivre le bataillon.
« Toute la vallée, à droite et à gauche, était pleine de cavalerie en bon ordre. Le général Hoche, en arrivant, choisit lui-même tout de suite la place de deux batteries sur les collines de Reichshofen, et Tinfanterie fit halte au milieu de la vallée.
• Il y eut encore une délibération, puis toute l'infanterie se rangea en trois colonnes; Tune passa sur la gauche, dans la gorge de Kéebach, les deux autres se mirent en marche sur les retranchements l'arme au bras.
• Le général Hoche, avec quelques officiers, se plaça sur une petite hauteur, à. gauche de la vallée.
« Tout ce qui suivit, mes chers anils, me semble encore un rêve. Au moment où les colonnes arrivaient au pied de la côte, uc
nOMANS NATIONAUX.
Cooibat lit FriMu'Lliwviller, (pif» 80,1
'< horribiefracas, comme une espèce de dëcbi- » rement épouvantable, retenlit; tout fut cou- « vert de fumëe : c'étaient les Pruasieus qui ' venaient de licber leurs batteries. Une se-
■ conde après, la fumée s'étant un peu dissi- ' pée, nous vîmes ies iS-ançais plus baut sur
■ la côte; ils allongeaient le pas, des quantités
■ de blessés restaient derrière, les uns étendus
■ sur la lace, les autres assis et cherchant à se I relever.
( Pour la seconde fois les Prussiens tirèrent,
• puis on entendit le cri terrible des Aëpubli-
• cains : I Ala balonneiul • £t toute la monta-
■ gne se mit à pétiller comme nn feu de char- « bonnière où l'on donne un coup de pied. Oi, ' ne SB voyait plus, parce que le vent poussait
■ k fumée sur nous, et l'on ne pouvait plus se
dire un mot à quatre pas, tant la fusilladi*, les hommes et lecanon tonnaient et hurlaient ensemble. Sur les cAtée, les chevaux de notre cavalerie hennissaient et voulaient partir; ces animauz sont vraiment sauvages, ils aiment le danger, on avait mille peines â. les retenir.
• De tempsen temps ilsefaisaitun trou dans la fumée, alors on voyait les Républicains cramponnés aux pahssades comme uue four* miliërejlesuns.àcoup de crosse, essayaient de renverser les retranchements, d'autres cherchaient un passage; les commandants â cheval, l'épèe en l'air, animaient leurs hommes, et de l'autre cô'éles Prussiens laiit^aient descoupsde baïonnette, lâchaient leurs fusils dans le tas, ou levaient des deux mains Lou: ^
MADAMK THÉRÈSE.
Enfla la Ht ronde ; il Aall à dwnl iv Réppel. (Ptge S3.;
• grands nfonloira comme âes massues pour
• assommer les gêna. C'était effrayant! Ui^e
> seconde a^irès, un autre coup de vent eou-
■ Trait tout, etl'on ne pouvait savoir comment
> cela finirait.
■ Le général Hoche envoyait ses officiers
• l'oD après l'autre porter de nouveaux ordres;
• ils partaient comme le vent dans la fumée,
• on aurait dit des ombres. Hais la bataille se
• prolongeait et les Républicains commen-
■ çaient à reculer, quand le général descendit ' lui-même ventre à terre; dix minâtes après,
• le cbant de la MarseiUaiu courrait tout le
• tumulte, ceux qui avaient reculé revenaient
• à la charge.
< La seconde attaque commença plus fu-
• rïeuae que la première. Les canons seuls
[ tonnaient encore et renversaient des files I d'hommes. Tous les Républicaii^ s'avan- I çaient en masse, Hoche au milieu d'eux. Nos I batteries tiraient aussi sur les Prussiens. Ce r qutsepassaquandlesFrançalBfurentencore I une fois près des palissades est quelque I chose d'impossible  décrire. Si le père Adam I Schmitt avait été avec nous, il aurait vu ce ' qu'on peut appeler une terrible bataille. Les I Prussiens montrèrent là qu'ils étaient les I soldats du grand Frédéric; balonnettescontre I baïonnettes, tantôt les uns, tantôt les autres r reculaient ou poussaient en avant.
• Mais ce qui décida la victoire pour les Ré- I publicaina, ce fut l'arrivée de leur troïpiteie I colonne sur les hauteurs, à gauche de6 re- ■ tranchements; elle avait tourné le Réebaefa
et sortait du bois au pas de course. Alors il fallut bien quitter la partie; les Prussiens, pris des deux côtés à la fois^ se retirèrent, abandopnant dix-huit pièces de canon, vingtquatre caissons et leurs retranchements pleins de blessés et de moits. Us se dirigèrent du côté de Wœrth, et nos dragons, nos hussards, qui ne se possédaient plus d'impatience, partirent enfin courbés sur leurs selles, comme un mur qui s'ébranle. Nous apprîmes le même soir qu'ils avaient fait douze cents prisonniers et remporté six canons.
• Voilà, mes chers amis, ce qu'on appelle le combat de Wœrth et de Frœschwiller, dont la nouj^elle a dû vous parvenir au moment où je vous écris, et qui restera toujours présent à ma mémoire.
« Depuis ce moment, je n'ai rien vu de nouveau ; mais que d'ouvrage nous avons eu ! Jour et nuit il a fallu couper, trancher, amputer, tirer des balles ; nos ambulances sont encombrées de blessés : c'est une chose bien triste.
« Cependant, le lendemain de la victoire, Tannée s^était portée en avant. Quatre jours après, nous avons appris que les conventionnels Lacoste et Baudot, ayant reconnu que la rivalité de Hoche et de Pichegru nuis«it aux intérêts de la République, avaient donné le commandement à Hoche tout seul, et que celui-ci> se voyant à la tête des deux armées du Rhin et de la Moselle, sans perdre une minute, en avait profité pour attaquer Wurmser sur les lignes de Wissembourg; qu'il l'avait battu complètement au Gaisberg, de sorte qu'à cette heure, les Prussiens sont en retraite sur Hayence, les Autrichiens sur Gemersheim, et que le territoire de la République est débarrassé de tous ses ennemis, t Quant à moi, je suis maintenant à Wissembourg, accablé d'ouvrage; madame Thérèse, le petit Jean et les restes du !«' bataillon occupent la place, et l'armée marche sur Landau, dont l^eureuse délivrance fera Padmiration des siècles futurs.
* Bientôt, bientôt, mes chers amis, nous suivrons Tannée, nous passerons par Anstatt, couronnés des palmes de la victoire ; nous pourrons encore une fois vous serrer sur nos cœurs, et célébrer avec vous le triomphe de Il justice et de la liberté.
» 0 chère liberté 1 rallume dans nos âmes le feu sacré dont brûlèrent jadis tant de héros; forme au milieu de nous des générations qui ieiir ressemblent ; que le cœur de tout citoyen tressaille à ta voix ; inspire le sage qui Aédite ; porte l'homme courageux aux actions
héroïques; anime le guerrier d'un enthousiasme sulDlime ; que les despotes qui divisent les nations pour les opprimer disparaissent de ce n^onde, et que la sainte fraternité réunisse tous les peuples de la terre dans une même famille I
« Avec ces vœux et ces espérances, la bonne madame Thérèse, petit Jean et moi nous vous embrassons de cœur.
« Jacob Wagner.
« P. S. — Petit Jean recommande à son ami Fritzel d*avoir bien soin de Scipio. »
La lettre de Ponde Jacob nous remplit tous de joie, et Ton peut slmaginer avec quelle impatience nous attendîmes dès lors le 1«' bataillon.
Cette époque de ma vie, quand j'y pense, me produit PefTet d'une fête; chaque jour nous apprenions quelque chose de nouveau : après l'occupation de Wissemboiurg, la levée du siège de Landau, puis la prise de Lauterbourg, puis celle de Kaiserslautern, puis Poccupation de Spire, où les Français recueillirent un grand butin, que Hoche fit transporter à Landau, pour indemniser les habitants de leurs pertes.
Autant les gens du village avaient crié contre noiis, autant çtlors ils nous tenaient en vénération. Il étaijb.méme question de mettre Eofifel du conseil municipal et de nommer le mauser bourgmestre; on ne savait pas pourquoi, 'car personne jusqu'alors n'avait eu cette idée; mais le bruit commençait à se répandre que nous allions redevenir Français, que nous avions été Français quinze cents ans auparavant , et que c'était une abomination de nous avoir tenus d longtemps en esclavage.
Richter avait pris la fuite, sachant bien ce qui l'attendait, et Joseph Spick ne sortait plus de sa baraque.
Chaque jour, les gens de la grande rue regardaient sur la côte pour voir arriver les véritables défenseurs de la patrie; malheureusement la plupart suivaient la route de Wissembourg à Mayence, laissant Anstatt sur leur gauche, dans la montagne ; on ne voyait passer que des traînards, qui coupaient au coiurt par la traverse du Bourgerwald. Cela nous désolait, et nous finissions par croire que notre bataillon n'arriverait jamais, lorsqu'une après-midi le mauser entra tout essoufflé en criant :
« Les voilà... ce sont eux 1 »
n revenait des champs , la pioche sur l'épaule , et de loin il avait vu sur la route une foule de soldats. Tout le village savait déjà la nouvelle « tout le monde sortait. Moi, ne me possédant plus d'enthousiasme, je courus à la rencontre de notre bataillon, avec Hans Aden et Frantz
MADAME THÉRÈSE
Sépel, que je rencontrai sur la route. Il faillit du soleil, la neige fondait, les flaques de boue éclataient autour de nous comme des obus à chaque pas; mais nous n'y proniunapas garde,- el durant une demi-heure uous ne ces- (Ames point de galoper. La moitié du village, hommes, femmes, enfants, nous suivaient en
criant: • Ils arriventl ils arriventl • Les
idées des gens changent d'une façon singuUère, tontle monde était alors ami de la République.
Une fois sur la moulée du Birkenwald, Hans Aden, Fi-antz Sépel el moi nous vîmes enfin notre bataillon qui s'approchait à mi-côte, le tic au dos, le fusil sur l'épaule, les officiers derrière les compagnies. Plus loin, sur le grand pont, défilaient les voilures. Tout cela s'avançait en sifflant, en causant, comme les soldats en route ; l'un s'arrêtait pour allumer sa pipe, l'autre donnait un coup d'épaule pour relever son sac; on entendait des voix glapissantes, des éclats de rire, car les Français sont ainsi, quand ils marchent en troupe, il leur faut toujours des histoires et de joyeux propos pour entretenir leur bonne humeur.
Moi, -dans cette foule je ne cherchais des yeux que l'oncle Jacob et madame Thérèse; il me fallut quelque temps pour les découvrir à la queue du bataillon. Enfin je vis l'oncle, il était derrière, à cheval sur Bappd. J'eus d'abord de la peine à le reconnaître, car il avait un grand chapeau républicain, un habita revers rouges et un grand sabre à fourreau de fer; cela le changeait d'une façon incroyable, il paraissait beaucoup plus grand; mais je le reconnus tout de même, ainsi que madame Thérèse sur sa charrette couverte de toile, avec son même chapeau et sa même cravate; elle avait les joues roses et les yeux brillants; Voncle chevauchait près d'elle, ils causaient ensen-ble-
Je reconnus aussi le petil Jean, que jen'a- Taia vu qu'une fois; il marchait, un large baudrier orné de baguettes en travers de la poibras couverts de galons, elson sabre
trine, 1
ballottant derrière les jambes. £t le commandant, et le sergent Lafièche, et le capitaine que j'avais conduit dans notre grenier, el tous les soldais, oui, presque tous je les rec un naissais, il me semblait être dans une grande famille; et le drapeau couvert de toile cirée me faisait ■usai plaisir à voir.
Je courais é travers tout le monde, IlansAden et Franu Sèpel avaient déji trouvé des camarades-'-Moi, je marchais toujours, j'étais à tr^uifc pas de la charrette el j'allais appeler : • Oncle! onclel » quand madame Thérèse, se penchantparhaaard.s'écriad'une voix joyeuse: • ViùdScipioI •
Dans le même instant, Sdpio, que j'avais oublié chez nous, tout affaré, tout croUè, sautait dans la voiture.
Aussitôt petit Jean a'écriîi, -,
• Scipiol «
Et le brave caniche, après avoir passé deux ou trois fois ses grosses moustaches sur les joues de madame Thérèse, bondit à terre et se mit à danser autour de petit Jean, aboyant, poussant des cris et se démenant comme un bienheureux .
Tout le bataillon l'appelait :
■ Scipio, ici!... Scipiol... Scipiol • L'oucle venait de m'apercevoir et me tendait
les bras du haut de son cheval. Je m'accrochai à sa jambe, il me leva et m'embrassa; je sentis qu'il pleurait et cela m'attendrit. II me lendit ensuite à madame Thérèse, qui m'attira dans sa charrette en me disant :
■ Bonjour, Fritzel. »
Elle paraissait bien heureuse et m'embrassait les larmes aux yeux.
Presque aussitôt le mauser et Koflel arrivèrent, donnant des poignées de main à l'oncle ; puis les autres gens du village, pêle-mêle avec les soldats, qui remettaient aux hommes leurs sacs et leurs fusils pour les porter en triomphe, et qui criaient aux femmes :
• Hél la givDSse mèrel... La jolie allé... par ici... par icil •
C'était une véritable confusion, tout le monde fraternisait, et au milieu de tout cela, c'était encore petit Jean et moi qui paraissions les plus heureux,
• Embrasse petit leau, > me criait l'oncle.
— Embrasse Fritzel, • disait madame Thérèse à son frère.
Et nous nous embrassions, noua noua regardions émerveillés.
i II me plaît, cria petit Jean, il a l'air bon enfant.
— Toi, tu me plais aussi, • lui dis-je, tout fier de parler en français.
Et nous marchions bras dessus bras dessous, tandis que l'oncle et madame Thérèse se souriaient l'un à l'autre.
Le commandant me tendit aussi la main en disant ;
t Hé! docteur Wagner, voici votre défenseur. — Tu vas toujours bien, mon braveî
— Oui, commandant.
— A la bonne heure! •
C'est ainsi que nous arriv&mes aux premières maisons du vill^e. Alors on s'arrêta quelque» instants pour se mettre en ordre, petil Jean accrocha son tambour sur sa cuiswL', et le ùommandantayant crié : • E» avaut, marchel * les lamlwura retentirent.
Nous descendîmes la grande rue, marchant tous au pas et nous réjouissant d'une entrée si magnifique. Tous les vieux et les vieilles qui n^avaient pu sortir étaient aux fenêtres et se montraient Toncle Jacob, qui s'avançait d*un air digne derrière le commandant entre ses deux aides. Je remarquai surtout le père Schmitt, debout i la porte de sa baraque; il redressait sa haute taille voûtée et nous regardait défiler avec un éclair dans l'œil.
Sur la place de la fontaine le commandant cria : « Halte I » On mit Iôb fasils en faisceaux, et tout le monde se dispersa, les uns à droite, les autres à gauche; chaque bourgeois voulait avoir im soldat, tous voulaient se réjouir du triomphe de la République une et indivisible; mais ces Français, avec leurs mines joyeuses, suivaient de préférence les jolies filles.
Le commandant vint avec nous. La vieille Lisbeth était déjà sur la porte, ses longues mains levées au ciel, et criait :
« Âhl madame Thérèse... ahl monsieur le docteur!... •
Ce furent de nouveaux cris de joie, de nouvelles embrassades. Puis nous entrâmes, et le festin de jambon, d'andouilles et de grillades arrosées de vin blanc et de vieux bourgogne conmiença : KofFel, le mauser, le commandant, l'oncle, madame Thérèse, petit Jean et moi, je vous laisse à penser quelle table, quel appétit, quelle satisfaction I
Tout ce jour-là le 1** bataillon resta chez nous; puis il lui fallut poursuivre sa route, car ses quartiers d'hiver étaient à Hacmatt, à deux petites lieues d'Anstatt. L'oncle resta au village, iï déposa son gr^nd sabre et son grand chapeau; mais depuis ce moment jusqu'au printemps^ il
ne se passa pas de jour qu'il ne fût en route pour Hacmatt : il ne pensait plus qu'à Haomatt.
De temps en temps madame Thérèse venait aussi nous voir avec petit Jean ; nous riions, nous étions heureux, nous nous aimions!
Que vous dirai-je encore? Au printemps, quand commence à chanter Talouette, un joiur on apprit que le l^ bataillon allait partir pour la Vendée. Alors l'oncle, tout pâle, courut à récurie et monta sur son Rappel; il partit ventre à terre, la tête nue, ayant oublié de mettre son bonnet.
Que se passa-t-il à Hacmatt? Je n'en sais rien; mais ce qu'il y a de silr, c'est que le lendemain Toncle fier conune un roi, revint avec madame Thérèse et petit Jean, qu'il y eut grande noce chez nous, embrassades etcéjouis^ sances. Huit jours après, le commandant Duchêne arriva avec tous les capitaines du bataillon. Ce jour-là, les réjouissances furent encore plus grandes. Madame Thérèse et l'oncle se rendirent à la mairie, suivis d'une longue file de joyeux convives. Le mauser, qu'on avait nommé bourgmestre à l'élection populaire, nous attendait, son écharpe tricolore autour des reins. Il inscrivit Toncle et madame Thérèse sur un gros registre, à la satisfaction universelle; et dès lors petit Jeau eut un père, et moi j'eus une bonne mère, dont je ne puis me rappeler le souvenir sans répandre des larmes.
J'aurais encore bien des choses à vous dire..« mais c'est assez pour une fois. Si le Seigneur Dieu le permet, un jour nous reprendrons cette histoire, qui finit, conune toutes les autres,— par des cheveux blancs et les derniers adieux de ceux qu'on aime le plus au monde.
FIN DE MADAME THÉRÈSE