‹ Romans nationauxChapitre 8 sur 247 · POURQUOI HUNEBODRG NE PUT PAS REND · texte numérisé non relu

POURQUOI HUNEBODRG NE PUT PAS REND

ayançaient clopin-clopant , ils paraissaient bien las, bien tristes; mais à la guerre comme à la guerre : on ne peut pas avoir toujours ses aises.

La troupe atteignit enfin le plateau. Il ne restait plus qu'un petit nombre de trainards dispersés sur la pente du ravin ; c'était le moment de faire main basse. Fargès et Lombard échangèrent un coup d'œil dans l'ombre, lis allaient donner le signal, lorsqu'im cri de détresse... un cri perçant vola de bouche en bouche jusqu^au sommet de la côte, et glaça d'épouvante toute la caravane :

c Les Cosaques!... les Cosaques!... >

Alors ce fut une scène étrange; Fargès s'élança derrière le rideau de feuillage pour distribuer de nouveaux ordres. On entendit le bruit sec et rapide des batteries , puis de ce c6té tout rentra dans le silence.

Quant aux fugitifs, ils n'avaient pas bougé ; immobiles, se regardant l'un l'autre la bouche béante, n'ayant ni la force de fuir, ni le courage de prendre une résolution, ils offraient rimage de la terreur.

Presque aussitôt Lombard reconnut aux environs le cri rauque des Cosaques ; ils accouraient en tous sens, à travers taillis, halliers, broussailles. A les voir bondir au clair de lune, sur. leurs petits chevaux bessarabiens , TcBil en feu, les naseaux fumants, la crinière hérissée, on les eût pris pour une bande de loupa ^ ^amés enveloppant leur proie. Les bœu& mugissaient, les femmes sanglotaient, les pauvres mères pressaient leurs enfants sur leur sein, et les Baskirs resserraient toujours le cercle de leurs évolutions, pour foudre sur ce groupe. Enfin, ils se massèrent et partirent en Ugne, en poussant des hourras furieux. Tout à coup le sombre feuillage slUumina comme d'un reflet de foudre, un feu de peloton étendit sa nappe rougeâtre sur le plateau, et la montagne parut frissonner de surprise ! Quand la fumée de cette décharge se fut dissipée, on vit les Cosaques en déroute chercher à fuir dans la direction du Graufthâi, mais là s'étendait une barrière de rochers infranchissables.

• En avantl... Pas de quartier !... » cria Fargès.

Les vétérans, animés par ba voix, se précipitèrent à la poursuite des fuyards. Le combat fut court. Acculés à la pointe du roc, les soldats de Platoff firent volte-face et chargèrent avec la furie du désespoir. Cinquante coups de lance et de baïonnette s'échangèrent ■ en xme seconde. Mais dans cet étroit espace, les Cosaques , ne pouvant faire manœuvrer leurs chevaux, furent bientôt écrasés. Un

seul résista jusqu'au bout, grand, maigre^ à la face terne et cuivrée, véritable figure mé« phistophélique, il était recouvert de plusieurs peaux de mouton. Lombard en enlevait une à chaque coup de baïonnette.

« Canaille! murmurait-il, je finirai pourtan par t'attaquer le cuir. . . »

n se trompait!... Le cosaque bondit audessus de sa tête, en lui assénant avec la crosse de son pistolet, un coup terrible sur la mâchoire. Le caporal cracha deux dents, arma son fusil, ajusta le Baskir et fit feu. Mais attendu que l'arme n'était pas chargée, l'autre disparut sain et sauf, en ayant encore l'air de se moquer de lui par un triple hourrah !

C'ept ainsi que l'intrépide Lonabard, après vingt-huit ans de service et trente campagnes^ eut la mâchoire fortement ébranlée par un sauvage d'Ekatérinoslof , qui ne possédait pas même les premiers principes de la guerre.

t Sang de chien, dit-il avec rage, si je te tenais! >

Fargès, en raffermissant sa baïonnette toute gluante de sang, promena des regards étonnés autour du plateau ; les habitants dé Hâzenbruck avaient disparu. Leurs bœufs erraient i l'aventure dans les halliers. Quelques chèvres grimpaient le long de la côte. Et sauf une vingtaine de cadavre étendus dans les.bruyères, tout respirait le calme et les douceurs de la vie champêtre. Les vétérans eux-mêmes semblaient surpris de leur facile triomphe; car excepté Nicolas Rabeau, anciei» tambourmajor au 14* de ligne, prévôt d'armes, de danse et de grâces françaises, lequel avait eu la gloire d'être embroché par un cosaque et de rendre l'âme sur le champ d'honneur, à cette exception près, tous les autres en étaient quittes pour des horions.

« Ah çàl camarades, dit Fargès, ce grand pendard de cosaque qui vient de s'échapper, pourrait gâter nos affaires. Nos provisions sont complètes. Ce qu'il y a de plus simple, c'est de réunir le bétail et de gagner le fort, avant que l'ennemi ait eu le temps de nous barrer le passage. >

Tout le monde se mit aussitôt à l'œuvre, et, dix minutes après, la petite colonne, poussant devant elle le troupeau, reprenait le chemin de Himebourg. Vers trois heures du matin, elle était sous le canon du fort.

On peut se figurer la satisfaction de Jean- Pierre Noël, lorsque ayant entendu crier les chaînes du pont-levis, et s'étant mis à sa fenêtre, en simple manches de chemise, il vit défiler toute la razzia... marchant • avec ordre et discipline « comme il avait eu soin de la recommander à Fargès.

Le uporii ijusla le Bickir d Bt ha. (Pwgc SI.)

Le choral Lombard, gravement assis but une vieille rosse à moitié grise, son grand chapeau à cornes sur l'oreille, et le fusil en sautoir, formait à lui seul l'arrifere-garde de la colonne.

Le brave commandant ne sa sentait plus de joie. Aussi lorsque trois jours plus tard l'archiduc Jean d'Autriche, A la tête d'un corps de six mille hommes , fit sommer la place de se rendre, avec menace de la bombarder et de la détruire de fond en comble en cas de refus, Jean-Pierre ne put s'empêcher de sourire. Qât dresser un état de ses provisions de bouche, et l'adressa sous forme de réponse au général autrichien .'ajoutant :

• Qu'il regrettait de ne pouvoir être agréable

A Son Altesse ; mais ^'il était beaucoup trop gourmand, pour quitter une place si bien approvisionnée. Il priait conséquemment Son Altesse de vouloir bien l'excuser.... etc., etc.

I Quant à votre menace de bombarder la forteresse et de la détruire de fond en comble, disait-il en terminant, je m'en soude comme du roi Dagobert I •

L'archiduc Jean d'Autriche entendait trèsbien le français..;. II avait, de plus, nn faible pour la cuisine , et comprit les scrupules de Jean-Pierre. Aussi, dès le lendemain, il remonta tranquillement la vallée de la Zome.... après avoir foit demi-tour à gauche t

Ht ToilA ponrqum Hunebouig ike fut pas rendu.

V ERCKMANN -CHATRIAN

Louise guettail le retour des hirondelles. (Page 3.)

Si voQB tenez A connaître l'histoire de la grande invasion d? î814 , telle que me l'a tacontèe le vieux chasseur PranU du Hengst, il faut TOUS transporter au village des Charmes, dans lea Vosges. Une trentaine de mai- «innella» couvertes de bardeaux et de jou- I bart« vert sombre se suivent à la ûle le long de

la Sarre, TOUS en apercevei les pignons tapissés de lierre et de chèvrereuille flétrie, — car l'hiver approche, — les ruchera fermés avec des bouchons de paille, les petits jardina, lei palissades, les bouts de haie qui les séparent les unes des autres.

A gauche, sur une haute montagne, s'élôveut

les ruines de l'antique château de Falkeinstein, détruit, il y a deux cents ans, par les Suédois. Ce n'est plus qu'un amas de décombres hérissés de ronces; im vieux chemin de sc/ifftte, * aux échelons vermoulus, y monte à travers les sapins. A droite, sur la côte, on aperçoit la ferme du Bois-de-Chénes : une large construction avec granges, écuries, et hangars, la toiture plate chargée de grosses pierres, pour résister aux vents du nord. Quelques vaches se promènent dans les bruyères, quelques chèvres dans les rochers.

Tout cela est calme, silencieux.

Des enfants, en pantalons de toile grise, la tête et les pieds nus, se chau£fent autour de leurs petits feux sur la lisière des bois ; les spirales de fumée bleue s'effilent dans Pair, de grands nuages blancs et gris restent immobiles au-dessus de la vallée ; derrière ces nuages on découvre les cimes arides du Grosmann et du Donon.

Or il faut savoir que la dernière maison du village, dont le toit en équerre est percé de deux lucarnes vitrées, et dont la porte basse s'ouvre sur la rue fangeuse, appartenait, en 1813, à Jean-Glaude Hullin, un ancien volontaire de 92, mais alors sabotier au village des Charmes^ et jouissant d'une grande considération parmi les montagnards. Hullin était un homme trapu et charnu, avec des yeux gris, de grosses lèvres , un nez court , fendu par le bout, et d'épais sourcils grisonnants. Il était d'humeur joviale et tendre, et ne savait rien refuser à sa fille Louise, une enfant qu'il avait recueillie jadis de ces misérables heimatshlâSy — ferblantiers, forgerons, — sans feu ni lieu, qui vont de village en village étamer les casseroles, fondre les cuillers et raccommoder la vaisselle fêlée. Il la considérait comme sa propre fille, et ne se souvenait plus qu^elle était d'une race étrangère.

Outre cette affection naturelle, le brave homme en avait encore d'autres : il aimait surtout sa cousine, la vieille fermièi*e du Boisde-Ghênes, Catherine Lefèvre, et son fils Gaspard, enlevé par la conscription de cette année, un beau garçon fiancé à Louise, et dont toute la famille attendait le retour à la fin de la campagne

Hullin se rappelait toujours avec enthousiasme ses campagnes de Sambre-et-Meuse, d'Italie et d'Egypte. Il y pensait souvent, et, parfois, le soir, après le travail, il se rendait à la scierie du Valtin, cette sombre usine formée de troncs d^arbres encore revêtus de leur écorco,

* On appelle chemins de tchUtte lei chemins ou r^R traniporte les troncs d'arbres abattus en pleine forét.

et que vous apercevez là-bas au fond de la gorge. Il s asseyait au milieu des bûcherons, des charbonniers, des scMitteurs, en face du grand feu de sciure, et tandis que la roue pesante tournait, que l'écluse tonnait et que la scie grinçait^ lui, le coude sur le genou, la pipe aux lèvres, il leur parlait de Hoche, de Kléber, et finalement du général Bonaparte, qu'il avait vu cent fois, et dont il peignait la figure maigre, les yeux perçants, le profil d'aigle, comme s'il eût été présent.

Tel était Jean-Claude Hullin.

C'était un homme de la vieille souche gauloise, aimant les aventures extraordinaires, les entreprises héroïques, mais cloué au travail par le sentiment du devoir depuis le jour de l'an jusqu'à la Saint-Sylvestre.

Ouant à Louise, la fille des heimatshlés^ c'était une créature svelte, légère, les mains longues et délicates, les yeux d'un bleu d'azur si tendre qu'ils vous allaient jusqu'au fond de Tâme, le teint d'une blancheur de neige, les cheveux d'un blond paille, semblables à de la soie, les épaules inclinées comme celles d'une vierge en prière. Son naïf sourire, son front rêveur, enfin toute sa personne rappelait le vieux lied du minr nesinger Ërhart, lorsqu'il dit : « J'ai vu passer

• un rayon de lumière, mes yeux en sont en- « core éblouis... Était-ce un regard de la lune

• à travers le feuillage?... Était-ce un sourire

• de l'aurore au fond des bois*^ — Non... c'é-

• tait la belle Edith, mon amour, qui passait...

• Je Tai vue, et mes yeux en sont encore t éblouis. »

Louise n'aimait que les champs, les jardins et les fleurs. Au printemps, les premières notes de l'alouette lui faisaient répandre des larmes d'attendrissement. Elle allait voir naître les bluets et l'aubépine derrière les buissons de la côte ; elle guettait le retour des hirondelles au coin des fenêtres de la mansarde. C'était toujours la fille des heimatshlés errants et va^bonds, seulement un peu moins sauvage. Hullin lui pardonnait tout; il comprenait sa nature et lui disait parfois en riant :

« Ma pauvre Louise, avec le butin que tu nous apportes, — tes belles gerbes de fleurs et d'épis dorés, — nous mourrions de faim dans . trois jours! »

Alors elle lui souriait si tendrement et Tembrassait de si bon cœur, qu'il se remettait à l'ouvrage en disant :

« Bah ! qu'ai-je besoin de gronder? Elle a raison, elle aime le soleil... Gaspard travaillera pour deux, il aura du bonheur pour quatre.. . Je ne le plains pas, au contraire... Des femmes qui travaillent, on en trouve assez^ et ça ne les rend pas plus belles; mais des femmes qiiî

L'INVASION

aiment! quelle chance d^en rencontrer une, quelle chance ! »

Ainsi raisonnait le brave homme, et les jours, les semailles, les mois, se suivaient dans TalteDte prochaine du retour de Gaspard.

La mère Lefèvre, femme d'une extrême énergie, partageait les idées de Hullin au sujet de Louise.

« Moi, disait-elle, je n^ai besoin que d'une flUe qui nous aime; je ne veux pas qu'elle fie mêle de mon ménage. Pourvu qu'elle soit conlente ! Tu ne me généras pas, n*e8t-ce pas, Louise? > Et toutes deux s'embrassaient!...

Mais Gaspard ne revenait toujours pas, el depuis deux mois on n'avait plus de ses nouvelles.

Or ce jour-là, vers le milieu du mois de décembre 1813, entre trois et quatre heures de Taprès-midi, Hullin, courbé sur son établi, terminait ime paire de sabots ferrés pour le bûcheron Rochart. Louise venait de déposer une écuelle de terre fleuronnée sur le petit poêle de fonte, qui pétillait et bruissait d'un ton plaintif, tandis que la vieille horloge comptait les secondes de son tic-tac monotone. Au dehors, tout le long de la rue, on remarquait de ces petites flaques d'eau, recouvertes d'une couche de glace blanche et friable, annonçant l'approche des grands froids. Parfois on entendait courir de gros sabots sur la terre durcie, on voyait passer un feutre, un capuchon, un bonnet de coton, puis le bruit s'éloignait, et le sifflement plaintif du bois vert dans la flamme, le boiirdonnement du rouet de Louise et le bouillonnement de la marmite reprenaient le dessus. Cela durait depuis deux heures, lorsque Hullin , jetant par hasard un coup d'œil à travers les petites vitres de la fenêtre, suspendit sa besogne, et resta les yeux tout grands ouverts, comme absorbé par un spectacle inusité.

En effet, au tournant de la rue, en face du cabaret des TroU-Pigeans, s'avançait alors, ^ au nûlieu d'une bande de gamins sifflant, sautant et criant • le roi de Carreau ! le roi de Carreau 1 > — s^avançait, dis-je, le plus étrange personnage qu'il soit possible d'imaginer : figures-vous un homme roux de barbe et de cheveux, la figure grave, l'œil sombre, le nez droit, les sourcils joints au milieu du front, un oerde de fer-blanc sur la tête, ime peau de chienberger gris de fer aux longs poils flottant sur le dos, les deux pattes de devant nouées autour du cou; la poitrine couverte de petites croix de cuivre en breloques, les jambes revêtues d'une aorte de caleçon de toile grise noué au-dessus de la cheville, et les pieds nus. Un corbeau rie grande taille, les ailes noires lustrées de blanc.

était perché sur son épaule. On aurait dit, à sa démarche imposante, un de ces anciens rois mérovingiens tels que les représentent les images de Montbëliard ; il tenait de la main gauche un gros bâton court, taillé en forme de sceptre, et de la main droite il faisait des gestes magnifiques, levant le doigt au ciel et apostrophant son cortège.

Toutes les portes s*ouvraient sur son passage ; derrière toutes les vitres se pressaient les figures des curieux. Quelques vieilles femmes, sur l'escalier extérieur de leurs baraques, appelaient le fou, qui ne daignait pas tourner ia tête; d^autres descendaient dans la rue et voulaient lui barrer le passage"; mais lui, la té to haute, le sourcil relevé, d'un geste et d'un mot les forçait de s'écarter,

• Tiens! fit HuUhi, voici Yégof... Je ne m'attendais pas à le revoir cet hiver... Cela n'entre pas dans ses habitudes... Que diable peut-il avoir pour revenir par un temps pareil? »

Et Louise, déposant sa quenouille, se hâta d'accourir pour contempler le Roi de Carreau. C'était tout un événement que Tarrivée du fou Yégof à l'entrée de l'hiver; les uns s'en réjouissaient, espérant le retenir et lui faire raconter sa fortune et sa gloire dans les cabarets; d'autres, et surtout les femmes, en concevaient ime vague inquiétude, car les fous, comme chacun sait, ont des idées d'un autre monde : ils connaissent le passé et l'avenir, ils sont inspirés de Dieu; le tout est de savoir les comprendre, leurs paroles ayant toujours deux sens, l'un grossier pour les gens ordinaires, l'autre profond pour les âmes délicates et les sages. Co fou-là, d'ailleurs, plus que tous les autres, avait des pensées vraiment extraordinaires et sublimes. On ne savait ni d'où il venait, ni où il allait, ni ce qu'il voulait, car Yégof errait à travers le pays conune une âme en peine; il parlait des races éteintes, et se prétendait luimême empereur d'Austrasie, de Polynésie et autres lieux. On aurait pu écrire de gros livres sur ses châteaux, ses palais et ses places fortes, dont il connaissait le nombre, la situation, Tarchitecture, et dont il célébrait la grandeur, la beauté, la richesse d'un air simple et modeste. Il parlait de ses écuries, de ses chasses, des officiers de sa couronne, de ses ministres, de ses conseillers, des intendants de ses provinces; il ne se trompait jamais ni sur leurs noms-ni sur leur mérite, mais il se plaignait amèremen l d'avoir été détrôné par la race maudite, et la vieille sage-femme Sapience Goquclin, chaque fois qu'elle Tenlendait gémir à ce sujet, pleurait à chaudes larmes, et d'antres aussi. Alors lui, levant le doigt au ciel, s'écriait : ' « 0 femmesl ô femmes! souvenei-vous !.. •

souvenez-vous 1... L^beure est proche... l'esprit des ténèbres s'enfuit... La vieille race... les maîtres de vos maîtres s'avancent comme les flots delà merl »

Et chaque printemps il avait l'habitude de faire un tour dans les vieux nids de hibou, les antiques castels et tous les décombres qui couronnent les Vosges au fond des bois, au Nideck, au Géroldseck, à Lutzelbourg, à Turkestein, disant qu'il allait visiter ses Uudes, et parlant de rétablir l'antique splendeur de ses États, et de remettre les peuples révoltés en esclavage, avec l'aide du Grand Gélo^ son cousin.

Jean-Claude Hullin riait de c^s choses, n'ayant pas l'esprit assez élevé pour entrer dans les sphères invisibles; mais Louise en éprouvait un grand trouble, surtout lorsque le corbeau battait de raiié et faisait entendre son cri rauque.

Yégof descendait donc la rue sans s'arrêter nulle part, et Louise, tout émue, voyant qu'il regardait leur maisonnette, se prit à dire:

« Papa Jean-Claude, je crois qu'il vient chez nous.

— C'est bien possible, répondit Hullin; le pauvre diable aurait grand besoin d'une paire de sabots fourrés par un froid pareil, et s'il me la demande, ma foi, je serais bien en peine de la lui refuser.

— Oh 1 que vous êtes bon I fit la jeune flUè en l'embrassant avec tendresse.

—Oui... oui... tu me câlines, dit-il en riant, parce que je fais ce que tu veux... Qui me paiera mon bois et mon travail?... Ce ne sera pasTégof! »

Louise l'embrassa de nouveau, et Hullin, la regardant d'un œil attendri, murmura : .

« Cette monnaie en vaut bien une autre. •

Yégof se tiouvait alors à cinquante pas de la maisonnette, et le tumulte croissait toujours. Les gamins , s'accrochant aux loques de sa veste, criaient: « Carreau! Pique 1 Trèfle! » Tout à coup il se retourna levant son sceptre, et d'un air digne , quoique furieux , il s'écria :

« Relirez- vous , race maudite!... Retirezvous... ne m'assourdissez plus... ou je déchaîne contre vous la meute de mes molosses I •

Cette menace ne fit que redoubler les sifflets et les éclats de rire ; mais comme au même instant Hullin parut sur le seuil avec sa longue tarière, et que, distinguant cinq ou six des plus acharnés , il les prévint que le soir même il irait leur tirer le*ï oreilles pendant le souper, chose que le brave homme avait déjà faite plusieurs fois avec l'assentiment des parents, toute la bande se dispersa, consternée de cette rencontre. Alors, se tournant vers le fou :

« Entre, Yégof, lui dit le sabotier, viens le réchaufier au coin du. leu.

—Je ne m'appelle pas Yégof, répondit le malheureux d'un air offensé, je m'appelle Luitprand, roi d'Austrasie et de Polynésie.

—Oui, oui, je sais, fit Jean -Claude, je sais! Tu m'as déjà raconté tout cela. Enfin, n'importe, que tu t'appelles Yégof ou Luitprand, entre toujours. Il fait froid; tâche de te rech^ufller.

—J'entre, reprit le fou, mais c'est pour une afiJaiire bien autrement grave, c'est pour une affaire d'État... pour former une alliance indissoluble entre les Germains et les Triboques.

— Bon, nous allons causer de cela. •

Yégof, se courbant alors sous la porte, entra tout rêveur, et salua Louise de la tête en abaissant son sceptre; mais le corbeau ne voulut pas entrer. Déployant ses grandes ailes creuses, il fit un vaste circuit autour de la baraque, et vint s'abattre de plein vol contre les vitres pour les briser.

« Hans, lui cria le fou, prends gai*del J'arrive!... »

Mais l'oiseau ne détacha point ses griffes aiguës des mailles de plomb, et ne cessa pas d'agiter aux fenêtres ses grandes ailes, tant que son maître resta dans la cassine. Louise ne le quittait pas des yeux; elle en avait peur. Quant à Yégof, il prit place dans le vieux fauteuil de cuir, derrière le poêle, les jambes étendues^ comme sur im trône, et promenant autour de lui des regards superbes, il s'écria:

• J'arrive de Jérôme en ligne droite poui aonclure une alliance avec toi, Hullin. Tu n'i« gnores pas que j'ai daigné jeter les yeux sui ta fille, et je viens te la demander en mariage. »

Louise, à cette proposition, rougit jusqu'aux oreilles, et HulUn partit d'un éclat de rire retentissant.

• Tu ris 1 s'écria le fou d'une voix creuse. Eh bien! tu as tort de rire... Cette alliance peut seule te sauver de la ruine qui te menace, toi^ ta maison et tous les tiens... En ce moment même mes armées s'avancent... elles sont innombrables... elles couvrent la terre... Que pouvez-vous contre moi? Vous serez vaincus, anéantis ou réduits en esclavage, comme vous l'avez déjà été pendant des siècles , car moi , Luitprand, roi d'Austrasie et de Polynésie, j^ai décidé que tout rentrerait dans l'ancien o'ilre de choses... Souviens-toi! »

Ici le fou leva le doigt d'un air solennel : t Souviens-toi de ce qui s'est passé!... Vous avez été battus!... Et nous, les vieilles races du Nord, nous vous avons mis le pied sur la tête... Nous vous avons chaîné les plus groBsea pierres sur le dos, pour construire nos ctid-

L'INVASION

ieaux forts et nos prisons souterraines... Nous vous avons attelés à nos charrues, vous avez 6té devant nous comme la paille devant l'ouragan... Souviens-toi; souviens-toi, Triboque, 9t tremble 1

— Je me souviens très-bien, dit HuUin toujours en riant ; mais nous avons pris notre revanche... Tu sais ?

— Oui, oui, interrompit le fou en fronçant le sourcil ; mais ce temps est passé. Mes guerriers sont plus nombreux que les fouilles des bois... et votre sang coule comme Teau des ruisseaux. Toi , je te connais , je te connais depuis plus de mille ans I

— Bahl fit Hullin.

—Oui, c'est cette main^ entends-tu^ cette main qui t'a vaincu, lorsque nous sommes arrivés la première fois au milieu de vos forêts... Bile t'a courbé la tête sous le joug, elle te la courbera encore ! Parce que vous êtes braves, vous vous croyez à tout jamais les maîtres de ce pays et de toute la France... Eh bien, vous avez tort! nous vous avons partagés, et nous vous partagerons de nouveau : nous rendrons l'Alsace et la Lorraine à l'Allemagne, la Bretagne et la Normandie aux hommes du Nord, avec les Flandres et le Midi à l'Espagne. Nous ferons un petit royamne de France autour de Paris... un tout petit royaume, avec im descendant de la vieille race à votre tête... et vous ne remuerez plus... vous serez bien tranquilles. •• Hélhéîhél >

Yégof se prit à rire.

Hullin, qui ne connaissait guère Thisloire, s'étonnait que le fou sût tant de noms.

• Bah! laisse cela, Yégof, dit-il, et tiens, mange un peu de soupe . pour te réchauffer Testomac.

— Je ne te demande pas de soupe, je te demande cette fille en mariage... la plus belle de mes États.. • Donne-la-moi volontairement, et je t'élëve aux marches de mon trône ; sinon^ mes armées la prendront de force, et tu n'auras pas le mérite de me l'avoir donnée. »

En parlant ainsi , le malheureux regardait Louise d'un air d^admiration profonde.

• Qu'elle est belle !... fit- il. Je la destine aux plus grands honneurs... Réjouis-toi, ô jeune fille, réjouis-toi... Tu seras reine d'Austrasie!

—Ecoute, Tégof , dit Uidlin, je suis trèsflatté de ta demande... cela prouve que tu sais apprécier la beauté... C'est très-bien... mais ma fille est déjà fiancée à Gaspard Lefèvre.

— £t moi, s'écria le fou d'un accent irrité, je ae veux pas entendre pniler de cela ! »

Puis se levant :

« Hullin, dit-il en reprenant son air solennel, u'eat ma première demande : je la renouvellerai

deux fois encore... entends- tu... deux fois! Et si tu persistes dans ton obstination... malheur... malheur sur toi et sur ta race f

— Comment I tu ne veux pas manger de soupe?

— Non! non ! hurla le fou, je n'accepterai rien de toi tant que tu n'auras pas consenti... rien ! rien! •

Et se dirigeant vers la porte à la grande satisfaction de Louise, qui voyait toujours le corbeau battre de l'aile centre les vitres, il dit en levant son sceptre :

• Deux fois encore I. ... »

Et sortit. : ' ,

Hullin partit d'un immense éclat de rire.

« Pauvre diable! i\'écria-t-il. Malgré lui, son nez se tournait vert la marmite... Il n'a rien dans l'estomac. . . ses dents claquen t de misère. • . Eh bien I la foUe esV plus forte que le froid et la faim.

--Oh ! qu'il m'a fait peur 1 dit Louise.

— Allons, allons, mon enfant, remets-toi... Le voilà dehors... il te trouve jolie, tout fou qu'il est ; il ne faut pas que cela t'effraye. •

Malgré ces paroles et le départ du fou, Louise tremblait encore et se sentait rougir, en son« géant aux regards que le malheureux dirigeait vers elle. <

Yégof avait repris la route du Valtin. On le voyait s'éloigner gravement, son corbeau sui Tépaule, et faire des gestes bizarres, quoiqu'il n'y eûi plus personne autour de lui. La nuit approchait; bientôt la haute taille du Roi (U Carreau se fondit dans les teintes grises du crépuscule d'hiver et disparut.

Le soir du même jour, après le souper, Louiseï ayant pris son rouet, était allée faire la veillée chez la mère Aochart,où se réunissaient les bonnes femmes et les jeunes filles du voisinage jusqu'à près de minuit. On y racontait de vieilles légendes, on y causait de la pluie, du temps, des mariages, des baptêmes, du départ ou du retour des conscrits... que sais-je? Et cela vous aidait à passer les heures dhine manière agréable.

Hullin, resté seul en face de sa petite lampe do cuivre, ferrait les sabots du vieux bûcheron ; il ne songeait déjà plus au fou Yégof; son marteau s'élevait et s'abaissait, enfonçant les gros clous dans les épaisses semelles de bois, et tout cela machinalement, à force d'habitude. Cependant mille idées lui passaient par la tête ; il

était rêveur sans savoir pourquoi. Tantôt il songeait à Gaspard, qui ne donnait plus signe de vie, tantôt à la campagne, qui se prolongeait indéfiniment. La lampe éclairait de son reflet jaunâtre la petite cassine enfumée. Au dehors^ pas un bruit. Le feu commençait à s'éteindre ; Jean- Claude se leva pour y remettre une bûche, puis il se rassit en murmurant :

« Bah ! tout cela ne peut durer... nous allons recevoir une /ettre un de ces jours. »

La vieille horloge se mit à tinter neuf heures, et comme Hullin reprenait sa besogne, la porte s'ouvrit, et Catherine Lefèvre, la fermière du Bois-de-Chénes, parut sur le seuil à la grande stupéfaction du sabotier, car elle ne venait pas d'habitude à pareille heure.

Catherine Lefèvre pouvait avoir soixante ans, mais elle était encore droite et ferme comme à trente; ses yeux gris clair, son nez crochu tenaient de Toiseau de proie; ses joues tirées et leA coins de sa bouche abaissés par la réflexion avaient quelque chose de sombre et d'amer. Deux ou trois grosses mèches de cheveux d'un gris verdâtre tombaient le long de ses tempes ; Dne capuche brune rayée descendait de sa tète sur ses épaules et jusqu'au bas des coudes. En somme, sa physionomie annonçait un carac^ tère ferme, tenace, et je ne sais quoi de grand et de triste, qui inspirait le respect et la crainte.

• C'est vous, Catherine? dit Hullin tout surpris.

— Oui, c'est moi, répondit la vieille fermière d'un ton calme. Je viens causer avec vous, Jean-Claude... Louise est sortie?

— Elle fait la veillée chez Madeleine Rochart.

— C'est bien. »

Alors Catherine rejeta sur son coula capuche, et vint s'asseoir au coin de l'établi. Hullin la regardait fixement; il lui trouvait quelque chose d'extraordinaire et de mystérieux qui le saisissait.

« Que se passe-t-il donc? ■ dit- il en déposant, son marteau.

Au Ueu de répondre à cette question, la vieille, regardant vers la porte, sembla prêter l'oreille; puis, n'entendant rien, elle reprit son expression méditative :

« Le fou Yégof a passé la nuit dernière à la ferme, dit-^lle.

— H est aussi venu me voir cette après-midi, fit HuUm, sans attacher d'autre importance à ce fait, qui lui paraissait indifférent.

^ Oui, reprit la vieille à voix basse, il a passé la nuit chez nous, et hier soir, à cette heure, dans la cuisine, devant tout le monde, "^et homme, ce fou nous a raconté des choses épouvantables 1 »

Elle se tut, et les coins de ses lèvres semblèrent s'abaisser davantage*

« Des choses épouvantables I murmura le sabotier, de plus en plus étonné, car il n'avait jamais vu la fermière dans un pareil état, mais quoi donc, Catherine... dites... quoi?

— Des rêves que j'ai eus !

— Des rêves?,.. Vous voulez rire de moi, sans doute !

— Non. »

Puis, après un instant de silence, regardant

Hullin ébahi, elle poursuivit lentement :

« Hier soir donc, tous nos gens étaient réunie après souper dans la cuisine, sous le manteaii de la cheminée ; la table restait encore là avec les écuelles vides, les assiettes et les cuillei*s Yégof avait soupe avec nous, et il nous avaii réjouis de l'histoire de ses trésors, de ses châ* teaux et de ses provinces. H pouvait être alorb neuf heures; le fou venait de s'asseoir sur li' coin de Tâtre, qui flamboyait... Duchêne, mon garçon de labour, repiquait la selle de Bruno, le pâtre Robin tressait une corbeille, Annetle rangeait ses pots sur l'étagère; moi J'avais approché mon rouet du feu pour filer une quenouille avant d'aller me coucher. Au dehors, les chiens aboyaient à la lune ; il devait faire très-froid. Nous étions là, causant de l'biver qui vient; Duchêne disait qu'il serait rude, car il avait vu de grandes bandes d'oies sauvages. Et le corbeau de Yégof, sur le rebord du manteau de la cheminée, sa grosse tête dans ses plumes éboiu*iffées, semblait dormir; mais de temps en temps, il allongeait le cou, se nettoyait une plume du bec, puis nous regardait, écoutant une seconde, et se renfonçant ensuite la tête dans les épaules. »

La fermière se tut un moment comme pour recueillir ses idées : elle baissa les yeux, son grand nez crochu se recourba jusque sur ses lèvres, et une pâleur étrange parut s'étendre sur sa face.

« Où diable veut-elle en venir? » se disait Hullin.

La vieille poursuivit :

« Yégof au bord de l'âtre, avec sa couronne de fer-blanc, son bâton court entre les genoux, rêvait à quelque chose. H regardait la grande cheminée noire, le grand manteau de pierre, où l'on voit taillés des figures et des arbres, et , la fumée qui montait en grosses boules autour des quartiers de lard. Tout à coup, comme nous y pensions le moins, il frappa du bout de son bâton sur la dalle, et s'écria comme ^n rêve :

• —Oui... ouL.i j'ai vu ça... il y a longtemps... « longtemps I » Et connue nous le regardions tons, stupéfaits : « Dans ce temps-là, reprit-il,

• les forêts de sapins étaient des forêts de

L'INVASION

chênes... Le Nideck, le Dagsberg, le Falkenstein, le Géroldsek, tous les vieux châteaux en ruine n'existaient pas encore. Dans ce temps-là, on chassait les bœufs sauvages au fond des bois, on péchait le saumon dans la Sarre, et vous autres, les hommes blonds, enterrés dans les neiges six mois de Tannée, vous viviez de lait et de fromage, car vous aviez de grands troupeaux sur le Hengst, le Schnéeberg, le Grosmann, le Donon. En été vous chassiez , vous descendiez jusqu'au Rhi n , à la Moselle,' à la Meuse : je me rappelle tout cela! »

< Chose étrange, Jean-Claude, à mesure que le fou parlait, il me semblait revoir ces pays d'autrefois 9 et m'en souvenir comme d'un songe... Pavais laissé tomber ma quenouille^ et le vieux Duchéne, Robin» Jeanne, enfin tout le monde écoutait. « Oui, il y a longtemps, reprit le fou. Dans ce temps-là vous bâtissiez déjà ces grandes cheminées, et tout autour, à deux où trois cents pas, vous plantiez vos palissades hautes de quinze pieds et la pointe durcie au feu... Et là dedans vous teniez vos grands chiens aux joues pendantes « qui aboyaient nuit et jour. »

« Ce qu^l disait, Jean-Claude, nous le voyions... Lui ne semblait pas faire attention à nous, il regardait les figures de la cheminée, la bouche béante; mais, au bout d'un instant, ayant baissé la tête et nous voyant tous attendis, il se prità rired'unrire de fou, en criant : I £t, dans ces temps, vous croyiez être les sei- « gneurs du pays, oh! hommes blonds, aux

• yeux bleus, à la chair blanche, nourris de « lait et de fromage, et ne buvant le sang qu'en

• automne, aux grandes chasses, vous vous > croyiez les maîtres de la plaine et de la mon-

• tagne, lorsque nous, les honmies roux aux

• yeux verts, venus de la mer... nous qui bu-

• viens le sang toujours et n'aimions que la

• bataille un beau matin nous sommes arrivés ' avec nos haches et nos épieux, en remontant ■ la Sarre à l'ombre des vieux chênes!... Ah!

• ce fut une rude guerre, et qui dura des se- I maines et des mois... Et la vieille... là... — « dît-il en me montrant avec un sourire < étrange, — la Margareth du clan des Kilbéfl rix, cette vieille au nez crochu, dans ses pa- « lissades, au milieu de ses chiens et de ses

• guerriers, elle s^est défendue comme une « louve ! mais au bout de cinq lunes la faim

• airiva... les portes des palissades s'ouvrirent < pour la fuite, et nous, embusqués dans le " ruisseau, nous avons tout massacré!

• tout! excepté les enfants et les belles

• jeunes filles!... La vieille seule, avec ses

• ongles et ses dents, se défendit la dernière.

« Et moi, Luîtprandt je lui fendis sa têle grise,

• et je pris son père, l'aveugle, le vieux des

• vieux , pour l'enchaîner à la porte de mon « château fort comme un chien ! •

« Alors, HuUin, poursuivit la fermière en courbant la tête, alors le fou se mit à chanter une longue chanson : — la plainte du vieillard enchaîné à sa porte. — Attendez que je me rappelle... C'était triste... triste comme un miserere! Je ne puis me la rappeler, Jean-Claude; mais il me semble encore Tentendre : elle nous faisait froid dans les os. Et comme il riait toujours» à la fin tous nos gens poussèrent un cri terrible; la colère les prit tous à la fois. Le vieux Duchêne sauta sur le fou poiur l'étrangler; mais lui, plus fort qu'on ne pense, le repoussa, et, levant son bâton d'un air furieux, il nous dit : « A genoux, esclaves, à genoux ! ■ Mes années s'avancent... Entendez-vous? la

• terre en tremble! Ces châteaux, le Nideck, le « Haut-Barr, le Dagsberg, le Turkestein, vous

• allez les rebâtir... A genoux I »

« Je n'ai jamais vu de figure plus épouvantable que celle de ce Yégof en ce moment; mais pour la seconde fois, voyant mes gens se jeter sur lui, il me fallut le défendre, t C'est un fou, leur dis-je; a'avez-vous pas honte de croire aux paroles d un fou / » ils s'arrêtèrent à cause de moi; mais moi, je ne puS^ Termer l'œil de la nuit« Ce que ce misérable m'avait dit me revenait d'heure en heu&e^ il me semblait entendre le chant du vieillard, l'aboiement de nos chiens, et des bruits de bataille. Depuis longtemps je n'ai pas éprouvé de pareilles inquiétudes. Voilà pourquoi je suis venue vous voir... Que pensez-vous de tout cela, Hullin?

— Moi ! fit le sabotier, dont la figure rouge et charnue trahissait une sorte d'ironie triste et de pitié; si je ne vous connaissais pas aussi bien, Catherine, je dirais que vous avez perdu la tête... vous, Duchêne, Robin, et tous les autres... • Tout cela me produit l'effet d'un conte de Geneviève de Brabant, une histoire faite pour effrayer les petits enfants, et qui nous montre la bêtise de nos anciens.

— Vous ne comprenez pas ces choses-là, dit la vieille fermière d'un ton calme et grave; vous n'avez jantiais eu d'idées de ce genre?

— Alors, vous croyez à ce que Yégof vous a chanté?

— Oui, j'y crois.

i«- Gomment, vous, Catherine, voiis, une femme de bon sens ! Si c'était la mère Rochart. je ne dis pas... mais vous ! »

Il se leva conune indigné, détacha son tablier, haussa les épaules, puis se rassit brusquement en s'écriant :

t Ce fqu, savez- vous ce que c'est? Je vais

TOUS le dire, mo maîtres d'école al tâio de Tieilles bi TOUS les débitent g de rêvasser, de n quatorze heures, 1 out des TÎaionB, de nent leurs rêves p regardéYégofcom il sait UDe fimle tagne et de l'Aust Nldeck, el puis du des bords du Rhii ça finit par avoir n'esl rien. Dans d penseilec comme souffres de ne recff

Oiii....oni....j'

: c'est bien sâr un de ces emauds qui se farcissent la stoirea de ma tante l'Oie, et ravement. A force d'étudier, miner, de chercher midi à îur cervelie se détraque; ils m idées biscornues, et prenur des vèritéfl. J'ai toujours me un de ces pauvres diables, le noms, il parle de la Breasie, de la Polynésie et du Géroldseck, du Turkestein, , enfin de tout, au hasard; 'air de quelque chose et ça es temps ordinaires, vous moi, Catherine; mais vous roir aucune nouvelle de Gas-

pard... Ces bruits de guerre, d'invasion, qu'on fait courir, vous tourmentent et vous dérangent... Vous ne dormes plus... et ce qu'un pauvre fou vient vous raconter, vous le regar* des comme parole d'Evangile.

—Non, HuUin, ce n'est pas cela... Vouamdme, si vous aviez entendu Y^f...

—Allons donc I s'écria le brave homme. Si je l'avais entendu, je lui aurais ri m net comme tantAt... Savez-vous qu'il est venu me demander Louise pour la faire reine d'AustrasieT.

Catherine Lefèvre ne put s'empêcher de 8ourire ; mais, reprenant aussitôt son air séri«tux :

. Toutes vos raisons, Jean-Claude, dit-ello, ne peuvent me convaincre; mais, )e l'avoue, le Bilenoe de Gaspard m'efiïaye... Je connais mon

Il calnjt H) TiUe 1 la suite d'une longue llle de •oittircs. (Pige tl

I garçon , il m'a cerlainemem écrit. Pourquoi Kt lettres ne me sont-elleB point arrivées?... La guerre va mal, Hiillin , nous avons tout le monde coQtre noua. On ne veut pas de notre

I Rérolution, voua le aavez comme moi. Tant qnenous étions les maîtres, que nous remportioDS victoire survictoire, on nous faisait bonne ■aine ; mais, depuis noa malheurs de Russie, ça pread une vilaine tournure.

—Là, là, Catherine, comme votre tête s'emportel... Vous voyez tout en noir,

-Oui, je vois tout en noir, et j'ai raison... Ce qui m'inquiète le plus , c'est de ne recevoir naine nouvelle du dehors ; nous vivons ici comme âans un pays de sauvages, on ne sait rien de ce ^ui se passe... Les Autrichiens et ks Cosaques nous tomberaient sur le dos du

jour au lendemain, qu'on en serait tout sitrpris. *

HuUin observait la vieille femme dont le regard s'animait, et malgré lui il subissait l'influence des mêmes craintes.

• Écoutez, Catherine, dit-il tout à coup, lorsque vous parlerez d'une manière raison- . nable, ce n'est pas mol qui viendrai vous contredire... Tout ce que vous dites maintenant est possible... Je n'y crois pas, mais il faut avoir le cœur net. Je me proposais d'aller à Phalsbourg, dans la huitaine, acheter des peaux ue mouton pour faire des garnitures de sabots . j'irai demain. ÂPhalsbourg, placeîorteetbu- reau de poste, on doit avoir des nouvAUes sûres... Croirez-vous alors à celles que j» vua> rapporterai de là-bas ?

HOMANS NATIONAUX.

-Oui.

— Bon, c'est donc entendu... Je partirai demain de bonne heure... 11 y a cinq lieues, vers six heures je serai de retour... Vous verrez, Catherine, que toutes vos idées tristes n*ont pas le sens comun.

— Je le souhaite, répondit la fermière en se levant, je le souhaite. Vous m'avez un peu rassurée, HuUin... Maintenant je remonte à la ferme, et j'espère mieux dormir que la nuit dernière... Bonne nuit, Jean-Glaude! »

Le lendemain, au petit jour^ Hullin, revêtu de sa culotte de gros drap bleu des dimanches^ de son ample veste de velours brun, de son gilet rouge à boutons de cuivre, et coiffé du large feutre montagnard, relevé ep cocarde sur ]p devant de sa face vermeille, se ofnettait en route pour Phalsbourg, un grand bâton de cormier au poing*

Phalsbourg est une petite place forte, à cheval sur la route impériale de Strasbourg à Paris ; elle commande la côte de Saveme, les défilés du haut Barr, de la Roche-Plç^te, de la Bonne- Fontaine et du Graufthal. SaS; battions, ses avancées, ses demi-lunes se découpent en zigzags sur un plateau rocheux,: de !loin on croi* rait pouvoir en franchir les.nours d'i^me enjambée; mais , en arrivant, ■ on découvre le fossé large de cont pieds,. profond jdei ^r^te, et les sombres remparts taillés dans le 'roc en face. Cola vous arrête tout court. Du reste, sauf Téglise, la maison conunune, les deux portes de France et d'Allemagne en forme de mitre, les aiguilles dés deux poudrières, tout le reste se cache derrière les glacis. Telle est la petite ville de Phalsbourg, qui ne manque pas d*un certain caractère de grandeur, surtout lorsqu'on traverse ses ponts et qu'on pénètre sous ses portes trapues, garnies de herses à dents de fer. A Tintérieur, les maisons se distribuent par quartiers réguliers : elles sont basses, bien - alignées, construites en pierre de taille ; tout y porte le cachet militaire.

Hullin, poussé par sa robuste nature et son humeur joyeuse à ne jamais s'alarmer pour les choses à venir, considérait tous les bruits de retraite, de débâcle et d*invasion qui circulaient dans le pays, comme autant de mensonges propagés par la mauvaise foi. Aussi, qu'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'au sortir de la montagne et sur la lisière des bois, il vit le tour de la ville rasé comme un ponton :

plus un jardin, plus un verger, plus une promenade, plus un arbre, plus une broussaille ; tout était abattu à portée de canon. Quelques pauvres diablea ramassaient les derniers débris de leurs maisonnettes et les portaient en ville. On ne voyait plus rien â l'horizon que le cordon des remparts, traçant sa ligne sombre audessus des chemins couverts. Ce fut un coup de foudre pour Jean-Claude; durant quelques minutes, il ne put articuler une parole ni faire un pas.

« Ohl ohl dit-il enfin, cela va mal , cela va très-mal ! On attend l'ennemi ! »

Puis, ses instincts guerriers reprenant le dessus, un flot de sang colora ses joues brunes.

« Ce sont pourtant ces gueux d'Autrichiens, de Prussiens, de Russes^ et tous ces misérables ramassés jusqu'au fond de l'Europe qui sont cause de tout cela? s'écria-t-il en agitant sa trique ; mais gare ! nous leur ferons payer le dégât V... »

Il était possédé d'une de ces colères blanches, telles qu'en éprouvent les honnêtes gens lorsqu'on les pousse â bout. Malheur à celui qui l'aurait regardé de travei^s en ce moment !

Vingt minutes après, il entrait en ville, a la suite d'une longue file de voitures attelées de cinq et six chevaux, traînant à grand'peine d'énorpie0 troncs d'arbres destines à construire des blockhaus sur la place d*armes. Entre les conducteurs, les jiaiysans et les chevaux hennissant, tempêtant, faisant feu desquati-e pieds, marchait graveitîent un gendarme à cheval, le père Kel&, qui ââmblait ne rien entendre et (lisait d'un ton rùd^ :

' /^GwrftgQ, eouraige,,meçajnis... nous ferons encore deux tournées jusqu'à ce soir... Vous aurez bien piérité de la patrie ! >

Jean-Glaude franchit le pont.

Un nouveau spectacle s'ofirit à lui dans la ville. Là régnait l'ardeur de la défense : toutes les portes étaient ouvertes, hommes, femmes, enfants, allaient^ couraient, aidaient à transporter les poudres et les projectiles. On s'arrêtait par groupes de trois, quatre, six, pour s'informer des nouvelles.

9 Hé ! voisin !

- -QvLOi donc ?

— v/n courrier vientd'arriverventreà terre... Il est entré par la porte de France.

— Alors il vient annoncer la garde nationale de Nancy.

—Ou peut-être un convoi de Metz.

—Vous avez raison... les boulets de seize manquent... Il faudrait aussi de la mitraille. On va casser les fourneaux pour en faire. »

Quelques bons bourgeois en manches de chemise, debout sur des tables, le long des troi-

L'INVASION

toirs, 8*occupaient à blÎDder leurs fenêtres avec de grosses pièces de bois et des paillasses ; d'autres roulaient devant leurs portes des cuves d*eau. Cet enthousiasme ranima Hullin,

« A la bonne heure ! s^écria-t-il, tout le monde

est de la fêle ici Les alliés seront bien

reçus. »

En face du collège, la voix glapissante du sergent de ville Harmentier criait : « Faisonç

■ savoir que les casemates vont être ouvertes,

■ à cette fin que chacun puisse y faire trans- 3 X)orter un matellas et deux couvertures par ' personne. — Et que messieurs les commis- ^ saires de la place vont commencer leur

• tournée dlnspection, pour reconnaître que ' chaque habitant a trois mois de vivres d*a-

• vance, dont il devra justifier. — Cejourd'hui 20 décembre 1813. — Jean Pierre Meunier,

• gouverneur. »

Tout cela, Hullin le vit et Ten tendit en moins d'une minute, car toute la ville était en Tair.

Des scènes étranges, sérieuses, comiques, se succédaioiit sans interruption.

Vers la ruelle de Tarsenal, quelques gardes nationaux traînaient une pièce de vingtrquatre. Ces braves gens avaient une pente assez rapide à gravir; il n'en pouvaient plus. « Hue I de l'ensemble, mille tonnerres ! Encore un coup d'épaulel... En avant! » Tous criaient à la fois, poussaient aux roues, et la grosse pièce, allon* géant son long cou de bronze sur son immense affût, au-dessus des têtes, roulait lentement et faisait frémir le pavé.

HuUin , tout réjoui , n*était plus le même homme : ses instincts de soldat, le souvenir du bivac, des marches, de la fusillade et de la bataille, tout cela lui revenait au pas de charge; son regard étincelait , son cœiir battait plus vite. et déjà des idées de défense , de retranchements, de lutte à mort, allaient et venaient dans sa tête*

« Ma foi I se disaitril, tout va bien I J*ai fait assez de sabots dans ma vie, et puisque Toccasion se présente de reprendre le mousquet, eh bien! tant mieux: nous allons montrer aux Prussiens et aux Autrichiens que nous n'avons pas oublié la charge en douze temps. »

Ainsi raisonnait le brave homme, entraîné par ses souvenirs belliqueux ; mais sa joie ne fut pas de longue durée.

• Devant Téglise, sur la place d'armes, stationnaient quinze ou vingt charrettes de blessés, arrivant de Leipzig et de Hanau. Ces malheureux , pâles, hâves , Tœil sombre, les uns déjà amputés* les autres n'ayant pas même été pansés , attendaient tranquillement la mort. Auprès d'eux, quelques vieilles haridelles rousses, le dos couvert d'orne peau de chien , mangeaient

leur maigre pitance, tandis que les cocducteui-s, de pauvres diables mis en rèquisitiou en Alsace , enveloppés de leurs grands manteaux troués, dormaient, malgré le froid, le feutre rabattu et les bras repliés, sur les marches de l'église. On frissonnait à voir ces groupes d'hommes mornes, avec leurs grandes cax)otes grises, entassés sur la paille «sanglante, l'un portant son bras cassé sur ses genoux , Pautre la tête bandée d'im vieux mouchoir ; un troisième, déjà mort, servant de siège aux vivants, les mains noires pendant entre les échelles. Hullin ^en face de ce lugubre spectacle, resta cloué au sol. Il ne pouvait en détacher ses yeux. Les grandes douleurs humaines ont ce pouvoir étrange de nous fasciner ; nous voulons voir comment les hommes périssent, comment ils regardent la mort: les meilleurs ne sont pas exempts de cette affreuse curiosité. Il semble que rétemité va nous Uvrer son secret 1

Là donc, près du timon de la première charrette, à droite de la file, étaient accroupis deux carabiniers en petite veste bleu de ciel, deux véritables colosses , dont la puissante nature fléchissait sous l'étreinte du mal : on eût dit deux cariatides écrasées sous le poids d'une masse énorme. L*un^ aux' grosses moustaches rousses, les joues terreuses, vous regardait de ses yeux ternes, comme du fond d'un affreux cauchemar ; Tautre , plié en deux , les mains bleues, l'épaule déchirée d'uncoupde mitraille, s'affaissait de plus en plus, puis se relevait par sursaut en parlant tout bas comme au milieu d'un rêve. Derrière, étaient étendus deux à deux des soldats d'infanterie, la plupart frappés d'une balle, une jambe, un bras fracassés. Ils semblaient supporter leur sort avec plus de fermeté que les colosses. Ces malheureux ne disaient rien : quelques-uns seulement, les plus jeunes, demandaient d'un air furieux de l'eau et du pain. Et, dans la charrette voisine, une voix plaintive, là voix d'un conscrit, appelait : « Ma mère I ma mère I... » tandis que les vieux souriaient d'un air sombre, comme pour dire: t Oui... oui... elle va venir ta mère! • Peut-être aussi ne pensaient-ils à rien.

De temps en temps une sorte de frisson parcourait tout le convoi. Alors on voyait plusieurs blessés se lever à demi avec de longs gémissements et retomber aussitôt, comme si la mort eût fait sa tournée en ce moment. .

Puis tout redevenait silencieux.

Et, comme Hullin regardait ainsi , sentant ses entrailles frémir, voilà qu'uu bourgeois du voisinage, Sôme le boulanger, sortit de chez lui portant une grande marmite pleine de bouillon. Alors, il fallut voir tous ces spectres s'agiter, leurs yeux étinceler, leurs narines se

ROMANS iNATiOiNxVUX.

dilater; ils semblaient renaître : lesroalheurem mouraient de faim 1

Le bon père Sôme, les larmes aux yeux, s'approcha disant :

• J^arrjve, mes enfants! Un peu de patience... G^est moi^ vous me reconnaissez! >

Mais à peine fut-il près de la première charrette, que le grand carabinier aux joues verdâtres, se ranimant, plongea le bras jusqu'au coude dans la marmite bouillante, y saisit la viande et la cacha sous sa veste. Cela se fit avec la rapidité de Téclair ; des hurlements sauvages s'élevèrent aussitôt de tous côtés. — Ces gens, s'ils avaient eu la force de bouger, auraient dévoré leur camarade. — Lui , les deux bras serrés contre la poitrine, la dent sur sa proie, l'œil louche, épiant en tout sens, ne semblait rien entendre. A ces cris, un vieux soldat, un sergent, s'élança de l'auberge voisine. C'était un vieux routier ; il comprit tout d'abord ce dont il s'agissait, et, sans réQexions inutiles, il arracha la viande à la béte féroce en lui disant:

« Tu mériterais de ne pas en avoir!... On va faire les parts. Nous allons découper dix rations !

— Nous ne sommes que huit I dit un des blessés, fort calme en apparence, mais l'œil étincelant sous son masque de bronze.

—Comment, huit?

— Vous voyez bien, sergent, que ces deux sont en train de battre de l'aile... Ce seraient des vivres perdus! »

Le vieux sergent regarda.

« C'estjuste, fit-il, huit parts! •

HuUin ne put en voir davantage; il se retira chez l'aubergiste Wittmann, en face, plus pâle lue la mort. Wittmann était aussi marchand de cuir et de fourrures. En le voyant entrer :

« Hél c'est vous, maître Jean-Claude! s'écria-t-il, vous arrivez plus tôt qu'à l'ordinaire : je ne vous attendais que la semaine prochaine. •

Puis, le voyant chanceler ;'

• Mais dites donc... vous avez quelque chose f

— Je viens de voir les blessés.

—Ah! oui, les premières fois, cela vous Vombe dans les jambes ; mais si vous en aviez vu passer quinze mille, comme nous autres, vous n'y penseriez plus?

—Une chopine de vin, bien vite! dit Hullin, qui se sentait mal: Oh! les hommes, les hommes!... Et dire que nous sommes frères!

—Oui, frères jusqu'à la bourse, répondit Wittmann. Tenez, buvez un coup, ça vous remettra !

—Ainsi vous en avez vu passer quinze mille? reprit le sabotier.

— Au moins... depuis deux mois... sans parler de ceux qui sont restés en Alsace et de l'autre côté du Rhin; car, vous comprenez, on ne trouve pas de charrettes pour tous, et puis beaucoup ne valent pas la peine d'être emportés.

— Oui, je comprends! mais pourquoi sont-ils là, ces malheureux? Pourquoi n'enlrent-îls pas à l'hôpital ?

—L'hôpital! qu'est-ce qu'un hôpital... dix hôpitaux... pour cinquante mille blessés? Tous les hôpitaux, depuis Mayence et Coblentz jusqu'à Phalsbourg, sont encombrés. Et d'ailleurs cette mauvaise maladie, le typhus, voyez-vous, Ilullin, tue plus de monde que le boiilet. Tous les villages de la plaine, à vingt lieues d'ici, en sont infectés; on meurt partout comme des mouches. Heureusement la ville est en état de siège depuis trois jours, on va fermer les portes, il n'entrera plus personne. J'ai perdu pour ma part mon oncle Christian et ma tante Lisbeth, des gens aussi sains^ aussi solides que vous et moi, maître Jean-Claude. Enfin le froid est venu; il y a eu cette nuit gelée blanche.

—Et les blessés sont restés sur le ]»avé toute la nuit?

— Non, il sont arrivés de Saveme ce matin ; dans une heure ou deux, le temps de laisser reposer les chevaux, ils partiront pour Sarrebourg. »

En ce moment, le vieux sergent qui venait de rétablir Tordre dans les charrettes, entra en se frottant les mains.

« Hé I hé ! dit-il, ça fraîchit, papa Wittmann, vous avez bien fait d'allumer du feu au poêle. Un petit verre de cognac pour rabattre le brouP lard. Hum ! hum ! »

Ses petits yeux plissés, son nez en bec de cor bin, les pommettes de ses joues séparées du nez par deux grosses rides en parafe , lesquelles se perdaient dans une largo impériale rous- ScUre, tout riait dans la physionomie du vieuj soldai, tout respirait une bonne humeur joviale. C'était une vraie figure militaire, hâlée, brunie par le grand air, pleine de franchise, mais aussi de finesse goguenarde; son grand shako, sa grosse capote gris-bleu, le baudrier, l'épaulette, semblaient faire partie de son individ u . On n'aurai t pu se le représen ter autrement. Il se promenait de long en large dans la salle, continuant à se frotter les mains, tandis qoe Wittmann lui versait un petit verre d'eau-devie; Hullin, assis près de la fenêtre, avait remarqué d'abord le numéro de son régiment : — 6* d'infanterie légère; — Gaspai-d, le fils de la mère Lefôvre, servait dans ce régiment. Jean- Claude allait donc avoir des nouvelles du fiancé de Louise; mais, au moment de parler, son

L'INVASION

cœur battit avec force : — Si Gaspard élail mort! s'il avait péri comme tant d'autres!

Le brave sabotier se sentit comme étranglé ; il 86 tut. « Mieux vaut , pensait^il , ne rien savoir. »

Pourtant^ au bout de quelques instants^ il ne pat y tenir.

■ Sergent, dit-il d'une voix enrouée, vous êtes du 6' léger?

—Mais oui, mon bourgeois, fit l'autre en se retournant au milieu de la salle.

— Ne connaltriez-vous pas un nommé Gaspard Lefèvre'

—Gaspard Lefèvre, de la 2* du 1"; parbleu I • / .'e connais : c est moi qui l'ai mis au port i^fities; un brave soldat, morbleu I dura la •ii|:ae... Si nous en avions cent mille de cette "inpc...

—Alors il vit? il se porte bien?

—Oui, mon bourgeois. Après ça, depuis huit joui-s que j'ai quitté le régiment à Frédéricsihal, pour escorter ce convoi de blessés*., vous comprenez, cela chaufïe... on ne peut répondre de rien ; d'un moment à l'autre, chacun de nous peut recevoir son affaire. Mais il y a huit jours, à Frédéricsthal, le 1 5 décembre, Gaspard Lefèvre répondait encore à l'appel. »

Jean>Ciaude respira.

« Mais alors, sergent, faites-moi l'amitié de me dire pourquoi Gaspard n'a pas écrit au vil* iage depuis deux mois? »

Le vieux soldat sourit, ses petits yeux clignotèrent.

« Ah ça, mon bourgeois, croyez-vous par hasard qu'on n'ait rien de mieux à faire en roule que d'écrire?

—Non; j'ai servi, j'ai fait les campagnes de 8ambre-et-Meuso, d'Egypte et d'Italie, mais cela ne m'empêchait pas de donner de mes nouvelles.

—Un instant, camarade, interrompit le sergent, j'ai passé par l'Egypte et^ritalie comme vous : la campagne que nous venons de finir et>t tout à fait particulière.

—Elle a donc été bien rude 1

— Rudel c'est-à-dire qu'il faut avoir l'âme chevillée dans tous les membres, pour ne pas Y avoir laissé ses os. Tout était contre nous : la maladie, les traîtres, les paysans, les bourgeois, nos alliés, enfin tout! De notre compagnie, a.u grand complet lorsque nous sommes partis de Phalsbourgle21 janvier dernier, il n'est revenu que trente-deux hommes. Je crois que Gaspard Lefèvre est le seul conscrit qui reste. Ces pauvres conscrits t ils se battaient bien; mais ils n^avaieut pas l'habitude de se serrer le ventre : Us fondaient comme du beurre dans la poêle. »

Tie disant, le vieux sergent s'approcha du

comptoir et but son petit verre d'un seul coup.

« A votre santé, mon bourgeois. Seriez-vous par hasard le père de Gaspard ?

— Non, je suis un parent.

— Eh bien ! on peut se vanter d'être solidement bâti dans votre famille. Quel homme à vingt ansi Aussi, malgré tout,il a tenu bon, lui, pendant que les autres descendaient la garde par douzaines.

—Mais, reprit Hullin après im instant de silence, je ne vois pas encore ce qu'il y avait de si particuUer dans la dernière campagne ; car nous aussi, nous avons eu des maladies, des traîtres...

— De particulier, s'écria le sergent; tout était particulier! Autrefois, si vous avez fait la guerre en Allemagne, vous devez vous rappe* 1er qu'après une ou deux victoires c'était fini ; les gens vous recevaient bien ; on buvait du petit vin blanc, on mangeait de la choucroute et du jambon avec les bourgeois; on faisait danser les grosses commères. Les maris, les grands papas riaient de bon cœur, et quand le régiment partait, tout le monde pleurait d'attendrissement. Mais cette fois, après Lutzen et Bautzen, au lieu de se radoucir, les gens vous faisaient des mines de cinq cents diables; on ne pouvait rien en obtenir que par la force, enfin on se serait cm en Espagne ou en Vendée. Je ne sais pas ce qu'on leur a fourré dans la tête contre nous. Encore si nous n'avions été que des Français, si nous n'avions pas eu des tas de Saxons et d'autre alliés, qui n'attendaient que le moment de nous sauter à la gorge, nous en serions venus à bout tout de même, uu contre cinq ! mais les alliés, ne me parlez pas des alliés ! — Tenez, à Leipzig, le 18 octobre dernier, au beau milieu de la bataille, nos alliés se tournent contre nous et nous tirent des coups de fusil dans le dos : c'étaient nos bous amis les Saxons. — Huit jours après, nos anciens bons amis les Bavarois viennent se mettre en travers de notre retraite : il faut leur passer sur le ventre à Hanau. — Le lendemain, prés de Francfort, une autre colonne de bons amis se présente : il faut les écraser. — Enfin, plus ou en tue, plus il en repousse! — Nous voilà maintenant de ce côté-ci du Rhin. Eh bien 1 il y en a bien sûr en marche depuis Moscou, de ces bons amis. Ah I si nous avions prévu cela après Austerlitz, léna, Friedland, Wagram! »

Hullin était devenu tout pensif.

• Et maintenant où en sommes-nous, ser^ gentî

— Nous en sommes qu'il a Cedlu repasser le Rhin, et que toutes nos places fortes de l'autre côté sont bloquées. Le 10 novembre dernier, la

HOM.VNS NATIONAUX.

prince de Neuchâtel a passé la revue du régiment à Bleckheim. Le 3* bataillon a versé ses soldats dans le 2«, et le cadre a reçu Tordre de se tenir prêt à partir pour le dépôt. Les cadres ne manquent pas^ mais les hommes. Depuis plus de vingt ans qu'on nous saigne aux quatre membres, ce n'est pas étonnant... Toute l'Europe s'avance... L'empereur est à Paris : il dresse son plan de campagne... Pourvu qu'on nous laisse respirer jusqu'au printemps... >

En ce moment, Witlmann, debout près de la fenêtre, se prit à dire :

« Voici le gouverneur qui vient d'inspecter les abatages autour de la ville. »

En e£fet, le commandant Jean-Pierre Meunier, coiifé d'un grand chapeau à cornes et l'écharpe tricolore autour des reins, traversait la place.

• Ah I dit le sergent, je vais lui faire signer la feuille de route. Pardon, bourgeois, il faut que je vous quitte.

— Faites, mon sergent, et merci. Si vous revoyez Gaspard, dites-lui que Jean-Claude HuUin l'embrasse, et qu'on attend de ses nouvelles au village.

*— Bon... bon. ..je n'y manquerai pas. »

Le sergent sortit, et Hullin vida sa chope tout rêveur.

•r Père Wittmann, dit-il au bout d'un instant, et mon paquet?

— Il est prêt, maître Jean-Claude. • Puis, se penchant à la porte de la cuisine :

• Qrédel I . ., Grédel I... apporte le paquet de Hullin. »

Une petite femme parut et déx)osa sur la table un rouleau de peaux de mouton. Jean- Claude y passa son bâton et le mit sur son épaule.

• Comment I vous allez partir tout de suite?

— Oui, Witlmann, les journées sont courtes, et les chemins difficiles par les bois ajirés si.x heures ; il faut que j'arrive à temps.

— Alors, bon voyage, maître Jean-Claude. » Hullin sortit et traversa la place, en détournant les yeux du convoi, qui stationnait encore devant l'église.

Et l'aubergiste à sa fenêtre, le regardant s'éloigner d'un bon pas, se disait :

• Comme il était pâle en entrant; il ne se tenait plus sur set jambes. C'est drôle, un homme rude, un vieux soldat, qui n'a pas d'énergie pour deux.liarcs. Moi, je verrais passer cinquante régiments sur des charrettes, que je m en soucierais comme de ma première pipe. »

Tandis que Hullin apprenait le désastre de nos armées, et qu'il s'acheminait lentement, la tête basse, le front soucieux vers le village des Charmes, tout suivait son train habituel à la ferme du Bois-de-Chénes. On ne songeait plus au récit bizarre de Yégof, on ne pensait pas à la guerre : le vieux Duchêne menait ses bœufs à l'abreuvoir, le pâtre Robin retournait la litière du bétail, Annetle et Jeanne écrémaient leurs pots de lait caillé. Catherine Lefévre seule, sombre et silencieuse, songeait aux temps passés, tout en surveillant d un visage impassible les allées et venues de son monde. — Elle était trop vieille, trop sérieuse pour oublier d'un jour à l'autre ce qui l'avait si fortement agitée.

— La nuit venue, après le repas du soir, elle entra dans la salle voisine, où ses gens l'entendirent tirer le grand registre de l'armoire, et le déposer sur la table, pour régler ses comptes comme d'habitude.

On se mit aussitôt à charger la voilure de blé, de légumes el de volaille, car c'était le len< demain marché à Sarrebourg, et Duchêne devait partir au petit jour.

Représentez-vous la grande cuisine et tous ces braves gens en train de finir leur ouvrage, avant d'aller se coucher; la grosse marmite noire, pleine de betteraves et de pommes de teri*e destinées au bétail, fumant sur un immense feu de sapin en tulipes pourpre et or;

— les plats, les écuelles, les soupières étincelant comme des soleils sur l'étagère; — les bottes d'ail et d'oignons mordorés suspendues à la file aux poutres brunes du plafond, parmi les jambons et les quartiers de lard; — Jeanne en cornette bleue et petite jupe coquelicot, re^ muant le contenu de la marmite, de sa grande cuiller de bois ; les cages d'osier où caquettent les poules avec le grand coq roux, qui passe la tête à travers les barreaux et regarde la flamme d'un œil émerveillé, la crête sur l'oreille; — le dogue Michel, la tête plate, les joues pendantes, en quête d'une écuelle oubliée; — Duboui^, descendant l'escalier sombre qui crie, à gauche, le dos courbé, un sac sur l'épaule et le poing arcboulé sur la hanche, — tandis qu'au dehors, au milieu de la nuit noire, le vieux Duchêne, debout sur la voiture, lève sa lanterne et crie: « Ça fait le quinzième, Dubourg ; encore deux. •

— On voyait aussi, pendus contre l9 muraille, un vieux lièvre roux apporté par le chasseur lleinnch, pour être vendu au marché, et. un beau coq de bruyère moiré de vert et roux.

L'INVASION

r<Bil terne, une goutte de saug «a bout du

Il était environ sept heures et demie, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre à Tenlrée de la cour. Le dogue s'avança sur le seuil en grondant. Il écouta, aspira Tair de la nuit, puis revint tranquillement se remettre à lécher son ëcuelle.

• C'est guelqu*un de la ferme, dit Aimette, Michel ne bouge pas. •

Presque aussitôt le vieux DuchéDe cria dehors.:

« Bonne nuit, maître Jean-Claude. C'est

TOUS

— Oui, j'arrive de Phalsbourg, et je viens me reposer un instant avant de descendre au village. Catherine est-elle là? >

Et Ton vit le brave homme apparaître à la vive lumière, son large feutre sur la nuque, et son rouleau de peaux de mouton sur l'épaule.

t Bonne nuit^ mes enfants, dit-il, bonne nuit!... toujours àTouvrage?

— Mon Dieu, oui, monsieur Hullin, comme vous voyez, répondit Jeanne en riantj Si Ton n'avait rien à faire, là vie serait bien ennuyeuse !

— C'est vrai, ma jolie fille, c'est vrai, il n'y a que le travail pour vous donner ces fraîches couleurs et ces grands yeux brillants. •

Jeanne allait répondre, quand la porte de la salle s*ouvrit, et Catherine Lefèvre s'avança jetant un regard profond sur Hullin, comme pour deviner d'avance les nouvelles qu'il apportait :

• Eh bien ! Jean-Clànde, vous êtes de retour.

— Oui, Catherine. Il y a dn bon et du mauvais. »

Us entrèrent dans la salle, haute et vaste pièce boisée jusqu'au plafond, avec ses armoires de vieux chêne à ferrures brillantes, son poêle de fonte en pyramide s'ouvrant dans la cuisine, sa vieille horloge marquant les secondes dans son étui de noyer, et son grand fauteuil de cuir à crémaillère, usé par dix générations de vieillards. — Jean-Claude n*entrait jamais dans cette salle sans se rappeler le grand-père do Catherine, qu'il lui semblait voir encore avec sa tête blanche, assis dans l'ombre derrière le fourneau.

« Eh bien? demanda la fermière en présentant un siège au sabotier, qui venait de déposer son rouleau sur la table

— Eh bien, de Gaspard, les nouvelles sont bonnes : le garçon se porte bien. Il en a vu de duresl... Tant mieux, cela forme la jeunesse !... Mais quant au reste, Catherine, ça va mal : la guerre! la guerre!... »

Il hocha la lèle, et la vieille, les lèvres ser-

rées, s'assit en face de lui, droite dans son fauteuil; les yeux fixes, attentifs.

« Ainsi ça va mal... décidément... nous allons avoir la guerre chez nous?

— Oui, Catherine, du jour au- lendemain il faut nous attendre à voir les alliés dans nos montagnes.

— Je m'en doutais... j'en étais sûre; mais parlez, Jean-Claude. »

Hullin alors, les coudes en avant, ses grosses oreilles rouges entre les mains et baissant la voix, se mit à raconter tout ce qu'il avait vu : les abatages autour de la ville, l'organisation des batteries sur les remparts, la publication de l'état de siège, les charrettes de blessés sur la place d'armes, sa rencontre avec le vieux sergent chez Wittmann et le résumé de la campagne. De temps en temps, il faisait une pause, et la vieille fermière clignait des yeux lentement, comme pour graver les faits dans sa mémoire. Quand Jean-Claude en vint aux blessés, la brave femme murmura tout bas ; ■ Gaspard en est réchappé 1 •

Puis à la fin de cettelugubre histoire, il y eut un long silence, et tous deux se regardèrent sans prononcer une parole.

Que de réflexions, que de sentiments amers se pressaient dans leur âme !

Au bout de quelques instants, la vieille se remettant de ces terribles pensées :

■ Vous le voyez, Jean*Claude, dit-elle d'un ton grave, Yégof n'avait pas tort?

— Sans doute, sans doute, il n'avait pas tort, répondit Hullin ; mais qu'est-ce que cela prouve ? Un fou qui va de village en village, qui descend en Alsace, qcd remonte en Lorraine, qui vague à droite, à gauche, ce serait bien étonnant s'il ne voyait rien, s'il ne disait pas de temps en temps une vérité parmi ses folies. Tout s'embrouille dans sa télé, et les autres croient comprendre ce qu'il ne comprend pas lui-même. Mais il ne s'agit pas de ces histoires de fou, Catherine. Les Autrichiens arrivent. Il s'agit de savoir si nous les laisserons passer, ou si nous aurons le courage de nous défendre.

— De nous défendre t s'écria la vieille, dont les joues pâles frémirent ; si nous aurons le cournge de nous défendre! Ce n'est pas à moi, Hullin, que vous croyez parler. Comment!... mais est-ce que nous valons moins que nos anciens? Est-ce qu'ils ne se sont pas défendus, eux ?... Est-ce qu'il n'a pas fallu les exterminer, hommes, femmes et enfants?

— Alors vous êtes pour la défense, Catherine !

— Oui...* oui... tant qu'il me restera un morceau de chair sur les os! Qu'ils arriveni !

HOMANS N-VI]fiN.\rx.

tM mallKurcui pitcs, hlvcs,

qu'ils arriveiitt La viuille dcsviullcs csl loajourslà ! •

Ses graiida clieveiix gris s'agilaient sur sa léte, ses joues paies et rigides frémissaienl, cl fes yeux lançaienl des éclairs. Elle élait belle A voir, belle comme cette vieille Margareth dont avait parlé ïégof. Hutlin lui tendit la main en silence; il souriait d'un air enlhousiaste.

• A la bonne heure, fit-il, à la bonne bc'irel... Nous sommes toujours tes mêmes dans la famille. Jo tous reconnais, Catherine : vous voilà debout; mais un peu de calme, écoutez-moi. Nous allons nous battre, et par quels moyensT

— Parlitus les moyens; tous sont bons, les tiaches, lea faux, les fourches...

— Sans doute, mais les meilleurs sont les

fusils et les balles. Nous avons des fusils: chaque monUignard garde le sien au-dessus du sa porte; malheureusement la |>oadre et les balles nous manquent. •

La vieille fermière s'ëtaitcalméetoulà coup; elle fourrait ses cheveux sous son bonnet, regardant devant elle comme au hasard, l'œi) pensif.

• Oui, reprît-elle d'un ton brusque, la poudre et les balles nous manquent , c'est vrai , mais nous en aurons. Marc Divés, le contrebandier, en a. Vous irez le voir demain de ma part. Vous lui direz quo Calhorine Lefôvre achète toute sa poudre et toutes ses balles, qu'elle paye; qu'elle vendra son bétail, sa ferme, ses terres, tout... tout... pour en avoir. Coniprennz>voitiit Ilutlint

U TUiUa du vieilles est loujoun li 1 ( P*l* "

—Je comprendfl ; c'est beau ce que vous faites 11, Calherine.

— Bah 1 c'est beau... c'est beau! répliqua )a Tieille, c'est tout simple: je veux me vengerl Ce» Autrichiens , ces Prussiens , ces hommes roui qui dous ont déjà exte'i-miués, eh bien I je leur en veux... je les exècre de père en ûls... V(HlàI — Vous achèterez la poudre, etcegueuz de fou vem si nous lebâiissoas ses châteaux I >

Oullin s'aperçut alors qu'elle songeait toujoan à l'histoire de Yégof ; mais voyiint combiea elle était exaspérée, et que d'ailleure son idée contribuait à la défense du pays, il ne fll Hieone observation àce sujet, elditsimplement:

•Ainsi, Catherine, c'est entendu, je vais chci Hue Dires demain ?

—Oui; TOUS achèterez toute sa poudre et son

plomb. Il faudrait aussi faire un tour dans les villages de ia montagne, prévenir les gens de ce qui Be passe; et convenir avec oux d'un siguat pour se réunir eu cas d'attaque.

— Soyez tranquille, dit Jean-Claude, je m'en charge. •

Tous deux s'étaient levés et se dirigeaient vers la porte. Depuis une demi-heure, le bruit avait cessé dans la cuisine : les gens de la ferme étaient allés se coucher. La vieille déposa sa lampe au coin de l'&tre et tira les verrous. Au dehors, le &oid était vif, l'air calme et limpide. Toutes les cimes d'alentour et les sapins du JœgertbAl se détachaient sur le del, par masses sombres on lumineuses. Au loin, bien loin derrière la c6te, un renard à U chasse tapissait dans la vallée du Blanru.

• i3onne nuit, Hullin, dit la mère Lefévre.

— Bonne nuit, Catherine. •

Jean-Claude s'éloigna rapidementsurla penle des bruvères, et la fermière, après l'avoir suivi des ye:ix une seconde, referma sa porte.

Je vous laisse à penser la joie de Louise^ lorsqu'elle apprit que Gaspard était sain et sauf. La pauvre enfant, depuis deux mois , ne vivait plus. Hullin se garda bien de lui montrer le nuage sombre qui s'avançait à Thorizon. Toute la nuit , il Tentendit caqueter dans sa petite chambre, se parler à elle-même comme pour se féliciter, murmurer le nom de Gaspard, et ouvrir ses tiroirs, ses boites , sans doute afin d'y retrouver quelques souvenirs et leur parler d'amour.

Ainsi la fauvette inondée par l'orage, tout en grelottant se met à chanter et à sautiller de branche en branche, au premier rayon de soleil.

Lorsque Jean< Claude Hullin, en manches de chemise, poussa le lendemain les contrevents de sa maisonnette, il vit toutes les montagnes voisines — le Jsgerthâl, le Grosmann, le Donon — couvertes de neige. Ce premier aspect de rhiver, survenu pendant notre sommeil, a quelque chose de saisissant : les vieux sapins, les rochers moussus, parés encore la veille de leur verdure , et maintenant scintillants de givre, remplissent notre âme d'une tristesse indéfinissable. « Encore une année finie, se dit-on, encore une rude saison à passer avant le retour des fleurs I > Et Ton s'empresse de revêtir la grosse houppelande, d'allumer le feu. Votre sombre réduit est plein de blanche lumière, et dehors, pour la première fois, vous entendez les moineaux , les pauvres moineaux blottis sous le chaume, la plume ébourifi'ée, crier : « Pas de déjeuner ce matin, pas de déjeuner I »

HulUn mit ses gros souUers ferrés à double semelle, et passa sur sa veste la grande camisole de bure.

n entendait Louise marcher au-dessus de sa tête dans la petite mansarde.

« Louise, cria-t'il, je pars !

—Comment! vous sortez encore aujourd'hui?

—Oui, mon enfant, il le faut; mes affaires ne sont pas terminées. •

Puis , s^étant coifiiô de son large feutre, il monta Tescalier et dit à demi-voix :

• Tu ne m'attendras pas de sitôt, mon en-

fant. J'ai des courses à faire assez loin. Ne sois pas inquiète. Si l'on te demande ou je sms, tu répondras: « Chez le cousin Mathias, à Saveme. »

— Vous ne déjeunez donc pas avant de parfir?

—Non; j'ai mis une croûte de pain et la petite gourde d'eau-de-vie dans ma poche. Adieu, mon enfant; réjouis-toi, rêve à Gaspard. >

Et, sans attendre de nouvelles questions, il prit son bâton et sortit de la maisonnette, en se dirigeant vers la colline des Bouleaux, à gauche du village. Au bout d\in quart d'heure environ, il Tavait dépassé et gagnait le sentier des Trois-Fontaines, qui tourne autour du Falkenstein, en suivant un petit mur de pierres sèches. Les premières neiges, qui ne tiennent jamais à Tombre humide des vallons, commençaient à se fondre et s'écoulaient dans le sen-

tier. Hullin monta sur le mur pour gravir la côte. Jetant alors par hasard un coup d'œil sur le village, à deux portées de carabine, il vit quelques commères balayer le devant de leur porte, quelques bons vieux se souhaiter le bonjour, en fumant leur première pipe sur le seuil des chaumières. Ce calme profond de la vie, en présence des pensées qui Tagitaient, le saisit; il poursuivit sa route tout songeur, se disant : « Comme tout est tranquille là-bas!... Personne ne se doute de rien, et, dans quelques joui*s, quelles clameurs, quels roulements de fusillade vont déchirer l'air! »

Comme il s'agissait d'abord de se procurer de la poudre, Catherine Lefévre avait tout naturellement jeté les yeux sur Marc Divès , le contrebandier, et sa vertueuse épouse, Hexe- Baizel.

Ces gens vivaient de l'autre côté du Falkenstein , sous la roche même du vieux burg en ruine; ils s'étaient creusé là-dedans une sorte de tanière fort commode, laquelle n'avait qu'une porte d'entrée et deux lucaïues, mais qui, d'après certaines rumeurs, communiquait à de vieux souterrains par une crevasse; jamais les douaniers n'avaient pu la découvrir, malgré de nombreuses visites domiciliaires pratiquées dans ce but. Jean-Claude et Marc Divès se connaissaient depuis leur enfance ; ils avaient déniché ensemble des éperviers et des chouettes, et depuis ils se voyaient presque toutes les semaines au moins une fois, à la scierie du Valtin. Hullin se croyait donc sûr du contrebandier, mais il doutaif. un peu de madame Hexe-Baizel, personne fort circonspecte, et qui n'abonderait peut-être pas dans le sens de la bataille. « Enfin, se disait-il, tout en marchant, nous allons voir. »

U avait allumé sa pipe, et, de temps en temps , il se retournait pour contempler Timmcnse

L'INVASION

paysage, dont les limites s'étendaient de plus en plus.

Rien'de beau comme ces montagnes boisées, s'élevant les unes par-dessus 1^ autres dans le ciel pâle — comme ces vastes bruyères s'étendant, à perte de vue, toutes blanches de neige , — comme ces ravins noirs encaissés entre les bois, leur torrenl, au fond, courant sur les galets verdâ très polis comme du bronze.

Et puis y le silence — ce grand silence de rhiver... — celte neige encore tendre, tombant de la cime des hauts sapins sur les branches inférieures qui s'inclinent ; les oiseaux de proie toui'billonnant par couple au-dessus des Torêls^ en jetant leur cri de guerre : voilà ce qu il faut voir, voilà ce qu'on ne peut décrire !

Environ une heure après son départ du village des Charmes, Uullin, grimpant le sommet da pic, atteignait la base du rocher des Arbousiers. Tout autour de cette masse granitique s'étend une sorte de terrasse rocailleuse, large de trois à quatre pieds. Cet étroit passage, entouré des plus hautes cimes des sapins élancés du précipice, a quelque chose de sinistre, mais il est sûr : à moins de vertige, on ne risque rien à le parcourir. Au-dessus s'avance en demivoûte la roche couverte de ruines.

Jean-Claude approchait de la retraite du contrebandier. Il s'arrêta quelques secondes sur la terrasse, remit sa pipe en poche, puis s'avança sur le passage, qui décrit un demicercle et se termine de l'autre côté par une brèche. Tout au bout et presque au bord de cette brèche, il aperçut les deux lucarnes de la ptanière et la porte entr'ouverte. Un gros tas de fumier se trouvait amoncelé sur le seuil.

Dans le même instant apparut Hexe-Baizel, repoussant, avec un grand balai de genêts verts, le fumier dans l'abime. Cette femme était petite, sèche; elle avait les cheveux roux ébourifiës, les joues creuses, le nez pointu, les yeux petits, brillants comme deux étincelles, la bouche mince, garnie de dents ti-és-blanches, et le teint rouge&tre. Quant à son costume, il se composait d'une jupe de laine très-courte et très-salOy d'une chemise de grosse toi 'e assez blanche; ses petits bras bruns muscioeux, recouverts d'une sorte de duvet jaune, étaient ûus jusqu'aux coudes, malgré le froid excessif de rhiver à cette hauteur; enfin , pour toute chaussure, elle traînait deux longues savates en lambeaux.

«Hél bonjour, Hexe-Baizel, lui cria Jean- Qaade d'un ton de bonne humeur railleuse. Vous êtes donc toujours grosse et grasse^ conioite et réjouie? Ça me fait plaisir! •

Hexe-Baizel s'était retournée comme une belette surprise à Taffût; sa chevelure rousse

avait frémi, et ses petits yeux lançaient des éclairs. Cependant, elle se calma tout.de «uite, et s'écria dune voix brève, comme se parlant à elle-même :

«HuUin I... le sabotier!... Qu'est-ce qu'il veut?

—Je viens voir mon ami Marc, belle Hexe« Baizel , répondit Jean-Claude ; nous avons A causer d'affaires.

—Quelles affaires ?

— Ah! cela nous regarde. Voyons, laissezmoi passer, que je lui parle.

— Marc dort.

—Eh bien ! il faut l'éveiller, le temps presse. •

Ce disant, Hullin se courbait sous la porte et pénétrait dans un caveau dont la voûte, au lieu d*être ronde, affectait des courbes irrégulières sillonnées de ûssures. Tout près de l'entrée, à deux pieds du sol, la roche formait une sorte d'âtre naturel ; sur T&tre brûiaient quelques charbons et des branches de genévrier. Tous les ustensiles de cuisine de Hexe-Baizcl consistaient en une marmite de fonte, un pot degrés rouge, deux assiettes ébréchées et trois ou quatre fourchettes d^étain ; tout son mobilier en un escabeau de bois, une hachette à fendre des bûches, une boite à sel at^croch'^e contre la i*oche, et son grand balai de genêts verts. A gauche de cette cuisine, s'ouvrait une autre caverne, à porte irrégulière, plus large du haut que du bas, se fermant au moyen de deux planches et d'une traverse.

■ Eh bien 1 où est donc Marc ? dit Hûllin en s'asseyant au coin de T&tre.

-— Je vous ai déjà dit qu'il dort. Il est revenu hier très-tard. Il faut que mon homme dorme, en tendez- vous?

— J'entends très-bien , chère Hexe-Baizel ; mais je n'ai pas le temps d'attendre.

— Alors allez- vous-en.

— Allez- vous-en, c'est bientôt dit; aeulement je ne veux pas m*en aller. Je n'ai pas fait une Ueue pour m'en retourmer les mains dans les poches.

— C'est toi, Hullin ? interrompit une voix brusque sortant de la cave voisine.

— Oui, Marc.

— Ah 1 j'arrive. »

On entendit un bruit de paille remuée, puis le couvercle de bois fut tiré : un grand corps, large de trois pieds d'une épaule à l'autre, sec, osseux, voûté, le cou et les oreilles couleur de brique, les cheveux bruns touflhis, se courba sous l'ouverture, et Marc Divès se dressa devant Hullin, en bâillant et détirant ses longs bras avec un soupir saccadé.

Au premier abord, la physionomie de Marc Divès semblait assez pacifique : son front large et bas, les tempes dégarnies, ses cheveux

courts, frisés, s*avânçant en pointe jusque prés des sourcils, son nez droit et long, son menton allongé, surtout l'expression calme de ses yeux bruns. Teussent fait classer dans la famille des mminants, plutôt que des fauves; mais on aurait eu tort de s'y fier. Certains bruits couraient dans le pays que Marc Divès, en cas d'attaque des douaniers, ne se faisait nul scrupule de se servir de la hache et de la carabine pour en finir plus vite ; c'est à lui qu'on attribuait plusieurs accidents graves survenus aux agents du fisc ; mais les preuves manquaient absolument. Le contrebandier, grâce à sa connaissance approfondie de tous les défilés de la montagne, et de tous les chemins de traverse de Dagsburg à Sarrbrûck, et de Raon-L'Étape à Bâle en Suisse, se trouvait toujours à quinze lieues de tous les endroits où l'on avait commis un mauvais coup. Et puis il avait l'air bonasse, et ceux qui faisaient courir sur son compte de mauvais bruits finissaient toujours ma?, — ce qui prouve bien la justice du Seigneur en ce monde.

« Ma foi, Hullin, s'écria Marc après être sorti de son trou, je pensais à toi hier soir, et, si tu n'étais pas venu, j'aurais été tout exprès à la scierie du Valtin pour te rencontrer. Assiedstoi ; Hexe-Baizel, donne la chaise à Hullin ! »

Puis il s'assit lui-même sur Tâtre, le dos au feu, en face delà porte ouverte, où souifiaient tous les vents de l'Alsace et de la Suisse.

Par cette ouverture on jouissait d'une vue magnifique : on aurait dit un véritable tableau encadré dans le roc, mais un tableau immense, embrassant toute la vallée du Rhin, et par delà des montagnes qui se fondaient dans la brume. Et puis on respirait frais, et le petit feu, qui dansait dans le nid de hiboux, faisait plaisir à voir avec ses teintes rouges, lorsqu'on s'était baigné les yeux dans l'étendue bleu&tre.

« Marc, dit Hullin après un instant de silence, puis-je parler devant ta femme?

— Elle et moi nous ne faisons qu'un.

— Eh bieni Marc, je viens t'acheter de la poudre et du plomb.

— Pour tirer des lièvres, n'est-ce pas? fit le contrebandier en clignant des yeux.

— Non, pour nous battre contre les Allemands et les Russes. »

Il y eut un instant de silence.

■ Et il te faudra beaucoup de poudre et de plomb.

— Tout ce que tu pourras fournir.

— Je puis en fournir aujourd'hui pour trois mille francs, dit le contrebandier.

— Je les prends.

— Et autant dans huit jours, ajouta Marc, du même ton cahne et l'œil attentif.

— Je les prends.

— Vous les prenez ! s'écria Hexe-Baizel, vous les prenez 1 je le crois bien I mais qui est-ce qui les paye?

— Tais-toi, dit Marc d'un ton rude, Hullin les prend; sa parole me sufiit. •

Puis, lui tendant sa large main avec une expression cordiale :

« Jean-Claude, voici ma main : la poudre et le plomb sont à toi; mais je veux en dépenser ma part, tu comprends !

— Oui, Marc; seulement je compte te payer tout de suite.

— Il payera! dit Hexe-Baizel, tu l'entends?

— Eh f je ne suis pas sourd 1 Baizel, va nous chercher une bouteille de briinbeUe'Wasser, que nous nous réchauffions un peu le cœur. Ce que Hullin vient de me dire me réjouit. Ces gueux de kaiserliks n'auront pas aussi beau jeu contre nous que je le croyais. Il parait qu'on veut se défendre, et solidement.

— Oui, solidement !

— Et il y a des gens qui payent?

— C'est Catherine Lefèvre qui paye, et c'est elle qui m'envoie, > dit Hullin.

Alors Marc Divès se leva , et d'une voix grave , la main étendue vers les précipices, il s'écria :

« C'est une femme., une femme aussi grande que ce rocher là-bas, l'Oxenstein, le plus grand que j'aie jamais vu de ma vie !— Je bois à sa santé ! — Bois aussi, Jean-Claude ! >

Hullin but, puis la vieille.

t Maintenant tout est dit, s^écria Divès, mais écoute^ Hullin, il ne faut pas croire que ce sera facile de se mettre en travers; tous iea braconniers, tous les ségares *, tous les seMùteurs^ tous les bûcherons de la montagne ne seront pas de trop. J'arrive de l'autre côté du Uhin. Il y en a... des Russes, des Autrichiens, des Bavarois, des Prussiens, des Cosaques, des houzards... il y en a... la terre en est toute noire ! Les villages ne peuvent pas les tenir ; ils campent dans les plaines, dans les vallons, sur les hauteurs, dans les villes, en plein air, partout; partout il y en a 1 »

En ce moment, un cri aigu traversa l'air.

t C'est un busard à la chasse ! » fit Marc en s'interrompant.

Mais au même instant une ombre passa sur le rocher. Un nuage de pinsons fi^nchissait l'abîme, et des centaines de busards, d'éperviers se débattaient au-dessus d'un vol rapide, anguleux, avec des cris stridents pour efihtyer leur proie, tandis que la masse semblait up mobile, tant elle était dense. Le mouvement régulier de ces milliers d'ailes produisait dans

* Lei iégâreê sont let ouTneri d'une loierie.

le sflence un bruit semblable à celui des feuilles mortes traînées par la bise.

« Voici le départ des pinsons d'Ardennes, dit Kullin.

— Oui, c*est le dernier passage ; la faine est enterrée dans la neige et les semailles aussi. Eh bien I regarde : il y a plus d'hommes là-bas que d'oiseaux dans cette passe. C'est égal, Jean- Claude, nous en viendrons à bout, pourvu que tout le monde s'en mêlel— Heze-Baizel, allume la lanterne, je vais montrer à HuUin nos provisions de poadre et de plomb. •

Heze-Baizel, à cette proposition, ne put retenir une grimace.

• Personne, depuis vingt ans, dit-elle, n'est entré dans la cave. ï\ peut bien nous croire sur parole. Nous croyons bien, nous, qu'il nous payera. Je n^allumerai pas la lanterne, non ! »

Marc, sans rien dire, étendit la main et saisit près du bûcher une grosse trique; alors la vieille, toute hérissée, disparut dans le trou voisin comme un furet, et, deux secondes après, elle en sortait avec une grande lanterne de corne, que Divès alluma tranquillement au feu de l'âtre.

« Baizel, dit-il en replaçant le bâton dans son coin, tu sauras que Jean-Claude est mon vieil ami d'enfance, et que je me fie beaucoup plus à lui qu'à toi, vieille fouine; car si tu n'avais pas peur d'être pendue le même jour que moi, il y a longtemps que je me balancerais au bout d'une corde. — Allons, Hullin , suis-moi. •

Ils sortirent, et le contrebandier tournant à gauche, se dirigea droit vers la brèche, qui formait saillie sur le Val tin, à deux cents pieds dans les airs. Il écarta de la main le feuillage d'un petit chêne enraciné au-dessous, allongea la jambe et disparut comme lancé dans l'âblme. Jean-Claude frémit ; mais presque aussitôt il vit, contre la paroi du roc, s'avancer la tête de Divès, qui lui cria :

€ Hullin, pose ta main à gauche, il y a un trou; étends le pied hardiment, tu sentiras une marche, et puis tourne sur le talon. >

Maître Jean-Claude obéit, non sans trembler^ il sentit le trou dans le roc, il rencontra la marche, et, faisant un demi-tour, il se trouva face à face avec son camarade dans une sorte de niche en ogive, aboutissant autrefois sans doute à quelque poterne. Au fond de la niche s'ouvrait une voûte basse.

« Comment diable as-tu découvert cela?

s'écria Hullin tout émerveillé.

— C'est en cherchant des nids il y a trentecinq ans. Tétais un jour sur la roche, et j'avais vu sortir souvent de là un grand-duc avec sa

femelle, deux oiseaux magnifiques, la têle grosse comme mon poing et les ailes larges de

six pieds. J'entendais crier leurs petits, et je me disais : « Ils sont près de la caverne, au bout de la terrasse. Si je pouvais tourner un peu plus loin que la brèche, je les aurais! • A force de regarder, de me pencher, je finis par voir un coin de la marche au-dessus du précipice, n y avait un houx solide à côté. J'empoigne le houx, j'étends la jambe, et, ma foi, j'arrive ici. Quelle bataille, Hullin ! Le vieux et la vieille voulaient m'arracher les yeux. Heureusement il faisait jour. Hs sautaient sur moi connue des coqs, ouvraient le bec, sifflaient; mais le soleil les éblouissait. Je leur donnais des coups de pied. A la fin ils allèrent tomber sur la pointe d'un vieux sapin, là-bas, et tous les geais du pays, les grives, les pinsons, les mésanges, volèrent autour d'eux jusqu'à la nuit pour leur arracher des plumes. Tu ne peux pas te figurer, Jean-Claude, la masse d'os, de peaux de rats, de levreaux, de charognes de toute espèce qu'ils avaient entassée dans cette niche. C'était une véritable peste. Je pousse tout ça dans le Jsgertbàl, et je vois ce i^onduit. Il faut te dire qu'il y avait deux petits. Je commençai par leur tordre le cou et par les fourrer dans mon sac. Après cela, bien tranquille, j'entre, et tu vas voir ce que je trouve. Arrive! »

Us se gUssèrent alors sous la voûte étroite et basse, formée de pierres rouges énormes, où la lumière projetait en fuyant sa lueur vacillante.

Au bout de trente pas environ, un vaste caveau de forme circulaire, effbndré par le haut et b&ti sur le roc vif, apparut à Hullin. Au fond s'élevaient une cinquantaine de petites tonnes en pyramides, et, sur les côtés, un grand nombre de lingots de plomb, des sacs de tabac, dont la forte odeur imprégnait l'air.

Marc avait déposé sa lanterne à rentrée de la voûte,et regardait son repaire,le front haut^ le sourire aux lèvres.

t Voilà ce que je découvris, dit-il; la cave était vide, seulement au milieu se trouvait la carcasse d'une bête aussi blanche que la neige, ^sans doute quelque renard mort de vieillesse, — le gueux avait connu le passage avant moi, il dormait ici sur les deux oreilles : qui diable aurait eu l'idée de le smvre I Dans ce temps-là, Jean-Claude, j'avais douze ans. Je pensai tout de suite que cette cachette pourrait un jour m'être utile. Je ne savais pas encore à quoi... mais, plus tard, quand j'eus fait mes premières tournées de contrebande à Landau, Khel, Bàle, avec Jacob Zimmer, et que durant deux hivers tous les douaniers furent à nos trousses, l'idée de mon vieux caveau se mit à me poursiûvre du matin au soir. J'avais fait la connaisfedtice

de HeKe-Baizel, qui était alors servante à la ferme du Bois-de-Chênes, chez le père de Catherine. Elle m'sipporta vingt-cinq louis en dot, et nous vînmes nous établir dans la caverne des Arbousiers. >

Divès se tut, et HuUin tout rêveur lui demanda :

t Ce trou te plaît donc beaucoup, Marc?

— S'il me plaît!... c'est-à-dire que je ne voudrais pas aller demeurer dans la plus belle maison de Strasbourg, quand on me ferait deux mille livres de rente. Il y a vingt-trois ans que je cache par ici mes marchandises : sucre, café, poudre, tabac, eau-de-vie; tout y passe. J'ai huit chevaux toujours en route.

— Mais tu ne jouis de rien.

— Je ne jouis de rien ! Tu trouves donc que ce n'est rien de se moquer des gendarmes, des rats de cave, des douaniers, de les faire enrager, de les dépister, d*entendre dire partout : t Ce gueux de Marc, est-il un !.. . Comme il vous mène ses affaires!... Il mettrait toute la régie sur les dents... Et ceci... et cela. » Hél bel hé ! Je te réponds, moi, que c'est le plus grand plaisir du monde. Et puis les gens vous ai* ment : on leur vend tout à moitié prix ; on rend service aux pauvres, et Ton s'entretient l'eslomac chaud.

—Oui, mais quels dangers!

— Bah ! jamais un douanier n'aura Tidée de passer la brèche.

— Je le crois bien ! pensa HuUin, en songeant qu'il lui faudrait de nouveau franchir le précipice.

— C'est égal, reprit Marc, tu n'as pas tout à fait tort, Jean-Claude. Dans les premiers temps, lorsqu'il me fallait entrer ici avec ces petites tonnes-là sur l'épaule, je suais à grosses gouttes ', maintenant j'y suis habitué.

—Et si le pied te glissait T

— Eh bien ! ce serait fini I Autant mourir embroché dans un sapin, que de tousser des semaines et des mois sur une paillasse. »

Divès éclairait alors de sa lanterne Iles piles de tonnes entassées jusqu'à la voûte.

• C'est de la poudre fine anglaise, dit-il ; ça coule comme des grains d'argent sur la main, et ça chasse en diable: Il n'en faut pas beaucoup, un dé à coudre sui&t. Et voici du plomb sans mélange d'étain. Dès ce soir, Hexe-Baizel fondra des balles. Elle s'y connaît; tu verras. »

Ils s apprêtaient à reprendre le chemin de la brèche, lorsque tout à coup un bruit confus de paroles se mit a bourdonner dans l'air. Marc souffla sa lanterne ; ils restèrent plongés dans If^ ténèbres.

< Quelqu'un marche là-haut ^ dit tout bas le )

contrebandier; qui diable a pu grimper sur le Falkenstein par ce temps de neige ? »

Ils écoutèrent, retenant leur haLIne, l'csi! fixé sur le rayon de lumière bleuâtre qui descendait d'une étroite fissure au fond de la caverne. Autour de cette fente croissaient quelques broussailles scintillantes de givre j plus haut, on apercevait la crête d'un vieux mur. Comme ils regardaient aind dans le plus profond silence, voilà qu'au pied du mur apparut une grosse tête ébouriffée, le front serré dans un cercle luisant, la face allongée, puis une barbe rousse en pointe, le tout se découpant en silhouette bizarre sur le ciel blanc de l'hiver.

« C'est le Roi de Carreau, fit Marc en riant.

— Pauvre diable, murmura HuUin d'un ton grave, il vient se promener dans son château, les pieds nus sur la glace, et sa couronne de fer-blanc sur la tête! Tiens, regarde, le voilà qui parle ; il donne des ordres à ses chevaliers, à sa cour; il étend son sceptre au nord et au midi, tout est à lui ; il est maître du ciel et de la terre!... Pauvre diable! rien qu'à le voir avec son caleçon et sa peau de chien râpée sur le dos, j'ai froid le long des reins.

—Oui, Jean-Claude, ça me produit l'effet d un bourgmestre ou d'un maire de village, qui s'arrondit le ventre comme un bouvreuil , et souffle dans ses joues rouges en disant : « Moi, je suis Hans Aden,j'ai dix arpents debeaux prés, j'ai deux maisons, j'ai une vigne, mon verger, mon jardin, hum! hum! j'ai ceci, j'ai cela! » Le lendemain, il lui arrive une petite colique^ et... bonsoir! — Les fous, les fous... qui est-ce qui n'est pas fou? — Allons-nous-en, HuUin, la vue de ce malheureux qui parle au vent, et de son corbeau qui chante la famine me font claquer les dents. »

Ils entrèrent dans le couloir, et l'éclat du jour, au sortir des ténèbres, faillit éblouir Hullin. Heureusement, la haute taiUe de son camarade , debout devant lui , le préserva du vertige.

« Appuie-toi solidement, dit Marc, imite-moi; la main droite dans le trou , le pied droit en avant sur la marche, un demi- tour; nous y sommes! •

Ils revinrent dans la cuisine, où Hexe-Baizel leur dit que Yégof était dans les ruines du vieux bwrg,

« Nous le savons, répondit Marc,nous venons de le voir prendre le frais là-haut ; chacun son goût. »

Au même instant, le corbeau Hans, planant au-dessus de l'abîme, passa devant la porte en poussant un cri rauque; on entendit les broussailles secouer leur grésil, et le fou apparut sur

yiNy>SION.

la terrasse. Il était tout hagard, et, lançant un coup d'œil vers le foyer, il s'écria :

t Marc Divès^ tâche de déménager bientôt. Je t'en préviens, je suis las de ce désordre. Les fortifications de mes domaines doivent être libres. Je ne souffrirai pas que la vermine se niche chez moi. Prends tes mesures en conséquence. >

Puis, apercevant Jean-Claude, son front se dérida.

t Toi iciy HuUin? dit-il. Serais-tu enfin assez clairvoyant pour accepter les propositions que j'ai daigné te faire? Sentirais-tu qu'une alliance telle que la mienne est le seul moyen de vous préserver de la destruction totale de votre race? S'il en est ainsi^ je te félicite^ tu montres plus de bon sens que je ne t^en supposais. » Huliin ne put s'empêcher de rire, t Jton, Yégof, non, le ciel ne m'a pas encore assez éclairé, dit-il, pour que j'accepte Thonneur que tu veux bien me faire. D'ailleurs^ Louise n^est pas encore d'âge à se marier. »

Le fou était redevenu grave et sombre. Debout au bord de la terrasse, le dos à Tablme, il semblait là comme chez lui, et son corbeau, tourbillonnant à droite, à gauche, ne pouvait le troubler.

Illeva son sceptre, fronça le sourcil et s'écria: ■ Donc c'est pour la seconde fois, Huliin, que je te réitère ma demande, et c'est pour la seconde fois que tu oses me refuser! Maintenant je la renouvellerai encore une fois — une fois, entends-tu? — Puis, que les destinées s'accomplissent 1 >

Et tournant gravement les talons, le pas ferme, la tête haute et droite malgré l'extrême rapidité de la pente, il descendit le sentier de la roche.

HuUin, Marc Divès et Hexe-Baizel elle-même partirent d'un grand éclat de rire.

• C'est un grand fou, dit Hexe-Baizel.

—Je crois que tu n'as pas tout à fait tort, lui répondit le contrebandier. Ce pauvre Yégof, décidément il perd la tête. Mais il ne s'agit pas deçà; Baizel, écoute-moi bien: tu vas commencer à fondre des balles de tous les calibres ; moi, je vais me mettre en route pour la Suisse* Dans huit jours au plus tard , le reste de nos munitions sera ici. Donne-moi mes bottes. •

Puis, frappant du talon et se liant autour du cou une grosse cravate de laine rouge, il décrocha de la muraille un de ces manteaux vert sombre, comme en portent les pâtres, le jeta sdr ses épaules, se coitTa d'un vieux feutre râpé, prit un gourdin et s'écria :

« N'oublie pas ce que je viens de te dire, \ieille, ou garel En route, Jean -Claude! • Huliin le suivit sur la terrasse, sans souhaiter

le bonjour à Hexe-Baizel, qui, de son côte, ne daigna pas même s'avancer sur le seuil pour les voir partir. Lorsqu'ils furent à la. base du rocher, Marc Divès, s'arrêtant, dit:

« Tu vas dans les villages de la moulagne, n'est-ce pas, Huliin ?

— Oui, c'est la première chose à faire ; il faut que je prévienne les bûcherons, les charbonniers, les flotteurs, de ce qui se passe.

— Sans doute ; n'oublie pas Materne du Hengst et ses deux garçons, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saint-Quirin. Dis-leurqu'ily aura de la poudre, des balles ; que nous en sommes, Catherine Lefèvre, moi, Marc Divés, et tous les braves gens du pays.

— Sois tranquille, Marc, je connais mes hommes.

— Alors, à bientôt. »

Ils se donnèrent une vigoureuse poignée de main.

Le contrebandier prit le sentier â droite, vers le Donon ; Huliin le sentier â gauche, vers la Sarre.

Hs s'éloignaient d'un bon pas, lorsque Huliin rappela son camarade :

« Hé ! Marc, avertis en passant Catherine Lefèvre que tout marche bien. Dis-lui que je vais dans la montagne. >

L'autre répondit par un signe de tête qu'il avait compris, et tous deux poursuivirent leur route.

Une agitation extraordinaire régnait alors sur toute la ligne des Vosges ; le bruit de l'invasion prochaine se répandait de village en village, jusque dans les fermes et les maisons forestières du Hengst et du Nideck. Les colporteurs, les rouliers, les chaudronniers, toute cette population flottante, qui va sans cesse de la montagne à la plaine et de la plaine à la montagne, apportaient chaque jour, de l'Alsace et des bords du Rhin, une foule de nouvelles étranges: « Les places , disaient ces gens» se mettent en état de défense ; on fait des sorties pour les approvisionner en blé, en viande; les routes de Metz, de Nancy, de Huningue, de Strasbourg, sont sillonnées de convois. On ne rencontre partout que des caissons de poudre, de boulets et d'obus ; de la cavalerie^ de l'infanterie, des artilleurs se rendant à leur poste. Le maréchal Victor , avec ses douze mille hommes 9 tient encore la route de Saverne; mais les ponts des places fortes sont déjà le de sept heures du soir à huit heures du matin.

IIUMAMS NATIONAUX.

I Jran Olauil?, voin n

Cliaciin pctnsait que tout cela n'annonçait rien de oon. Cependant — si plusieura éprournient une crainte sérieuse de la guerre, si les vieilles femmes levaient les mains au ciel en criant ; « Jésus-Marie-Joseph I • — le plus grand nombre songeait au moyen de se défendre. loan-Claude HuIIin, en de telles circonstances, fut bien reçu partout.

Ce jour même, vers cinq heures du soir, il atteignit la cime du Hengst, et s'arrêta chez le patriarche dea chasseurs forestiers , le vieux Materne. C'est là qu'il passa la nuit, car, en temps d'hiver, les journées sont coortes et les chemins difSciles. Matemepromit de surveiller le défilé de ip Zorn avec ses deux fllsKasperet Franti, et de répondre au premier signal qui luf serait fait du Falkensiein.

f.e lendemain, Jcan-Claudo se renJitde bonne heure à Dagsburg , pour s'entendre avec son ami Labarbe le bdcheroo. Ils allèreni ensemble visiter lesbameaus du voisinage, ranimer dans les coeurs l'amour du pays, et, le jour suivant, Labarbe accompagna HuUin jusque chet l'anabaptiste Christ-Nickel , le fermier de la Paiabach , homme respectable et de grand sens, mais qu'ils ne purent entraîner dans leur glorieuse entreprise. Christ-Nickel n'avait qu'une réponse i toutes tes observai ions : • C'est bien. . . c'est juste.. .mais l'Evangile a dit: — Remettet votre bAton en son lieu... Celui qui se sert de l'épée périra par l'épée. • Il leur promit, cependant, de faire des voeux pour la bonne cause ; c'est tout ce qu'ils on purent obtenir.

Ils allèrent de U jusqu'à Walach. échaD){er

n jeul un cri gëodri) de f Vive It France! » (Page 30.)

e wlides poigoecs de main avec Daniel riirsch, ucieD canonnier de marine, qui leur promit d'enirainer tous les gens de sa commune.

Sa cet endroit, Labarbe laissa Jean-Clauda ponnoivre seul sa roule.

Durtuit huit jours encore, il ne &t que battre a montagne, de Soldatenthal au Léons'^rg, à Uëenthâl, à AbreBChwiller, Voyer, Loëttenbacb.Cirey, Petit-Mont, Saint-Sauveur, et le neimème jour il se rendit chez le cordonnier lëràme, à Saint-Quirin. Ils visitèrent ensemble le défilé du Blanru. après quoi Hullin, satisfait àe sa tournée, reprit enUn le chemin du village.

tl marchait depuis environ deux heures d'un boD pas, se représentant la vie des camps , le Wtoc, la funliade. les marches et les conlre-

marcbes, toute cette existence du soldai (l'i'il avait regrettée tant de fois, et qu'il voy&il icvenir avec enthousiasme, quand, uu loin, bien loin encore, dans les ombres du crépuscule, il découvrit le hameau des Charmes aux tcinlas bleu&tres, sa petite cassine, déroulant sur la nuée blanche un ècheveau de fumée presque imperceptible, les petits jardins entourés de palissades , les toits de bardeaux , et, sur la gauche, à mi-côte, la grande ferme du Boia-de- Gbénes, avec la scierie du Valtin au fond, dans le ravin déjà sombre.

AJoTS, tout à coup, et sans savoir pourquoi, son Ame fut remplie d'une grande tristesse.

Il ralentit le pas, songeant à. la vie calme, paisible, qu'il abandonnait peut-être pour toujours: H aa nrtile chambre, si rliaiide en hiver

UOMANS NATIONAUX.

el si gHif au printemps, lorsqu^l ouvrait les petites feiiêlres à la brise des bois ; au tic-tac monotone de la vieille horloge » et surtout à Louise, à sa bonne petite Louise^ filant dans le silence, les paupières baissées, en chantant quelque vieil air de sa voiji pure et pénétrante, aux heures du soir, où l'ennui les pagnait tous deux. Ce souvenir le saisit si vivement que les moindres objets , chaque instrument de son métier, — les longues tarières luisfjntes, la hachette à manche courbe, les maillets, le petit poêle, la vieille armoire, les écuelles de terre vernissée , lanlique image de saint Michel clouée au mur, le vieux lit à baldaquin au fond de l'alcôve, l'escabeau, le bahut, la lampe à bec de cuivre — tout se rçtraça dans son esprit comme une vivante peinture, et les larmes hii en vinrent aux yeux.

Mais c'est surtout Louise, sa chère enfant, qu*il plaignait. Qu'elle allait répandre de larmes! qu'elle allait le supplier de renoncer à la guerre ! Et comme elle allait se pendre à son cou, lui disant : t Oh ! ne me quittez pas, papa Jean-Claude! Oh! je "vous aimerai bien! Oh! n'est-ce pas que vous ne voulez pas m'abandonner? •

Et le brave homme voyait ses beaux yeux effrayés ; il sentait ses bras à son cou. Il songeait à la tromper, à Ini faire croire quelque chose, n'importe quoi, pour expliquer son absence et la rassurer: mais de tels movens n'entraient pas dans son caractère, et sa tristesse en devenait plus grande.

En passant devant la ferme du Bois-de- Chênes, il entra pour dire à Catherine liefèvre que tout allait bien, et que les montagnards n'attendaient plus que le signal.

Un quart d'heure après, maître Jean-Claude débouchait par le sentier des Hoûx en face de sa maisonnette.

Avant de pousser la porte criarde, l'idée lui vint de voir ce que faisait Louise en ce moment, n jeta donc un coup d'œil dans la petite chambre, par la fenêtre : lovnse était debout contre les rideaux de Talcôve; elle semblait fort animée, arrangeant, pliant et dépliant des habits étendus sur le lit. Sa douce figure rayonnait de bonheur, et ses grands yeux bleus brillaient d'une sorte d'enthousiasme ; elle parlait même tout haut. Hullin prêta Toreille, mais une charrette passait justement dans la rue, il ne put rien entendre.

Prenant alors sa résolution à deux mains, il entra en disant d'une voix ferme :

• Louise, me voilà de retour. »

Aussitôt la jeune fille, toute joyeuse et bondissant comme une biche, accourut l'embrasser*

« Ah ! c'i'Sl vous, papa Jean-Clan<le, j»; vous attendais. Mon Dieu ! mon Dieu ! que vous êks donc resté longtemps ! Enfin vous voilà.

— C'est que, mon enfant^ répondii le brave homme d'un accent moins décidé, en déposant son bâton derrière la porte et son chapeau sur la table, c'est que... »

Il ne put en dire davantage.

« Oui, oui, vous êles allé voir nos amis, dit Louise en riant; je sais tout, maman Lefèvre m'a tout dit.

— Comment, tu sais?... Et ca ne. te fait rien?... Tant mieux, tant mieux,. cela prouve ton bon sens. Moi qui craignais de te voir pleurer !

— Pleurer! et pourquoi donc, papa Jean- Claude? Oh ! j'ai du courage ; vous ne me connaissez pas, allez! »

Elle prit un petit air résolu qui fit sourire Hullin, mais ce sourire s'efiaça bien vite quand elle ajouta ;

• Nous allons faire la guerre... nous allons nous battre... nous allons courir la montagne...

*' — Comment? nous allons! nous allons!... s'écria le brave homme tout ébahi.

' -— Mais oui. Est-ce que nous ne partons pas? dit-elle d'un ton de regret.

— C'est-à-dire... il faut que je te quitte pour quelque temps, mon enfant.

— Me quitter... oh! que non; je pars avec vous, c'est convenu. Tenez, voyez, mon petit paquet est déjà prêt, et voici ïe vôtre que j'arrange. Ne vous inquiétez de rien, laissez moi faire, et vous serez content! »

Hullin^ne revenait pas de sa stupeur.

« Mais, Louise, s'écria-t-ili tu n'y songes pas. . . Réfléchis donc: il faudra passer des nuits dehors, marcher, courir; et le froid, la neige, les coups de fusil ! Cela ne se peut pas.

— Voyons, s'écria la jeune fille d'une voix pleine de larmes en se jetant dans ses bras, ne me faites pas de peine! Vous voulez rire de votre petite Louise... vous ne pouvez pas l'abandonner!

— Mais tu seras bien mieux ici... tu auras chaud... tu recevras de nos nouvelles tous les jours.

— Non, non, je ne veux pas, moi; je veux sortir. Le froid ne me fait rien. Il y a trop longtemps que je suis enfermée ; je veux prendre un peu d'air aussi. Est-ce que los oiseau:i ne sortent pas? Les rouges-gorges sont deh jr^i tout l'hiver. Est-ce que je n'ai pas senti 1«^ froid toute petite? et la faim encore! t

¥A\e frappait du pied, puis pour la Iroisiènio fois entourant le cou de Jean-Claude de ses bras :

L'NVASION.

« Allons, papa HuUin, dit-elle d'une voix tendre, maman Lefèvre a dit oui.^. Serez- vous plusméchaat qu'elle? Abl si vous saviez comme je vous aimel>

Le brave homme tout attendii s'était assis, et dëtournail la tête, pour ne pas se laisser fléchir, et ne pas permettre qu'on l'embrassât

■ Ohl que vous êtes méchant aujourd'hui, papaJean-Glaudel

— C'est pour toi^ mon enfant.

— Eh bien! tant pis... je me sauverai, je courrai après vous! Le froid... qu'est-ce que le froid? £t si vous êtes blessé, si vous demandez à voir voire petite Louise pour la deruière fois, et qu'elle ne se trouve pas là, près de vous, pour vous soigner, pour vous aimer jusqu^à la fin!... Oh I vous me croyez donc bien mauvais cœur! »

Elle sanglotait. Hullin ne put y tenir davantage.

■ Est-ce bien vrai que maman Lefèvre consent? demanda-t-il.

— Oh: oui, oh! oui, elle me l'a dit. Elle m'a dit : t Tâche de décider papa Jean-Claude; moi, je ne demande pas mieux ; je suis contente. •

— Eh bien !... que puis-je faire contre vous deui?... tu viendras avec nous... c'est entendu. •

Alors ce fut un cri de joie dont toute la casâne retentit :

i Oh! que vous êtes bon! »

St d'un tour de main les larmes furent essuyées:

« Nous allons partir, courir les bois, fane la guerre!

— Hé! s*écria Hullin en hochant la tête, je le vois maintenant^ tu es toujours la petite kdmathslâs. Allez donc apprivoiser une hirondelle ! »

Puis, l'attirant sur ses genoux :

« Tiens, Louise, voilà maintenant douze ans passés que je t'ai trouvée dans la neige ; tu étais toute bleue, pauvre petite! Et quand nous fûmes dans la baraque, près d'un bon feu, et que tu revins tout doucement, la première diose que tu fis^ ce fut de me sourire. Et depuis j'ai toujours voulu ce que tu as voulu. Avec ce 8ourire-là, tu m*as conduit par tous les chemins. »

Alors Louise se mit à lui sourire, et ils s'embrassèrent :

« Eh bien donc, regardons les paquets^ dit le brave honmie av^ un soupir. Sont-ils bien faits au moins? »

11 s'approcha di lit et regarda tout émerveillé ees plus chauds habits, ses gilets de flanelle, tout cela bien brossé, bien plié, bien empaqueté \ puis le paquet de Louise avec ses bonnes

robes, ses jupes et ses gros souliers en un bel ordre. A la fln^ il ne put s'empêcher de rire et de s'écrier :

■ 0 heimaUislôSy hêimathslos^ il n'y a que vous pour faire les beaux paquets^ et vous en aller sans tourner la tête ! •

Louise sourit.

« Vous êtes content I

— U le faut bien ! Mais, pendant tout ce bel ouvrage, tu n'as pas songé, j'en suis sûr, à préparer mon souper.

— Oh ! ce sera bientôt fait! Je ne savais pas que vous reviendriez ce soir, papa Jean- Claude.

— C'est juste, mon enfant. Apprôte-moi donc quelque chose, n'importe quoi, mais vile, car j'ai bon appétit. En attendant, je vais fumer une pipe.

— Oui, c'est cela, fumez une pipe. »

Il s'assit au coin de l'établi et battit le briquet tout rêveur. Louise courait à droite, â gauche, comme un véritable lutin, ranimant le feu, cassant les œufs dans la poêle, et faisant sauter une omelette en un clin d'œil. Jamais

elle n'avait été si leste, si riante, si jolie. Hul- Un, le coude sur la table, la joue dans la main la regardait faire gravement, pensant â tout ce qu'il y avait de volonté, de fermeté, de résolution, dans ce petit être, léger comme une fée et décidé comme un hussard. Au bout d'un instant, elle vint lui servir l'omelette sur un grand plat fleuronné, le pain^ le verre et la

bouteille.

« Voilà, papa Jean-Glaude, régalez-vous! «

Elle le regardait manger d'un œil tendre.

La flamme sautait dans le poêle, éclairant de sa vive lumière les poutres basses, l'escaher de bois dans l'ombre, le grand lit au fond de l'alcôve, toute cette demeure tant de fois égayée par l'hiuneur joyeuse du sabotier, les chansonnettes de sa fille et Ten train au travail. Et tout cela, Louise le quittait sans peine; elle ne songeait qu'aux bois, au sentier neigeux, aux montagnes sans fin allant du village à la Suisse, et bien plus loin encore. Ah ! maître Jean-Claude avait bien raison de crier : « Heitmathslôs! heir maihslôsl » L'hirondelle ne peut s'apprivoiser, il lui faut le grand air, le ciel immense, le voyage étemel! Ni l'orage, ni le vent, ni la pluie par torrents ne l'effrayent à l'heure du départ. Elle n'a plus qu'une pensée, plus qu'un soupir, un cri : « En route ! en route ! ■

Le repas terminé^ Hullin se leva et dit à sa

fille :

« Je suis las, mon enfant; embrassr moi, et

'i allons nous couchei*.

"^ — Oui , mais n'oubliez pas de m'é veiller , papa

i Jean-Claude, si vous partez avant le jour.

ROMANS NATlON/ilîI

— Sois donc tranquille. C*eBt entendu , lu viendras avec nous. «

Puis, la regardant grimper l'escalier et dispa-* raitre dans la petite mansarde.

« A-t-ello peur de rester au nid I » se dit-îl.

Le silence était grand &a dehors. Onze heures sonnaient à Téglise du village. 1^ bonhomme s'assit pour défaire ses souliers. En ce moment, ses regards rencontrèrent par hasard son fusil de munition suspendu au-dessus de la porte. Il le décrocha, puis il Tessuya lentement et en fit jouer la batterie. Toute son ime était à cette besogne.

• Cela va bien encore, » murmura-t-il.

Et d'une voix grave :

« C'est drôle, c'est drôle; la dernière fois que je le tenais... à Marengo... il yaquatorze ans... il me semble que c'était hier! •

Tout à coup, au dehors, la neige durcie cria sous un pas rapide. 11 prêta l'oreille ; • Quel- £u'im... »

Presque aussitôt deux petits coups secs retentirent aux vitres. Il courut à la fenêtre et l'ouvrit. La tête de Marc Divés, avec son large feutre tout roide de glace, se pencha dans l'ombre.

• Eh bien, Marc, quelles nouvelles?

— As-lu prévenu les montagnards, Materne, Jérôme, Labarbe?

— Oui, tous,

— Il n'est que temps : Fennemi a passé.

— Passé ?

— Oui... sur toute la li^ne... J'ai fait quinze lieues dans les neiges depuis ce matin pour te l'annoncer.

— Bon! il faut donner le signal ; un grand feu sur le Falkeinstein. .

Hullin était tout pâle ; il remit ses souliers. Deux minutes après, sa grosse camisole sur les épaules et son bâton au poing, il ouvrait doucement la porte, et suivait Marc Divès à grands pas dans le sentier du Falkeastein.

A partir de minuit jusqu'à six heures du matin, une flamme brilla dans les ténèbres sur lacimeduFalkenstein, et toute la montagne fut debout.

Tous les amis de Hullin, de Marc Divès et de là mère Lefèvre, les hautes guêtres aux jambes, le vieux fusil surTépaule, s'acheminèrent, dans le silence des bois, vers les gorges du Valtin. La pensée de Tennenu, traversant les plaines de l'Alsace pour venir surprendre

f les déûiés, était présent» à l'esprii de tous. Le \ tocsin de Dagsburg, d'Abrescbwiller, de Walsch, de Saint-Ouuiii et de tous les autres villages ue cessait point d'appeler les défenseurs du pays aux amies.

Maintenant il faut se représenter le Jaegerthâi au pied du vieux (mrg^ par un temps de neige extraordinaire, à cette heure matinale oïl les grands miissils d'arbres commencent à sortir de l'ombre, où le froid excessif de la nuit s'adoucit à l'approche du jour. Il faut se figurer la vieille scierie avec sa large toiture plate, I sa roue pesante chargée de glaçons, sa hutte trapue vaguement éclairée par un feu de sapin, dont la lumière pâlit aux lueurs du crépuscule; et, tout autour du feu, des bonnets de peau, des feutres, de noirs profils regardant les uns par-dessus les autres et se serrant comme une muraille; plus loin, le long des bois, dans toutes les sinuosités du vallon, d'autres feux éclairant des groupes d'hommes et de femmes accroupis dans la nei^',e.

L'agitation commençait à se calmer. A mesure que le ciel grisonnait, les gens se recon* naissaient.

« Tiens, le cousin Daniel de Soldalenlhal 1 vous êtes donc aussi venu?

— Mais oui, comme vous voyez, Hcinrich, avec ma femme encore.

— Conmient! la cousine Nanettel Mais où donc est-elle?

— Là-bas, près du grand cliéne, au feu de ToncleHans. »

On se serrait la main. D'au 1res faisaient entendre de longs bâillements, d'autres jetaient au feu des débris de planches. On se passait les gourdes; on se retirait du cercle pour faire place aux voisins qui grelottaieut. Cependant l'impatience gagnait la foule.

• Ah ça ! criait-on, nous ne sommes pas venus ici pour nous roussir la plante des pieds. Il serait temps de voir, de s'entendre.

—Oui, oui, qu'on s'entende I qu^on nomme des chefs !

—Non 1 tout le monde n'est pas encore réuni. Voyez, il en arrive toujours de Dagsburg et de Saint-Quirin. >

En efiet, plus le jour grandissait, plus on découvrait de gens accourant de tous les sentiers de la montagne. U y avait bien alors quelques centaines d'hommes dans la vallée : bûcherons^ charbonniers, flotteurs *- sans compter les femmes et les enlants.

Rien de pittoresque comme cette halte au milieu des neiges, au fond du défilé encaissé de hauts sapins jusqu'aux nuages; à droite, les vallées s'engrenant les unes dans les autres à perte de vue; à gauche, les ruines du F-.!ken-

stein deboul dans le ciel. On aurait dit de loin des bandes de gnies abattues sur les glaces ; I mais de près il fallait voir ces hommes rudes, )a barbe hérissée comme la soie du sanglier, l'oeil sombre, les épaules larges et carrées, les mains calleus(.3 Quelques-uns, plus hauts de taille, appartenaient à cette race des roux ardent, blancs de peau, poilus jusqu'au bout des doigts et forts à déraciner des chênes. De ce nombre étaient le vieux Materne du Hengst et ses deux ûls Frantz et Easper. Ces gaillards-là, tous trois armésde petites carabines dlnspruck, les hautes guêtres de toile bleue à boutons de cuir remontant au-dessus des genoux, les reins couverts d'une sorte de casaque en peau de chèvre, le feutre rabattu sur la nuque, n'avaient pas même daigné s'approcher du feu. Depuis uneheure ils étaientassis surime tronce* au bord de la rivière, rœil au guet , les pieds dans la neige comme à l'afTût. De temps en temps le vieux disait à ses fils:

* Qu'ont-ils donc à grelotter là-bas? Je n^ai jamais vu de nuit plus douce pour la saison ; c'est ime nuit de chevreuil ; les rivières ne son) pas même prises! >

Tous les chasseurs forestiers du pays, en passant, venaient leur serrer la main, puis se réunissaient autour d*eux , et formaient en quelque sorte Jbande à part. Ces gens-là causaient peu, ayant l'habitude de se taire des journées et des nuits entières , de peur deil'aroucher le gibier.

Marc Divès, debout au milieu d'un autre groupe qu'il dominait de toule la tête, parlait et gesticulait, désignant tantôt un point de la montagne, tantôt un autre. En face de lui^ se tenait le vieux pâtre Lagarmitte, avec sa grande souquenille de toile grise ^ sa longue trompe d'écorce sur Tépaule, et son chien. Il écoutait le contrebandier, la bouche béante, et de temps en temps inclinait la tête. Du reste, toute la bande semblait attentive ; elle se composait sur-, tout de bûcherons et de flotteurs, avec lesquels le contrebandier se trouvait journellement en rapport.

Entre la scierie et le premier feu, sur la traverse de l'écluse, était assis le cordonnier Jérôme de Saint-Quirin, un homme de cinquante i soixante ans, la face longue, brune, les yeux caves, le nez gros, les oreilles couvertes d*un bonnet de peau de loutre, la barbe jaune descendant en pointe jusqu^à la ceinture. Ses nuiins, couvertes de gants de grosse laine vertgenooille, s'appuyaient sur un énorme bâton de cormier noueux. Il était vêtu d'une longue capote de bure -, on l'aurait pris pour un ermite.

* TroDc d'arbre non équarn.

Cliaque fois que des rumeurs s'éSevaient quelque part, le père Jérôme tournait lentement la tête, et prêtait Toreille en fronçant le sourcil.

Jean Labarbe, lui, le coude sur le manche de sa hache, restait impassible. C*était un homme aux joues pâles, au nez aquilin , aux lèvres minces. Il exerçait une grande influence sur ceux de Dagsburg par sa résolution et la netteté de son esprit. Quand on criait autour de lui: t II faut délibérer! nous ne pouvons rester là sans rier. faire ! > il se bornait simplement à dire : • Attendons; HuUin n'est pas encore arrivé, ni Catherine Lefèvre. Rien ne presse. > Tout le monde alors se taisait , regardant avec impatience vers le sentier des Charmes.

Le sègare Piorette, petit homme sec, maigre, énergique, les sourcils noirs joints sur le front, un bout de pipe aux dents , se tenait sur le seuil de sa hutte, et contemplait, d'un œil vif et profond à la fois, Tensemble de cette scène.

Cependant , l'impatience grandissait de minute en minute. Quelques maires de village, en habit caiTé et chapeau à cornes, se dirigeaient vers la scierie , appelant leurs communes à délibérer. Fort heureusement , la charrette de Catherine Lefèvre apparut enfin dans le sentier, et mille cris d'enthousiasme s'élevèrent aussitôt de tous côtés :

« Les voilà! les voilà ! ils arriventi i

Le vieux Materne se dressa sur une irorice, et descendit gravement, disant :

« Ce sont eux ! »

II se fit une grande agitation. Les groupes éloignés se rapprochèrent , chacun accourut. Une sorte de frisson d'impatience di)minait la foule. Â peine vit-on distinctement la vieille feimièiH), le fouet en main , sur sa botte de paille avec la petite Louise , quo de toutes parts retentirent jusqu'au fond des échos les dis de :

« Vive la France ! — vive la mère Camerinet •

Hullin^ resté en arrière, son grana cnapuai: sur la nuque, le fusil de munition en bandoulière, travei'sait alors la prairie de l'fiichmatn distribuant des poignées de main énergiques :

« Bonjour, Daniel ! bonjour. Colon ! bonjour bonjour 1

.—Hé ! cela va chaufi'er, HuUin I

— Oui, oui, nous allons entendre éclater les marrons cet hiver. Bonjour, mon vieux Jérôme, nous voilà dans les grandes afTaires,

— Mais oui, Jean-Claude. Il faut espérer que nous en sortirons avec la grâce de Dieu. •

Catherine, arrivée devant la scierie, disait alors à Labarbe de déposer à terre une petite tonne d^eau-de^vie qu^elle avait amenée de la

feime, et de chercher la cruche du ségarc dans la butte.

Quelque temps après ^ HuUin , en s^approchant du feu^ rencontra Materne et ses deux garçons.

« Vous arrivez tard ! lui dit le vieux chasseur.

—Hé l oui. Que veux-tu ? il a fallu descendre du Falkenstein , prendre le fusil , embarquer les femmes. Enfin, nous voilà, ne perdons plus de temps ; Lagarmitte, souffle dans ta corne, que tout le monde se réunisse ! Avant tout, il faut s^entendre, il faut nommer des chefs. •

Lagarmitte soufflait déjà dans sa longue trompe, les joues gonflées jusqu'aux oi^eilles, et les bandes encore dispersées le long des sentiers, sur la lisière des bois, hâtaient le pas pour arriver à temps. Bientôt tous ces braves gens furent réunis en face de la scierie. Hulliu, devenu grave, monta sur une pile de Ironces, et, promenant sur la foule des regards profonds, il dit au milieu du plus grand silence:

« L'ennemi a passé le Rhin avant-hier soir ; il marche sur la montagne pour entrer en Lorraine : Strasbourg et Huningue sont bloqués. 11 faut nous attendre à voir les Allemands et les Russes dans trois ou quatre jours. •

Il y eut un cri général de « Vive la France 1 • ' « Oui, vive la France, reprit Jean-Claude, car si les alliés arrivent à Paris, ils sont maîtres de tout ; ils peuvent rétablir les corvées, les dîmes, les couvents, les privilèges et les potences! Si vous voulez ravoir tout ça , vous n'avez qu'à les laisser passer. »

On ne saurait peindre la fureur sombre de toutes ces figures en ce moment.

« Voilà ce que j*avais à vous dire 1 cria HuUin tout pâle. Puisque vous êtes ici, c'est pour vous battre.

— Oui! ouil

— C'est bien ; mais écoutez-moi. Je ne veux pas vous prendre en traîtres. Il y a parmi vous des pères de famille. Nous serons un contre dix, contre cinquante : il faut nous attendre à périr I Ainsi, que les hommes qui n'auraient pas réfléchi à la chose, qui ne se sentiraient pas le cœur de faire leur devoir jusqu'à la fin, s'en aillent ; on ne leur en voudia pas. Chacun est libre . •

Pdi» il se tut regardant autour de lui. Tout le mondé restait immobile ; c'est pourquoi d'une voix plus ferme il finit ainsi :

« Personne ne se retire I tous, tous, vous êtes d'accord pour vous battre! £h bien, cela me réjouit de voir qu'il n'y a pas un seul gueux parmi nous ! Maintenant il faut nommer un chef. Dans les grands dangers , la première chose est l'ordre, la discipline. Le chef que voub allez nommer aura tous les droits de

commander et d^étre obéi. Ainsi, réfléchisseï bien, car de cet homme va dépendre le sort de chacun. •

Ayant dit cela, Jean-Claude descendit des troncesy et l'agitation fut extrême. Chaque village délibérait séparément, chaque maire pro posait son homme; cependant l'heure avançait. Catherine Lefèvre se consumait 4^impatience. Enfin, n'y tenant plus, elle se leva sur son siège et fit signe qu'elle voulait parler.

Catherine jouissait d'une grande considération. D'abord quelques-uns, puis un grand nombre s'approchèrent pour savoir ce qu'elle voulait leur communiquer.

■ Mes amis , dit-elle, nous perdons trop de temps. Que vous faut-il ? Un homme sûr, n'estce pas? un soldat, un homme qui ait fait la guerre et qui sache profiter de nos positions ? Ëh bien! pourquoi ne choisissez -vous pas Hullin? En est-il un seul qui puisse trouver mieux ? Qu'il parle tout de suite et l'on décidera. Moi, je propose Jean-Claude Hullin. Hé! là-bas I entendez-vous? Si cela continue, les Autrichiens seront ici avant qu'on ait un chef.

— Oui I oui ! Hullin ! s'écrièrent Labarbe, Divès, Jérôme et plusieurs autres. Voyons, qu'on vote pour ou contre ! »

Marc Divès, grimpant alors sur le3 tronces^ s'écria d'une voix tonnante :

« Que ceux qui ne veulent pas de Jean-Clâude UuUin pour chef lèvent la main. »

Pas une main ne se leva.

« Que ceux qui veulent Jean-Claude Hullin pour chef lèvent la main. »

On ne vit que des mains en l'air.

• Jean-Claude, dit le contrebandier, monte ici, regarde... c'est toi qu'on veutl »

Maître Jean- Claude étant monté vit qu'il était nommé, et tout aussitôt d'un ton ferme il dit:

• C'est bon ! vous me nommez votre chef : j'accepte! Que Materne, le vieux, Labarbe de Dagsburg, Jérôme de Saint-Quirin, Marc Divès, Piorette le sègare et Catherine Lefèvre entrent dans la scierie. Nous allons délibérer. Dans un quart d'heure ou vingt minutes, je r .onnerai les ordres. En attendant , chaque vlilage va fournir deux hommes à Marc Divès, pour chercher de la poudi*e et des balles au Falkenstein .

Tous ceux que Jean-Olaude Hullin avait désignés se réunirent dans la hutte du ségare, sous le manteau de Timmense cheminée. Une

L'INVASION

sorte de bonne humeur rayonnait sur la figure de ces braves gens.

• Depuis vingt ans que j'entends parler de Russes, d'Autrichiens et de Cosaques, disait le vieux Materne en souriant, je ne serai pas fâché d'en voir quelques-uns au bout de mon fusil ; ça change les idées.

—Oui, répondit Labarbe, nous allons en voir de drôles; les petits enfants de la montagne pourront en raconter sur leurs pères et leurs grands-pères 1 Et les vieilles, â la veillée, vontelles en faire des histoires dans cinquante ans

d'ici I

—Camarades, dit HuUin, vous connaissez tous le pays, vous avez la montagne sous les yeux, depuis Thann jusqu'à Wissembourg.

Vous savez que deux grandes routes, deux routes impériales , traversent l'Alsace et les Vosges. Elles partent toutes les deux de Bâle ; l'une longe le Rhin jusqu'à Strasbourg, de là elle va remonter la côte de Saverne et entre en Lorraine. Hunîngue, Neuf-Brisach, Strasbourg et Phalsbourg la défendent. L'autre tourne à gauche et passe à Schlestadt; de Schlestadt elle entre dans la montagne et gagne SaintrDié, Raon-1'Étape, Baccarat et Lunéville. L'ennemi voudra d'abord forcer ces deux routes, les meilleures pour la cavalerie, l'aplillerie et les bagages; mais, comme elles sont défendues, nous n'avons pas à nous en inquiéter. Si les alliés font le siège des places fortes — ce qui traînerait la campagne en longueur — alors nous n'aurons rien à craindre ; mais c'est peu probable. Après avoir sommé Huningue de se rendre , Belfort , Schlestadt , Strasbourg et Phalsbourg de ce côté des Vosges; Bitche, Lutzelstein et Sarrebrûck de l'autre, je crois qu'ils tomberont sur bous. Maintenant, *écoulez-moi bien. Entre Phalsbourg et Saint-Dié, il y a plusieurs défilés pour l'infanterie ; mais il n'y a qu'une route praticable au canon : c'est la route de Strasbourg à Raon-les-Leaux par Urmatt, Mutzig, Lutzelhouse, Phramond, Grandfontaine. Une fois maîtres de ce passage, les alliés pourraient déboucher en Lorraine. Cette route passe au Donon, à deux lieues d'ici» sur notre droite. La première chose à faire est de s'y établir solidement, dans l'endroit le plus favorable à la défense, c'est-à-dire sur le plateau de la montagne; de la couper, de casser les ponts et de jeter en travers de solides abatis. Quelques centaines de gros arbres en travers d'un passage, avec toutes leurs branches, valent des remparts. Ce sont les meilleures embuscades, on est bien à couvert et Ton voit venir. Ces gros arbres tiennent endiablé! Il Eaut les dépecer morceau par morceau ; on ne

peut jeter des ponts dessus; ennn, c'est ce qu*Jl

y a de mieux. Tout cela , camarades, sera fait demain soir ou après-demain au plus tard, je m'en charge ; mais ce n'est pas tout d'occuper une position et de la mettre en bon état de défense, il faut encore faire en sorte que Tennemi ne puisse la tourner...

— Justement j'y pensais, dit Materne; une fois dans la vallée de la Bruche, les AUemàuids peuvent entrer avec de Tinfanterie dans les collines de Haslach et tourner notre gauche. Rien ne les empêchera d'essayer la même manœuvre sur notre droite, s'ils parviennent à gagner Raon-l'Étape...

— Oui, mais pour leur ôter ces idées-là, nous avons une chose bien simple à faire : c'est d'occuper les défilés de la Zom et de la Sarre sur notre gauche, et celui du Blanru sur notre droite. On ne garde un défilé qu'en tenant les hauteurs; c'est pourquoi Piorette va se mettre avec cent hommes, du côlé de Raon-les-Leaux; Jérôme, sur le Grosmann, avec un même nombre, pour fermer la vallée de la Sarre ; et Labarbe, à la tête du reste, sur la grande cète pour surveiller les collines de Haslach. Vous choisirez votre monde parmi ceux des villages les plus voisins. Il ne faut pas que les femmes aient beaucoup de chemin à faire pour apporter des vivres. Et puis les blessés seront plus près de chez eux^ ce qu'il faut aussi considérer. Voilà provisoirement tout ce que j'avais à vous dire. Les chefs de poste auront soin de m'envoyer chaque jour au Donon, où je vais établir ce soir notre quartier général, un bon marcheur pour m'avertir de ce qui se passe et recevoir le mot d'ordre. Nous organiserons aussi une réserve ; mais, comme il faut aller au plus pressé, nous parlerons de cela quand vous serez tous en position, et qu'il n'y aura plus de surprise à craindre de la part de l'ennemi.

— Et moi, s'écria Marc Divès, je n'aurai donc rien à faire? Je resterai les bras croisés à regarder les autres se battre?

— Toi, tu surveilleras le transport des munitions; ancun de nous ne saurait traiter la poudre comme toi, la préserver du feu et de rhumidité, fondre des balles, faire des cartouches.

— Mais c'est un ouvrage de femme cela, s'écria le contrebandier; Hexe-Baizel le ferait aussi bien que moi. Comment ! je ne tirerai pas un coup de fusil!

— Sois tranquille, Marc, répondit HuUin en riant, les occasions ne te manqueront pas. D'abord le Falkenstein est le centre de notre ligne, c'est notre arsenal et notre point de retraite en cas de malheur. L'ennemi saura par ses espions, que nos convois partent de là; il essayera probablement de les enlever : les balles

HOMANS NATIONAUX.

U docteur Latquip. (Pa|t 33.

et lesci^upn de balonm-.'s ne te manqueront pas. D'ailleurs, quand tu serais â couvert, cela n'en vaudrait que mieux, car on ne peut confier tes caves au premier venu. Cependant, ai lu voulaiB absolument...

— Non, dit le contrebandier, que la réflexion de Hullin sur ses caves avaittouchë, non, tout bien considéré, je croîs que tu as raison, Jean- Claude; j'ai mes hommes, ils sont bien armés, nous défendrons le Falkenstein, et sil'occasion de placer une balle se prësenle, je serai plus libre.

— Voilà donc une affaire entendue et bien comprise? demanda Hnllin.

— Oui) oui, c'est entendu.

— Bh bien, camarades, e'écria le brave homme d'un accent joyeux, allons nous ré-

chauffer le cceuravec quelques bons veïres de vin. Il est dix heures, que chacun retourne à son village et Tasse ses provisions. Demain matin au plus tard, il faut que tous les défiles soient occupés solidement. •

Ils sortirent alors de la hutte, et Hullin, en présence de tout le monde, nomma Labarbe, Jérôme, Pioretle, chefs de défilés; puis il dit à tous ceux de la Sarre de se réunir le plus t6l possible près de la fenne du Bois-âe-Ghénes avec des haches, des pioches et des fusils.

• Nous partirons à deux heures, leur dit-il, et nous camperons sur le Donon, en travers de la roule. Demain au petit jour, noue commencerons les abatts. ■

Il retint le vieux Materne et ses deux garçons Frnnlzet Kasper, leur annonçant que la bataille

Loolic Jcunt tM bru m cou d* Uupird... (Fige 31.)

eommeaceralt sans doute au Dodou, et qu'il faDaitdece cAté de bons tireurs, ce qui leur fit plaisir.

La mère Lefëvre D'avait jamais paru plus heureuse, en remoDtant sur sa charrelte elle embrassa I<ouise et lui dit à l'oreille :

'Toatvabien... Jean-Claude est un homme... lirait tout... il entraîne tout le monde... Moi, qui le connais depuis quarante ans, il m'étoone. >

Puis se tournant :

• Jean^CUade, s'écria-t-elle, nous avons làbu un jamlKin qui noua attend, et quelques lieilles bouteilles, que les Allemands ne boiront pas.

— îton, Catherine, ils ne les boiront pas. UleiUttyoui»; j'arrive. ■

Hais au moment de donner le coup de (ouei, et comme déjà bon nombre de montagnards grimpaient la c6te pour regagner leurs vjllMgee, voilà gue.tout au loin on vit poindcfe, <iau8 le sentier des Trois- Fontaines, un homme grand, maigre, enfourché sur une longue bique rouBse, la casquette de peau de lièvre, & large *isière plate, enfoncée jusqu'au. cou, le nés en l'air. Un grand chien berger à longs poils noirs bondissait près de lui, et les pans de son immense redingote flottaient comme des ailea, Tout le monde s'écria :

■ C'est le docteur Lorquin delà plaine, celui qui soigne les pauvres gens gratis; U arriv; avec son chien Pluton: c'est un brave homme !•

Kn effet, c'était bien lui; ilgalopaitencrianl-

• Haltol... arrétezl... baltel... •

Et sa face rouge, ses gi os yeux vifs, sa barbe d'unbruii roussâtre, ses larges épaules voûtées, son grand cheval et son cliien ; tout cela fendait Tair et grandissait à vue d'œil. En deux minutes, il eut atteint le pied de la montagne, traversé la prairie, et il déboucha du pont en face de la hutte. Aussitôt d'une voix essoufflée il se prit à dire :

« Ah! les sournois, qui veulent entrer en campagne sans moil Ils me le payeront! »

Et frappant sur un petit coffre qu'il portait en croupe :

t Attendez, mes gaillards, attendez": j'ai làdedans quelque chose dont vous me donnerez des nouvelles; j'ai là-dedans de petits couteaux et des grands^ des ronds et des pointus, pour vous repécher les balles, les biscaXens, les mitrailles de toute sorte dont on va vous régaler. •

Alors il partit d'un grand éclat de rire, et tous les assistants -eurent la chair de poule*

Ayant fait cette plaisanterie agréable, le docteur Lorquin reprit d'un ton plus grave :

« HuUin, il faut que je vous tire les oi^illes. Comment, lorsqu'il s'agit de défendre le pays, vous m'oubliez! il faut que d'autres m'avertissent. Il me semble pourtant qu'un médecin n'est pas de trop ici. Je vous en veuxl

— Pardonnez-moi, docteur, j'ai tort, ditHullin en lui serrant la main. Depuis huit jours il s'est passé tant de choses I On ne pense pas toujours à tout. Et, d'ailleurs, un homme comme vous n'a pas besoin d'être prévenu pour remplir son devoir. »

Le docteur se radoucit :

« Tout cela est bel et bon, s'écria-t-il, mais cela n'erapéche pas que, par votre faute, j'arrive trop tard; les bonnes places sont prises, les croix distribuées. Voycjs, où est le général, que je me plaigne I

— C'est moi.

— Oh! oh! vraiment?

— Oui, docteur, c'est moi, et je vous nomme notre chirurgien en chef.

— Chirurgien en chef des partisans des Vosges! £h bien, cela me va. Sans /aucune, Jean-Claude. •

S'approchant alors de la voiture, le br ive homme dit à Catheriae qu'il comptait sur elle pour l'organisation des ambulances.

• Soyez tranquille, docteur, répondit la fermière, tout sera prêt. Louise et moi, nous allons nous en occuper dès ce soir; n'est-ce pas, Louise ?

— Ohl oui, maman Lefèvre, s écria la jeune lUle, ravie de voir qu'on entrait décidément en campagne, no'.is allons bien travailler, nous passerons la nuit, s'il le faut. M. Lorquin sera content.

— Eh bien donc! en route! Vous dînez avec nous, docteur. •

La charrette partit au trot. Tout en la suivant, le brave docteur racontait en riant à Catherine comment la nouvelle du soulèvement général lui était parvenue, la désolation de sa vieille gouvernante Marie, qui voulait l'empêcher d'aller se faire massacrer par les kaiser- Iklîs^ enfin lesdifTérents épisodesde son voyage, depuis Qi^ibolo jusqu'au village des Charmes. Hullin, Materne et ses garçons marchaient à quelques pas en arrière, la carabine sur l'épaule, et c'est ainsi qu'ils montèrent la côte, se dirigeant vers la ferme du Bois-de-Chênes.

On pont se figurer l'animation de la ferme, les allées et les venues des domestiques, les cris d'enthousiasme de tout le monde, le cliquetis des verres et des fourchettes, la joie peinte sur toutes ces figures, lorsque Jean- Claude, le docteur Lorquin, les Materne et tous ceux qui avaient suivi la voiture de Callierine furent installés dans la grande salle, autour d'un magnifique jambon, et se mirent à célébrer leurs futurs triomphes la cruche en main.

C'était justement un mardi, jour de cuite à la ferme.

La cuisine flamboyait depuis le matin; le vieux Duchéne, en manches de chemise, le bonnet de coton sur la nuque, retirait du four des miches de pain innombrables, dont la bonne odeur remplissait toute la maison. Annette les recevait et les empilait au coin de l'âtre, Louise «ervaitles convives et Catherine Lefèvre veillait à tout, criant :

« Dépêchez-vous, mes enfants, dépêchezvous. Il faut que la troisième fournée soit prête lorsque ceux de la Sarre arriveront. Ça fera six livres de pain par homme. »

Hullin, de sa place, regardait la vieille fermière aller et venir.

« Quelle femme! disait-il, quelle femme ! Elle n'oublie rien. Allez donc en trouver deux pareilles dans tout le pays! A la santé de Catherine Lefèvre !

— A la santé de Catherine, r^^pondaient les autres.

Les verres s'entre-choquaient et Ton se remellait à causer de combats, d'attaques, de retranchements. Chacun se sentait animé d'une confiance invincible, chacun se disait en luimême: • Tout ira bien! •

Mais le ciel leur réservait encore une grande

LINVASION.

satisfaction en ce jour, surtout à Louise et à lii mère Lefèvre. Vers midi, comme un beau rayon de soleil d'hiver blanchissait la neige e: faisait fondre le givre des vitres, et que le grand coq rouge, sortant la tête du poulailler, lauçail son cri de triomphe dans les échos du Val tin en battant de l'aile, tout à coup le chien de garde, le vieux Yohan^ toutédenté et presque aveugle, se mit à pousser des aboiements si joyeux et si plaintifs à la fols, que tout le monde prêta l'oreille.

On était dans le plus grand feu de la cuisine ; la troisième fournée sortait du four, et pourtant Catherine Lefèvre elle-même s'arrêta.

« Ouelque chose se passe, » dit-elle à voix basse.

Puis elle ajouta tout émue :

■ Depuis le départ de mon garçon, Yohan n^a pas aboyé comme ça. t

Dans le même instant des pas rapides traversaient la cour; Louise s'élançant vers la porte, criait : ■ C'est lui ! c'est lui ! » Et presque aussitôt une main cherchait la clenche en frémissant; la porte s'ouvrait, et un soldat paraissait sur le seuil, — mais un soldat si sec, si haie, si décharné, sa vieille capote grise à boutons d'étain si râpée, ses hautes guêtres de toile SI déchirées, que tous les assistants en furent saisis.

n ne semblait pouvoir faire un pas de plus, et posa lentement la crosse de son fusil à terre. Le bout de son nez d'aigle, — le nez de la mère Lefèvre, — luisait comme du bronze, ses moustaches rousses tremblaient : on eût dit un de ces grands éperviers maigres, que la famine pousse en hiver jusqu'à la porte des étables. 11 regardait dans la cuisine, tout pâle sous les couches brunes de ses joues, et ses grands yeux creux remplis de larmes, sans pouvoir a?ancer ni dire un mot.

Dehors le vieux chien bondissait, pleurait, éecouait sa chaîne; â l'intérieur, on entendait le feu pétiller, tant le silence était grand; mais bientôt, Catherine Lefèvre d'une voix déchirante s'écria :

< Gaspard!... mon enfant!... C'est toi!

^ Oui , ma mère! • répondit le soldat tout bas, comme sulToqué.

Et , dans la néme seconde , Louise se prit à sangloter, tandis que dans la grande salle s'élevait comme un bruit de tonnerre.

Tous les amis accouraient, maître Jean- Claude en télé , criant : « Gaspard!... Gaspard Lefèvre! •

En arrivant, ils virent Gaspard et sa mère qui s'embrassaient: cette femme si forte, si courageuse pleurait à chaudes larmes; lui ne pleurait pas, il la tenait serrée sur sa poitrine,

ses moustaches rousses dans ses cheveux gris, et murmurait:

> Ma mère!... ma mère!... Ah! que j'ai souvent pensé avons! •

Puis d'une voix plus haute :

« Louise ! dit-il, j'ai vu Louise I •

Et Louise se précipitait dans ses bras : leurs baisers se confondaient.

c Ah! tu ne m'as pas reconnu, Louise!

— Oh! que si... oh! que si... je t'ai reconnu rien qu'à ta marche. »

Le vieux Duchêne , son bonnet de coton à la main, près du feu, bégayait :

« Seigneur Dieu... est-ce possible?... mon pauvre enfant*., comme le voilà fait! •

Il avait élevé Gaspard et se le représentait toujours, depuis son départ, frais et joufflu, dans un bel uniforme à parements rouges. Cela dérangeait toutes ses idées de le voir autrement.

En ce moment HuUm, élevant la voix, dit :

t Et nous autres, Gaspard, nous tous, tes vieux amis, tu veux donc nous laisser en fri* che? »

Alors le brave garçon se retourna et ne Ût qu'un cri d'enthousiasme :

« HuUin ! Le docteur Lorquin ! Materne ! Frantz! Tous, tous, ils sont tous là! •

Et les embrassades reconmiencèrent, mais cette fois plus joyeuses, avec des éclats de rire et des poignées de main qui n'en finissaient plus.

« Ah! docteur, c^est vous!— Ah ! mon vieux papa Jean-Claude 1 >

On se regaixlait dans le blanc des yeux, la figure épanouie; on s'entraînait bras dessus, bras dessous dans la salle, et la mère Catherine avec le sac, Louise avec le fusil, Duchêne avec le grand shako, suivaient riant, s' essuyant les yeux et les joues; on n'avait jamais rien vu de pareil.

« Asseyons-nous... buvons! s'écriait le docteur Lorquin ; voici le bouquet de la fête.

— Ah! mon pauvre Gaspard, que je suis donc content de te revoir sain et sauf, disait HuUiu. Hé 1 hé ! sans te fiatter, je t'aime mieux comme ça qu'avec tes grosses joues rouges. Tu es un homme maintenant , morbleu 1 Tu me rappelles les vieux de notre temps, ceux de la Sambre, de l'Egypte, ha! ha! ha 1 nous n'avions pas le nez rond, nous n'étions pas luisants de graisse; nous regardions comme des rats maigres qui voient un fromage, et nous i vions les dents longues et blanches I

—Oui, oui , ça ne m'étonne pas, papa Jean • Claude, répondait Gaspard. Asseyons-nous, asseyons-nous; on cause plus à l'aise. Ah ça! pourquoi donc êtes- vous tous à la ferme?

— Ck,mment> tu ne sais pas? Tout le pays est en l'air, de la Houpe à Saint-Sauveur, pour se défendre.

—Oui , Tanabaptiste de la Painbach m'a dit deux mots de cela, comme je passais ; c'est donc vraiî

— *Si c'est vrai I Tout le monde s'en niéle. Et moi je suis général en chef.

— ^A la bonne heure, à la bonne heure, mille tonnerres! Que ces gueux de kaiserlicks ne nous mangent pas la laine sur le dos dans notre pays; ça me fait plaisir! Mais passez-moi donc le couteau. C'est égal, on est heureux de se retrouver chez soi. Hé! Louise, viens donc un peu t'asseoir ici. Tenez, papa Jean-Claude, avec celte petite-là d'un côté, le jambon de l'autre, la cruche en avant sur la ligne, il ne me faudrait pas quinze jours pour me remplumer ; les camarades ne me reconnaîtraient plus â la compagnie. »

Tout le monde s'était assis et s'émerveillait de voir le brave garçon tailler, déchiqueter, lover le coude, puis regarder Louise et sa mère les yeux attendris, et de l'entendre répondre aux uns et aux autres sans perdre un coup de dent

Les gens de la ferme, Duchêne, Annette, Robin, Dubourg, rangés en demi-cercle, regardaient Gaspard d'un air d'extase; Louise remplissait son verre, la mère Lefèvi*e, assise près du fourneau , visitait son sac, et, n'y trouvant que deux veilles chemises toutes noires , avec des (rous gros comme le poing, des souliers éculés, de la cire à giberne, un peigne à trois dents et une bouteille vide , elle levait les mains au ciel et se dépéchait d'ouvrir l'armoire au linge en murmurant :

« Seigneur! faut-il s*étonner si tant de monde périt de misère 1 1

Le docteur Lorquin, en présence d'un si vigoureux appétit, se frottait les mains tout joyeux et murmurait dans sa grosse barbe :

• Otiel gaillard ! quel estomac ! quel râtelier I II croquerait des cailloux comme des noisettes. •

Et le vieux Materne lui-même disait à ses garçons :

• Dans le temps, après deux ou trois jours de chasse dans la haute montagne , en hiver, il m'arrivait aussi d'avoir une faim de loup et de manger un cuissot de chevreuil sur le pouce; maintenant je me fais vieux, imeoudeux livres de viande me suffisent. Ce que c'est pourtant que Tâge 1 •

HuUin avait allumé sa pipe et paraissait tout rêveur; évidemment quelque chose le tracassait. Au bout de quelques minutes, voyant l'appétit de Gaspard se ralentir, il s'écria brusquement:

«Dis donc, Gaspard, sans t'interrompre, comment diable se fait-il que tu sois ici? nous te croyions encore sur le bord du RhiJi , da côté de Strasbourg.

— Ah! ah! l'ancien, je comprends, dit leiils Lefèvre en clignant de V(É\\i il y a tant de déserteurs, n'est-ce pas?

—Oh I une idée pareille ne me viendra jamais, et cependant...

"-Vous ne seriez pas fâché de savoir si nous sommes en règle! Je ne puis vous donner tort, papa Jean-Claude, vous êtes dans votre droit; celui qui manque à l'appel quand les kaiserlicks sont en France mérite d'être fusillé!. Soyez tranquille, voici ma permission. >

llullin, qui n'avait pas de fausse délicatesse, lut:

« Permission de vingt-quatre heures au gre- « nadier Gaspard Lefèvre, de la 2« du i«'.

« Cejourd'hui, 8 janvier 1814.

« Gémeav^ chef de bataillon. ■

« Bon , bon, fit-il , serre ça dans ton sac ; tu pourrais la perdre. »

Toute sa bonne humeur était revenue.

• Voyez-vous, mes enfants, dit-il, je connais l'amour : c'est très-beau et c'est très-mauvais.; mais c'est mauvais particulièrement pour les jeunes soldats qui s'approchent trop de leur village après une campagne. Ils sont capables de s'oublier jusqu'à revenir avec deux ou trois gendarmes à leurs trousses. J'ai vu ça. Enfin, puisque tout est en ordre, buvons un verre de rikevir. Qu'en pensez-vous, Catherine? Ceux de la Sarre peuvent arriver d'une minute à l'autre, et nous n'avons pas un instant à perdre.

— ^Vous avez raison, Jean-Claude, répondit la vieille fermière fort triste. Annette, descendii à la cave, apporte trois bouteilles du petit cellier. •

La servante sortit en courant.

€ Mais cette permission, Gaspard, reprit Catherine, depuis combien de temps dure-elle?

— Je l'ai reçue hier, à huit heures du soir, à Vasselonne , ma mère. Le régiment est en retraite sur la Lorraine; je dois le rejoindre ce soir à Phalsbourg.

— C^estbien ; tu as encore sept heures devant toi; il ne t'en faudra pas plus de six pour arriver, quoiqu'il y ait beaucoup de neige au Foxthâl. •

La brave femme vint se rasseoir près de son fils, le cœur gros; elle ne pouvait cacher eon trouble. Tout le monde était ému. Louise, le bras sur la vieille épaulette râpée de Gaspard, la joue sur son oreille, sanglotait. Hnllin vi*

dait les cendres de sa pipe au bout de la table, les sourcils froncés, sans rien dire ; mais quand les bouteilles arrivèrent et qu'on les eut déboucbëes :

• Allons, Louise, s'écria-t-il , du courage, morbleu! Tout cela ne peut durer longtemps; il faut que ça finisse d'une manière ou d'une autre, et je dis, moi, que ça finira bien ; Gaspard reviendra, et nous ferons la noce. •

Il remplissait les verres, et Catherine s'essuyait les yeux en murmurant :

« Et dire que tous ces brigands sont cause de ce qui nous arrive. Ahl qu'ils viennent, qu'ils viennent par ici! >

On but d'un air mélancolique ; mais le viejux rtfoinr, entrant dans l'âme de ces braves gens, ne tarda point à les ranimer. Gaspard , plus Terme qu'il ne l'avait paru d'abord, se mit à raconter les terribles affaires de Bautzen, de Lutzen, de Leipzig et de Hanau, où les conscrits s'étaient battus comme des anciens, rempor* tant victoire sur victoire, jusqu'à ce que les traîtres se missent de la partie.

Tout le monde l'écoutait en silence. Louise, dans les moments de grand danger, — au passage des rivières sous le feu de l'ennemi, à l'enlèvement d'une batterie à la baïonnette,— loi serrait le bras comme pour le défendre. Les yeux de Jean-Claude étincelaient; le docteur demandait chaque fois la position de Tambulance; Materne et ses garçons allongeaient le cou, leurs grosses mâchoires rousses serrées ; e t, le vin vieux aidant, l'enthousiasme grandissait de minute en minute : Ahl les gueux 1 ahl les brigands! Gare, gare, tout n'est pas fini I... »

La mère Lefèvre admirait le courage et le bonheur de son fils au milieu de ces événementSy dont les siècles des siècles garderont le souvenir.

Mais quand Lagai^mitte, grave et solennel dans sa longue jaquette de toile grise, son large feutre noir sur les boucles blanches de ses cheveux, et sa longue trompe d'écorcesur l'épaule, traversa la cuisine et parut à l'entrée de la salle , disant : > Ceux de la Sarre arrivent ! • Alors toute cette exaltation disparut, et l'on se leva, songeant à la lutte terrible qui bientôt allait s'engager dans la montagne.

Louise, jetant ses bras au cou de Gaspard, s'écria:

• Gaspard, ne t'en va pasi... Reste avec nousl • n devint tout pâle.

> Je suis soldat^ dit-il ; je m'appelle Gaspard Leièvre ; je t'aime mille fois plus que ma propre vie ; mais un Lefèvre ne connaît que son

devoir. »

Kt il dénoua ses bras. Louise* alors, s'allais-

sant sur la table, se mit â gémir tout haut. Gaspard se leva. HuUin se posa entre eux, ot lui serrant les mains avec force, les joues frémissantes :

« A la bonne heure ! s écria* t- il, tu viens de parler comme un homme. •

Sa mère s'avança d'un air calme, pour lui boucler le sac sur les épaules Elle fU cela, les sourcils froncés , les lèvres serrées sous son grand nez crochu , sans pousser un soupir; mais deux grosses larmes suivaient leutement les rides de ses joues. £t quand elle eut fini, se détournant, la manche sur les yeux, elle dit:

■ C'est bien... va... va... mon enfant, ta mère te bénit. Si la guerre te prend, tu ne seras pas mort... tiens, Gaspard, voici ta place, là, entre Louise et moi : tu y seras toujours 1 Cette pauvre enfant n'est pas encore assez vieille pour savoir que vivre c'est souffrir I... »

Tout le monde sortit; Louise seule resta dans la salle, à se lamenter. Quelques instants après, comme la crosse du fusil retentissait sur les dalles de la cuisine, et que la porte extérieure s'ouvrait, elle jeta un cri déchirant, et se précipitant dehors :

« Gaspard I Gaspard! dit-elle, regarde, j'ai du courage, je ne pleure pas ; je ne veux pas te retenir, non, mais ne me quitte pas fâché; aie pitié de moi !

— Fâché I fâché contre toi, ma bonne Louise. Ohl non, non, fit-il. Mais de te voir simalheulieuse, ça me crève le cœur... Ah! si tu avais un peu de courage... maintenant je serais heureux !

— £h bien , j'en ai , embrassons-nous ! Regarde, je ne suis plus la même ; je veux être comme maman Lefèvre ! •

Us se donnèrent les embrassades d'adieu avec caime. Hullin tenait le fusil ; Catherine agita la main comme pour dire : « Va! va 1 c'est assez I »

£t lui, saisissant tout à coup son arme, s'éloigna d'un pas ferme et sans tourner la tête.

De l'autre côté, ceux de la Sarre, avec leurs IHOches et leurs haches, grimpaient â la file le sentier du Valtin.

Au bout de cinq minutes, au détour du gros chêne, Gaspard se retourna levant la main ; Catherine et Louise lui répondirent. HuUiii s'avançait alors à la rencontre de son monde Ledocteur Lorquin seul restait avec les femmes-, quand Gaspard, poursuivant sa route, eut disparu, il s'écria :

« Catherine Lefèvre, vous pouvez vous glu rifier d'avoir pour fils un homme de cœur. Dieu veuille qu'il ait de la chance I •

On entendait les voix lointaines des arrivante

oui riaient entre eux, et marchaient à la guerre comme on court à la noce.

Tandis que Hullin, à la tête des montagnards^ prenait ses mesures pour la .défense^ le fou Yégof — cet être sans conscience de lui-même, ce malheureux couronné de fer-blanc, celte image désolante de l'âme humaine frappée dans ce qu*el1e a de plus noble, de plus grand, de plus vital: l'intelligence I — le fou Yégof, la poitrine ouverte à tous les vents^ les pieds nus, insensible au froid, comme le reptile dans sa prison de glace, vaguait de montagne en montagne, au milieu des neiges.

D*où vient que Tinsonsé résiste aux atteintes les plus âpres de la température, alors que l'être intelligent y succombe? Est-ce une concentration plus puissante de la vie, une circulation plus rapide du sang, un état de fièvre continu! Est-ce Teffet delà surexcitation des sens, ou toute autre cause ignorée ?

La science n'en dit rien. Elle n'admet que les causes matérielles, impuissantes à rendra) compte de tels phénomènes.

Yégof allait donc au hasard, et la nuit venait, le froid redoublait, le renard claquait des dents à la poursuite d'un gibier invisible : la buse affamée retombait les serres vides sur les broussailles, en jetant un cri de détresse. Lui, son corbeau sur l'épaule, gesticulant, parlant comme en rêve, mai*cbait, marchait toujours, du Holderloch au Sonneberg, du Sonneberg âu Blutfeld.

Or, en cette nuit, le vieux pâtre Robin de la ferme du Bois-de-Chêne devait être témoin du plus étrange et du plus épouvantable spectacle.

Quelques jours auparavant, ayant été surpris par les premières neiges au fond de la gorge du Blutfeld, il avait laissé là sa charrette, pour reconduire son troupeau à la ferme ; mais s'étant aperçu qu'il avait oublié sa peau de mouton dans la guérite ambulante, il s^était ce jourlâ, sa besogne faite, mis en route^ vers quatre heures du soir, pour aller la chercher.

Le Blutfeld^ situé entre le Schnéeberg et le Grosmanu, est ujie gorge étroite bordée de rochers à pic. Un filet d'eau y serpente, été comme hiver^ à Tombre de hautes broussailles, et dans le fond s'étend an grand pâturage tout parsemé de larges pierres grises.

On descend rarement dans ce défilé, car le Blutitfld a quelque chose de sinistre, surtout

au clair de lune d^hiver. Les gens instruits du pays, le maître d'école de Dagsburg, celui ae Hazlach, disent qu'en cet endroit s'est livrée la grande bataille des Triboques contre les Germains, lesquels voulaient pénétrer dans les Gaules, sous la conduite d'un chef nommé Luitprandt. Ils disent que les Triboques, des cimes d'alentour, précipitant sur leurs ennemis des masses de rochers, les broyèrent là dedans comme dans un mortier, et que de co grand carnage, la gorge a conservé le nom de Blutfeld (champ du sang). On y trouve des pots cassés, des fers de lance rouilles , des morceaux de casques, et des épées longues de deux aunes, en forme de croix.

La nuit, lorsque la lune éclaire ce champ et ces grosses pierres couvertes de neige, lorsque la bise souffle , agitant les buissons glacés comme des cymbales, il semble qu'on entend le grand cri des Germains au moment de la surprise, les pleiirs des femmes, les hennisse ments des chevaux, le roulement immense det chariots dans le défilé; car il parait que ces gène conduisaient, dans leurs voitures couverte.' de peaux, femmes, enfants, vieillards, et tout ce qu'ils possédaient en or, en argent, en meu blés, comme les Allemands qui partent poui l'Amérique.

Les Triboques ne se lassèrent point de le^ massacrer pendant deux jours, et, le troisième, ils remontèrent au Donon, au Schnéeberg, au Grosmann, au Giromâni , au Hengst, leur^ larges épaules courbées sous le butin.

Voilà ce qu'on raconte touchant le Blutfeld ; et certes, à voir cette gorge encaissée dans le^ montagnes comme une immense citerne, san^ autre issue qu'un étroit sentier, on comprend que les Germains ne devaient pas s'y trouver ù leur aise.

Robin n'arriva qu'entre sept et huit heures au lever de la lune.

Le brave homme était descendu cent loib dans le précipice, mais il ne l'avait jamais vu si vivement éclairé et si morne.

De loin, sa charrette blanche, au fond de l'ablme, lui produisait l'effet d'une de ces grosses pierres couvertes de neige, sous lesquelles on avait enterré les Germains. Elle était à l'entrée du gouffre, derrière un gros massif de broussailles, et le petit torrent murmurait auprès et se répandait dans les flèches d'eau, brillantes comme des glaives.

Arrivé là, le pâtre se mit à chercher la clef du cadenas , puis, ayant ouvert sa guérite, et se traînant sur les mains et les genoux , il retrouva fort heureusement sa casaque, et même une vieille hachette à laquelle il ne pensait plus.

Hais qu'on juge de sa surprise^ lorsqu'en se retouniant pour sortir, il vit le fou Tégof apparaître au détoui du sentier, et s'avancer droit à lui sous les vifs rayons de la lune.

Le brave homme se rappela tout de suite rhistoire terrible de la cuisine du Bois*de- Ghénes^ et il eut peur I... mais ce fut bien autre chose, lorsque derrière le fou, à quinze ou vingt pas, débouchèrent à leur tour cinq loups gris, deux grands et trois petits.

D'abord il crut que c'étaient des chiens, mais c'étaient des loups. Ils suivaient Yégof pas à pas , et lui ne semblait pas les voir ; son corbeau voltigeait, allant de la pleine lumière dans Tombre des rochers, puis revenant ; les loups, les yeux brillants , leurs naseaux pointus en l'air, flairaient; le fou levait son sceptre.

Le pâtre tira la porte de sa guérite aussi prompt que l'éclair^ mais Tégof ne le vit pas. il s'avança dans la gorge comme dans une salle immense ; à droite et à gauche se dressaient les rochers à pic, au-dessus brillaient des milliards d'étoiles. On aurait entendu voler ime mouche; les loups ne faisaient aucun bruit en marchant, et le corbeau venait de se poser à la cime d'un vieux chêne desséché sur l'une des roches en face ; son plumage luisant paraissait bleu sombre, il tournait la tête et semblait écouter.

C'était étrange.

Robin se dit :

« Le fou ne voit rien, il n'entend rien; ils vont le dévorer. S'il trébuche, s'il glisse, c'est fini I »

Hais, au milieu de la gorge , Yégof s'étant retourné, s'assit sur une pierre, et les cinq loups, tout autour de lui, le nez en l'air, s'assirent dans la neige.

Alors, chose vraiment terrible, le fou, levant son sceptre, leur fit un discours en les appelant par leurs noms.

Les loups lui répondaient pas des cris lugubres.

Or, voici, ce qu'il leur disait:

« Hé ! Ghild, Bléed, Merweg, et toi, Sirimar, mon vieux, nous voilà donc encore une fois ensemble! Vous êtes revenus gras.... il y a eu bonne chère en Allemagne, hé l •

Puis, montrant la gorge blanche :

• Vous rappelez- vous la grande bataille? »

L'un des loups se mit à hurler lentement d'une voix plaintive, puis un autre, puis tous les cinq ensemble.

Cela dura bien dix minutes.

Le corbeau, perché sur la branche desséchée, ne bougeait pas.

Robin aurait voulu fuir; il priait, invoquant tons les saints, et surtout son patron, pour le-

quel les pâtres de la montagne ont la plus grande vénération.

Mais les loups hurlaient toujours, et i^as les échos du Blutfeld avec eux.

A la fin, l'un, le plus vieux, se tut, puis un autre, puis tous, et Yégof reprit :

« Oui, oui, c'est une triste histoire. — Oh! regardez. Voici la rivière où coulait notre sang! — C'est égal, Merweg, c'est égal, les autres ont aussi laissé de leurs os dans la bruyère. — Et la lune a vu leurs femmes s'arracher les cheveux durant trois jours et trois nuits! — Oh! la terrible journée! — Oh! les chiens, ont-ils été fiers de leur grande victoire ! — Qu'ils soient maudits... maudits! «

Le fou avait jeté sa couronne à terre; il la ramassa en gémissant.

Les loups, toujours assis, Técoutaient comme des personnes attentives. Le plus grand se mit à hurler, et Yégof lui répondit :

« Tu as faim, Sirimar! réjouis-toi, réjouistoi, la chair ne manquera paslongtemps : les nôtres arrivent; on va recommencer la bataille. »

Puis, se levant et frappant de son sceptre une pierre :

■ Tiens, voilà tes os ! •

Il s'approcha d'une autre :

« Et les tiens, MerWeg, les voilà! » fit- il.

Toute la bande le suivit; lui, se dressant sur une petite roche et regardant le gouffre silencieux, s'écria :

t Notre chant de guerre est mort! notre chant de guerre est un gémissement! l'heure est proche, il va se réveiller! — Et vous serez des guerriers; vous aurez encore une fois ces vallons et ces montagnes.

• Ohl ces bruits de charrettes, ces cris de femmes, ces coups de masse, je les entends, Tair en est plein.

• Oui, oui, ils descendaient de là-haut, et nous étions entourés! -^ Et maintenant tout est mort; écoutez, lOTit est mort; vos os dorment, mais vos enfants arrivent, votre tour reviendra : — chantez, ohantez ! » "

Et lui-même se mit à hurler, tandis que les loups reprenaient leur chant sauvage.

Ces plaintes devenaient de plus en plus navrantes, et le silence des rochers d'alentour, les uns sombres, les autres éclairés de face ; rimmobihté des bois sous leur fardeau de neige ; les échos lointains répondant au lugubre concert d'une voix mystérieuse, tout était fait pour saisir le vieux pâtre d'ime horreur éternelle.

Cependant il craignait moins, car Yégof et son funèbre cortège se trouvaient plus loin de lui, et s'éloignaient vers Hazlach.

ROMAHS NATIONAUX.

bu , levut un sceplre, leur Al uo diacoun. ( Ptga Su.

A BoD tour le corbeau, jetant un cri rauque, déploya ses ailes et prit son vol dans l'azur pâle.

Toute cette scène disparut comme un rêve !

Robin, longtemps encore, écouta les hurlements qui s'ëloignaieat. Ils avaient complètement cessé depuis plus de vingt minutes, et le silence de rhiver régnait seul dans l'espace, lorsque le brave homme se sentit assez rassuré pour sortir de sa guérite, et reprendre en courant le chemin de la ferme.

' En arrivant au fiois-de-Chénes, il trouva tout le monde en l'air. On était en train d'abattre un bœuf pour la troupe du Donon. Hullin, le docteur Lorquin, Louise, étaient partis avec ceux de ij Sarre. Catherine Lefèvre faisait chaîner sa grsndb -voiture â cpiatre cheveaux, de pain.

de viande et d'eau-de-vie. Ou allait, on cou* rait, tout le monde prétait la main aux préparatifs.

Robin ne put raconter à personne ce qu'il avait vu. D'ailleurs, cela lui paraissait à luimême tellement incroyable, qu'il n'osait- en ouvrir la bouche.

Lorsqu'il fut couché dans sa crèche, au milieu de l'étable, il finit par se dire que Yégof avait sans doute apprivoisé dans le temps une nichée de loups, et qu'ils parlait de ses folies avec eux, comme on parle quelquefois à son chien.

Hais il lui resta toujours de cette rencontre une crainte superstitieuse, et, même dana l'âge le plus avancé, le brave homme ne parla jamais de ces choses qu'en frémissant.

Une ^nglilac de Gosaqnu, taturtx ij

To'jl ce que ftullin avait ordonné s'était ao cotiiplî : tes défilés uu la Zome, de la Sarre élaieot gardés ftolidument; celui du Blanrii, point eitréme de la position, avait èlé mis en état de défense par Jean-Claude lui-même et les trois cents hommes qui formaient sa force principale.

Cest là, sur le versant oriental du Donon, à deui kilomètres de Oranâfoutaine, qu'il faut Qons porter pour attendre les événements ultirienrs.

in-dessuB de la grande route, qui longe la t^ en écbarpe jusqu'aux deux tiers de la cime OQ nmarquait alors une ferme entourée de

quelques arpents de terro cultivée, la mClaïrie de Pelsly l'anabaptiste, une large construction à toiture plate, telle qu'il la fallait pour ne pas être enlevée par les grands courants d'air. Les étables et les réduits à porca s'étendaient dor> rière, vers le sommet do la montagne.

Les partisans bivouaquaient aux alentours; Â leurs pieds se découvraient GrandfoQtaine et Framont, serrés dans nne goige étroite ; plus loin, su tournant de )a vallée, Schinneck et son vieua pan de ruines féodales; enSn, dans 'la ondulations de la chaîne, la Bruche s'étoign uit en zigzag, sous les brumes gris&tres de l'Alsu^ie. A leur gauche montait la cime arido du Donon,

semée de rochers et de quelques sâpins rabougris. Devant eux se trouvait la route effondrée : les talus écroulés sur la neige, de grands arbres jetés à la traverse avec toutes leurs branches.

La neige fondante laissait paraître la glèbe jaune de loin en loin ; ailleurs^ elle formait de grosses vagues gercées par la bise.

ff était un coup d'œil sévère et grandiose. Pas un piéton, pas une voiture n'apparaissait le long du chemin de la vallée, qui serpente sous les taillis à perle de vue : on aurait dit un désert.

Les quelques feux éparpillés autour de la métairie, envoyant au ciel leurs bouffées de fumée humide, indiquaient seuls l'emplacement du bivouac.

Les montagnards, assis autour de leurs marmites^ le feutre rabattu sur la nuque, le fusil en bandoulière, étaient tout mélancoliques : depuis trois jours ils attendaient l'ennemi. Dans un de ces groupes, les jambes repliées, le dos arrondi, la pipe aux lèvres, se trouvaient le vieux Materne et ses deux garçons.

De temps en temps, Louise apparaissait sur le seuil de la ferme, puis elle rentrait bien vite se remettre à l'ouvrage. Un grand coq grattait le fumier de la patte, chantant d'une voix enrouée; deux ou trois poules se promenaient le long .jies broussailles. Tout cela réjouissait la vue, mais la grande consolation des partisans était de contempler de magnifiques quartiers de lard, aux côtes blanches et rouges, embrochés dans des piquets de bois vert, fondant leur graisse goutte à goutte sur )a braise, et d'aller remplir leurs cruches à une petite tonne d'eaude-vie posée sur la charrette de Gathenne Lefèvre.

Vers huit heures du matin, un homme se montra subitement entre le grand et le petit Donon : les sentinelles le découvrirent aussitôt; il descendait en agitant son feutre.

Au bout de quelques minutes, on reconnut Nickel Bentz, rancien garde forestier de la Houpe.

Tout le camp fut en éveil ; on courut avertir Hullin, qui dormait depuis une heure dans la métairie^ sur une grande paillasse, côte à côte avec le docteur Lorquin et son chien Pluton.

Ils sortirent tous les trois, accompagnés du vieux pâtre Lagarmitte^ qu'on avait nommé trompette, et de l'anabaptiste Pelsly, homme grave, les bra^ enfoncés jusqu'aux coudes dans les larges v^^^^s ^^ ^^ tunique de laine grise garnie d'agrafes de laiton, un large collier de barbe autour des mâchoires, et la houppe de son boiinet de coton au milieu du dos.

Jean-Claude semblait joyeux.

« Eh bien, Nickel, que se passe-t-il là-bas? s'écria-t-il.

— Jusqu'à présent, rien de nouveau, maître Jean-Claude; seulement du côté de Phalsbourg, on entend gronder comme un orage. Labarbe dit que c'est le canon, car toute la nuit on voyait passer des éclairs sur la forêt de Hildehouse, et, depuis ce matin des nuages gris s'étendent sur la plaine.

— La ville est attaquée, dit Hullin; mais du côté de Lutzelstein?

— On n'entend rien, répondit Bentz.

— Alors, c'est que l'ennemi essaye de tourner la place. Dans tous les cas, les alliés sont là-baa: il doit y avoir terriblement de m^nde eu Alsace. » '

Puis se tournant vers Materne, debout derrière lui :

t Nous ne pouvons plus rester dans Pincer ti* tude, dit-il, tu vas partir avec tes deux fils en reconnaissance. »

La figure du vieux chasseu^'^'éclaircit.

« A la bonne heure ! je vais donc pouvoir me dégourdir un peu les jambes, dit*il, et tâcher de décrocher uu de ces gueux d'Autrichiens ou de Cosaques.

— Un instant, mon vieux» il ne s'agit pas ici de décrocher quelqu'un ; il s'agit de voir ce qui se passe. Frantz et Easper resteront armés, mais toi, je te connais, tu vas laisser ici ta carabine, ta corne à poudre et ton couteau de chasse.

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il faut entrer dans les villages, et que si l'on te prenait armé, tu serais fusillé tout de suite.

— Fusillé?

— Sans doute. Nous ne sommes pas des troupes régulières; on ne nous fait pas prisonniers, on nous fusille. Tu suivras donc la roule de Schirmeck, un bâton à la main, et tes fils t'accompagneront de loin dans les taillis^ à demi-portée de carabine. Si quelques maraudeurs t'attaquent, ils viendront à ton secours^ mais si c'est une colonne, un peloton, ils te laisseront prendre.

— Ils me laisseront prendre ! s'écria le vieux chasseur indigné, je voudrais bien voir ça.

— Oui, Materne, et ce sera le plus simple, car un homme désarmé, on le relâche; xin homme armé, on le fusille. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il ne faut pas chai^ter aux AUe mands que tu viens les espionner.

— Ah! ah! je comprends. Oui, oui, ça a^est pas mal vu; moi, je ne quitte jamais ma cara.bine, Jean-Claude, mais'i la guerre conuxxe à la guerre; tiens, la voilà ma carabine, et ma corne, et mon couteau. Qui est-ce qui me prêtera sa blouse et son bâton? •

L'TNVASION.

Nickel Ben tz lui passa son sarrau bleu et son feutre. Tout le monde les entourait avec admiration.

T^OTsqu'il eut changé d'habits, malgré ses grosse? moustaches grises, ou aurait pris le vieux chasseur pour un simple paysan de la haute montagne.

Ses deux garçons, tout fiers d'être de cette première expédition, vérifiaient Pamorce de leurs carabines et mettaient au bout du canon la baïonnette du sanglier droite et longue comme une épée. Ils tâtaient leur couteau de chasse^ poussaient la gibecière d'un mouvement d'épaules sur leurs reins, et s'assuraient que tout se trouvait bien en ordre, promenant autour d^eux des regards étincelants.

« Ah ça! leur dit le docteur Lorquin en riant, n'oubliez pas la recommandation de maître Jean-Claude : de la prudence 1 Un Allemand de plus ou de moins sur cent mille n^embellirait pas considérablement nos affaires; tandis que si vous nous reveniez endommagés Vun ou l'autre, on vous remplacerait difiicilement.

— Ohl ne craignez rien, docteur, nous allons ouvrir Fœîl.

— Mes garçons, répondit fièrement Materne, sont de vrais chasseurs : ils savent attendre et profiter du moment. Ils ne tireront que si j'appelle. Vous pouvez être tranquille I Et maintenant, en route; il faut que nous soyons de retour avant la nuit. •

Ils partirent.

« Bonne chance! » leur cria Hullin, tandis qu'ils remontaient dans les neiges, pour faire le tour des abatis.

Ils descendirent bientôt vers le petit sentier quicoupeau court sur la droite de lamontagne.

Les partisans les suivaient du regard. — I^iirs grands cheveux roux frisés, leurs longues jambes sèches, leurs larges épaules, leurs mouvements souples, rapides, tout annonçait qu'en cas de rencontre, cinq ou six kaiserlicks n'auraient pas beau jeu contre de pareils gaillards.

Au bout d'un quart d'heure ils tournèrent la sapinière et disparurent.

Alors Hullin rentra tranquillement à la ferme, en causant avec Nickel Bentz.

£e docteur Lorquin marchait derrière, suivi de Pluum^ et tous les autres allèrent reprendre leurs places autour des feux de bivouac.

iiaderae et ses deux garçons marchèrent

longtemps en silence ; le temps s'était mis au beau; le pâle soleil d'hiver brillait sur la neige éblouissante sans parvenir à la dissoudre; le sol restait ferme et sonore. Au loin, dans la vallée, se dessinaient avec une netteté surprenante les flèches des sapins, 1a. pointe rougeâtre des rochers, les toits des hameaux, avec leurs stalactites de glace suspendues aux tuiles, leurs petites fenêtres scintillantes, et leurs pignons aigus.

Les gens se promenaient dans la rue de Grandfontaine; une troupe de jeunes filles stationnait autour du lavoir, quelques vieux en bonnet de coton fumaient leur pipe sur le seuil des maisonnettes. Tout ce petit monde, au fond de l'étendue bleuâtre, allait, venait et vivait, sans qu'un souffle, un soupir parvint à l'oreille des forestiers.

Le vieux chasseur fit halte à la lisière du bois, et dit à ses fils :

* Je vais descendre au village, chez Dubreuil, l'aubergiste de la Pomme de pin. •

Il leur désignait de son bâton une longue bâtisse blanche, les fenêtres et la porte entourées d'une bordure jaune, et une branche de pin suspendue à la muraille en guise d'enseigne.

« Vous m'attendrez ici; s'il n'y a pas de danger, je sortirai sur le pas de la porte et je lèverai mon chapeau, vous pourrez alors venir prendre un verre de vin avec moi. t

Il descendit aussitôt la côte neigeuse, jusqu'aux petits jardins échelonnés au-dessus de Grandfontaine, ce qui dura bien dix minutes, puis il prit entre deux sillons, gagna la prairie, traversa la place du village, et ses deux garçons, l'arme au pied, le virent entrer à Tauberge. Quelques instants après, il reparut sur le seuil et leva son chapeau, ce qui leur fit plaisir.

Au bout d'un quart d'heure, ils avaient rejoint leur père dans la grande salle de la Pomme de pin; une pièce basse, chauffée par un grand fourneau de fonte bleui à la mine de plomb, le plancher sablé, et les longues tables de sapin bien récurées à la couronne de prêle.

Sauf l'aubergiste Dubreuil, — le plus gros et le plus apoplectique des cabaretiers des Vosges, le ventre replié en outre sur ses cuisses énormes, les yeux ronds, le nez épaté, une verrue sur la joue droite et le triple menton retombant en cascade sur son col rabattu à la Colin, — sauf ce curieux personnage, assis dans un grand fauteuil de cuir près du fourneau, Materne se trouvait seul. Il venait de remplir les verres ; la vieille horloge sonnait neuf heures, et son coq de bois battait de l'aile avec un grincement biiarre.

IlOMANS NATIONAUX.

• Salut, père Dubreuil, direnl les deux garçons d'une voix rude.

— Bonjour, mes braves, bonjour, » répondit Taubergiste en grimaçant un sourire.

Puis, d'une voix grasse, il demanda :

• Rien de neuf?

—Ma foi, non I répondit Kasper, voici Thiver, le temps du sanglier. •

Puis tous deux, posant leur carabine dans Fangle de la fenêtre, à portée de la, main en cas d^éveili ils passèrent une jambe au-dessus du banc, et s'assirent en face de leur père, qui tenait le haut bout de la table.

En même temps ils burent, en disant : « A notre santé 1 » Ce qu'ils avaient toujours soin de faire.

• Ainsi, dit Materne en se retournant vers le gros homme, comme pour reprendre la suite d'une conversation interrompue, vous pensez, père Dubreuil, que nous n'aurons rien à crain-

'dre au bois des Baronies, et que nous pourrons chasser tranquillement le sanglier?

—Oh ! pour ça, je n'en sais rien, s'écria l'aubergiste; seulement, jusqu'à présent, les alliés n'ont pas encore dépassé Mutzig. Et puis, ils ne font de mal à personne; ils reçoivent tous les gens de bonne volonté^ pour combattre l'usurpateur.

— L'usurpateur? qu'est-ce donc?

— Hél Napoléon Bonaparte, l'usurpateur, c'est connu. Regardez un peu au mur. »

Il leur désignait une grande pancarte de papier collée à la muraille, près de l'horloge.

• Regardez ça, et vous verrez que les Autrichiens sont nos véritables amis. •

Les sourcils du vieux Materne se rapprochèrent, mais réprimant aussitôt ce tressaillement:

• Ahbah!flt-iL

— Oui, lisez ça.

— Mais je ne sais pas lire, monsieur Dubreuil, ni mes garçons non plus; expliqueznous seulement la chose. »

Alors le vieux cabaretier, appuyant ses deux grosses mains rouges aux bras de son fauteuil, se leva en soufflant comme un veau, et fut se poser devant la pancarte, les bras croisés sur sa croupe énorme. Puis, d'un ton majestueux, il lut une proclamation des souverains alliés, déclarant ■ qu'ils faisaient la guerre à Napoléon en personne, et non pas à la France. En conséquence de quoi, tout le monde devait se tenir tranquille et ne pas se mêler de leurs affaires, sous peine d'être brûlé, pillé et fusillé. »

Les trois chasseurs écoutaient cela, se regar^ dant l'un Tautre d'un œil étrange.

Quand Dubreuil eut Oni, il alla se rasseoir et dit :

• Vous voyez bien !

— Et d'où tenez- vous ça? demanda Kasper.

— Ça, mon garçon, c'est affiché partout!

— Eh bien, ça nous fait plaisir, lit Materne, en portant la main sur le bras de Frantz, qui se levait les yeux étincelants. Tu veux du feu, Frantz? voici mon briquet. »

Frantz se rassit, et le vieux reprit d*un air bonhomme :

« Et nos bous amis les Allemands ne prennent rien à personne?

— Tous les gens tranquilles n'ont rien à craindre, mais les mauvais gueux qm se lèvent on leur prend tout, et c'est juste, il ne faut pas que les bons pâtissent pour les mauvais. Ainsi, vous, par exemple, au lieu de vous faire du mal, on vous recevrait très-bien au quartier général des alliés. Vous connaissez le pays, vous serviriez de guides, et l'on vous payerait grassement. •

Il y eut un instant de silence; les trois chasseurs se regardèrent de nouveau, le père avait étendu les mains sur la tabl^, tout au largo, comme pour recommander le calme à ses fils. Cependant il était tout pâle.

L'aubergiste qui ne s'apercevait de rien reprit :

« Vous auriez bien plutôt à craindre, au bois des Baronies, ces brigands de Dagsburg, de la Sarre et du Blanru qui se sont révoltés en masse et qui veulent recommencer 93.

— En êles-vous bien sûr? demanda Materne, faisant effort pour se dominer.

— Si j'en suis sûr! Vous n'avez qu'à regarder par la fenêtre, et vous les verrez sur la route du Donon. Ils ont surpris l'anabaptiste Pelsly; ils l'ont attaché au pied de son lit; ils pillent^ ils volent, ils défoncent les routes, mais gare, gare ! D'ici quelques jours ils vont en voir de drôles. Ce n'est pas avec des mille hommes qu'on va les attaquer, pas avec des dix mille, mais avec des milliards de miUiasses.,. Ils seront tous pendus! »

Materne se leva.

« Il est temps de se remettre en route, dit-il d'un ton bref. A deux heures il faut être au bois, et nous sommes là tranquillement à causer comme des pies. Au revoir, père Dubreuil. »

Ils sortirent précipitamment, n'y tenant plus de rage.

• Réfléchissez bien à ce que ie vous ai dit I • leur cria l'aubergiste de son fauteuil.

Une fois dehors. Materne se retournant les lèvres frémissantes, s'écria :

< Si je ne m'étais pas retenu, j'allais lui casser la bouteille sur la tête.

—Et moi, dit Frantz, je lui passaii^ma balOD* nette dans le ventre. •

I/INVASION

Kasper, an pied sur la marche, semblait vouloir rentrer; il serrait le manche de son couteau de chasse, sa figure avait une expression terrible. Mais le vieux le prit par le bras, et Tenlralna en disant :

• Allons... allons... nous retrouverons ca plus tard! Me conseiller, à moi, de trahir le pays! HuUin nous avait bien dit d^étre sur nos gardes; il avait raison. >

Ils descendirent alors la rue, jetant à droite et à gauche des yeux hagards. Les gens se demandaient entre eux : • Qu'est-ce qu^ils ont donc? >

Arrivés au bout du village, en face de la vieille croix, tout près de Téglise, ils firent halle, et Materne, d'un ton plus calme, leur montrant le sentier qui tourne autour de Phrâmond, dans les bruyères, dit à ses fils :

« Vous allez prendre ce chemin-là. Moi, je suis la route jusqu'à Schirmeck. Je n'irai pas trop vite, pour vous laisser le temps d'arriver avec moi. »

Ils se séparèrent, et le vieux chasseur tout pensif, la tête inclinée, marcha longtemps, se demandant par quelle force intérieure il avait pu «'empêcher de casser la tête au gros aubergiste. Il se dit que c*était sans doute la peur de compromettre ses fils.

Tout en rêvant à ces choses, Materne rencontrait de temps en temps des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres qu'on menait dans la montagne. Il y en avait qui venaient de Wisch, dIJrmatt, et même de Mutzig; les pauvres bêtes n'en pouvaient plus.

• Où diable courez-vous si vite? criait le vieux chasseur aux pâtres mélancoliques ; vous n^avez donc pas confiance dans la proclamation des Russes et des Autrichiens, vous autres? »

Et ces genS; de mauvaise humeur, lui répondaient :

• n vous est facile de rire. Les proclamations f noms savons ce qu'elles valent maintenant. On pille tout^ on vole tout^ on met des contributions forcées, on enlève les chevaux, les vaches, les bœufs, les voitures.

— Tiens! tiens! tiens! pas possible... Qu'estce que vous me racontez là? faisait Materne, ça me renverse, des gens si braves^ de si bons amis, des sauveurs de la France! Je ne peux pas vous croire. Une si belle proclamation !

— Eh bien, descendez en Alsace, et vous verrez! »

Les pauvres gens s'en allaient, hochant la tête d'un air d'indignation profonde, et, lui, riait dans sa barbe.

Plus Materne avançait, plus le nombre dos troupeaux devenait grand; il n'y avait plus seulement des troupeaux de bétail, beuglant^

mugissant, mais encore des bandes d'oies à perte de vue, criant^ nasillant, se traînant sur le ventre tout le long du chemin, les ailes levées, les pattes à demi gelées : cela faisait pitié 1

En approchant de Schirmeck, c'était bien pis encore ; les gens se sauvaient en masse avec leurs grandes voitures chargées de tonneaux, de viandes fumées, de meubles, de femmes et d'enfants, frappant les chevaux à les faire périr sur place, et disant d'une voix lamentable : «Nous sommes perdus ; les Cosaques arrivent.»

Ce cri : « les Cosaques ! les Cosaques! • passait d'un bout de la route à l'autre comme un coup de vent ; les femmes se retournaient bouche béante, et les enfants se dressaient sur les voitures pour voir de plus loin. On n'avait jamais rien vu de pareil , et Materne , indigné, rougissait de la peur de ces gens, qui pouvaient se défendre, tandis que Tégolsme et le désir de sauver leurs biens les faisaient fuir lâchement.

A Tembranchement du Fond des Saules^ tout près de Schirmeck, Easper et Frantz rejoignirent leur père, et tous trois entrèrent au bouchon de laCie/-d*OrJque tenait la veuve Faltaux. à droite de la route, au premier tiers delà côte.

La pauvre femme et ses deux filles regardaient d*une fenêtre la grande émigration, en joignant les mains.

En effet, le tumulte grandissait de seconde en seconde ; le bétail, les voitures et les gens semblaient vouloir passer sur le dos les uns des autres. On ne se possédait plus, on hurlait, on frappait pour avoir de la place.

Materne poussant la porte et voyant les fem« mes plus mortes que vives, pâles, échevelées, cria, frappant de son bâton sur le plancher :

« Hé! la mère, devenez-vous folle? Gomment, vous qui devez le bon exemple à vos filles, vous perdez tout courage: c'est honteux ! >

Alors la vieille se retournant, répondit d'tme voix lamentable :

« Ah! mon pauvre Materne, si vous saviez, si vous saviez !

— Eh bien, quoi? L'ennemi arrive; il ne vous mangera pas.

—Non, mais il dévore tout sans miséricorde. La vieille Ursule de Schlestadt, arrivée hier soir, dit que les Autrichien ne veulent que des knoépfe et des noudely les Russes du schnaps, et les Bavarois de la choucroute. Et quand on les a bourrés de tout cela jusqu'à la gorge, ils crient encore la bouche pleine: schokolate! schokolate*! Mon Dieu... mon DieU'<« comment nourrir tous ces gens?

* Du chocolat.

aOxMANS NATIONAUX.

—Je sais bien que c'est difficile, dit le vieux chasseur; les geais n^ont jamais assez de fromage blanc. Mais, d'abord, où sont-ils ces Cosaques, ces Bavarois et ces Autrichiens ? Depuis Grandfontaine, nous n'en avons pas rencontré un seul.

— lis sont en Alsace, du côté d'Urmalt, et c'est ici qu'ils viennent I

— En attendant, dit Kasper, servez-nous une cruche de vin ; voici tm écu de trois livres, vous le cacherez plus facilement que vos tonneaux. >

L'une des filles descendit à la cave, et, dans le même instant, plusieurs autres personnes entrèrent : un marchand d'almanachs du côlé de Strasbourg, un roulier en blouse de SarrebrUck et deux ou trois bourgeois de Mutzig, de Wisch et de Schirmeck, qui se sauvaient avec leurs troupeaux, et n'en pouvaient plus à force de crier.

Tous s'assirent à la même table, en face des fenêtres, pour surveiller la route ; on leur servit du vin, et chacun se mit à raconter ce quHl savait; l'un disait que les alliés étaient si nombreux , qu'on les faisait coucher côte à côte dans la vallée de Hirschenthal , et si remplis de vermine, qu'après leur départ , les feuilles mortes marchaient toutes seules dans les bois ; — un autre, que les Cosaques avaient mis le feu dans un village d'Alsace» parce qu'on leur avait refusé des chandelles pour dessert après leur diner; que certains d'entre eux, surtout les Kalmoucks , mangeaient le savon comme du fromage, et la corne de lard comme de la galette ; qu'un grand nombre buvaient l'eaude-vie à la chope , après avoir eu soin d'y mettre des poignées de poivre; qu'il fallait tout leur cacher, car tout leur était bon à manger et à boire.

Le roulier dit à ce propes que , trois jours avant, un corps d^armée russe étant passé, la nuit, sous le canon de Bitsch, il avait dû stationner plus d'une heure sur la glace, dans le petit village de Rorbach, et que tout ce corps d'armée avait bu dans une bassinoire, oubliée sur la fenêtre d'une vieille femme de quatrevingts ans; que ces races de sauvages cassaient la glace pour se baigner, et se mettaient ensuite dans les fours à brique, pour se sécher; enfin , qu'ils n'avaient peur que du caporal schlague t

Ces braves gens se communiquaient l'un à l'autre des choses si singulières — qu'ils prétendaient avoir vues de leurs propres yeux, ou tenir de personnes sûres — qu'on pouvait à peine y croire.

Au dehors, le tumulte, le roulement des voitures, le beuglement des troupeaux, le cri des

pâtres, les clameurs des fuyards continuaient toujours, et produisaient Teffet d'un immense bourdonnement.

Vers midi. Materne et ses garçons allaient partir, lorsqu'un cri, plus grand, plus prolongé que les autres, se fit entendre : • Les Cosaques! les Cosaques! »

Alors tout le monde s'élança au dehors, excepté les chasseurs, qui se contentèrent d'ouvrir une fenêtre et de regarder: tout le monde se sauvait à travers champs ; hommes, troupeaux, voitures, tout se dispersait comme les feuilles au vent d'automne.

En moins de deux minutes, la route fut libre, sauf dans Schirmeck, où régnait un encombrement tel, qu'on n'aurait pu faire quatre pas. Materne portant le regard au loin sur la route, s'écria :

• J'ai beau regarder, je ne vois rien.

— Ni moi, reprit Kasper.

— Allons, allons, s'écria le vieux chasseur, je vois bien que la peur de tout ce monde donne plus de force à l'ennemi qu'il n'en a. Ce n'est pas de celte manière que nous recevrons les Cosaques dans la montagne, ils trouveront à qui parler I »

Puis, haussant les épaules avec une expression de dégoût :

« La peur est une vilaine chose, dit-il; nous n'avons pourtant qu'une pauvre vie à perdre 1 Allons-nous-en. »

Us sortirent de l'auberge, et le vieux ayant pris le chemin de la vallée, pour gravir en face la cime du Hirschberg, ses fils le suivirent. Bientôt ils eurent atteint la lisière du bois, Materne dit alors qu'il fallait monter le plus haut possible , afin de découvrir la plaine, et de rapporter des nouvelles positives au bivouac; que tous les propos de ces fuyards ne valaient pas un simple coup d'œil sur le terrain.

Kasper et Frantz en demeurèrent d'accord, et tous trois se mirent à grimper la côte, qui forme une sorte de promontoire avancé sur la plaine.

Lorsqu'ils en eurent atteint le sommet, ils virent distinctement la position de rennemi, à trois lieues de là, entre Urmatt et Lutzelhouse; c'étaient de grandes lignes noires sur la neige; plus loin, quelques masses sombres, sans doute l'artillerie et les bagages. D'autres masses tournaient autour des villages, et , malgré la distance, le scintillement des baïonnettes annonçait qu'une colonne venait de se mettre en marche pour Yisch.

Après avoir longtemps contemplé ce tableau d'un œil rêveur, le vieux dit :

« Nous avons bien là trente mille hommes sous les yeux. Ils s'avancent de notre côté ;

L'INVASION

nous serons altaqaés demain ou après-demain au plus tanl. Ce ne sera pas une pelile aHaire, mes garçons ; mais^ s*ils sont beaucoup, nous avons la bonne place^ cl puis c^esl toujours agréable de tirer dans des las : il n*y a pas de balles perdues. •

Ayant fait tes réflexions judicieuses , il regarda la hautevir du soleil, et ajouta :

« 11 est maintenant deux heui'es; nous savons tout ce que nous voulions savoir. Retournons au bivouac. >

Les deux garçons mirent leur carabine en bandoulière, et laissant sur leur gauclie la vallée de la Brocque, Schirmeck et Framont, ils gravirent la pente rapide du Hengsbach, que domine le Petit Donon à deux lieues ; ils redescendirent de Tauire côlé , sans suivre aucun sentier dans les neiges^ ne se guidant que sur les cimes, pour couper au court.

Ils allaient ainsi depuis environ deux heures, le soleil d'hiver s'inclinait à l'horizon, la nuit venait, mais lumineuse et calme. Ils n^avaient plus qu'à descendre et à remonter de Tautre côté la gorge solitaire du Riel formant un large bassin circulaire au milieu des bois, et renfermant un petit étang bleuâtre, où viennent s'abreuver parfois les chevreuils.

Tout à*coup, et comme ils sortaient du fourré, ne songeant à rien, le vieux, s'arrêtant derrière \m rideau de broussailles, dit:

• Chut ! •

Et, levant la main , il indiqua le petit lac^ alors couvert d'une glace mince et transparente. Les deux garçons n'eurent qu'àîlaqcer un coup d'œil de ce côté pour jouir du plus étrange spectacle : une vingtaine de Cosaques, la barbe jaune ébouriCTée, la tête couverte de vieux bonnets de peau en forme de tuyau de poêle, leur maigre échine drapée de longues guenilles, le pied dans l'étrier de corde, étaient assis sur leurs petits chevaux, à Ja crinière flottant jusqu'au poitrail , à la queue rare, à la croupe tachetée de jaune, de noir et de blanc comme des chèvres. Les uns avaient pour toute arme une grande lance, d'autres un sabre, d'autres une hachette suspendue par une corde à la selle, et un grand pistolet d'arçon passé dans la ceinture. Plusieurs, le nez en l'air, regardaient avec extase la cime verdoyante des sapins échaufaudés d'assise en assise jusque dans les nuages. Un grand maigre cassait la glace du gros bout de sa lance, tandis que son petit cheval buvait, le cou tendu et la crinière tombant en barbe sur la joue. Quelques-uns, ayant ^is pied à terre, écartaient la neige et désignaient le bois *, sans doute pour indiquer que c'était une bonne place de campement, leurs camarades, encore à cheval, causaient,

montrant à leur droite le fond de la vallée, qui s'abaisse en forme de brèche jusqu'au Grinderwald.

Enfin, c'était une halte, et rien ne saurait rendre ce que ces êtres venus de si loin avec leurs physionomies cuivrées, leurs longues barbes, leurs yeux noirs, leur front plat, leur nez épaté, leurs guenilles grises , avaient d'étrange et de pittoresque au bord de cette mare, et sous les hauts rochers à pic, portant les sapins verdâtres dans le ciel.

C'était un monde nouveau dans le nôti-e, une espèce de gibier inconnu, curieux, bizarre, que les trois chasseurs roux se prirent à contempler d'abord avec une curiosité singulière. Mais, cela fait, au bout de cinq minutes, Kasper et Frantz mirent leurs longues baïonnettes au bout de leurs carabines , puis reculèrent d'environ vingt pas dans le fourré. Ils atteignirent une roche haute de quinze à vingt piedF, où Materne monta, n'ayant pas d'arme, puis, après quelques paroles échangées à voix basse, Kasper examina son amorce et épaula lentement, tandis que son frère se tenait prêt.

Un des Cosaques, celui qui faisait boire son cheval, se trouvait environ à deux cents pas. Le coup partit, retentissant dans les échos profonds de la gorge , et le Cosaque, filant pardessus la tête de sa monture, disparut sous la glace de la mare.

Impossible de rendre la stupeur de la halte  cette détonation. Les regards de cep gens se portaient en tout sens, et Técho répondait toujours comme au bruit de la fusillade , tandis qiiW large flocon de fumée montait au-dessus du bouquet d'arbres où se tenaient les chasseurs.

Kasper, en moins d'un quart de minute, avait rechargé son arme, mais, dans le même espace de temps, les Cosaques à terre avaient bondi sur leurs chevaux et tous partaient sur la pente du Uartz, se suivant à la file, comme des chevreuils, et criant d'une voix sauvage : • Hourah ! hôurah I »

Cette fuite ne fut qu'une vision ; au moment où Kasper épaulait pour la seconde fois, la queue du dernier cheval disparaissait dans le taillis.

Le cheval du Cosaque mort restait seul près de Teau, retenu par une circonstance bizarre: son maître, la tête dans la vase jusqu'à mi-corps, avait encore le pied à l'étrier.

Materne sur son rocher écouta, puis il dit d'un ton joyeux :

« Ils sont partis! eh bien..^ allons voir

Frantz, reste ici... s'il en revenait quelquetr lins... • Malgré celte recommandation , tous trois

nOMANS NATIONArX.

Ka-^liM tpaula knUnwDt. (P^* *!•■

descendirent prés du cheval; Materne saisit aussitôt la bride en disant :

• Eli ! vient, noua allons t'apprendre A parler français.

— AlloDS-nous^nl s'écria Easper.

— Non, il faut voir ce que nous avons tiré , voyez-vouB, ça fera du bien aux camarades ; les chiens qui n'ont pas senti la peau de la bêle ne sont jamais bien dressés.

Alors ils repâcbërentle Cosaque dans la vase, et l'ayant posé en travers du cheval, ils se mirent à grimper la côte du Donon par un sentier tellement rapide, que Materne répéta plus de cent foifl : ■ Le cheval ne peut passer là. *

Uais./e cheval, avec sa longue échine de chftvre, passait plus facilement qu'eux; c'est pourquoi le vieux chasseur finit par dire :

• Ces Cosaques ont de fameux chevaux. Si je deviens tout à fait vieux, je garderai celui-ci pour aller au chevreuil. Nous avons un fameux cheval, garçons ; avec son air de vache, il vaut un cheval de roulier, »

De temps en temps il faisait aussi ses réflexions sur le Cosaque :

■ Quelle drôle de Qgure, hein ? un nez rond et* un front comme une boite à fromage. 11 y a pourtant de drôles d'hommes dans le monde I Tu l'as bien pris, Kasper: juste au milieu df la poitrine; et regarde, la balle est sortie pai le dos. De la fameuse poudre I Dii-ès a toujours de la bonne marchandise. •

Vers six heures, ils entendirent le (ircmier cri de leurs sentinelles:

• Qui vive?

I -France! • répondit Materne en s'avançant. Tout te monde accourut à leur rencontre : • Voici Materne ! •

Uullia lui-même, aussi curieux que les autK8, ne put s'empêcher d'accourir avec le docteur Lorquin. Les partisans stationnaient déjà uUour du cheval , le cou tendu , la bouche béaale , i cûté d'un grand fen où cuisait le souper.

• (Test un Cosaque, dit Hullin, en serrant la vain de Malame.

—Oui, Jean-Claude, nous l'avons pris à l'fr- WDg du Riel ; c'est Kasper qui a tiré. *

On étendit le cadavre près du feu. Sa figure, d'un jaune rance, avait des reQets bizarres aui rayons de la flamme.

l£ docteur Lorquîn, l'ayant regardé, dit :

• C'est un Del ëchaDlillondi; la race lanare; si j'avais le temps, je le ferais mitonner dans un bain de chaux, pour me procurer une squelette de cette famille. •

Puis, s'agenouiltant, et lui ouvrant sa longue souqueuille :

< La balle a traversé le péricarde, ce qui produit à peu prés l'effet d'un anévtisma qui crève. •

Les autres gardaient le silenoe.

Easper, la main appuyée sur le canon de sa carabine, semblait tout content de sou gibier, et le vieux Materne, ae frottant les mains, disait:

* l'étais sûr de vous rapporter quelque chose; noua ne revenons jamais, mes garçons et moi , les mains vides, Enân, voilai •

Hullin alors, le tirant à part, ils entreront

HOMANS NATIONAUX.

ensemble à la ferme, tandis qu'après le premier moment de surprise, chacun commençait à faire ses réflexions personnelles sur le Cosaque.

jêlte nuit-là, qui tombait la veille d'un samedi, la petite métairie de Tanabapliste ne cessa pas une minute d'être remplie par les allants et venants.

lîullin avait établi son quartier général dans la grande salle du rez-de-chaussée, à droite de la grange, faisant face à Framont; deTautro côté de l'allée se trouvait j'ambulance; audessus habitaient les gens de la ferme.

Quoique la nuit fût.trés-calme et parsemée d'étoiles innombrables , le froid était si vif, qu'il y avait près d'un pouce de givre sur les vitres.

Au dehors, on entendait le « qui vive? » des sentinelles, le passage des rondos, et sur les cimes d'alentour, les hurlements des loups qui suivaientnos armées piar centaines depuis 1812. Ces animaux carnassiers, assis sur les glaces, leur museau pointu entre les pattes, et la faim aux entrailles , s'appelaient du Grosmann au Donon avec des plaintes semblsJDles à celles de la bise.

Plus d'un montagntlrd alors se sentait pâlir : « C'est la mort qui chante, pensaient-ils, elle flaire la bataille, elle nous appelle 1 »

Les bœufs mugissaient à l'étable, et les chevaux lançaient des ruades terribles.

Une trentaine de feux brillaient sur le plateau; tout le bûcher de l'anabaptiste était ravagé, on entassait bûche sur bûche, on se rôtissait la figure, et le dos grelottait; on se chauffait le dos, et le givre se pendait aux moustaches.

Hullin, seul, en face de la grande table de sapin, songeait à tout. — D'après les derniers rapports de la soirée, annonçant l'arrivée des Cosaques à Framont, il était convaincu que la première attaque aurait lieu le lendemain. Il avait fait distribuer les cartouches , il avait doublé les sentinelles, ordonné des patrouilles, et marqué tous les postes le long des abatis. Chacun connaissait d'avance la place qu'il devait prendre. Hullin avait aussi envoyé Tordre à Piorette, à Jérôme de Saint-Quirin et à Labarbe de lin détacher leurs meilleurs tireurs.

La petite allée noire, éclairée par une lanterne graisseuse, était pleine de neige, et, à chaque instant , on voyait passer, sous la lu* mière immobile , les chefs d'embuscade, le feutre enfoncé jusqu'aux oreilles, les larges

manches de leurs houppelandes tirées sur le poing, les yeux sombres, et la barbe hérissée de glace.

Pluton ne grondait plus au pas lourd de ces hommes. Hullin rêveur, la tête entre les maios, les coudes sur la table, écoutait tous les rapports :

« Maitre Jean-Claude, ou voit remuer quelque chose du côté de Grandfontaine ; on entend galoper.

— Maitre Jean-Claude, l'eau-de-vie est gelée.

— Maitre Jean-Claude, plusieurs demandent de la poudre.

— On manque de ceci... de cela.

— Qu'on observe Grandfontaine , et qu'on change les sentinelles de ce côté toutes les demi-heures. — Qu'on approche l'eau-de-vie au fou. — Attendez que Divps arrive; il nour amène des munitions. — Qu'on distribue le reste des cartouches; — que ceux qui en ont plus de vingt eu donnent à leurs camarades. »

Et ce fut ainsi toute la nuit.

Vers cinq heures du matin, Kasper, le fils de Materne, vint dire à Hullin que Marc Divès, avec un tombereau de cartouches, Catherine Lefèvre sur une voiture, et un détachement de Labarbe venaient d'arriver ensemble, et qu'ils étaient déjà sur le plateau.

Cette nouvelle lui fit grand plaisir, surtout à cause des cartouches, car il avait craint un retard.

Aussitôt il se leva et sortit avec Kaspen

Le plateau présentait un coup d'œil étrange.

A l'approche du jour, des masses de brume commençaient à s'élever de la vallée, les feux pétillaient à Thumidilé, et tout autour se voyaient des gens endormis; l'un étendu sur le dos , les deux mains nouées derrière son feutre, la face pourpre, les jambes repliées ; Tautre la joue sur son bras , les reins à la flamme; la plupart assis, la tête penchée et le fusil en bandoulière. Tout cela silencieux, en» vcloppé d'un flot de lumière pourpre ou de teintes grises, selon que le feu montait ou s Rabaissait. Puis, dans le lointain, se dessinait 1c profil des sentinelles, l'arme au bras ou la crosse au pied, regardant dans l'abhne plein Uc nuages.

Sur la droite, i cinquante pas du dernier feu, on entendait hennir des chevaux et dos gens frapper du pied pour se rechauffer, en causant tout haut.

■ Maitre Jean-Claude arrive, > dit Kasper en s'avançant de ce côté.

L'un des partisanp ayant jeté dans le feu quelques brindilles de bois sec, il y eut un éclair, et les hommes de Marc Divés à chevai, douze grands gaillards enveloppés de leurs

L'INVASION

:nn 'S manteaux gris, le feutre rabattu sur les épaules, les grosses moustaches retroussées ou relombant jusque sur leur col', le sabre au poing, immobiles autour du tombereau; plus loin y Catherine Lefèvre accroupie entre les échelles de sa voiture, la capuche sur le nez, les jambes dans la paille, le dos contre une grosse tonne ; derrière elle, une marmite, un gril, on porc frais éventré, nettoyé, blanc et rouge, quelques bottes d'oignons et des têtes de choux pour faire de la soupe : tout cela sortit une seconde de l'ombre, puis retomba dans la ouit.

Divès s^était détaché du convoi, et s'avançait s:.T son grand cheval.

• Cest toi, Jean-Claude ?

—Oui, Marc.

— J*ai lâi quelques milles de cartouches. Hexe- Baizel travaille jour et nuit.

—Bon, boni

—Oui, mon vieux. Et Catherine Lefèvre apporte aussi des vivres; elle a tué hier.

-C'est bien, Marc^ nous aurons besoin de tout cela. La bataille approche.

—Oui, oui, je m'en doute ; nous sommes arrivés à fond de train. Où faut-il mettre la poudre?

—Là-bas, sous le hangar, derrière la ferme. Hèl c'est vous, Catherine?

—Mais oui, Jean-Claude; il fait joliment froid ce matin.

—Vous serez donc toujours la même; vous D*avez peur de rien?

—Tiens! est-ce que je serais femme, si je n'étais pas curieuse ? Il faut que je fourre mon nez partout.

—-Oui, vous avez toujours des excuses pour ce que vous faites de beau et de bien.

— Uullin, vous êtes un rabâcheur; laissezmoi tranquille avec vos compliments. Est-ce qall ne faut pas que ces gens-là mangent? Est-ce qulls peuvent vivre de Tair du temps ? Avec ça qu'il est nourrissant Tair du bon Dieu^ par un froid pareil : des aiguilles et des rasoirs ! Aussi, j'ai pris mes mesures ; hier nous avons abattu un bœuf, — vous savez , ce pauvre Sctoaru, — il pesait bien neuf cents; j'en apporte le quartier de derrière, pour la soupe de 08 matin.

—Catherine, j'ai beau vous connaître, s'écria Jean-Claude attendri, vous m'étonnez toujours. Bien ne vous coûte, rien : ni l'argent, ni les soins^ ni les peines.

—Ahi répondit la vieille fermière en se lerant et sautant de sa voiture, tenez, vous m'en- Quyez, Hullin. Je vais me chauffer. •

Elle remit les rênes de ses chevaux à Dutiouig, puis se retournant :

• C'est égal, Jean-Claude, ces îeux-là font plaisir à voir! Ma^is Louise, où est-elle?

— Louise a passé la nuit à découper et à coudre des bandages avec lei deux filles de Pelsly. Elle est à l'ambulance; voyez, là-bas, où brille ma lumière.

— Pauvre enfant, dit Catherine, je cours l'aider. Ça me réchauffera. >

Hullin, la regardant s'éloigner , fit un geste comme pour dire : « Quelle femme ! »

En ce moment, Divès et ses gens conduî • saient la poudre au hangar, et comme Jean- Claude se rapprochait du feu le plus voisin, quelle ne f u t pas sa surprise de voir, au nombre des partisans, le fou Yégof, la couronne en tête, gravement assis sur une pierre, les pieds à la braise, et drapé de ses guenilles comme d'un manteau royal.

Rien d'étrange comme cette figure à la lueur du foyer; Yégof était le seul éveillé de la troupe; on l'eût réellement pris pour quelque roi barbare rêvant au milieu de sa horde endormie.

Hullin, lui, n'y vit qu'un fou, et lui posant doucement la main sur l'épaule :

« Salut, Yégof 1 dit-il d'un ton ironique; tu viens donc nous prêter le secours de ton bras invincible et de tes innombrables armées I •

Le fou, sans montrer la moindre surprise, répondit :

• Cela dépend de toi, Hullin; ton sort, et celui de tout ce monde, est entre tes mains. J'ai suspendu ma colère, et je te laisserai prononcer l'arrêt.

— Quel arrêt? » demanda Jean C.aude.

L'autre, sans répondre, poursuivit d'une voix basse et solennelle :

« Nous voici tous les deux comme il y a seize cents ans, à la veille d'une grande bataille. Alors, moi, le chef de tant de peuples, j'étais venu dans ton klan te demander le passage...

—H y a seize cents ans! dit Hullin; diable, Yégof, ça nous fait terriblement vieux! Enfin n'importe, chacun son idée.

—Oui, reprit le fou , mais avec ton obstination ordinaire, tu ne voulus rien entendre : il y eut des morts au Blutfeld, et ces morts crient vengeance !

—Ah ! le Blutfeld, dit Jean-Claude, oui, oui, une vieille histoire ; il me semble en avoir entendu parler. »

Yégof rougit, ses yeux étincelèrent :

« Tu te glorifies de ta victoire l s'écria-t-il ; mais prends garde, prends garde : le sang appelle le sang 1... >

tuis d'un ton radouci ;

• Écoute, ajouta-t-il, je ne t'en veux pas : tu es brave , les enfants de ta race peuvent se

ROMANS NATlOiNAUX.

confondre avec ceux de la mienne. J ^ambitionne Ion alliance» tu le sais. . .

^—Allons» le voilà qui revient à Louise, » pensa Jeap^Glaude.

Kt prévoyant une demande en forme :

• Yégof, dit-il, j'en suis fâché, mais il faut que je te quitte; j^ai tant de choses à voir... >

Le fou n'attendit pas la fin de ce congé , et se levant la face bouleversée d^indignation :

« Tu me refuses ta fille ! s'écria-t-il en levant le doigt d*un air solennel.

~Nous causerons de cela plus tard.

— ^Tu me refuses I

—Voyons, Yégof , tes cris vont éveiller tout le monde...

— ^Tu me refuses ! ... Et c'est pour la troisième fois!... Prends garde!... Prends garde!... »

flullin, désespérant de lui faire entendre raison, s'éloignait à grands pas, mais le fou, d'un accent furieux, le poursuivit de ces étranges paroles :

« Huldrix, malheur à toi I Ta dernière heure est proche; les loups vont se repaître de ta chair. Tout est fini : je déchaîne les tempêtes de ma colère ; qu'il n'y ait pour toi et pour les liens, ni gràce> ni pitié, ni ïnerci. Tu Tas voulu! •

Et, jetant sur son épaule gauche un pan de ses guenilles , le malheureux s'éloigna rapidement vers la cime du Donon.

Plusieurs des partisans , à demi éveillés par ses cris, le regardèrent d'un œil terne s'enfoncer dans les ténèbres. Ils entendirent un battement d'ailes autour du feu ; puis» comme dans la vision d'un rêve , ils se retournèrent et se rendormirent.

Environ une heure après, la corne de Lagarmitte sonnait le réveil. En quelques secondes, tout le monde fut debout.

Les chefs d'embuscade réunissaient leur monde ; les uns se dirigeaient vers le hangar, où l'on distribuait des cartouches; les autres emplissaient leur gourde d'eau- de- vie à la tonne : tout cela se faisait avec ordre» le chef en tête, puis chaque peloton s'éloignait dans le demi-jour , vers les abatis aux flancs de la côte.

Quand le soleil parut, le plateau était désert^ et, sauf cinq ou six feux qui fumaient encore» rien n'annonçait que les partisans occupaient tous les |K)ints de la montagne et qu'ils avaient passé la nuit dans cet endroit.

Hullln mangeait alors un morceau sur le pouce et buvait un verre de vin avec ses amis, le docteur Lorquin et l'anabaptiste Pelsly.

Lagarmilte était avec eux, car il ne devait pas quitter maître Jean-Claude tout le jour, et transmettre ses ordres en cas de besoin.

KIV

A sept heures, aucun mouvement n'apparaissait encore dans la vallée.

De temps en temps , le docteur Lorquin ouvrait le châssis d'une fenêtre de la grande salle et regardait : rien ne bougeait; les feux étaient éteints, tout restait calme.

En face de la ferme, à cent pas, sur un talus, on voyait le Cosaque tué la veille par Kasper ; il était blanc de givre et dur comme un caillou.

A l'intérieur, on avait fait du feu dans le grand poêle de fonte.

Louise, assise près de son père, le regardait avec une douceur inexprimable; on aurait dit qu'elle avait peur de ne plus le revoir; ses yeux rouges annonçaient qu'elle venait de répandre des larmes.

Ilullin , quoique ferme, paraissait ému.

Le docteur et l'anabaptiste, tous deux graves et solennels, causaient des affaires présentes, et Lagarmilte, derrière le fourneau^ les écoutait avec recueillement.

« Nous avons non-seulement le droit, mais encore le devoir de nous défendre, disait le docteur ; nos pères ont défriché ces bois, ils les ont cultivés : c'est notre bien légitime.

— Sans doute, répondait l'anabaptiste d'un ton sentencieux, mais il est écrit : « Tu ne tueras point ! Tu ne répandras point le sang de tes frères! •

Catherine Lefèvre, alors en train de dépêcher une tranche de jambon, et que cette conversation impatientait sans doute, se retourna brusquement et répondit :

t Ça fait que si nous avions votre religion « les Allemands, les Russes et tous ces hommes roux nous mangeraient la laine sur le dos. Elle est fameuse, votre religion, oui, fameuse et agréable pour les gueux ! Ça leur procure de& facilités pour houspiller les gens de bien. Ler alliés nous en souhaiteraient bien une pareille, j'en suis sûre ! Malheureusement tout le monde n'a pas de goût au métier de mouton. Moi, sans vouloir vous faire injure, Pelsly, je trouve que c'est un peu bête de s'engraisser pour les antres. Enfin, vous êtes de braves gens, on ne peut pa? vous en vouloir ; vous avez été nouiris de pière en fils dans les mêmes idées : là o«> le grandpère a sauté, le petit-fils saute aussi. Mais nous allons vous défendre malgré vous, et vous nous ferez des discours plus tard sur la paix éiernelle. J'aime beaucoup les discours sur la paix, quand

laÉ^fci^i^ÉJi ■ ■ .A

L'INVASION

je n*ai rien à faire , et que je rumine après le dîner : ça me réjouit le cœur. >

Ayant parlé de la sorXe , elle se retourna et finit tranquillement son jambon.

Pc'.sly restait la bouche béante, et le docteur riOn^uin ne pouvait s^empécher de sourire.

Au même instant la porto s^ouvrit , et Tune des sentinelles restées en observation sur le bord du plateau, cria :

i Maître Jean-Claude , venez voir, je crois qu'ils veulent monter.

—C'est bien, Simon, j'arrive, dit Hullin en se levant. Louise, embrasse-moi; du courage, mon enfant ; n'aie pas peur, tout ira bien I •

Il la pressait sur sa poitrine les yeux gonflés de larmes. Elle semblait plus morte que vive.

> Et surtout, dit le brave homme, en s'adressant à Catherine, que personne ne sorte ; qu on n'approche pas des fenêtres ! •

Puis il s'élança dans l'allée.

Tous les assistants étaient devenus pâles.

Lorsque maître Jean-Claude eut atteint le bord de la terrasse, plongeant les yeux sur Grandfontaine et Framont à trois mille métrés au-dessous de lui, voici ce qu'il vit :

Les Allemands arrivés la veille au soir, quelques heures après les Cosaques , ayant passé la nuit, au nombre de cinq ou six mille dans les granges, les écuries, les hangars, s'a* gitaient alors comme une vraie fourmilière. Ils sortaient de toutes les portes par files de dix, quinze, vingt, se hâtant de boucler leurs sacs, d'accrocher leurs sabres, de mettre leurs balon* nettes.

D'autres, les cavaliers, -« hulans, Cosaques, hussards, en habits verts, gris, bleus, — galonnés de rouge, de jaune ; en toque de toile cirée, de peau d'agneau, colbacs, casquettes, — sellaient leurs chevaux et roulaient leurs grands carricks à la hâte.

Les officiers, le manteau en écharpe, descendaient les petits escaliers, quelques-uns le nez levé regardant le pays, les autres embrassant les femmes sur le seuil des maisons.

Des trompettes, le poing sur la hanche, le coude en l'air, sonnaient le rappel à tous les coins de rues ; les tambours serraient les cordes de leurs caisses. Bref, 'dans cet espace grand comme la main, on pouvait voir toutes les attitudes militaires au moment du départ.

Quelques paysans, penchés à leurs fenêtres, regardaient cela; les femmes se montraient aux lucarnes des greniers. Les aubergistes remplissaient les gourdes , le caporal schlague debout à côté d'eux.

Hullin avait l'œil perçant , rien ne lui échappait; d'ailleurs il connaissait toutes ces choses depuis longues années ; mais Lagarmitte, qui

n'avait jamais rien vu de pareil, était stupéfai l : « Ils sont beaucoup I faisait-il en hochant la tête.

— Bah ! qu'est-ce que ça prouve? dit Hullin. De mon temps, nous en avons exterminé trois armées de cinquante mille de la même race, eu six mois; nous n'étions pas un contre quatre. Tout ce que tu vois là n'aurait pas fait noti*e déjeuner. Et puis, sois tranquille , nous n*aurons pas besoin de les tuer tous ; ils vont se sauver comme des lièvres. J'ai vu ça! »

Après ces réflexions judicieuses, il voulut encore visiter son monde.

• Arrive! • dit-il au pâtre.

Tous deux s'avançant alors derrière les abn -

tis , suivirent une tranchée pratiquée dans les neiges deux jours auparavant. Ces neiges, durcies par la gelée, étaient devenues de la glace. Les arbres, tombés au-devant et tout couverts de grésil , formaient une barrière infranchissable, qui s'étendait environ à six cents mètr<?s. La route effondrée passait au-dessous.

En approchant, Jean-Claude vit les montagnards du Dagsberg, accroupis de vingt pas en vingt pas, dans des espèces de nids ronds qu'ils s'étaient creusés.

Tous ces braves gens se tenaient assis sur leur havresac, la gourde à droite, le feutre on le bonnet de peau de renard enfoncé sur la nuque, le fusil entre les genoux. Ils n'avaient qu'à se lever, pourvoir la route à cinquante pas au«dessous d'eux, au bas d'une rampe glissante.

L'arrivée de Hullin leur fit plaisir.

« Hé! maître Jean-Claude, va-t-on bientôt commencer?

— Oui, mes garçons, ne vous ennuyez pas , avant une heure l'affaire sera en train.

— > Ah ! tant mieux!

— Oui, mais surtout visez bien, à hauteur de poitrine, ne vous pressez pas, et ne montrez pas plus de chair qu'il ne faut.

— Soyez tranquille, maître Jean-Claude. > Il allait plus loin; partout on le recevait de

même.

« N'oubliez pas, disait* il, de cesser le feu, quand Lagarmitte sonnera de la corne, ce se« raient des balles perdues. •

Arrivés près du vieux Materne , qui commandait tous ces hommes, au nombre d'environ deux cent cinquante, il trouva le vieux chasseur en train de fumer une pipe, le nez rouge comme une braise, et la barbe hérissée de froid comme un sanglier.

• Hél c'est toi, Jean-Claude.

— Oui, je viens te serrer la main.

— A la bonne heure. Mais dis donc, ils ne se pressent guère de venir; s'ils allaient passer ailleurs.

— Ne crains rien, il lenr faut la route pour Tartillerie et les bagages. Regarde, on sonne le boute-selle.

— Oui, j'ai déjà regardé; ils se préparent. » Puis^ riant tout bas :

« Tu ne sais pas, Jean-Claude, tout àTheure, comme je regardais du côté de Grandfontaine, j'ai vu quelque chose de drôle.

— Quoi, mon vieux?

— J'ai vu quatre Allemands empoigner le gros Uubreuil, Tami des alliés ; ils l'ont couché sur le banc de pierre, à sa porle, et un grand maigre lui a donné je ne sais combien de coups de trique sur les reins. Hé! hé! hé! devait-il crier» le vieux gueux ! Je parie qu'il aura refusé quelque chose à ses bons amis; par exemple, son vin de Tan XL»

Huliin n'écoutait plus, car, jetant par hasard un coup d'œil dans la vallée, il venait de voir \m régiment d'infanterie déboucher sur la route. Plus loin, dans la rue, s'avançait de la cavalerie, et cinq ou six oûiciers gaIoi)aient en avant.

« Ah ! ah ! les voilà qui viennent ! s'écria le vieux soldat, dont la figure prit tout à coup une

expression d'énergie et d'enthousiasmeétraoge. Enfin, ils se décident! •

Puis il s*élança de la tranchée en criant :

« Mes enfants, attention ! »

En passant, il vit encore Riffl, le petit tailleur des Charmes, penché sur un grand fusil de munition ; le petit homme s'était fait une marche dans la neige pour ajuster. Plus haut, il reconnut aussi le vieux bûcheron Rochartj avec ses gros sabots garnis de peau de mouton; il buvait un bon coup à sa gourde, et se dressait lentement, la carabine sous le bras et le boimet de coton sur l'oreille.

Ce fut tout; car pour dominer l'ensemble de l'action, il lui fallait grimpej* jusqu'à la cime du Donon, où se trouve un rocher.

Lagarmitte suivait, allongeant ses grandes jambes comme des échasses. Dix minutes après, lorsqu'ils atteignirent le haut de la roche tout haletants, ils aperçurent à quinze cents mètres au-dessous d'eux la colonne ennemie, forto d'environ trois mille hommes, avec les grands habits blancs, les buffleteries, les guêtres de toile , les shakos évasés , les moustaches rousses; les jeunes officiers à casquette plate, dans l'intervalle des compagnies, se dandinant à cheval l'épée au poing, et se retournant pour crier d'»me voix grêle : « Forvertz l forverlz t * *

Tout cela hérissé debalonnettes scintillantes, et montant au pas de charge vers les abatis. '

[^e vieux Materne, son grand nez d'épervier

* £o «TAui! en «vanU

relevé au-dessus d'une brindille de genévrier et le sourcil haut, observait ausfd l'arrivée des Allemands. Et comme il avait la vun trés-nette, il distinguait même les figures de cette foule, et choissait l'homme qu*il voulait abattre.

An miUeu de la colonne, sur un grand cheval bai, s'avançait tout droit un vieil officier à perruque blanche, le chapeau à cornes galonné d'or, la taille enveloppée d'une écharpe jaune, et la poitrine décorée de rubans. Lorsque ce personnage relevait la tête, la corne de son chapeau, surmonté d'une touffe de plumes noires, formait visière. Il avait de grandes rides le long des joues, et ne semblait pas tendre.

« Voilà mon homme! • se dit le vieux chasseur en épaulant lentement.

Il ajusta, fit feu, et quand il regarda, le vieil officier avait disparu.

Aussitôt la côte se mit à pétiller de coups de fusil tout le long des retranchements; mais les Allemands, sans répondre, continuèrent d'avancer vers les abatis, le fusil sur l'épaule, et les rangs bien alignés comme à la parade.

Pour dire la vérité, plus d'un brave montagnard, père de famille, voyant monter cette forêt de baïonnettes, malgré la fusillade, pensa qu'il aurait peut-être mieux fait de rester au village, que de se fourrer dans une pareille affaire. Mal3 comme dit le proverbe : « Le vin était tiré; il fallait le boire! »

Riffi, le petit tailleur, se rappela les paroles judicieuses de sa femme Sapience : • Riffi> vous vous ferez estropier, et ce sera bien fait!»

Il promit un ex-voto superbe à la chapelle de Saintr-Léon, s'il revenait de la guerre; mais en même temps, il résolut de faire bon usage de son grand fusil de munition.

A deux cents pas des abatis, les Allemands firent halte et commencèrent un feu roulant tel qu'on n'en avait jamais entendu dans la montagne : c'était un véritable bourdonnement de coups de fusil; les balles, pai* centaines, hachaient les branches, faisaient sauter des morceaux de glace, s'écrasaient sur les rochers, à droite, à gauche, en avant, par derrière, telles ricochaient avec des sifflements bizarres, et passaient parfois comme des volées de pigeons.

Cela n empêchait pas les montagnards de continuer leur feu, mais on ne Ten tendait plus. Toute la côte s'enveloppait d'une fumée bleuâtre qui empêchait d'ajuster.

Au bout d'environ dix minutes, il y eut un roulement de tambour, et toute cette masse d'hommes se prit à courir sur les abatis, leui-s officiers comme les autres, criant • ForveHz ! •

La terre en tremblait.

L'INVASION

Materne, se dressant de toute sa hauteur, à côté de la tranchée, les joues frémissantes, la voix terrible, s'écria :

«Debout!.,. Debout!... »

Il èlait t^mps, car bon nombre de ces Allemands, pi*esque tous des étudiants en philosophie, en droit, en médecine, balafrés dans les brasseries de Munich, d'Iéna et d'ailleurs, ci qui se battaient contre nous , parce qu'on avait promis de leur accorder des libertés après la chute de Napoléon, tous ces gaillards intrépides grimpaient des pieds et des mains le long (les glaces, et voulaient sauter dans les retranchements.

Mais à mesure qu*ils grimpaient, .on les assommait à coups de crosse, et ils retombaient dans leurs rangs comme la grêle;

C'est en ce moment qu'on vit la belle conduite du vieux bûcheron Rochart. A lui seul, il renversa plus de dix de ces enfants de la vieille Germanie. Il les saisissait sous les bras et les lançait sur la route. Le vieux Materne avait sa baïonnette toute gluante de sang . Et le petit Riffî ne cessait pas de charger son grand fusil, et de tirer dans le tas avec enthousiasme; et Joseph Lamette, qui reçut malheureusement un coup de fusil dans rœil; Hans Baumgarten qui eut l'épaule fracassée ; Daniel Spi tz qui perdît deux doigts d'un coup de sabre^ et une foule d'autres, dont les noms devront être honorés et vénérés de siècle en siècle, ne ces* sèrentpas une seconde, chargçr et de décharger leurs fusils.

Au-dessous de la rampe, on entendait des cris affreux^ et quand on regardait par-dessus, on voyait des baïonnettes hérissées, des hommes à cheval.

Cela dura bien un bon quart d'heure. On ne savait ce que les Allemands voulaient faire, puisqu'il n'y avait pas de passage. Mais, tout à coup, ils se décidèrent à s'en aller. Presque tous les étudiants avaient succombé, et les autres, vieux routiers habitués aux retraites honorables, ne s'acharnaient pas avec le même enthousiasme.

Ils commencèrent par battre lentement en retraite, puis plus vite. Les officiers, derrière eux, les frappaient du plat 46 leur épée, les coups de fiisil les suivaiept, et finalement, ils se sauvèrent avec autant de précipitation, qu'ils avaient mis d'ordre à venir.

Materne, debout sur le talus ^yec cinquante autres, brandissait sa carabipe en ri^nt de bon cœur.

Au bas de la rampe se tralpaippt 4 terre des masses de blessés, La neige trépîgn^^ était rouge^de sang. Au milieu des piorts enta^8és, on voyait deux jeunes offlciprs epçore vivants

engagés sous les cadavres de leurs chevaux

C'était horrible ! Mais les honunes sont vraiment féroces : il n'y en avait pas un parmi^e^ mcmtagnards qui plaignit ces malheureux; au contraire, plus ils en voyaient, plus ils étaient réjouis.

Le petit Riffl, en ce moment, transporté d'un noble enthousiasme, se laissa glisser le long du talus. Il venait d'apercevoir, un peu à gauche, au-desspu^ des abatis, un superbe cheval, celui du colonel tué par Materne, et qui s'était relire dans cet angle sain et sauf.

« Tu seras à moi, se disait-il; c'est Sapience qui va être étonnée I ■

Tous les autres Tenviaien t. Il saisit le cheval par la bride et monta dessus. Mais qu'on juge de la stupéfaction générale, et surtout de celle de RifR, lorsque ce noble animal prit sa course ventre à terre du côté des Allemands.

Le petit tai/leur levait les mains au ciel, im* plorant Dieu et les sain (s.

Materne eut envie de tirer, mais il ne l'osa pas, le cheval allait trop vite.

A peine au milieu des baïonnettes ennemies Rifii disparut. -

Tout le monde crut qu'il avait été massacré; seulement, une heure plus tard, on le vit passer dans la grand rue de Grandfontaine, les mains ' liées sur le dos, et le capor.al schlague derrière lui, la baguette en Tair.

Pauvre RifTi ! seul, il ne Jouit pasdu triomphe et ses camarades finirent môme par rire de son triste sort, comme s'il se ftlt agi d'un kaistrlick.

Tel est le caractère des hommes; pourvu qu'ils soient contents, la misère des autres les touche peu.

Les montagnards ne se connaissaient plus d'enthousiasme ; ils levaient les mains, se g)c* rifian t les uns les autres, et se regardan t comme les héros des héros.

Catherine, Louise, le docteur Lorquin, tout le monde était sorti de la ferme, criant, se féli« citapt, regardant les traces des balles, les talus noircis par la poudre ; puis, Joseph Lamette, la tête fracassée, étendu dans son trou; Baumgarten, le bras pendant, qui se rendait à l'ambulance tout pâle, et Daniel Spitz qui, malgré son coup de sabre', voulait rester et se battre; mais le docteur n'entendit pas de cette oreille, et le força d'entrer à la ferme.

Louise, arrivée avec la petite charrette, versait de l'eau-de-vie aux combattants, et Gathe-

re qu'ils (ri'''' Paient, on les auoniniait ii coup de ci

rine Leftvre, debout au bord de la rampe, regardait les iQorls et les blesses épars sur la roule, au bout de longues traînées de Baug. Il y avait là de pauvres jeunes gens et des vieux, la figure blanche comme de la cire, les yeux tout grands ouverts , les bras étendus. Quelques-uns cherchaient & se relever et retombaient aussitôt ; d'autres regardaient en l'air, comme s'ils avaient encore peur de recevoir des coups de fusil. Ils se traînaient le long du talus pour se mettre à l'abri des balles.

Plusieurs semblaient résignés et cherchaient une place pour mourir, ou bien ils regardaient au loin leur régiment qui s'en allait à Framont; ce régiment, fiveclequel ils avaient quitté leur vill.ige, dvec lequel ils veuaîent de faire une longue campagne, et qui les abandonnait! ■ Il

reverra la vieille Allemagne! pensaient-ils. El quand on demandeia au capitaine, au sergent:

• Avez-Tous connu un tel : Hans, Kaspor, Nicke! delà l"oudela2°compagnie?>i]s répondront:

• Attendez... c'est bien possible... n'avait-il pas une balafre à l'oreille ou sur la joueT les cheveux blonds ou bruns, cinq pied six pouces? Oui, je l'ai connu. Il est resté en France, du cAté d'un petit village dont je ne me rappelle plus le nom. Des montagnards l'ont massacré le même jour que le gros major Téri-Peter; c'était un brave garçon. • Etpuiabotuiairl •

Peut-être, dans le nombre, s'en trouvaitil qui songeaient & leur mère... à uiki jolie fille de là-bas, Gretchen on Lotchen, qui leur avait donné un ruban en pleurant & chaudes larmes au moment du départ: ■ J'attendrai tôt*

l/INVASION.

reiour, Kasper; toi! ' Oui, oui, tu Ce n'était pas g La mère Lefév Gaspard. Hullin, gannitte, criait d

• Eh bien, mes mille tonnerres 1 oe se vanteront p

Puis il embras mère Lelèvre :

• Ëtes-voQs co t&iies en bon et TOUS ne riez pas.

-Oui. lean-Cls CMiœote ; mais re quel massacre I

I clouait ea même lenip* le grand oOi

e ne me marierai qu'avec

attendras longtemps 1 M.

re, voyant cela, songeait à qui venait d'arriver avec Laun ton joyeux :

garçons, vous avez vu le feu, fA marche 1 — Les Allemands os de cette journée. • sait Louise, et courait à la

itente, Catherine T voilà nos

I I Mais, qu'avet-voiia donc?

ude, tout VI bien... je suis Sardei un peu sur la rouio...

cicr i niouïticliea bloudoî. (l'j«o 5ii,i

—C'est la guerre ! répondit gravemeolHulhn.

—Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d'aller prendre ce petit là-bas.. . qui nous i«garde avec ses grands yeux bleusT il me fait de la peine... ou ce grand brun qui se bande la jambe avec son mouchoir?

—Impossible, Catherine, j'en suia fâché; it faudrait tailler un escalier dans la glace pour descendre, et les Allemands, qui vont revenir dans une ou deux heures, nous suivraient par là. Allons-nous-en. Il faut annoncer la victoire à tous les villages : à Labarbe, à Jérôme, » PioreTle. Hè 1 Simon , Niklo, Marchai , arrivez ici! vous allez partir tout de suit& porter la grande nouvelle aux camarades. Materne ouvre l'œil ; au moindre mouvement, fais-moi prt^venir. •

KOMANS NATIONAUX.

Ils s'approchèrent de la ferme, et Jean-Claude vit, en passant, la réserve, et Marc Divès à cheval au milieu de ses hommes.. Lq contrebandier se plaignait amèrement de rester les bras croisés. Il se regardait comme déshonoré de n'avoir rien à faire.

« Bah! lui dit Hullin, tant mieux ! D'ailleurs tu surveilles notre droite. Regarde ce plateau là- bas. Si Ton nous attaque de ce côté, tu marcheras) »

Divès ne dit rien ; il avait une figure à la fois triste et Indignée, et ses grands contrebandiers , enveloppés de leurs manteaux , leurs longues brettes pendant au-dessous, ne semblaient pas non plus de bonne humeur : on au* rait dit qu'ils méditaient une vengeance.

HuUin, ne pouvant les consoler, entra dans la métairie. Le docteur Lorquin était en train d'extraire la balle de la blessure de Baumgarten, qui jetait des cris terribles.

Pelsly , sur le seuil de sa maison, tremblait de tous ses membres. Jean-Claude lui demanda du papier et de Tencre, pour expédier ses ordres dans la montagne ; c'est à peine si le pauvre anabaptiste put les lui donner, tant il était troublé. Cependant, il y parvint, et les piétons partirent tout fiers d'être chargés d'annoncer la première bataille et la victoire.

Quelques montagnards, entrés dans la grande salle, se réchauffaient au fourneau et causaient avec animation. Daniel Spitz avait déjà subi l'amputation de ses deux doigts, et se tenait assis derrière le poêle, la main enveloppée de linge.

Ceux qui avaint été postés derrière les abatis avant le jour, n'ayant pas déjeuné, cassaient alors une croûte et vidaient un verre de vin, tout en criant, gesticulant, et se glorifiant la bouche pleine. Puis on sortait, on allait jeter un coup d'oeil dans la tranchée, on revenait se chaufifôr^ et tout le monde, en parlant de Riifi, de sesi lamentations à cheval, et de ses cris plaintifs, riait à se tordre les côtes.

11 était onze heures. Ces allées et ces venues durèrent jusqu'à midi, moment où Marc Divès entra tout à coup dans la salle, en criant:

• Hullin I où est Hullin ?

—Me voilà !

—Eh bien, arrive ! »

L'accent du contrebandier avait quelque chose de bizarre ; tout à Theure, furieux de n'avoir pas pris part au combat, il semblait triomphant. Jean-Claude le suivit fort inquiet, et la grande salle fut évacuée sur-le-champ, tout le monde étant convaincu, d'après l'animatiou de Marc, qu'il s'agissait d'une alTaiie grave.

À droite du Douon s'étend le ravin des Mi-

nières, où bouillonne un torrent à la fonte des neiges ; il descend de la cime de la montagne jusqu'au fond de la vallée.

Juste en face du plateau défendu par les partisans, et de l'autre côté de ce ravin, à cinq ou six cents mètres, s'avance une sorte de terrasse découverte à pente escarpée, que Hullin n'avait pas jugé nécessaire d'occuper provisoirement, ne voulant pas'diviser ses forces, et voyant, du reste, qu'il lui serait facile de tourner celte position par les sapinières et de s'y établir, si l'ennemi faisait mine de vouloir s'en emparer.

Maintenant, qu'on se figure la consternation du brave homme, lorsqu'arrivé sur le seuil de la métairie, il vit deux compagnies d'Allemands grimper à cette côte, au milieu des jardins de Grand fontaine, avec deux pièces de campagne, enlevées par de forts attelages,- et comme suspendues au précipice. Tout le monde poussait aux roues, et dans quelques instants les canons allaient atteindre le plateau. Ce fut un coup de foudro pour Jean-Claude; il pâlit, puis il entra dans une fureur épouvantable contre Divès.

« Ne pouvais-tu m'avertir plus tôt ? hurla-til. Est-ce que je ne t'avais pas recommandé de surveiller le ravin ? Nous sommes tournés ! Ils vont nous prendre en écharpe, couper la route plus loin! tout est au diable ! »

Les assistants et le vieux Materne lui-même^ qui venait d'accourir en toute hâte, frémirent du coup d'œil qu'il lança au contrebandier.

Celui-ci, malgré son audace ordinaire, resta tout interdit, ne sachant que répondre.

c Allons , allons , Jean-Claude, dit-il enfin, calme-toi ; ce n'est pas aussi grave que tu le dis. Nous n'avons pas encore donné, nous autres. Et puis, il nous manque des canons, ça fera juste notre affaire.

*— Oui, notre aifaire, grand imbécile! L'amour-propre t'a fait attendre jusqu'à la dernière minute, n'est-ce pas? Tu voulais le battre, pouvoir te vanter, te glorifier. Et, pour cela, tu risques notre peau à tous! Tiens, regarde, voilà déjà les autres qui se préparent à Framont. »

En effet, une nouvelle colonne, beaucoup plus forte que la première , sortait alors de Framont au pas de charge et montait vers les abatis. Divès ne disait mot. Hullin, dominant sa colère , se calma subitement en face du danger.

« Allez reprendre vos postes, dit-il aux assis* tants d'une voix brève; que tout le monde soil prêt pour l'attaque qui s'avance. Materne, attention!

Le vieux chasseur inclina la tête.

Cependant, Marc Divès avait repris son aplomb.

L'INVASION

• Au lieu de crier comme une femme, dit-il, ru ferais mieux de me donner Tordre d'attaquer là-bas, en tournant le ravin par les sapinières.

— Il le faut Ken, mille tonnerres! » répliqua Jean -Claude.

Bt d'un ton plus calme :

• Ecoute, Marc, je t'en veux à mort! Nous étions vainqueurs, et, par ta faute, toutest remis en question. Si tu manques ton coup, nous nous couperons la gorge ensemble !

— Bon, bon, TafTaire est dans le sac, j'en réponds ! 9

Puis, sautant achevai, et rejetant le pan de son manteau sur l'épaule, il tira sa grande latte d'un air superbe. Ses hommes en firent autant.

Alors Divès , se tournant vers la réserve, composée de cinquante montagnards, leur montra le plateau de la pointe de son sabre, et dit :

• Vous voyez cela, garçons; il nous faut cette position. Ceux de Dagsburg ne diront pas qu'ils ont plus de cœur que ceux de la Sarre. En avant! »

Et la troupe, pleine d'ardeur, se mit en marche, côtoyant le ravin. HuUin, tout pâle, cria:

« A la baïonnette ! •

Le grand contrebandier, sur son immense roussin à la croupe musculeuse et luisante, se retourna, riant du coin de sa moustache; il balança sa latte d'un air expressif, et toute la troupe s'enfonça dans la sapinière.

Au même instant les Allemands, avec leurs pièces de huit, atteignaient le plateau et se mettaient en batterie, tandis que la colonne de Framont escaladait la côte. Tout se trouvait donc dans le même état qu'avant la bataille; avec celte différence que les boulets ennemis allaient être de la partie, et prendre les montagnards à revers.

On voyait distinctement les deux pièces, les crampons, les leviers, les écouvillons, les artilleurs et l'officier, un grand maigre, large des épaules, les longues moustaches blondes flottantes. Les couches d'azur de la vallée rapprochant les distances, on aurait cru pouvoir y porter la main ; mais Hullin et Materne ne s'y trompaient pas : il y avait bien six cents mètres; aucun fusil ne portait jusque-là.

Néanmoins le vieux chasseur, avant de retourner aux abatis, voulut en avoir la conscience nette. Il s'avança donc aussi près que possible du ravin, Ruivi de son fils Kasper et de quelques montagnards, et, s'appuyant contre un arbre, il ajusta lentement le grand officier aux moustaches blondes.

Tous les assistants retenaient leur haleine,

dans la crainte de troubler cette expérience. Le coup partit, et lorsque Materne posa sa crosse à terre pour voir, rien n'avait bougé.

• C'est étonnant comme l'âge trouble la vue, dit^il.

—Vous, la vue trouble! s'écria Kasper; il n'y en a pas un, des Vosges à la Suisse, qui puisse se vanter de placer une balle à deux cents mètres aussi bien que vous I »

Le vieux forestier le savait bien, mais il ne voulait pas décourager les autre».

« C'est bon, reprit-il, nous n'avons pas le temps de disputer. Voici les ennemis qui montent ; que chacun fasse son devoir. »

Malgré ces paroles, simples et calmes en apparence, Materne éprouvait u/j grand trouble intérieur. En entrant dans li tranchée, de vagues rumeurs f^appèrents(>il oreille : le frémissement des armes, le bvuit régulier d'une foule de pas; il regarda par-dessus la rampe et vit les Allemands qui arrivaient cette fois avec de longues échelles garnies de crampons.

Ce fut pour le brave homme un coup d'œil désagréable; il fit signe à son garçon d'appro- .cher, et lui dit tout bas :

• Kasper, ça va mal, ça va très-mal; les gueux arrivent avec des échelles ; donne-moi la main. Je voudrais bien t'avoir près de moi, et Frantz aussi ! m ils nous allons défendre notre peau solidement. •

En ce moment, un choc terrible ébranla tous les abatis jusqu'à la base ; on entendit une voix rauque crier : « Ah ! mon Dieu ! »

Puis un bruit sourd à cent pas; un sapin se pencha lentement et tomba dans l'abîme. C'était le premier coup de canon : il avait coupé les jambes du vieux Rochart. Ce coup fut suivi presque au même instant d'un autre, qui couvrit tous les montagnards de glace broyée, avec un ronflement terrible. Le vieux Materne luimême s'était courbé sous ce ronflement, mais aussitôt se relevant, il s'écria :

« Vengeons-nous, mes enfants ! Les voici... Vaincre ou mourir! »

Heureusement l'épouvante des montagnards ne dura qu'une seconde; tous comprirent qu'à la moindre hésitation ils étaient perdus. Deux échelles se dressaient déjà dans les airs malgré la fusillade, et s'abattaient avec leurs crampons sur la rampe. Cette vue fit bondir tous les partisans de la tranchée, et le combat recommença plus terrible, plus désespéré que la première fois.

Hullin avait remarqué les échelles avant Materne, et son indignation contre Divès s'était encore accrue; mais, comme en pareil cas l'indignation n'est bonne à rien, il avait envoyé Lagarmitlodu^e à Frantz Materne, qui se trou-

éO

\rait posté de Tautre côté du Donon , d'arriver en toute bâte avec la moitié de ses hommes. On peut s'imaginer si le brave garçon, prévenu du danger que courait son père, perdit une seconde. Déjà Ton voyait les larges feutres noirs grimper la côte à travers les neiges, la carabine en bandoulière. Ils accouraient aussi vite qu'ils pouvaient, et pourtant Jean-Claude, descendant à leur rencontre, la sueur au front, Tœil hagard, leur criait d'une voix vibrante :

« Allons donc... plus vite!... de ce train-là vous n'arriverez jamais !

Il frémissait de rage, attribuant tout le malheur au contrebandier.

Cependant Marc Divès, au bout d'une demiheure environ, avait fait le tour du ravin, et, du haut de son grand roussin, il commençait à découvrir les deux compagnies d'Allemands, Tarme au pied, à cent pas derrière les pièces qui faisaient feu sur les retranchements. Alors, 8*approchant des montagnards, il leur dit en étouffant sa voix, tandis que les détonations se répercutaient coup sur coup dans la gorge, et qu'au loin s'entenSaient les clameurs de l'assaut :

« Camarades, vous allez tomber sur Tinfanlerie à la baïonnette ; moi et mes hommes nous nous chargeons du reste.— Est-ce entendu ?

—Oui, c'est entendu.

— Eh bien donc, en route I »

Toute la troupe en bon ordre s'avança vers la lisière du bois, le grand Piercy de Soîdatenthal en tête. Presque au même instant, il y eut Je • verda*! • d'une sentinelle ; puis deux coups de fusil ; puis un grand cri : t Vive la France I » et le bruit sourd d'une foule de pas qui s'élancent ensemble : les braves montagnards fondaient sur l'ennemi comme une bande de loups !

Divès, debout sur ses étriers, son grand nez en l'air et les moustaches hérissées, les regardait en riant :

• Ça va bien, • disait-il.

La mêlée était épouvantable, la terre en tremblait. Les Allemands, pas plus que les partisans, ne faisaient feu; tout se passait en silence ! le froissement des baïonnettes et le bruit des crosses, traversés de loin en loin par un coup de fusil, des cris de rage, des trépignements, du tumulte : on n'entendait pas autre chose.

Les contrebandiers, le cou tendu, le sabre au poing, flairaient le carnage, attendant le signal de leur chef avec impatience.

« Maintenant, c'est notre tour, dit enfln Marc* A nous les pièces I >

Et de l'épaisseur du fourré, leurs grands

* Qui Ttrtl

I manteaux flottant comme des ailes, les reina penchés et la brette en avant, ils partirent. « Ne sabrez pas, pointez, • dit encore Marc. Ce fut tout.

Les douze vautours en une seconde furent sur les pièces. Il y avait parmi eux quatre vieux dragons d'Espagne et deux andens cuirassiers de la garde, que le goût du péril atta* chait à Marc. Je vous laisse à penser ce qu'ils flrent. Les coups de levier, d'écouvillon et de sabre, seules armes que les artilleurs eussent sous la main, pleuvaient autour d'eux comme la grêle. Tout était paré d'avance, et chaque riposte mettait un homme à terre.

Marc Divès reçut à bout portant deux coups de pistolet, dont l'un lui noircit la joue gauche et l'autre enleva son feutre. Lui, courbé sur sa selle, son long bras en avant, il clouait en même temps le grand officier à moustache! blondes sur une de ses pièces; puis se relevant lentement, et regardant autour de lui, les sourcils froncés :

« Les voilà tous nettoyés, dit-il d'un ton sentencieux ; les canons sont à nous ! >

Pour concevoir l'ensemble de cette scène terrible, il faut se figurer la mêlée sur le plateau des Minières; les hurlements, les hennissements des chevaux, les cris de rage, la fuite des uns, jetant leurs armes pour courir plus vite, l'acharnement des autres;— au delà du ravin, les échelles, couvertes d'uniformes blancs, hérissées de baïonnettes; — les montagnards sur la rampe, se défendant avec désespoir;—les flancs de la côte, lar route et surtout le bas des abatis encombrés de morts et de blessés;— la masse des ennemis, le fusil sur l'épaule, les officiers au milieu d'eux, se près* sant de suivre le mouvement, — enfin Materne, debout sur la crête du talus, la crosse en l'air, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, appelant à grands cris son fils Frantz, qui accoui^tavec sa troupe, maître Jean-Claude en tête, au secours de la défense. — Il faut entendre la fusil* lade : ces décharges, tantôt par pelotons, tantôt successives ; et surtout les cris lointains, vagues, immenses, traversés de plaintes aiguës expirant dans les échos de la montagne. Tout cela concentré dans un seul instant, et sous un coup d'œil : voilà ce qu'il faut se représenter I Mais Divès n'était pas contemplatif, il ne perdit pas de temps à faire des réflexions poétiques sur le tumulte et l'acharnement de la bataille . D'un regard il eut jugé la situation , et, sautant de son cheval, il s'allongea sur la première pièce encore chargée, saisit les leviers de l'affût pour en. changer la direction^ pointa au pied des échelUc* et, ramassant une mèche qui fumait à terre» il fit feu.

Alors, au loin, s^élevèrent des clameurs étranges, et le contrebandier^ regardant à travers la fumée, vit une trouée sanglante dans les rangB de Tennemi. Il agita les deux mains en signe de triomphe, et les montagnards, debout sur les abatis, lui répondirent par un hourra général.

« Allons, pied à terre, dit-il à ses hommes, il ne faut pas s'endormir. Une gargousse par ici, un boulet, du gazon. C'est nous qui allons balayer la route. — Gare I ■

Les contrebandiers se mirent en position, et le feu continua sur les habits blancs avec enthousiasme. Les boulets bondissaient dans leurs rangs en enfilade. A la dixième décharge, ce fut un sauve-qui-peut général.

• Feu I feu ! > criait Marc.

Et les partisans, enfin appuyés par la troupe de Frantz, et dirigés par Hullin, reprenaient tes positions qu^ils avaient un instant perdues.

Tout le long de la côte ce ne furent bientôt que fuyards, morts et blessés. Il était alors quatre heures du soir ; la nuit venait. Le der* nier boulet tomba dans la rue de Grandfon* taine, et, rebondissant sur l'angle du gué voir, il alla renverser la cheminée du Bœuf-Rouge.

Environ six cents hommes périrent en ce jour, n y eut des montagnards, il y eut des liaÀserlichs en bien plus grand nombre. Mais sans la canonnade de Divès, tout était perdu, car les partisans n'étaient pas un contre dix, et lennemi commençait à so rendre maître de la tranchée.

Les Allemands, entassés dansGrandfontaine, s'enfuyaient par bandes du côté de Framont, à pied, à cheval, allongeant le pas, traînant leurs caissons, jetant leurs sacs au revers de la nmte, et regardant derrière eux, comme sHls eussent craint de voir les partisans à leurs trousses.

Dans Grandfontaine, ils brisaient tout par esprit de vengeance, ils défonçaient les fenêtres et les portes, brutalisaient les gens, demandaient à manger, à boire tout de suite, et poursuivaient les filles jusqu'au grenier. Leurs cris, leurs imprécations, les commandements des chefs, les |#laintes des bourgeois, le roulement Bourd, continu des pas sur le pont de Framont, le hennissement grêle des chevaux bleues, tout cela niontait en rumeurs confuses jusqu'aux abatis.

Sur la côte, on no voyait que des armes, dos

shakos, des morts, enfin tous les signes d'une grande déroute. En face apparaissaient Jes canons de Marc Divès, braqués sur la vallée et prêts à faire feu en cas d'une nouvelle attaque.

Tout était donc fini, bien fini. Et pourtant pas un cri de triomphe ne s'élevait des retran* chements : les pertes des montagnards avaient été trop cruelles dans ce dernier assaut. Le silence, succédant au tumulte, avait quelque chose de solennel, et tous ces hommes, échappés du carnage, se regardaient l'un l'autre d^un air grave, comme étonnés de 6e voir. Quelques-uns appelaient un ami, d'antres un frère qui ne répondaient pas. Alors ils se mettaient à leur recherche dans la tranchée, le long des abatis, ou sur la rampe, criant : « Hé I Jacob, Philippe, est-ce toi! •

Et puis la nuit venait ; ses teintPs grises s'étendaient sur les retranchements et sur Tablme, ajoutant le mystère à ce que ces scènes avaient d'effi-ayant. Les gens allaient et venaient à travers les débris sans se reconnaître.

Materne, après avoir essuyé sa baïonnette, appela ses garçons d'un accent rauque :

• Hé! Kasper! Frantz! ■

Et les voyant approcher dans l*ombre, il se prit à leur demander :

« Est-ce vous ? ■

— Oui, c'est nous.

— Vous n'avez rien?

—Non. ■

La voix du vieux chasseur, de sourde qu'elle était, devint tremblante :

• Nous voilà donc encore tous les trois réunis ! > fit-il d'un ton bas.'

Et lui, qu'on ne pouvait pas accuser d'être tendre, il embrassa fortement ses fils, ce qui les surprit. Ils entendirent quelque chose bouillonner dans sa poitrine, comme des sanglots intérieurs; tous deux en furent émus, et ils se disaient : « Comme il nous aime ! Nous n'aurions jamais cru cela ! »

Eux-mêmes ils se sentirent remués jusqu'aux entrailles.

Mais bientôt, le vieux revenant à lui, s'écria :

t C'est égal, voilà une rude journée, mes garçons. Allons boire un coup ; j'ai soif. >

Alors, lançant un dernier regard sur le talus sombre, et voyant de trente pas en trente pas les sentinelles que Hullin venait de poser eu passant, ils se dirigèrent ensemble du côté de la vieille métairie.

Ils traversaient la tranchée encombrée de morts, levant les pieds lorsqu'ils sentaient quelque chose de mou, quand une voix éloufi'ëe leur dit :

t C'est toi. Materne? •

- Ah ! mon pauvre vieux Uochart.

pardon, î épondit le vieux chasseur en se courbant, je l'ai touché ' Gomment, tu es encore là?

— Oui... je ne peux pas m'en aller... puisque je n'ai plus de jambes. »

Tous tvois restèrent silencieux, et le vieux bûcheron reprit :

t Tu diras à ma femme qu'il y a derrière l'armoire, dans un bas, cinq écus de six livres. l'avais ménagé cela... si nous tombions malade l'un ou Fautre... Moi, je n'en ai plus besoin...

—C'est-à-dire, c'est-à-dire... on en réchappe tout de môme... mon pauvre vieux! Nous allons t'emporter.

— Non, ça n'en vaut pas la peine, je n'en ai plus pour une heure; on me ferait traîner. »

Materne, sans répondre, fit signe à Kasper de mettre sa carabine en brancart avec la sienne, et à Frantz, de placer le vieux bûcheron dessus, malgré ses plaintes, ce qui fut fait aussitôt. C'est ainsi qu'ils arrivèrent ensemble à la ferme.

Tous les blessés, qui pendant le combat avaient eu la force de se traîner à l'ambulance, s'y étaient rendus. Le docteur Lorquin et son son confrère Despois, arrivé pendant la journée, avaient eu de Touvrage par-dessus la tête, et tout n'était pas encore fini de ce côté, tant s'en faut.

Comme Materne, ses garçons et Rocharl traversaient ^'allée sombre sous la lanterne, ils entendirent à gauche un cri qui leur donna froid dans les os, et le vieux bûcheron, à moite mort, s'écria :

« Pourquoi m'amenez-vous là? Je ne veux pas, moi... Je ne me laisserai rien faire I

— Ouvre la porte, Frantz, dit Materne, la face couverte d'une sueur froide, ouvre, dépêche-toi 1 »

Et Frantz ayant poussé la porte, ils virent sur une grande tablé de cuisine, au milieu de la salle basse, aux larges poutres brunes, entre six chandelles, le fils Colard étendu tout de son long, un homme à chaque bras, un baquet dessous. Le docteur Lorquin, les manches de sa chemise retroussées jusqu'aux coudes, une scie courte et large de trois doigts au poing, était en train de couper une jambe au pauvre diable, tandis que Despois tenait une grosse éponge. Le sang clapotait dans le baquet, Colard était plus pâle que la mort. Catherine Lefèvre, debout à côté, un rouleau de charpie sur les bras, semblait ferme ; mais deux grosses rides sillonnaient ses joues le long de son nez crochu, tant elle serrait les dents. Elle regardait à terre sans rien voir.

« C'est fini! » dit le docteur en se retournant.

Et jetant un coup d'œii sur les nouveaux venus:

! • Hé! c'est vous, père RocharL? fît-il.

— Oui, c'est moi ; mais je ne veux pas qu'on . me touche. J aime mieux finir comme ça! •

Le docteur levant une chandelle, regarda et fit une grimace.

• Il est temps, mon pauvre vieux; vous avez perdu beaucoup de sang, et si nous attendons encore, il sera trop tard.

' — Tant mieux ! j'ai assez souffert dans ma vie.

— Comme vous voudrez. Passons à un autre I. »

Il regardait une longue file de paillasses au fond de la salle; les deux dernières étaient vides, quoique inondées de sang. Materne et Kasper posèrent le vieux bûcheron sur la dernière, tandis que Despois s'approchait d'un autre blessé, lui disant :

« Nicolas, c'est ton tour ! »

Alors on vit le grand Nicolas Cerf se lever la face pâle et les yeux luisants de frayeur.

« Qu'on lui donne un verre d'eau-de-vie, dit le docteur.

— Non, j'aime mieux fumer ma pipe.

— Où est-elle, ta pipe?

— Dans mon gilet.

— Bon, la voilà. Et le tabac?

— Dans la poche de mon pantalon.

I — C'est cela. Bourrez sa pipe. Despois. Il a I du courage cet homme ; c'est bien ! ça fait plaisir de voir des gens de cœur. Nous allons t'enlever ton bras en deux temps et trois mouvements.

— Est-ce qu'il n'y a pas moyen de le conserver, monsieur Lorquin, pour élever mes

! pauvres enfants? c'est leur seule ressource.

— Non, l'os est broyé, ça ne tient plus. Allumez la pipe, Despois. Tiens, Nicolas, fume, fume. •

Le malheureux se prit à fumer sans en avoir grande envie.

• Nous y sommes? demanda le docteur.

— Oui, répondit Nicolas d'une voix étranglée.

— Bon. — Despois, attention ! épongez. » Alors, avec un grand couteau, il fit un tour

rapide dans les chairs, Nicolas grinça des dents. Le sang jaillit. Despois liait quelque chose. La scie grinça deux secondes, et le bras tomba lourdement sur le plancher.

« Voilà ce que j'appelle une opération bien enlevée, » dit Lorquin.

Nicolas ne fumait plus ; la pipe était tombée de ses lèvres. David Schlosser de Walsch, qui l'avait tenu, le lâcha. On entoura le moignon de linge, et, tout seul, Nicolas alla se recoucher sur la paillasse.

' « Encore un d expédié! Epongez bien la

L'INVASION

table, DespoiB, et passons à ut. autre, > fit le docteur en se lavant les mains dans une grande écuelle*

Chaque fois ^ qu'il disait : • Passons à un autre I » tous les blessés se remuaient de frayeur^ à cause des cris qu'ils avaient entendus, et des couteaux qu'ils voyaient reluire; mais que faire? Toutes les chambres de la ferme, la grange, les deux pièces d'en haut, tout était encombré. Il ne restait de libre que la grande salle pour les gens de la métairie. Il fallait donc bien opérer sous les yeux de ceux qui^ un peu plus tôt, un peu plus tard, devaient avoir leur tour.

Tout ceci s'était passé en quelques instants. Materne et ses fils avaient regardé comme on regarde les choses horribles, pour savoir ce que c*est; puis ils avaient vu dans un coin, à gauche, sous la vieille horloge de faïence, un tas de bras et de jambes. On avait déjà jeté dessus le bras de Nicolas, et Ton était en train d'extraire une balle de l'épaule d'un montagnard du Harberg aux favoris roux. On lui faisait de larges entailles en croix dans le dos, sa chair frémissait, et de ses reins poilus le sang coulai t jusque dans ses bottes.

Chose bizarre, le chien Pluton^ derrière le docteur, regardait cela d'un air attentif, comme s*ileût comprifi, et, de temps en temps, il détirait ses jambes et fléchissait son dos en bâillant jusqu'aux oreilles.

Materne ne put en voir davantage.

« Âllons-nous-en, » dit-il.

A peine entrés dians l'allée sombre, ils en» tendirent le docteur s'écrier : « Je tiens la balle! •

Ce qui dut faire grand plaisir à l'homme du Harbérg.

Une fois deihors. Materne respirant l'air froid à pleine poitrine, s'écria :

« Et quand je pense qu'il aurait pu nous en arriver autant !

— Oui, répondit Kasper ; recevoir une balle dans la tête, ça n'est rien; mais être découpé de cette manière, et aller ensuite mendier son pain le reste de ses jours*. •

— Bahl je ferais conune le vieux Rochart, moi, s'écria Frantz, je me laisserais unir. Il a raison, le vieux; quand on a fait son devoir, est-ce qu*on a besoin d'avoir peur? Le bon Dieu est toujours le bon Dieu ! »

En ce moment im bourdonnement de voix s'éleva sur leur droite.

« C'est Marc Divès et HuUin, dit Kasper en prêtant l'oreille.

— Oui^ ils viennent bien sûr de faire des abatis derrière la sapinière, pour garder les ca- Dons, • ajouta Frantz.

Ils écoutèrent de nouveau ; les pas se rap* prêchaient.

« Te voilà bien embarrassé de ces trois prisonniers, disait Hullin d'un ton brusque; puisque tu retournes au Falkenstein cette nuit, pour chercher des munitions, qu'est-ce qui t'empêche de les emmener ?

— Mais où les mettre ?

— Parbleu dans la prison communale d'Abreschwiller; nous ne pouvons les garder ici.

— Bon, bon, je comprends, Jean-Claude. Et s'ils veulent s'échapper pendant la route, je leur plante ma latle entre les deux épaules.

— Ça va sans dire I »

Ils arrivaient alors à la porte, et Hullin, apercevant Materne^ ne put retenir un cri d'enthousiasme.

« Hé 1 c'est toi, mon vieux, je te cherche depuis une heure. Où diable étais-tu?

— Nous avons porté le pauvre Rochart à Tambulance, Jean-Claude.

— Ah! c'est triste, n'est-ce pas?

— Oui, c'est triste! »

Il y eut un instant de silence ; puis la satisfaction du brave homme reprenant le dessus :

« Ça n'est pas gai, fit-il, mais que voulezvous? quand on fait la guerre! Vous n'avez rien, vous autres?

— Non, nous sommes tous les trois sains et saufs.

— Tant mieux, tant mieux. Ceux qui restent peuvent se vanter d'avoir de la chance.

— Oui, s'écria Marc Divès, en riant, j'ai vu le moment où Materne allait battre la chamade; sans les coups de canon de la fin, ma foi, ça prenait une vilaine tournure. »

Materne rougit, et lançant au contrebandier un regard oblique :

« C'est possible, fit-il d'un ton sec, niais sans les coups de canon du conunencement, nous n'aurions pas eu besoin de ceux de la fin ; le vieux Rochart, et cinquante autres braves gens, auraient encore bras et jambes, ce qui ne gâterait pas notre victoire.

— Bah! interrompit Hullin, qui voyait poindre la dispute entre deux gaillards peu conciliants de leur nature, laissons cela; tout le monde a fait son devoir, voilà le principal. •

Puis, s*adressant à Materne :

• Je viens d'envoyer un parlementaire à Fra mont, dit-il, pour avertir les Allemands de faire enlever leurs blessés. Dans une heure ils arriveront sans doute ; il faut prévenir nos avantpostes de les laisser approcher, mais sans armes et avec des flambeaux ; s*ils arrivaient autrement, qu'on les reçoive à coups de fusil.

— J'y vais tout de suite, répondit le vieux chasseur.

ROMAMS NATIONAUX.

Le docteur Lorquio, le« mtacbei de m chemiie retrousaâe». (Pa^c U'i.]

— Hé! Materne, In viendras ensuite souper & la ferme avec tes garçons.

— C'est entendu, Jean-Claude. • Il s'éloigna.

ilullin dit encore à Frantz et à Kasper de Ëiire allumer <ie grands feux de bivouac pour la nuit; — à Marc, de donner de Tavoine  ses chevaui, pour aller, sans retard, chercher des munitions, — et, les voyant s'éloigner, il entra dans ta métairie.

Au bout de l'allée sombre était la cour de la Terme, où l'on descendait par cinq ou six mar-

ches usées. A gauche s'élevaient le grenier et le pressoir, à droite les écuries et le colombier, dont le pignon se découpait en noir sur lo ciel obscur et nuageux; enBn, tout en face de la porte, se trouvait la buanderie.

Aucun bruit du dehors n'arrivait là ; Hullin, après tant de scènes tumultueuses, fut saisi di> ce profond silence. Il regarda les bottes de paille pendant entre les poutres de la graiige jusque sous le toit, les herses, les charrues, les charrettes enfouies dans l' ombre des hangars, avec un sentiment de calme et de bien-être indéfinissable. Un coq grasseyait tout bas au milieu de ses poules endormies le long du mur. Un gros chat passa comme l'éclair et disparut dans le trou de la cave. Hullin croyait sortii d'un rêve.

Ht^l, InjNiittincelinla, uliiui chaque bnUme ... iPite69.)

Apréfl quelques inslants de cette contemplalioD silenoieuBe, il se dirigea lentement vers la buanderie, nool les iroia fenêtres brillaient au milieu de** ténèbres. La cuisine de la ferme ne pocivanF RufBre i préparer la nourriture de trois a quatre cents hommes, on l'avait transportée dauB ce local.

Naître Jeao-CIatide eotendait la voix frnlclie d« Louise donner des ordres d'un petit ton réwla qui l'étonnait :

• Allons, allons, Katel , dëpéchonB-nous, le moment du souper approche. Doivent-ils avoir bim, nos gens I Depuis six heures du matin, n'avoir rien pris et toujours se battre I 11 ne but pas les faire attendre. Hop ! hopl Lesselé, Tofoi^, remuez-vous, du sel, du poivre. •

Le outnir de Jean-Claude sautillait àcettevoÎK.

Il ne put 8'em[ii*'cher de regarder une minute à la fenélre avant d'entrer. La cuisine était grande, mais asseï basse et blanchie & la chaux. Un graud feu de hêlre pétillait su.- i'âtre, enroulant ses spirales dorées autour des flanca noirs d'une immense marmite. Le manteau de la cheminée, fort haut et peu large, siifQsait â peine aux flots de fumée qui s'élevaient de l'dtre. Sur ce fond ardent se dessinait le charmant prodl de Louise, en petite Jupe pour co'i rir plus vite, la figure enluminée des plus vivoF couleurs, et le sein enfermé dans un petit corsage de toile rouge, laissant à découvert ses rondes épaules et son cou grarieux, K.lle était là dans tout le feu de l'action, allant, venaBt, goûtant aux sauces avec son petit air capable, dégustant le bouillon.approu vaut etcritiquant.

ROMANS NATIONA.DX.

« Encore un peu de sel, encore ced, encore cela. Lesselé, aurez-vous bientôt fini de plumer notre grand coq maigre ? De ce train , nous n'arriverons jamais ! •

C'était charmant de la voir commander ainsi; Hullin en avait les larmes aux yeux.

Les deux grandes filles deTanabaptiste, Tune longue, sèche et pâle, ses larges pieds plats dans des souliers ronds, ses cheveux roux dans une petite coiffé de taffetas noir, sa robe de toile bleue descendant en longs plis jusqu^aux talons; l'autre grasse, joufflue, marchantcomme une oie en levant les pieds l'un après l'autre lentement et se balançant sur les hanches; ces deux braves filles formaient avec Louise le plus étrange contraste.

La grosse Katel allait et venait tout essoufflée sans rien dire, et Lesselé, d'un air rêveur, faisait tout par compas et par mesure.

Enfin, le brave anabaptiste lui-même, assis au fond de la buanderie sur une chaise de bois, les jambes croisées, le nez en l'air, le bonnet de coton sur la nuque et les mains dans les poches de sa souquenille^ regardait tout cela d'un air émerveillé, et , de temps en temps, disait d'une voix sentencieuse :

« Lesselé, Katel, obéissez bien, mes enfants ;' que ceci soit pour votre instruction, vous n*avez pas encore vu le monde, il faut marcher plus vite.

— Oui, oui, il fautse remuer, ajoutait Louise; Seigneur, que deviendrions-nous si l'on vèf^ér chissait des mois et des semaines pour mettre un peu d'ail dans une sauce I Vous , Lesselé, qui êtes la plus grande, décrochez-moi ce paquet d'oignons du pltifond.' >

Et la grande fille obéissait.

Hullin n'avait jamais eu de plus beau moment dans sa vie.

« Comme elle fait marcher les autres, se disait-il ; hé ! hé ! hé ! c'est un petit hussard, une maltresse femme ; je ne m'en doutais pas encore. »

Et seulement, au bout de cinq minutes, après avoir tout vu, il entra.

« Hé ! bon courage, mes enfants I •

Louise tenait justement une cuiller à sauce; elle abandonna tout, et courut se jeter dans ses bras en criant :

Papa Jean-Claude, papa Jean-Claude, c'est vousl... vous n'êtes pas blessé?... vous n avez rien? »

Hullin, à cette voix du cœur, pâlit et ne put répondre. Ce n'est qu'après un long silence, et retenant toujours sa chère enfant pressée tendrement, qu'il dit enfin d'une voix frémissante :

« Non, Louise, non, je me porte bien, je suis bien heureux 1

—Asseyez-vous , Jean-Claude, dit l'anabaptiste qui le voyait trembler d'émotion ; tenez, voici ma chaise. >

Hullin s'assit, et Louise, s'asseyant sur ses genoux , les bras sur son épaule , se prit à pleurer.

« Qu'as-tu donc, chère enfant? disait le brave homme tout bas en l'embrassant. Voyons, cal me-toi. Tout à l'heure encore, je te voyais si courageuse I

— Ohl oui, je faisais la courageuse; mais, voyez-vous, j'avais bien peur... Je pensais: Pourquoi ne vient-il pas ? »

Elle lui jeta ses bras autour du cou , puis une idée folle lui passant par la tête, elle prii le bonhomme par la main, en criant :

« Allons , papa Jean-Claude , dansons , dansons. »;

Et ils firent trois ou quatre tours.

Hullin, souriant malgré lui et se tournant vers l'anabaptiste toujours grave :

« Nous sommes un peu fous, Pelsly, dit-il ; il ne faut pas que cela vous étonne.

— Nôn^ maître Hullin, c'est tout simple. Le roi David lui-même, après sa grande victoire sur les Philistins, dan&ia devant l'arche. »

Jean-ClaudOi étonné. de ressembler au roi David^ ne répondit rien. ■

« Et pour loi, Louise, xeprit-il en s'arrêtant, tu n'as pas eu peur pendant la dernière bataille!

— Ohl dans les premiers moments, tout ce bruit, ces coups de canon!... mais ensuite, je n'ai plus peu«é flu'à vouait à maman Lefèvre. •

Maître Jean-Claude devint silencieux :

« Je^ 99..vais bien, pensait-il, que cette enfantlà était brave. Elle a tout pour elle I ■

Louise, alors, le prenant par la main, le conduisit en face d'un régiment de marmites au tour du feu, et lui montra, d'un air glorieux, toute sa cuisine:

« Voici ^e bœuf, voici le l'ôti, voici le souper du général Jean-Claude, et voici le bouillon pour nos blessés! Ah 1 nous nous sommes remuées 1 Lesselé et Katel peuvent le dire. Et voici notre grande fournée, dit-elle en montrant une longue file de miches rangées sur la table. C'est maman Lefèvro et moi qui avons brassé la pâte. >

Hullin écoutait tout émerveillé.

« Mais ce n'est pas tout, ajouta-t-elle, venes par ici. •

Elle ôta le couvercle de tôle du four au fond de la buanderie, et la cuisine se remplit aussitôt d'une odeur de galette au lard à vous rè* jouir le cœur.

Maître Jean-Claude en fut vraiment attendri .

En ce moment, la mère Lefèvre entrait :

• Eh bien I dit-elle, il faut dresser la table.

tout le monde attend là-bas. Allons, Katel, allez mettre la nappe. ■

JjSl grosse fille sortit en courant.

Kttous ensemble, traveraant la cour obscure â la file, se dirigèrent vers la salle. Le docteur Lorquin, Despois, Marc Divès, Materne et ses deux garçons, tous gens bien endenlés et pourvus d*un appétit solide, attendaient Je potage avec impatience.

• Et nos blessés, docteur? s'écria HuUin en entrant.

— ^Tout est terminé, maître Jean-Claude. Vous nous avez donné une rude besogne; mais le temps est favorable, il n^y a pas à craindre de fièvres putrides, tout se présente bien. »

Kalel, Lesselé et Louise entrèrent bientôt, portant une énorme soupière fumante et deux magniôques rôtis de bœuf qu^elles déposèrent sur la table. On s*assit sans cérémonie, le vieux Materne à la droite de Jean-Claude, Catherine Lefèvre à gauche, et dès lors le cliquetis des cuillers et des fourchettes, le glou-glou des bouteiUes remplacèrent la conversation jusqu'à huit heures et demie du soir. On voyait au dehors le reflet de grandes flammes sur les vitres, annonçant que les partisans étaient en train de faire honneur à la cuisine de Louise, et cela contrinuait encore à la satisfaction des convives.

A neuf heures, Marc Divès était en route pour le Falkenstein avec les prisonniers. A dix heures^ tout le monde dormait à la ferme et sur le plateau, autour des feux du bivouac.

Le silence ne s'interrompait de loin en loin, que par le passage des rondes et le « qui vive ! • des sentinelles. .

C'est ainsi que se termina cette journée, où les montagnards prouvèrent qu'ils n'avaient pas dégénéré de la vieille race.

D'autres événements, non moins graves, allaient bientôt succéder à ceux qui venaient de s'accomplir, car, ici-bas, un obstacle vaincu, d'autres se présentent. La vie humaine ressemble à la mer agitée : une vaguo suit l'autre, de l'ancien mondé au nouveau, et rien ne peut arrêter ce mouvement éternel.

Durant toute la bataille, jusqu.'à la nuit close^ les gens de Grandfontaine avaient vu le fou Yégof debout à la cime du Petit Donon, la cou* ronn'* en tête, le sceptre levé, transmettre, comme un roi mérovingien, des ordres à ses armées imaginaires. Ce qui se passa dans Tàme

de ce malheureux quand il vit les Allemanas ci pleine déroute, nul ne le sait. Au dernier coup de canon, il avait disparu. Où s'était-il sauvé? Voici ce que racontent à ce sujet les gens de Tiefenbach :

Dans ce temps-là, vivaient sur le Bocksnei^ deux créatures singulières, deux sœurs, Tune appelée la petite Kalelim, et Tautre la grande Berbel. Ces deux êtres déguenillés s'étaient établis dans la caverne de LuUprandt^ ainsi nommée, disent les vieilles chroniques, parce que le roi des Germains, avant de descendre en Alsace, fit enterrer sous cette voûte immense de grès rouge les chefs barbares tombés dans la bataille du Blutfeld. La source chaude, qui fume toujours au milieu de la caverne, protégeait les deux sœurs contre les froids rigoureux de l'hiver, et le bûcheron Daniel Hom de Tiefenbach avait eu la charité de fermer rentrée principale de la roche, avec de grands tas de genêts et de bruyères. A côté de la source chaude se trouve une autre source, froide comme la glace et limpide comme le cristal. La petitn Eateline, qui buvait à cette source, n'avait pas quatre pieds de haut; elle était grasse, bouffie, et sa figure étonnée, ses yeux ronds, son goitre énorme, lui donnaient la physionomie singulière d'une grosse dinde en méditation. Tous les dimanches elle traînait jusqu'au village de Tiefenbach un panier d'osier, que les braves gens remplissaient de pommes de terre cuites, de croûtes de pain^ et quelquefois — les jours de fête — de galettes et d'autres débris de leurs festins. Alors le pauvre être, tout essoufilé, remontait à la roche, gloussant, riant, se dandinant et picorant. La grande Berbel se gardait bien de boire à la source froide; elle était maigre, borgne, décharnée comme une chauve-souris ; elle avait le nez plat, les oreilles larges, l'œil scintillant, et vivait du butin de sa sœur. Jamais elle ne descendait du Bocksberg; mais en juillet, au temps des grandes chaleurs, elle secouait, du haut de la côte, un chardon sec sur les moissons de ceux qui n'avaient pas rempli régulièrement le panier de Kateline, ce qui leur attirait des orages épouvantables, de la grêle, des rats et des mulots en abondance. Aussi craignait-on les sorts de Berbel comme la peste , on rappelait partout WeUerhexe *, tandis que la petite Kateline passait pour être le bon génie de Tiefenbach et des environs. De cette façon, Berbel vivait tranquillement à se croiser les bras, et Tautre à glousser sur les quatre chemins.

Malheureusement pour les deux sœurs» Tegof

^ Sorcière dei orages.

HOMANS NATIONAUX.

avait établi, depuis nombre d'années, sa résidence d'hiver dans la caverne de Luitprandt. C'est de là qu'il parlait au printemps, pour visiter ses châteaux innombrables et passer en revue ses^leudes jusqu'à Geierstein, dans le Hunasrûck. Tous les ans donc, vers la fin de novembre, après les premières neiges, il arrivait avec son corbeau, ce qui faisait toujoui's jeter des cris d'aigle à Wetterhexe.

« De quoi te piains-tu, disait-il en s'installant tranquillement à la meilleure place ; ne vivezvous pas sur mes domaines? Je suis encore bien bon de souffrir deux vo/il^trie^ inutiles dans le Valhalla de mes pères! »

Alors Berbel, furieuse, l'accablait d'injures ; Kateline gloussait d'un air fâché ; mais lui, sans y prendre garde, allumait sa pipe de vieux buis, et se mettait à raconter ses pérégrinations lointaines aux âmes des guerriers germains enterrés dans la caverne depuis seize siècles, les appelant par leur nom et leur parlant comme à des personnes vivantes. On peut se figurer si Berbel et Kateline voyaient arriver le fou avec plaisir : c'était pour elles une véritable calamité. Or^ cette année-là,Yégofn étant pas venu, les deux sœurs le croyaient mort et se réjouissaient à l'idée de ne plus le revoir. Cependant, depuis quelques jours , Wetterhexe avait remarqué de Tagitation dans les gorges voisines; les gens partaient en foule, le fusil sur l'épaule, du côté du Falkenstein et du Donon. Évidemment quelque chose d'extraordinaire se passait. La sorcière, se rappelant que, l'année précédente,Yégof avait raconté aux âmes des guerriers que ses armées innombrables allaient bientôt envahir le pays, éprouvait une vague inquiétude. Elle aurait bien voulu savoir d'où provenait cette agitation ; mais personne ne montait à la roche, et Kateline, ayant fait sa tournée le dimanche précédent^, n'aurait pas bougé pour im empire.

Dans cet état, Wetterhexe allait et venait sur la côte, toujours plus inquiète et plus irritée. Durant cette journée du samedi, ee fut bien autre chose encore. Dès neuf heures du matin, de sourdes et profondes détonations roulèrent comme un bruit d'orage dans les mille échos de la montagne, et tout au loin, vers le Donon, des éclairs rapides sillonnèrent le ciel en Ire les pics; puis, vers la nuit, des coups plus graves, plus formidables encore, retentirent au fond des gorges silencieuses. A chaque détonation, on entendait les cimes du Hengst, de la Gantzlée, du Giromani, du Grosmann, répondre juaque dans les profondeurs de l'abîme.

« Qu'est-ce que cela T se demandait BerbeU fiSt-ce la On du monde? >

Alori, rentrant sous la roche M voy^Lut Kate-

line accroupie dans son coin, qui grignoitait une pomme de terre, elle la secoua rudemeati en criant d'une voix sifflante :

« Idiote, tu n'entends donc rien? Tu n'as peur de rien, toi I Tu manges, tu bois, tu glousses! Oh ! le monstre ! •

Elle lui retira sa pomme de terre avec fureur, et s'assit toute frémissante près de la source chaude, qui envoyait ses nuages gris à la voûte. Une demi-neure a^^ès, les ténèbres étant devenues profendes et le froid excessif, elle alluma un feu de bruyères, qui promena ses pâles lueurs sur les blocs de grès rouge, jusqu*aa fond de Tantre où dormait Kateline, les pieds dans la paille et les genoux au menton. Au dehors, tout bruit avait cessé. Wetterhexe écarta les broussailles pour jeter un cx)up d'œil sur la côte puis elle revint s'accroupir auprès du feu , sa large bouche serrée, ses flasques paupières closes, traçant de grandes rides circulaires autour de ses joues, elle attira sur ses genoux une vieille couverture de laine et parut s*assoupir. On n'entendit plus qu'à de longs intervalles le bruit de la vapeur condensée, qui retombait de la voûte dans la source avec un clapotement bizarre.

Ce silence durait depuis environ deux heures; minuit approchait, quand, tout à coup, un bruit lointain de pas, mêlé de clameurs discordantes, se fit entendre sur la côte. Berbel écouta ; elle reconnut des cris humains. Alors, se levant toute tremblante et armée de son grand chardon, elle se glissa jusqu'à l'entrée de la roche, écarta les broussailles et vit, à cinquante pas, le fou Yégof qui s'avançait au dair de lune ; il était seul et se débattait, frappant l'air de son sceptre^ comme si des milliers d'êtres invisibles l'eussent entouré.

« A moi, Roug, Bléd, Adelrik ! hurlait-il d*UDe voix éclatante, la barbe hérissée, sa grande chevelure rousse éparse et sa peau de chien autour du bras comme un bouclier. A moil hé I m'entendrez- vous à la fin ^ Ne voyez-vous pas qu'ils arrivent ? Les voilà qui fondent du ciel comme des vautours. A moi, les hommes roux I à moi! Que cette race de chiens soit anéantie f

Ah! ahl c'est toi, Minau, c'est toi, Rochart.

Tiens! tiens! •

Et tous les morts du Donon , il les nommait avec un ricanement féroce^ les défiant comme slls eussent été là ; puis il reculait pas à pas, frappant toujours l'air , lançant des impréca-» tions, appelant les siens et se débattant comme dans une mêlée. Cette lutte épouvantable con ire des êtres invisibles saisit Berbel d une frayeur superstitieuse : elle sentit ses cheveux se dres* ser sur sa nuque^ et voulut se cacher; mais, &ii même instant, un vague bourdonnement la 1x1

L'INVASION

se retourner, et qu'on juge de son effroi, lors- | qu'elle vit la source chaude bouillonner plus que dliabitude, et des ilôts de vapeur s'en élever, s'en détacher et s'avancer vers la porte.

Et tandis que, pareils à des fantômes , ces nuages épais s'avançaient lentement , tout à coup Yégof parut, criant d'une voix brève:

• Eofîn, vous voilà ! Vous m'avez entendu !» Puis, d'un geste rapide , il écarta tous les

obstacles : l'airglacial s'engouffra sous la voilte, et les vapeurs se répandirent dans le ciel im* mense, se tordant et s'élancant au-dessus de la roche, comme si les morts du jour et ceux des siècles écoulés eussent recommencé daûs d'autres sph ères le combat éternel.

Yégof, la face contractée sous les pâles rayons de la Itioe, le sceptre étendu, sa large barbe étalée sur la poitrine, les yeux étincelants, saluait chaque fantôme d'un geste et l'appelait par soa nom, disant :

< Salut, Bléd, salut, Koug^ et vous tous, mes

braves, salut 1 L'heure que vous attendiez

depuis des siècles est proche, les aigles aiguisent leur bec, la terre a soif de sang : souvenezvous du Blutfeld! >

Berbel était anéantie, l'épouvante seule la tenait debout; mais bientôt les derniers liuages s'échappèrent de la caverne et se fondirent dans l'azur sans bornes.

Alors Yégof entra brusquement sous la voûte et s'accroupit près de la source, sa grosse téio entre les mains, les coudes aux genoux, regardant d*un œil hagard bouillonner l'eau.

Kateline venait de s'éveiller, et gloussait comme on sanglotte ; Wetterhexe^ plus morte que vive, observait le fou du coin le plus obscur de Tantre.

• Us sont tous sortis de la terre 1 s'écria tout à coup Yégof; tous, tousl II n'en reste plus. Ils vont ranimer le courage de mes jeunes hommes, et leur inspirer le mépris de la mort ! •

Et relevant sa face pâle, empreinte d'une douleur poignante :

« 0 femme, dit-il^ en fixant sur Wetterhexe ses yeux de loup, descendante des valkiries stériles, toi qui n'as pas recueilli dans ton sein le souffle des guerriers pour leur rendre la vie, toi qui n'as jamais rempli leurs coupes protondes à la table du festin, ni posé devant eux la chair fumante du sanglier Sérimar, à quoi donc est-tu bonne ! A filer des linceuls ! Eh bien! prends ta quenouille et file jour et nuit, car des miUiers de ha^xlis jeunes hommes sont couchés dans la. neige 1... Ils ont vaillamment combattu.... Oui, ils ont fait leur devoir; mais l'heure n'était pas veiiuel.*.. Maintenant les corbeaux se disputent leur chair 1 »

Puis, d'un accent de rage épouvantable, ar-

rachant sa couronne à deux mains avec des poignées de cheveux :

• Oh I race maudite 1 hurla-t-il, tu seras donc toujours sur notre passage? Sans toi, nous aurions déjà conquis l'Europe ; les hommes roux seraient les maîtres de l'univers 1... Et je me suis hiunilié devant le chef de cette racede chiens 1... Je lui ai demandé sa fille, au lieu de la prendre et de l'emporter, comme le loup fait de la brebis I... Ahl Huldrix! Huldrix!... •

Et s'interrompant :

« Écoute, écoute, valkirie! • fitril à voix basse.

Il levait le doigt d'un air solennel.

Wetterhexe écouta : un grand coup de vent venait de s'élever dans la nuit^ secouant les vieilles forêts chargées de givre. Ciombien de fois la sorcière avait-elle entendu la bise gémir, durant les nuits d'hiver, sans même y prendre garde ; mais alors Qlle eut peur I

Et comme elle était là, toute tremblante, voilà qu'un cri rauque se fit entendre au dehors, et, presque aussitôt, le corbeau Hans , plongeant sous la roche, se mit à décrire de grands cercles à la voûte, agitant ses ailes d'un air effaré et poussant des croassement lugubres.

Yégof devint pâle comme un mort.

« Vôd, Vôd, s'ècria-t-il d'une voix déchirante, que t'a fait ton fils Luitprandt ? Pourquoi le choisir plutôt qu'un autre ? •

Et, durant quelques secondes, il resta comme anéanti; mais, tout à coup, transporté d'un sauvage enthousiasme et brandissant son sceptre, il s'élança hors de la caverne.

Deux minutes après, Wetterhexe^ debout à l'entrée de la roche,' le suivait d*un regard anxieux.

11 allait droit devant lui, le cou tendu, le pas allongé ; on aurait dit une béte fauve marchant à la découverte. Hans le précédait, voltigeant de place en place.

Ils disparurent bientôt dans la gorge du Blutfeld.

Cette nuit-là, vers deux heures, la neige se mit à tomber ; à la naissance du jour il fallut se secouer et battre de la semelle.

Les Allemands avaient quitté Grandfontamc, Framont et môme Schirmeck. Au loin, bien loin, dans les plaines de l'Alsace, on remarquait des points noirs indiquant leurs bataillons en retraite.

HulUn, éveillé de bonne heure, fit le toiu* du bivouac : il s'arrêta quelques instants à regar*

der sur le plateau, les canons braqués vers la gorge, les partisans étendus autour du feu, la sentinelle Parme au bras; puis, satisfait de son inspection, il entra dans la ferme où Louise et Catherine dormaient encore.

Le jour grisâtre se répandait dans la chambre. Quelques blessés, dans la salle voisine, commençaient à ressentir les ardeurs de la fièvre ; on les entendait appeler leurs femmes et leurs enfants. Bientôt le bourdonnement des voix, les allées et les venues rompirent le silence de la nuit. Catherine et Louise s'éveillèrent; elles virent Jean-Claude, assis dans un coin de la fenêtre, qui les regardait avec tendresse, et, honteuses d'être moins matinales que lui, elles se levèrent pour aller Tembrasser.

« £h bien? demanda Catherine.

— Eh bien, ils sont partis; nous restons maîtres de la route, comme je l'avais prévu. »

Cette assurance ne parut pas tranquilliser la vieille fermière; il lui fallut regarder à travers les vitres, et voir la retraite des Allemands jusqu'au fond de TAlsace. Encore, tout le reste du jour sa figure sévère conserva-telle l'empreinte d'une inquiétude indéfinissable.

Entre huit et neuf heures arriva le curé Saumaize^ du village des Charmes. Quelques montagnards descendirent alors jusqu'au bas de la côte relever les morts; puis on creusa sur la droite de la ferme une longue fosse, où partisans et kaiserlicks^ avec leurs habits, leurs feutres, leurs shakos, leprs uniformes, furent rangés côte à côte. Le curé Saumaiie, un grand vieillard à tête blanche,' lut les antiques prières de la mort, de cette voix rapide et mystérieuse qui vous pénètre jusqu'au fond de l'âme, et semble convoquer les générations éteintes, pour attester aux vivants les horreurs de l'j, tombe.

Toute la journée, il arriva des voitures et des scMUles* pour emmener les blessés, qui demandaient à grands cris à revoir leur village. Le docteur Lorquin, craignant d'augmenter leur irritation, était forcé d'y consentir. Vers quatre heures, Catherine et HuUin se trouvaient seuls dans la grande salle; Louise était allée préparer le souper. Au dehors, de gros flocons de neige continuaient à descendre du ciel, et se posaient au rebord des fenêtres, et d'instant en instant on voyait un traîneau partir eii silence avec son malade enterré dans de la paille; tantôt une femme, tantôt un homme conduisant le cheval par la bride. Catherine, assise prés de la table, pliait des bandages d'un air préoccupé.

■ Qu'avez-vous donc, Catherine? demanda

* Traîneaux TC^giena,

f HuUin. Depuis ce matin je vous vois tonte soucieuse. Pourtant nos affaires marchent ^ bien. •

La vieille fermière alors^ d^ geste lent repoussant le linge^ répondit :

• C'est vrai, Jean-Claude, je suis inquiète.

— Inquiète, et de quoi? L'ennemi est en pleine retraite. Encore tout à l'heure, Franlz Materne que j'avais envoyé en reconnaissance, et tous les piétons de Piorette, de Jérôme, de Labarbe, sont venus me dire que les Allemands retournent â Mulzig. Le vieux Materne et Kasper, après avoir relevé les morts, ont appris à Grandfonlaine qu on ne voit rien du côté de Saint-Blaize-la-Roche. Tout cela prouve que nos dragons d^Espagne ont solidement reçu l'ennemi sur la roule Senones, et qu'il craint d'être tourné par Schirmeck. Je ne vois donc pas, Catherine, ce qui vous tourmente. >

Et comme Hullin la regardait d'un air interrogatif :

« Vous allez encore rire de moi, dit-elle ; j'ai fait un rêve.

— Un rêve?

— Oui, le même qu'à la ferme du Bois-de- Chênes. »

Puis s'animant, et d'une voix presque irritée: « Vous direz ce que vous voudrez, Jean- Claude ; mais un grand danger nous menace.!. Oui, oui, tout cela pour vous n'a pas l'ombre de bon sens... D'ailleurs ce n*était pas un réve^ c'était comme une vieille histoire qui vous revient, une chose qu'on revoit dans le sommeil et qu*on reconnaît 1 Tenez, nous étions comme aujourd'hui, aprèt» une grande victoire, quel* que part... je ne sais où... dans une sorte de grande baraque en bois traversée de grosses poutres, avec des palissades autour. Nous ne pensions à rien; toutes les figures que je voyais, je les connaissais; c'était vous, Marc Divès, le vieux Duchêne et beaucoup d'autres, des anciens déjà morts : mon père et le vieux ïlugues Rochart du Harberg, l'oncle de celui qui vient de mourir, tous en sarrau de grosse toile grise, la barbe longue, le cou nu. Nous avions remporté la même victoire et nous buvions dans de gros pots de terre rouge, quand voilà qu'un cri s'élève : « L'ennemi revient 1 » £t Yégof^ à cheval, avec sa longus barbe, sa couronne garnie de pointes, une hach^. à la main, les yeux luisants comme un loup, parait devant moi dans la nuit. Je cours sur lui avec un pieu, il m'attend... et, depuis ce moment, je ne vois plus henl... Seulement je sens une grande douleur au cou, un vent froid me passe sur la figure, il me semble que ma tête ballotte au bout d'une corde : c'çst ce gueux de Yégof qui avait pendu ma tête à sa selle et qui galx>-

L'INVASION

pait> • dit la vieille fermière d'un tel accent de j conviction que Hullin en frémit.

n y eut quelques instants de silence, puis lean-Claude se réveillant de sa stupeur, .répondit :

• ffest un rêve... Il m'arrive aussi de faire des rêves... Hier vous avez été tourmentée, Catherine, tout ce bruit... ces cris...

— Non, flt-elle d'un ton ferme en reprenant sa besogne, non ça n*est pas cela. Et, pour vous dire la vérité, pendant toute la bataille, et même au moment où le canon tonnait contre nous, je n'ai pas eu peur; j'étais sûre d'avance que nous ne pouvions pas être battus : j'avais déjà TU ça dans le temps!... maintenant j'ai peur!

- Mais les Allemands ont évacué Schirmeck; toute la ligne des Vosges est défendue ; nous avons plus de monde quUl ne nous en faut^ il nous en arrive de minute en minute.

— N'importe ! »

Hullin haussa les épaules :

■ Allons, allons^ vousavez la fièvre; Catherine; tâchez de vous calmer, de pémer à des choses plus gaies. Tous ces rêves, voyêî-vous, moi, je m'en moquei <)onime du Grand Turc avec sa pipe et ses bas :b)etia. Le principal est de se bien garder, , d'avoir des muiiifto^d, des hommes et des canondi : çâ vaut enco^ nceux que des rêves couleur de i^se.

— Vous riez, JeaarQlaude?

— Non, mais à entea^e une femme detbon sens, de grand courage, parler comme tous faites, on se rappelle malgi^è soi Yégof, qui se vante d'avoir vécu il y^fij^eize cents ans.

—Oui sait? dit la vieille tfuu ton obsliné^jj^s'il \ se rappelle, lui, ce que les autrea ont oublié» *^.

Hullin allait lui raconter sa conversation de la veille, au bivouac avec le fou, pensant renverser ainsi de fond en comble toutes ses visions lugubres, mais la voyant d'accord avec Yégof sur le chapitre des seize cents ans, le hrave homme ne dit plus rien, et reprit sa promenade silencieuse, la tête basse, le front soucieux. • Elle est folle, pensait-il; encore une petite secousse, et c'est fini. >

Catherine, au bout d'un instant de rêverie, allait dire quelque chose, quand Louise entra comme une hirondelle, en criant de sa plus douce voix :

■ Maman Lefèvre, maman Lefèvre, une lettre

de Gaspard ! •

Alors la vieille fermière, dont le nez crochu s'était recourbé jusque sur ses lèvres, tant elle s'indignait de voir Hullin tourner son rêve en ridicule, releva la tête, et les grandes rides de i^es joues se détendirent.

Elle prit la lettre, en regarda le cachet rouge, et d t à la ieune fille :

« Embrasse-moi, Louise; c'est une bonne lettre. »

Ce que Louise fit avec enthousiasme.

Hullin s'était rapproché, tout heureux de cet incident, et le facteur Brainstein, ses gros souliers roussis par la neige, les deux mains appuyées sur son biUon, les épaules alTaissées, stationnait à la porte d'un air harassé.

La vieille mit ses besicles, ouvrit la lettre avec une sorte de recueillement, sous les yeux impatients de Jean-Claude et de Louise, et lut tout haut :

« Celle-ci, ma bonne mère, est à cette fin de vous prévenir que tout va bien, et que je suis arrivé le mardi soir à Phalsbourg, juste comme on fermait les portes. Les Cosaques étaient déjà sur la côte de Saverne ; il a fallu tirailler toute la nuit contre leur avantgarde. Le lendemain, im parlementaire est venu nous sommer de rendre la place. Le commandant Meunier lui a répondu d'aller se faire pendre ailleurs, et, trois jours après, les grandes giboulées de bombes et d'obus ont commencé à pleuvoir sur la ville. Les Russes ont. trois batteries, l'une sur la côte de Mittelbronn, l'autre aux Baraques d'en haut, et la troisième derrière la tuilerie de Pernette, près du çïuévoir ; mais les boulets rouges nous fonll^ ^l^us de mal : ils brûlent les maisons de . fbn4,.en comble, et, quand Vincendie s^Iiime,, quelque part, il arrive des obus en masse qu^fÊJmpêchentles gens de réteindre. Les femmes et les enfants ne sortant pas des blockhaœ ; les bourgeois restent avec nous su^* Iqs jceln parts : ce sont de braves gens; ILy^dans le nombre quelques anciens de Sambre-et-Meuse, d'Italie et d'Egypte, qui n'ont pas .oublié le service des pièces. Ça m'attendrit de voir leurs vieilles moustaches grises s'allonger sur les caronades pour pointer. Je vous réponds qu'il n'y a pas de milraille perdue avec eux. C'est égal, quand on a fait trembler le monde, c'est dur tout de même d'être forcé, dans ses vieux jours, de défendre sa baraque et son dernier morceau de pain. »

— • Oui, c'est dur, fil la mère Catherine en essuyant ses yeux, rien que d'y penser, ça vous remue le cœur. » — Puis elle poursuivit :

a Avant-hier, le gouverneur décida qu'on irait défoncer les grilles à boulets de la tuilerie. Vous saurez que ces Russes cassent la glace du guévoir pour se baigner par pelotons de vingt ou trente, et qu'ils entrent ensuite se sécher dans le four de la briqueterie. Bon. Vers quatre heures comme le jour baissait, nous sortons parla i oterne de Tar-

is fnkti de \i atotU iPiice 7U.i

aenal, nous monions aux chemins couverta,

■ et nous enfilons l'allée des Vaches, le fusil

• sous le bras, au pas de course. Dix minutes

• après, noua commençons un i'eu roulant sur 1 ceuxdu guévoir. Tous les autres sortent de

• la tuilerie ; ils n'avaient que le temps de pas-

• ser leur giberne, d'empoigner leur fusil et

> de se meltreen rangs, tout nus sur la neige,

■ comme de véritables sauvages. Malgré cela,

• les gueux étaient dix fois plus nombreux que

> nous, et ils commençaient un mouvement à

• droite, BUT' la petite chapelle de Saint-Jean,

■ pour nous entourer, quand les pièces de l'ar-

• senal se mirent à souffler dans leur direc-

■ tion une brise carabinée, cumme je n'en ai

> jamaii vu de pareille; la mitraille en enle- « rait des files i perte de vue. Au bout d'un

quart d'heure, tous, en masse, se mirent en retraite sur les Quatre- Vents, sans ramasser leurs culottes, les officiers en tête, et les boulets de la place en serre-flle. Papa ^ean- Claude aurait joliment ri de cette dëbAcln. Enfin, à la nuit close, nous sommes rentrés en ville, après avoir détruit les grilles à boulets et jeté deux pièces de huit dans le puits de la briqueterie : c'est notre première expédition.— Aujourd'hui, je vousécris des Baraques du Bois-de-Chénes, où nous sommes en tournée pour approvisionner la place. Tout cela peut durer des mois. Je me suis laissé dire que les elhés remontent la vallée de Dosenheim jusqu'à Weschem, H qu'ils gagnent par millers la roule de Pars... Ah I si le bon Dieu voulait que l'empereur eût le

Il lili Kupsr braioil Ju uuil il« Talkie . . . (Higo 14.)

• detmisenLorraiDeou

• réchapperait pas ud seul I EnQa, qui vivra

■ verra... Voici qu'on BOone la retraite sur

• Phalsbourg; nous avons récolté pas mal de ' b(Bu&, de vaches et de chèvres dans les en-

■ virons. On va se battre pour les faire entrer

• tains et sanfs. Au revoir, ma bonne mère,

■ ma chère Louise, papa Jean-Claude ; je vous

• embrasse longtemps, conunesijevous tenais

■ BdP mon cœur. » -

En finissant, Catherine Lefèvre s'attendrit. Quel brave garçon I fit-elle ; ça ne connaît ^Mn devoir. Unfln... voilà... Tu entends, [•onise , il t'embrasse longtemps I ■

Louise alors se jetant dans ses bras, elles s'embiasièreat, et la mère Catherine, malgré la f'^nneté de son caractère, ne put retenir deux

grosses larmes, qui suivirent les sillons de ses jouea, puis se remettant!

• Allons, allons, dit-elle, tout va bien ! Venez, Brainstein, vous allez manger un morceau de bœuf et prendre un verre de vin. Voici loujoui-s un écu de six livres pour votre course ; je voudrais pouvoir vous en donner autant tous lei huit jours pour une lettre pareille. >

Le piéton, charmé de celte aubaine, suivit la vieille : Louise marchait derrière , et Jean- Claude venait (.iisuite, impatient d'interroger Brainstein sur ce qu'il avait appris eu route, touchant les événements actuels, mats il n'en lira rien de nouveau, sinon que les alliés bloquaient Bitche, Lutzelstein, a^ qu'ils avaient perdu quelques centaines d'hommes, en essayant de forcer le défilé du Grauflhill.

Vers dix heures du soir, Catherine Lefèvre et Louise, après avoir -souhaité le bonsoir à Hullin, montèrent dans la chambre au-dessus de la grande salle, pour aller se coucher. 11 y avait là deux grands lits de plume à duvet, de toile bleue rayée de rouge, qui s'élevait jusqu'au plafond.

« Allons, s'écria la vieille fermière en grimpant sur sa chaise , p.llons, dors bien, mon enfant, moi, je n^en puis plus; je vais m^3n donner! •

Elle tira la couverture, et cinq minutes après elle dormait profondément.

Louise ne tarda point à suivre son exemple.

Or, cela durait depuis environ deux heures, lorsque la vieille fut éveillée en sursaut par un tumulte épouvantable :

• Aux armes I criait-on; aux armes i — Hé 1 par ici, mille tomierresl ils arrivent! •

Cinq ou six coups de feu se suivirent, illuminant les vitres noires.

■ Aux armes ! aux armes ! »

Les coups de fusil retentirent de nouveau. On allait, on venait, on courait.

La voix de Hullin, sèche, vibrante, s'entendait donnant des oi*dr6s.

Puis, à gauche de la {erme, bien loin, il y eut comme un pétillement sourd, profond, dans les gorges du Grosmann.

« Louise I Louise 1 cria la vieille fermière, tu entends?

— Oui!... Oh! mon Dieu, c'est terrible I •

Catherine sauta de son lit.

« Lève-toi, mon enfant, dit-elle; habillonsnous. •

Les coups de fusil redoublaient, passant sur les vitres comme des éclairs.

t Attention ! • criait Materne.

On entendait aussi les hennissements d'un cheval au dehors^ et le trépignement d'une foule de monde dans l'allée, dans la cour et devant la ferme : la maison semblait ébranlée jusque dans ses fondements.

Tout à coup les coups de fusil partirent par les fenêtres de la salle du rez-de-chaussée. Les deux femmes s'habillaient à la hâte. En ce moment un pas lourd fit crier l'escalier; la porte s'ouvrit , et Hullin parut avec une lanterne, pâle, les cheveux ébouriffés, les joues frémissantes.

« Dépêchez-vous! s'écria-t-il ; nous n'avons pas une minute à perdre.

—Que se passe- l-il donc? » demanda Catherine.

La fusillade se rapprochait.

• Eh 1 hurla Jean-Claude les bras en l'air, est-ce que j'ai le temps de vous l'expliquer? ■

La fermière comprit qu'il n'y avait qu'à obéir. Elle prit sa capuche et descendit l'escalier avec Louise. A la lueur tremblotante des coups de feu, Catherine vit Materne, le cou nu, et son fils Kasper, tirant du seuil de l'allée sur les abatis, et dix autres derrière eux qui leur passaient les fusils, de sorte qu'ils n'avaient qu'à épauler et à faire feu. Toutes ces figures entassées, chargeant, armai^t, avançant le bras, avaient un aspect terrible. Trois ou quatre cadavres, affaissés contre le mur décrépit, ajoutaient à l'horreur du combat; la fumée montait dans la masure.

En arrivant sur l'escalier, Hullin cria :

t Les voici, grâce au ciel 1 •

Et tous les braves gens qui se trouvaient lài levant la tète, crièrent ;

« Courage ! mère Lefèvre I «

Alors la pauvre vieille, brisée par ces émotions, se prit à pleurer. Elle s'appuya sur l'épaule de Jean-Claude; mais celui-ci l'enleva comme une plume et sortit en courant le long du mur à droite. Louise suivait en sanglotant.

Au dehors, on n'entendait que des sifflements, des coups mats contre le mur; le crépi se détachait , les tuiles roulaient , et tout en face, du côté des abatis, à trois cents pas, on voyait les uniformes blancs, en ligne, éclairés par leur propre feu dans la nuit noire , puis sur leur gauche, de T'autre côté du ravin des Minières, les montagnards qui les prenaient en écharpe.

Hullin disparut à l'angle de la ferme; là tout était sombre : c'est à peine si l'on voyait le docteur Lorquin, à cheval devant un traîneau, un grand sabre de cavalerie au poing, deux pistolets d'arçon passés à la ceinture, et Frantz Materne, avec une douzaine d'hommes, le fusil au pied, frémissant de rage. Hullin assit Catherine dans le traîneau sur une botte de paille, puis Louise à côté d'elle.

• Vous voilà! s'écria le docteur, c'est bien heureux! »

Et Frantz Materne ajouta : « Si ce n'était pas pour vous, mère Lefèvre, vous pouvez croire que pas un ne quitterait le

L'INVASION

plaleau ce soir; mais pour vous il n'y a rien à dire.

— Non, crièrent les autres, il n'y a rien à dire. ■

An même moment, un grand gaillard, aux jambes longues comme celles d un héron et le dosYoûté, passa derrière le mur en courant et criant:

■ Ils arrivent... sauve qui peuti »

HulUn pâUt

« C'est le grand rémouleur du Harberg, » flt-il, en grinçant des de^ts.

Frantz, lui, ne dit rien : ^! épaula sa carabine, ajusta et fit feu.

Louise vit le rémouleur, à trente pas dans l'ombre, étendre ses deux grands bras et tomber la face contre terre.

Frantz rechargeait son arme en souriant d'im air bizarre.

Hullin dit :

• Camarades, voici notre mère, celle qui nous a donné de la poudre et qui nous a nourris pour la défense du pays, et voici mon enfant ; sauvez-les ! •

Tous répondirent :

• Nous les sauverons, ou nous mourrons avec elles.

— Et n'oubliez pas d'avertir Divès qu'il reste au Falkeinstein jusqu'à nouvel ordre !

— Soyez tranquille, maître Jean-Claude.

— Alors en route, docteur, en route I s'écria le brave homme.

— El vous, Hullin ? fit Catherine.

— Moi, ma place est ici ; il s'agit de défendre notre position jusqu'à la mort I

— Papa Jean-Claudel» cria Louise en lui tendant* les bras.

Mais il tournait déjà le coin , le docteur frappait son cheval, le traîneau filait sur la Deige, et derrière, Frantz Materne et ses hommes, la carabine sur l'épaule, allongeaient le pas, tandis que le roulement de la fusillade continuait autour de la ferme. Voilà ce que Catherine Lefèvre et Louise virent dans l'espace de ^elques minutes. Il s'était sans doute passé (juelque chose d'étrange et de terrible dans cette nuit. La vieille fermière, se rappelant son rére, devint silencieuse. Louise essuyait ses Umies et jetait un long regard vers le plateau, éclairé comme par un incendie. Le cheval bondissait sous les coups du docteur; les montagnards de l'escorte avaient peine à suivre. Longtemps encore le tumulte, les clameurs du combat, les détonations et le sliUement des halles, hachant les broussailles, s'entendirent mais tout cela s'affaiblit de plus en plus, et Kenlôl, à la descente du sentier, tout disparut comme en rêve.

Le traîneau venait d'atteindre l'autre versani de la montagne, et filait comme une flèche dans les ténèbres. Le galop du cheval, la respiration haletante de lescorte, de temps en temps le cri du docteur : « hue, Bruno! hue donc! » troublaient seuls le silence.

Une grande nappe d'air froid, remontant des vallées de la Sarre, apportait de bien loin, comme im soupir, les rumeurs éternelles des torrents et des bois. La lune écartait un nuage, et regardait en face les sombres forêts du Blanru, avec leurs grands sapins chargés de neige.

Dix minutes après, le traîneau arrivait au coin de ces bois, et le docteur Lorquin, se retournant sur sa selle, s'écriait :

• Maintenant, Frantz, qu'allons-nous faire** Voici le sentier qui tourne vers les collines de SaintQuirin, et voici l'autre qui descend au Blanru : lequel prendre? •

Frantz et les hommes de l'escorte s'étaient rapprochés. Gomme ils se trouvaient alors sur le versant occidental du Donon, ils commençaient à revoir de l'autre côté, à la cime des airs, la fusillade des Allemands, qui venaient par Je Grosmann. On n'apercevait que le feu, et quelques instants après on entendait la détonation rouler dans les abîmes.

« Le sentier des collines de Saint-Quirin, dit Frantz, est le plus court pour aller à la ferme du Bois-de-Chénes ; nous gagnerons au moins trois bons quarts d'heure.

— Oui, s'écria le docteur, mais nous risquons d'être arrêtés par les kaiserlicks^ qui tiennent maintenant le défilé de la Sarre. Voyez, ils sont déjà maîtres des hauteurs; ils ont sans doute envoyé des détachements sur la Sarre-Rougo pour tourner ie Donon.

— Prenons le sentier du Blanru, dit Frantz, c'est plus long, mais c'est plus sûr. »

Le traîneau descendit à gauche le long des bois. Les partisans à la file, le fusil en arrêt, marchaient sur le haut du talus, et le docteur, à cheval dans le chemin creux, fendait les flots de neige. Au-dessus pendaient les branches des sapins en demi-voûte, couvrant de leur ombre noire le sentier profond, tandis que la lune éclairait les alentours. Ce passage avait quelque chose de si pittoresque et de si majestueux, qu'en toute autre circonstance Catherine en eût été émerveillée, et Louise n'aurait pas manqué d'admirer ces longues gerbes de givre, ces festons scintillant comme le caistal aux rayons de la pâle lumière; mais alor» leur âme était pleine d'inquiétude, et d'ailleujb, lorsque le traîneau fut entré dans la gorge, 'x)ute clartô disparut, et les cimes des hautes montagn( o d'alentour restèrent seules éclairées. Comme

ils marchaieot ainsi depuis ud quart d'heure, en silence, Catherine, après avoir longtemps retourné sa langue, ne pouvant y tenir davantage, s^écria :

« Docteur Lorquin, maintenant que vous nous tenez dans le fond du Blanru, et que vous pouvez faire de nous tout ce qu'il vous plaît, m'expliquerez-vous enfin pourquoi on nous entraîne de force? Jean-Claude est venu me prendre, il m'a jetée sur cette botte de paille... et me voilà !

— Hue, Bruno 1 » fit le docteur.

Puis il répondit gravement :

« Cette nuit, mère Catherine, il nous est arrivé le plus grand des malheurs. Il ne faut pas en vouloir à Jean-Claude, car, par la faute d'un autre, nous perdons le fruit de tous nos sacrifices?

— Par la faute de qui?

-- De ce malheureux Labarbe, qui n'a pas gardé le défilé du Blutfeld. Il est mort ensuite en faisant son devoir; mais cela ne répare pas le désastre, et, si Piorette n'arrive pas à temps pour soutenir HuUin, tout est perdu ; il faudra quitter la route et battre en retraite.

— Comment I le Blutfeld a été pris?

— Oui, mère Catherine. Qui diable aurait jamais pensé que les Allemands entreraient par là? Un défilé presque impraticable pour les piétons, encaissé entre des rochers à pic, où les pâtres eux-mêmes ont de la peine à descendre avec leurs troupeaux de chèvres. Eh bien! ils ont passé là, deux à deux ; ils ont tourné la Roche-Creuse, ils ont écrasé Labarbe, et puis ils sont tombés sur Jérôme, qui s'est défendu comme un lion jusqu'à neuf heures du soir ; mais, à la fin, il a bien fallu se jeter dans les sapinières et laisser le passage aux ka%sei*licks. Voilà le fond de l'histoire. C'est épouvantable. Il faut qu'il y ait eu dans le pays un honmie assez lâche, assez misérable pour guider Tennemi sur nos derrières, et nous livrer pieds et poings liés. — Oh ! le brigand 1 s'écria Lorquin d'une voix frémissante, je ne suis pas méchant, mais s'il me tombait sous la i>atte, comme je vous le disséquerais I... — Hue, Bruno ! hue donc! >

Les partisans marchaient toujours sur le talus, sans rien dire, comme des ombres.

Le traîneau se reprit à galoper, puis sa marche se ralentit; le cheval soufflait.

La vieille fermière restait silencieuse, pour classer ses nouvelles idées dans sa tète.

« Je commence à comprendre, dit-elle au bout de quelques instants; nous avons été attaqués cette nuit de front et de côté.

—Justement, Catherine; par bonheur, dix minutes avant l'attaque, un honame de Marc

Divès, — un contrebandier, Zimmer, Taiiden dragon, — était arrivé ventre à terre nous pré* venir. Sans cela nous étions perdus. H est tombé dans nos avant-postes, après avoir traversé un détachement de Cosaques sur le plateau du Grosmann. Le pauvre diable avait reçu un coup de sabre terrible, ses entrailles pendaient sur la selle ; n'est-ce pas, Frantz?

—Oui, répondit le chasseur d'une voix sourde.

— Et qu'a-t-il dit? demanda la vieille fermière.

— Il n'a eu que le temps de crier : « Aux armes ! . é . Nous sommes tournés. • . Jérôme m'envoie. . . Labarbe est mort. • • Les Alleniands ont passé au Blutfeld. •

— C'était un brave homme 1 fit Catherine.

— Oui, c'était un brave homme 1 • répondit Frantz la tête inclinée.

Alors tout redevint silencieux, et longtemps, le traîneau s'avança dans la vallée tortueuse. Par instants, il fallait s'arrêter, tant la neige était profonde ; trois ou quatre montagnards descendaient alors prendre le .cheval par la bride, et l'on continuait.

« C'est égal, reprit Catherine sortant tout à coup de ses rêveries^ Hullin aurait bien pn me dire...

—Mais s'il vous avait parlé de ces deux attaques, interrompit le docteur, vous auriez voulu rester.

— Et qui peut m'empêcher de faire ce que je veux? S'il me plaisait de descendre en ce moment du traîneau, est-ce que je ne serais pas libre? ... J'ai pardonné à Jean-Claude; je m'en repens I

— Ohl maman Lefèvre, s'il allait être tué pendant que vous dites celai murmura Louise.

^EUea raison, cette enfant, » pensa Catherine.

Et bien vite elle ajouta :

« Je dis que je m'en repens, mais c'est un si brave homme, qu'on ne peut pas lui en vouloir. Je lui pardonne de tout mon cœur; à sa place, j'aurais fait comme lui. >

A deux ou trois cents pas plus loin, ils entrèrent dans le défilé des Roches. La neigo avait cessé de tomber, la lune brillait entre deux grands nuages blancs et noirs. La gorge étroite, bordée de rochers à pic, se déroulait au loin, et sur les côtés les hautes sapinières s'élevaient à perte de vue. Li^ rien ne troublait le calme des grands bois; on se serait cm bien loin de toute agitation humaine. Le silence était si profond^ qu'on entendait chaqixe pas du cheval dans la neige, et, de temps en temps, sa respiration brusque. Frantz Matenxe s'arrêtait parfois, promenant un coup d'cBil

les côtes sombres, puis allongeant le pas pour rattrapper les autres.

Et les vallées succédaient aux vallées ; le traîneau montait, descendait, tournait à droite, pais à gauche, et les partisans, la baïonnette bleuâtre au bout du fusil, suivaient sans relâche.

Us venaient d'atteindre ainsi, vers trois heures du matin, la prairie des Brimbelles, où Ton Toit encore de nos jours un grand chêne qui s'avance au tournant de la vallée. De Tautre côté, sur la gauche, au milieu des bruyères tontes blanches de neige, derrière son petit mur de pierres sèches et les palissades de son petit jardin, commençait à poindre la vieille maison forestière du garde Gun7,avec ses trois roches posées sur une planche, son vieux cep de vigne noueux, grimpant jusque sous le toit en auvent, et sa petite dme de sapin suspendue à la gouttière en guise d'enseigne, car Cuny faisait aussi le métier de cabaretier dans cette solitude.

En cet endroit, comme le chemin longe le haut du mur de la prairie, qui se trouve à * quatre ou cinq pieds en contre-bas, et qu^un gros nuage voilait la lune, le docteur, craignant de verser, s'arrêta sous le chêne.

« Nous n'avons plus qu'une heure de chemin, mère Lefévre, cria-t-il, ainsi bon courage, rien ne nous presse.

—Oui, dit Frantz, le plus gros est fait, et nous pouvons laisser souffler le cheval. »

Toute la troupe se réunit autour du traîneau; le docteur mit pied à terre. Quelquesuns battirent le briquet pomr allumer leur pipe ; mais on ne disait rien, chacun songeait auDonon. Que se passait-il làrbasT Jean*Claude parviendrait-il à se maintenir sur le plateau jusqu'à l'arrivée de Piorette? Tant de choses pénibles, tant de réflexions désolantes se pressaient dans l'âme de ces braves gens, que pas on n'avait envie de parler.

Connue ils étaient li depuis cinq minutés sous le vieux chêne, au moment où le nuage se retirait lentement, et que la pâle lumière s'avançait du fond de la gorge, tout à coup, à deux cents pas en face d'eux, une figure noire i cheval parut dans le sentier entre les sapins. Celte figure, haute, sombre, ne tarda point à recevoir un rayon de la lune; alors on vit distinctement un Cosaque avec son bonnet de peau d'agneau, et sa grande lance suspendue 80U8 le bras, la pointe en arrière. Il s'avançait au petit pas; déjà Frantz l'ajustait, quand, derrière lui, on vit apparaître une autre lance, puis un autre Cosaque, puis un autre... Et, dans tonte la profondeur de la futaie, sur le fond pâle du del, on ne vit plus alors que s'a-

giter des banderoles en queue d*hirondeile, scintiller des lances et s*avancer des Cosaques à la file, directement vers le traîneau, mais sans se presser, comme des gens qui cherchent, les uns le nez en Tair, les autres penchés sur la selle, pourvoir sous les broussailles : il y en avait plus de trente.

Qu'on juge de Témotion de Louise et de Catherine, assises au milieu du chemin. Elles regardaient toutes deux la bouche béante. Encore ime minute, elles allaient être au milieu de ces bandits. Les montagnards semblaient stupéfaits; impossible de retourner : d'un côté le mur de la prairie à descendre, de l'autre la montagne à gravir. La vieille fermière, dans son trouble, prit Louise par le bras en criant d'une voix étoufTée :

• Sauvons-nous dans le bois I »

Elle voulut enjamber le traîneau, mais son soulier resta dans la paille.

Tout à coup, un des Cosaques fit entendre une exclamation gutturale qui parcourut toute la ligne.

« Nous sommes découverts! • cria le docteur Lorquin en tirant son sabre.

A peine avait-il jeté ce cri, que douze coups de fusil éclairaient le sentier d'un bout i Tautre, et qu'un véritable hurlement de sauvages répondait â la détonation : les Cosaques dé bouchaient du sentier dans la prairie en face, les reins affaissés, les jambes pliées en équerre, lançant leurs chevaux à toute bride, et filant vers la maison forestière conûne des cerfs.

• Hé ! les voilà qui se sauvent au diable I ■ cria le docteur.

Mais le brave homme s'était trop hâté de parier : à deux ou trois cents pas dan» la vallée, tout à coup, les Cosaques se massèrent comme une bande d'étoumeaux en décrivant un cercle; puis, la lance en arrêt, le nez entre les oreilles de leurs chevaux, ils -arrivèrent ventre à terre droit sur les partisans, en criant d'une voix rauque : « Hourra 1 hourra! •

Ce fut un moment terrible.

Frantz et les autres se jetèrent sur le mur, pour couvrir le traîneau.

Deux secondes après, on ne s'entendait plus; les lances froissaient les baïonnettes^ les cris de rage répondaient aux imprécations, on ne voyait plus sous l'ombre du grand chêne, où filtraient quelques rayons de lumière blafarde, que des chevaux debout, la crinière hérissée, cherchant à franchir le mur de la prairie, et, au-desRous, de véritables figures barbares, les yeux luisants, le bras levé, lançant leurs coups avec fureur, avançant, reculant j et poussant des cris à vous faire dresser les cheveux sur la tête»

Louise, toute pâle, et la vieille fermière, ses grands cheveux gris épars, se tenaient debout daus la paille.

Le docteur Lorguin, devant elles, parait les coups avec son sabre^ et, tout eh ferraillant, leur criait :

« Couchez-vous, morbleu!... couchez-vous donc !..• »

Mais elles ne l'entendaient pas.

Louise, au milieu dé ce tumulte, de ces hurlements féroces^ ne songeait qu'à couvrir Catherine, et la vieille fermière, — qu'on juge de sa terreur, — venait de reconnaître Tégof sur un grand cheval maigre, Yégof, la couronne de fer-blanc en tête, la barbe hérissée^ la lance au poing, et sa longue peau de chien flottant sur les épaules. Elle le voyait là comme en plein jour : c'était lui, dont le sombre profil s'élevait à dix pas, les yeux étincelanfs, dardant sa longue flèche bleue dans les ténèbres, et cherchant à l'atteindre. Que faire?... se soumettre, subir son sorti... Ainsi les plus fermes caraclères se sentent brisés par un destin inflexible : la vieille se croyait marquée d'avance; elle regardait tous ces gens bondir comme des loups, se porter des coups, les parer au clair de lune. Elle en voyait quelques-uns s'affaisser; des chevaux, la bride sur le cou, s'échapper dans la prairie... Elle voyait la plus haute lucame de la maison forestière s'ouvrir à gauche, et le vieux Cuny, en manches de chemise, mettre son fusil en joue , sans oser tirer dans la bagarre... Elle voyait toutes ces choses avec une lucidité singulière et se disait : « Le fou est revenu... Quoi qu'on fasse, il pendra ma tête à sa selle. Il faut que ça finisse comme dans mon rêve I •

Et tout en effet semblait justifier ses craintes : les montagnards, trop inférieurs en nombre, reculaient. Bientôt il y eut un tourbillon ; les cosaques, franchissant le mur, arrivaient sur le sentier; un coup de lance, mieux dirigé, fila jusque dans le chignon de la vieille, qui sentit ce fer froid glisser sur sa nuque :

« Oh ! les misérables I » cria-t-elle en tombant et se retenant des deux mains aux rênes.

Le docteur Lorquin lui-même venait d'être renversé contre le traîneau. Frantz et les autres, cernés par vingt cosaques, ne pouvaient accourir. Louise sentit une main se poser sur son épaule : la majn dn fou, du haut de son grand cheval.

A cet instant suprême, la pauvre enfant, folle d'épouvante, fit entendre un cri de détresse ; puis elle vit quelque chose reluire dans les ténèbres, les pistolets de Lorquin, et, rapide comme l'éclair, les arrachant de la ceinture du docteur, elle fit feu des deux coups à la fois,

brûlant la barbe de Tégof, dont la face rouge fut illuminée, et brisant la tête d'un cosaque qui se penchait vers elle, les yeux blancs écarquillésde convoitise. Ensuite, elle saisit le fouet de Catherine, et debout, pâle comme une morte, elle cingla les flancs du cheval, qui partit en bondissant. Le traîneau volait dans les broussailles ; il se penchait à droite, à gauche. Tout à coup il y eut un choc : Catherine, Louise, la paille, tout roula dans la neige sur la pente du ravin. Le cheval s'arrêta tout court, renversé sur les jarrets, la bouche pleine d'écume sanglante : il venait de heurter un chêne.

Si rapide qu'eût été cette chute, Louise avait vu quelques ombres passer comme le vent derrière le taillis. Elle avait entendu une voix terrible, celle de Divès, crier : t En avant I pointez! •

Ce n'était qu'une vision , une de ces apparitions confuses, telles qu'il nous en passe devant les yeux à la dernière heure ; mais, en se relevant, la pauvre jeune fille ne conserva plus aucun doute : on ferraillait à vingt pas de là, derrière on rideau d'arbres, et Marc criait : '• Hardi, mes vieux I... pas de quartier 1 »

Puis elle vit une douzaine de cosaques grimper la côte en face, au milieu des bruyères, comme des lièvres, et au-desaous, par une éclaircie, Yégof traversant la vallée au clair de lune, comme im oiseau effaré. Plusieurs coups de fusil partirent ; mais le fou ne fut pas atteint, et, se dressant de plein vol sur ses étrîers> il se retourna, agitant sa lance d'un air de bravade, et poussant un « hourra I » de cette voix perçante du héron qui vient d'échapper à la serre de Taigle, et gagne le venta tire- d'aile. Deux coups de fusil partirent encore de la maison forestière; quelque chose, un lambeau de guenille, se détacha des reins du fou, qui poursuivit sa course, répétant ses • hourra! » d'un accent rauque , en gravissant le sentier qu'avaient suivi ses camarades.

Et toute cette vision disparut comme un rêve.

Alors Louise se retourna; Catherine était debout à côté d^elle, non moins stupéfaite, non moinsattentive. Elles se regardérentun instant, puis elles s'embrassèrent avec un sentiment de bonheur inexprimable.

t Nous sommes sauvées ! • murmura Catherine.

Et toutes deux se mirent à pleurer.

• Tu t^es bravement comportée, disait la fermière ; c'est beau, c'est bien. Jean-Claude^ Qaspard et moi, nous pouvons être fiers de toi! •

Louise était agitée d'une émotion si profonde, qu'elle en tremblait des pieds à la tête. Le danger passé, sa douce nature reprenait le dessus;

L'INVASION

elle ne pouvait comprendre son courage de tout àTheure.

Au bout dMn instant, se trouvant un peu remises, elles s'apprêtaient à remonter dans le chemin, lorsqu'elles virent cinq ou six partisans et le docteur qui venaient à leur rencontre.

« Ah! vous avez beau pleurer, Louise, dit Lorqain, vous êtes un dragon, un vrai diable. Maintenant vous ikites la bouche en cœur; mais nous vous avons tous vue à Pouvrage, Et, à propos, mes pistolets, où sont-ils ?

£n ce moment, les broussailles s'écartèrent, et le grand Marc Divès^ sa latte pendue au poing, apparut en criant :

■ Hé ! mère Cathenne, en voilà des secousses. Mille tonnerres 1 quelle chance que je me sois trouvé là. Ces gueux vous dévalisaient de fond en comble I

—Oui, dit la vieille fermière en fourrant ses cheveux gris sous son bonnet, c'est un grand bonheur.

—Si c^est un bonheur f Je le crois bien : il D'y apas plus de dix minutes, j*arrive avec mon fourgon chez le père Cuny. • N'allez pas au Donon qu*il me dit , depuis une heure, le ciel est tout rouge de ce côté.,* on se bat pour sûr là-haut. — Vous croyez? — Ma foi oui. — Alors Joson va partir en éclaireur, et voir un peu, et nous autres nous viderons un verre en attendant. » Bon ! à peine Joson sorti, j*entends des cris du cinq cents diables ; « Qu'est-ce que c'est, Cuny? — Je n'en sais rien, • Nous poussons la porte et nous voyons la bagarre* c Hél s'écria le grand contrebandier, c'est nous qui ne faisons pas long feu. • Je saute sur luoi^ Fox, et en avant. Quelle chance I

—Ah ! dit Catheripe ^ ailiQUS.étions sttrs quQ nos affaires vont aussi bien sur le Donon, nous pourrions nous réjouir.

—Oui, oui, Franlz m^a raconté cela, c'est le diable, il faut toujours que quelque chose clo* che, répondit Marc. Enfin... enfin... nous restons là , les pieds dans la neige. Espérons que Piorette ne laissera pas écraser ses camarades, et allons vider nos verres, encore à moitié pleins. »

Quatre autres contrebandiers venaient d*arùver, disant que ce gueux de Yégof pourrait bien revenir avec un tas de brigands de son espèce.

« CTest juste, répondit Divès. Nous allons retourner au Falkenstein, puisque c'est Tordre de Jean-Glaude; mais nous ne pouvons pas emmener notre fourgon , il nous empêcherait de prendre la traverse, et, dans une heure, tous ces bandits nous tomberaient sur le casaquin. Montons toujours chez Cuny; Catherine et Loiiiôe ne seront pas fâchées de boire un coup.

ni les autres non plus; ça leur remettra le cœur à la bonne place. Hue, Bruno ! •

Il prit le cheval par la bnd% On venait de charger deux hommes blessés sur le traîneau. Deux autres ayant été tués, avec sept ou huit cosaques étendus sur la neige, leurs grandes bottes écartées, tout cela fut abandonné, et Ton se dirigea vers la maison du vieux forestiei . Frantz se c jnsolait de n^étre pas au Donon. Il avait éventré deux cosaques , et la vue de Tauberge le mit d^assez bonne humeur. Devant la porte stationnait le fourgon de cartouches. Cuny sortit en criant :

• Soyez les bienvenus , mère Lefèvre, quelle nuit pour des femmes I Asseyez-vous. Que se passe-t-il là-haut? »

Tandis qu'on vidait bouteille à la hâte, il fallut encore une fois tout expliquer. Le bon vieux, vêtu d^une simple casaque et d'une culotte verte, la face ridée, la tête chauve» écoutait, les' yeux arrondis, joignant les mains et criant:

« Bon Dieu! bon Dieu! dans quel temps vivons-nous î On ne peut plus suivre les grands chemins sans risquer d^étre attaqué. C'est pire que les vieilles histoires des Suédois. ■

Et il hochait la tête.

■ Allons, 8*écria Divès , le temps presse , en route, en route! •

Tout le monde étant sorti, les contrebandiers conduisirent le fourgon ,qui renfermait quelques milliers de cartouches et deux petites tonnes d*eau-d6^vie, à trois cents pas de là, au milieu de la vallée, puis ils dételèrent les chevaux.

« AUes toujours en avant! cria Marc; dans quelques minutes nous vous rejoindrons.

— citais que veux- tu faire de cette voiture-là? disait Frantz. Puisque nous n'avons pas le temps de Temmener au Falkenstein, mieux vaudrait la laisser sous le hangar de Cuny, que de l'abandonner au milieu du chemin.

— Oui^ pour faire pendre le pauvre vieux, lorsque les cosaques arriveront, car ils seront ici avant une heure. Ne t'inquiète de rien, j'ai mon idée. ■

Frantz rejoignit le traîneau , qui s'éloignait. Bientôt on dépassa la scierie du Marquis , et Ton coupa directement à droite, pour gagner la ferme du Bois-de-Chênes, dont la haute cheminée se découvrait sur le plateau , à trois quarts de lieue. Comme on était à mi-côte, Marc Divès et ses hommes arrivèrent, criant :

t Halte ! arrêtez un peu. Regardez là-bas. »

Et tous , ayant tourné les yeux vers le fond de la gorge , virent les cosaques caracoler autour de la charrette, au nombre de deux ou trois cents.

4 Ils ai'rivent, sauvons-nous! cria Louise.

nOMAHS KATKNAOX.

KroEib l'ajutUil ié^i quand, derrièfe lui, on vil appuaUn une «rire lance .. (Pip: 77 1

— Attendez un peu, dit le contrebandier^ Qousn'avona rien à craindre. *

U parlait encore , qu'une nappe de flamme immense étendait ees deux ailea pourpres d'une monlagne k l'autre, éclairant les bois jusqu'au Faite, les rochera, la petite maison forestière, à quinte cents mètres au-dessous ; puis il y eut une détonation telle que la terre en trembla.

Et, comme tous les assistants éblouis se r^ardaient les uns les autres, muets d'épouvante, les éclats de rire de Marc se mêlèrent aux bourdon nemeuts de leurs oreilles.

• Hal bal ha! s'écriait-il , j'étais sûr que les ^aeux s'^^râteraient autour du fourgon , pour boire mon eau-de-vie , et que la mèche aurait le tempsde gagner les poudres I... Croyez-vous ■in'iN vont nous suivre? lueurs bras et leurs

jambes pendent maintenant aux branches des sapinsl... Allons, huel... El fasse )e ciel qu'il eu arrive autant à tous ceux qui viennent de passer le Rhin !... •

Toute l'escorte, les partisans, le docieur, tout le monde, était devenu silencieux. Tant d'émotions terribles inspiraient à chacun des pensées sans fia, telles que la vie ordinaire n'en a jamais. Et chacun se disait : * Qu'est-ce que les hommes, pour se détruire ainsi, pour se tourmenter, se déchirer, se niinerT Que se sont-ils fait pour se halrt Et quel est l'eaprit, r&me féroce qui les excita, si ce n'est le dëmoc lui-même?

Divès seul et ses gens ne s'émouvaient pas lie ces choses, et, tout en galopant, riant, et s'applaudissant :

Il plus les leurs. (Piig« S3.]

• Moi , crisit te grand contrebandier , je n'ai jamais vu de farcé pareille... Haï ha! hal dans milla ans j'en rirais encore. ■

Puis il deveuait sombre et criait :

• C'est égal, tout cela doit venir de Tégof. Il budnût être aveugla pour ne pas reconnaître que c'est lui qui a conduit les Allemands au Hulfeld. Je serais fâché qu'il eût âté éclaboussé jor un morceau de ma charrette ; je lui garde quelque chose de mieux que ça. Tout ce que je Hxàn, c'est qu'il continue à bien se porter, jwqn'Ace que nous nous rencontrions quelque put, an coin d'un bois. Que ce soit dans un in, dix ans, vingt ans, n'importe, pourvu que ta chose arrive I Plus j'aurai attendu, plus j'aunf d'appétit : lea bons morceaux se mangent ^'■ii, comme Ubure de sanglier au vin blanc. •

Il disait cela d'un air bonhomme, niils ceux qui le connaissaient devinaient li-dessous quelque chose de très-dangereux poui' Yégor.

Uoe demi-heure après , tout te monde arrivait sur le plateau de la ferme du Bois-do- Chénes.

Jérôme de Saînt-Quirin avait opéré sn retraite sur la ferme. Depuis minuit, il en occupait le plateau. <■>

■ Qui vivel crièrent ses sentinelle] i l'approche de l'escorte.

—C'est Doas, ceux du village des Charmes, • répondit Marc Divès de sa voix tonnante.

On vint les reconnaître, puis ils passèrent,

La ferme était silencieuse; une sentinelle, l'arme au bras, se promenait devant la grange, où dormaient sur la paille une trentaine de partisans. Catherine, à la vue do ces grands toits sombres, de ces vieux hangars , de ces étables, de toute cette antique demeure oti s'était passée sa jeunesse, oix son père^ son grand-père avaient écoulé tranquillement leni* paisible et laborieuse existence, et qu'elle allait abandonner peut-être pour toujours, Catherine éprouva un serrement de cœur terrible; mais elle n'en dit rien, et, sai^tant du traîneau, comme autrefois au retour du marché i

t Allons, Louise, dit-elle, nous voilà chey nous, grâce à Dieu, 9

Le vieux Duchéne avait poussé la porte en criant :

« C'est vous, madame LefèvreT

— Oui, c^est nouai, M Pas de nouvelles de Jean-Claude ?

— Non, madame, •

Alors tout le monde entra dans la grande cuisino.

Quelques charbons brillaient encore sur Tâtre, et sous l'immense manteau de la cheminée était assis dans Tombre Jérôme de Saint-Qiiirin, avec sa grande capote de bure, sa longue barbe fauve en pointe, le gros bâton de cormier entre les genoux et la carabine appuyée au mur.

t Hé, bonjour, Jérôme I lui cria la vieille fermière.

— Bonjour, Catherine, répondit le chef grave et solennel du Grosmann. Vous arrivez du Do* non?

— Oui... Ça va mal, mon pauvre Jérôme I Les kaiserlicks attaquaient la ferme quand nous avons quitté le plateau. On ne voyait que des habits blancs de tous les côtés. Us commençaient à franchir les abatis...

— Alors vous croyez que Hullin sera forcé d'abandonner la roule?

— Si Piorette ne vient pas à son secours, c'est possible ! ■

Les partisans s*étaient rapprochés du feu. Marc Divès se penchait sur la braise pour allumer sa pipe; en se relevant, il s'écria :

t Moi^ Jérôme, je ne te demande qu^une chose; je sais d'avance qu'on s^est bien battu où tu commandais...

—On a fait son devoir, répondit le cordonnier; il y a soixante hommes étendus sur la pente du Grosmann, qui pourront le dire au dernier jugement

•-Oui; mais qui donc a conduit les Aile-

lemands? ils n'ont pu trouver d'eux-mêmes le passage du Blutfeld.

— C'est Yégof> le fou Yégof^ dit Jérôme, dont les yeux gris, entouréa de grosses rides et couverts d'épais sourcils blancs parurent s'illuminer dans les ténèbres.

— Ah!,., tu en es bien sûr?

—Les hommes de Labarbe Pont vu monter ; il conduisait les autres, »

I^es partisans se regardèrent avec indignation.

En ce moment, le docteur Lorquin, resté dehors pour dételer le cheval, ouvrit la porte en criant:

ff La bataille est perdue! Voici nos hommes du Donon ; je viens d'entendre la corne de Lagarmitlo. •

11 est facile de s'imaginer Pémotion des assistants à cette nouvelle. Chacun se prit à songer aux parents, aui amis, qu'on ne rèverrail peut-être jamais, et tous, ceux de la cuisine et de la grange, se précipitèrent à la fois sur le plateau. Dans le même instant , Robin et Dubourg, placés en sentinelle au haut du Bois-de- Cbénes, crièrent :

f Qui vive I

— France I • répondit une voix.

Et, malgré la distance, Louise, croyant reconnaître la voix de son père, fut saisie d'une émotion telle, que Catherine dut la soutenir.

Presque aussitôt un grand nombre du pas retentirent sur la neige durcie, et Louise, n'y pouvant tenir, cria d'une voix frémissante :

« Papa Jean-Claude I . .,

—J'arrive, répondit Hullin, j'arrive I

— Mon père? s'écria Prantz Materne en courant au-devant de Jean-Claude.

—Il est avec nous, Frantz.

—Et Kasper?

— Il a reçu un petit atout, mais ce n'est rien; tu vas les voir tous les deux. »

Catherine se jetait au même instant dans les bras de Hullin.

• Oh ! Jean-Claude , auel bonheur de vous revoir !

— Oui, fit le brave homme d'une voix sourde, il y en a beaucoup qui ne verront plus lea leurs !

—Frantz , criait alors le vieux Materne, hé ! par ici ! »

Et, de tous côtés, dans Pombre, on ne voyait que des gens se chercher, se serrer la main et s'embrasser. D'autres appelaient : • Niclau ! Saphéril » mais plus d^un ne répondit pas.

Alors les voix devenaient rauques, comaie étranglées, et finissaient par se taire. La joie des uns et la consternation des autres doa* naient une sorte d^épouvante. Louise était

L'INVASION

daDs les bras de Hullin, et pleurait à chaudes hrmes.

lAhl Jean-Claude, disait la mère Lefèvre, TOUS en apprendrez sur cette enfant-là. Maintenant je ne tous dirai rien, mais nous arons été attaqués.. •

—Oui... nous causerons de cela plus tard*... le temps presse, dit HuUin ; la route du Donon est perdue, les Cosaques peuTent être ici au petit jour, et nous avons encore bien des choses â faire. •

Il tourna le coin et entra dans la ferme ; tout le monde le suivit ; Duchêne venait de jeter un fagot sur le feu. Toutes ces figures noires de poudre, encore animées par le combat, les habits déchirés de coups de baïonnette, quelquesunes sanglantes, s'avançant des ténèbres en pleine lumière, offraient un spectacle étrange. Kasper, le front bandé de son mouchoir, avait reçu un coup de sabre ; sa baïonnette, ses buffleferies et ses hautes guêtres de toile bleue étaient tachées de sang. Le vieux Materne, lui, grâce à sa présence d'esprit imperturbable, revenait sain et sauf de la bagarre. Les débris des deux troupes de Jérôme et de Hullin se tronvaient ainsi réunis. C'étaient les mêmes physionomies sauvages , animées de la même énergie et du même esprit de vengeance ; seulement les derniers, harassés de fatigue, s'asseyaient à droite, à gauche, sur les fagots, sur la pierre de Tévier, sur la dalle basse de l'âtre, la tête entre les mains, les coudes aux genoux. Les autres regardaient en tous sens, et, ne pouvant se convaincre de la disparition de Hans, de Joson, de Daniel , échangeaient des questions que suivaient de longs silences. Les deux fils de Materne se tenaient par le bras, comme s'ils avaient eu peur de se perdre, et leur père, derrière eux, appuyé contre le mur, le coude sur sa carabine, les regardait d'un œi^ satisfait. • Ils sont là, je les vois, semblait-il Wâ dire ; ce sont de fameux gaillards ! Ils ont çauvé leur peau tous les deux ! • Et le brave homme toussait dans sa main. Quelqu'un venait-il Itd parler de Pierre, de Jacques, de Nicolas, de son fils ou de son frère, il répondait au hasard : • Oui, oui , il y en a beaucoup là-bas, sur le dos... Que voulez-vous? c'est la guerre... Votre Nicolas a fait son devoir... il faut se consoler. » Kn attendant il pensait : « Les miens sont hors de la nasse, voilà le principal t »

Catherine dressait la table avec Louise. Bientôt Duchêne, remontant de la cave une toime de vin sur l'épaule, la déposa sur le buffet; il en fit sauter la bonde, et chaque partisan vint présenter son verre, son pot ou sa cruchci à la gerbe pourpre qui miroitait aux reflets du foyer.

« Mangez et buvez ! leur criait la vieille fermière ; tout n^est pas fini, vous aurez encore besoin de forces. Hé I Frantz , décroche-moi donc ces jambons 1 Voici le pain , ki couteaux. Asseyez-vous, mes enfants ••

Frantz , avec sa baïonnette, embrochait les jambons dans la cheminée.

On avançait les bancs, on s'asseyait, et, malgré le chagrin, on mangeait de ce vigoureux appétit que ni les douleurs présentes, ni les préoccupations de l'avenir ne peuvent faire oublier aux montagnards. Tout cela n'empêchait pas une tristesse poignante de serrer la gorge de ces braves gens, et tantôt l'un, tantôt l'autre, s'arrétant tout à coup, laissait tomber sa fourchette et s'en allait de table disant \ t J'en ai assez I »

Pendant que les partisans réparaient ainsi leurs forces^ les chefis s'étaient réunis dans la salle voisine, pour prendre les dernières résolutions de la défense. Ils étaient assis autour de la table, éclairée par une lampe defer^blanc, le docteur Lorquin, son grand chien PivÂon le nez en l'air près de lui, Jérôme dans l'angle d'une fenêtre à droite, Hullin à gauche, tout pâle. Marc Divès, le coude sur la table, la joue dans la main, tournait ses larges épaules à la porte ; il ne montrait que son profil brun et l'un de9 coins de sa longue moustache. Materne seul restait debout, selon son habitude, contre le mur, derrière la chaise de Lorquin, la carabine au pied. Dans la cuisine bourdonnait le tumulte. 4

Lorsque Catherine, mandée par Jean^Glaude, entra, elle entendit une sorte de gémissement qui la fit tressaillir; c'était Hullm qui parlait.

« Tous ces braves enfants, tous ces pères de famille qui tombaient les uns après les autres, criait-il d'une voix déchirante, croyez-vous que cela ne me prenait pas au cœur? Croyez- vous que je n'aurais pas mieux aimé mille fois être massacré moi-même? Ah I dans cette nuit, vous ne savez pas ce que j'ai souffert ! Perdre la vie, ce n'est rien ; mais porter seul une responsabilité pareille!... •

Il se tut; le frémissement de ses lèvres, une larme qui coulait lentement sur sa joue, son altitude, tout montrait les scrupules de Thonné te homme, en face d'une de ces situations où la conscience elle-même hésite et cherche de nouveaux appuis. Catherine alla tout doucement s'asseoir dans le grand fauteuil à gauche. Au bout de quelques secondes , Hullin ajouta d'un ton plus calme :

• Entre onze heures et minuit, Zimmer arrive en criant: t Nous sommes tournés! Les Allemands descendent du Grosmann ; Labarbe est écrasé; Jérôme ne peut plus tenir! • Et puis

il De dil plus rien. Que faire?.*. Est-ce que je pouvais battre en retraite ? est-ce que je pouvais abandonner une position qui nous avait coûté tant de sang, la route du Donon, le chemin de Paris? Si je l'avais fait, est-ce que je n'aurais pas été un misérable ? Mais je n*avais que trois cents hommes contre quatre mille à Grandfontaine, et je ne sais combien qui descendaient de la montagne 1 Eh bieni coûte que coûte, je me décide à tenir ; c'était notre devoir. Je me dis : « La vie n'est rien sans l'honneur !... nous mourrons tous ; mais on ne dira pas que nous avons livré le chemin de la France. Non, non, on ne le dira pas 1 »

En ce moment, la voix de HuUin reprit son timbre frémissant ; ses yeux se gonflèrent de larmes, et il ajouta :

« Nous avons tenu ; mes braves enfants ont tenu jusqu'à deux heures. Je les voyais tomber. Ils tombaient en criant : « Vive la Francel 11 » Dès le commencement de l'action, j'avais fait prévenir Piorette. Il arriva au pas de course, avec une cinquimtaine d^hommes solides. Il était déjà trop tard 1 L'ennemi nous débordait à droite et à gauche ; il tenait les trois quarts du plateau, et nous avait refoulés dans les sapinières du côté de Blanru ; son feu plongeait sur nous. Tout ce que je pus faire, ce fut de réimir mes blessés, ceux qui se traînaient encore, et de les mettre sous l'escorte de Piorette; une centaine de mes hommes se joignirent à lui. Moi , je n'en gardai que cinquante pour aller occuper le Falkenstein. Nous avons passé sur le ventre des Allemands qui voulaient nous couner la retraite. Heureusement, la nuit était noire ; sans cela , pas un seul d'entre nous n'aurait réchappé. Voilà donc où nous en sommes ; tout est perdu 1 Le Falkenstein seul nous reste, et nous sommes réduits à trois cents hommes. Maintenant il s'agit de savoir si nous voulons aller jusqu'au bout. Moi, je vous Tai dit, je souffre de porter seul une responsabilité si grande. Tant qu'il a été question de défendre la route du Donon, il ne pouvait y avoir aucun doute : chacun se doit à la patrie ; mais cette route est perdue; il nous faudrait dix mille honunes pour la reprendre, et,dan8 ce moment, l'ennemi entre en Lorraine.., Voyons, que fautil faire ?

»n faut aller jusqu'au bout, dit Jérôme.

—Oui, oui 1 crièrent les autres.

— Est-ce votre avis, Catherine ?

—Certainement 1 > s'écria la vieille fermière, dont les traits exprimaient une ténacité inflexible.

Alors Hullin , d'un ton plus ferme, exposa «on plan:

t Le Falkenstein est notre point de retraite.

C'est notre arsenal, c'est là que nous avons nos munitions ; Tennemi le sait , il va tenter un coup de main de ce côté. Il faut que nous tous, ici présents, nous y allions pour le défendre; il faut que tout le pays nous voie, qu'on se dise: « Catherine Lefèvre , Jérôme, Materne et ses garçons , Hullin , le docteur Lorquin sont là. Ils ne veulent pas déposer les armes 1 » Celle idée ranimera le courage de tous les gens de cœur. En outre, Piorette tiendra dans les bois; sa troupe se grossira de jour en jour. Le pays va se couvrir de Cosaques, de pillards de toute espèce; lorsque l'armée ennemie sera entrée en Lorraine, je ferai un signe à Piorette ; il se jetera entre le Donon et la route, et tous les traînards éparpillés dans la montagne seront pris comme dans un épervier. Nous pourrons aussi profiter des chances Cavoi*ables, pour enlever les convois des Allemands, inquiéter leurs réserves, et, si le bonheur veut, comme il faut Tespérer, que tons ces kaiserlicks soient battus en Lorraine par notre armée, alors nous leurs couperons la retraite. •

Tout le monde se leva, et Hullin, entrant dans la cuisine, fit aux montagnards cette simple allocution :

• Mes amis, nous venons de décider que Ton pousserait la résistance jusqu^au bout. Cependant chacun est libre de faire ce qu'il voudra, de déposer les armes^ de retourner à son village; mais que ceux qui veulent se venger se réunissent à nous 1 ils partageront notre dernier morceau de pain et notre dernière cartouche. >

Le vieux flotteur Colon se leva et dit :

« Hullin, nous sommes tous avec toi; nous avons commencé à nous battre tous ensemble nous finirons tous ensemble.

— Oui, oui! s'écrièrent les autres.

— Vous êtes tous décidés ? Eh bien 1 écoutez^ moi. Le frère de Jérôme va prendre le corn» mandement.

—Mon frère est mort, interrompit Jérôme il est resté sur la côte du Grosmann. •

Il y eut un instant de silence; puis, d't^i c voix forte, Hullin poursuivit :

t Colon, tu vas prendre le commandement de tous ceux qui restent, à l'exception des hommes qui formaient Tescorte de Catherine Lefèvre, et que je retiens avec moi. Tu iras rejoindre Piorette dans la vallée du Blanru, en passant par les Deux-Rivières.

—Et les munitions? s^écria Marc Divès.

—J'ai ramené mon fourgr.:^, dit Jérôme; Colon pourra s'en servir.

—Qu'on attelle aussi le traîneau, s'écria Catherine; les Cosaques arrivent, ils pilleront tout. Il ne faut pas que nos gens partent tes^

L'INVASION

mains vides j qu^ls emmènent les bœufs, les vaches et les chèvres; qu'ils emportent tout : c'est autant de gagné sur Tenncmi. »

Cinq minutes après, la ferme était au pillage ; on chargeait le traîneau de jambons, de Tiandes fumées, de pain ; on faisait sortir le bétail des écuries, on attelait les chevaux à la grande voiture, et bientôt le convoi se mit en marche, Robin en tête, soufflant dans sa grande trompe d'écorce, et les partisans derrière poussant aux roues. Lorsqu'il eut disparu dans le bois, et que le silence succéda subitement à tout ce bruit, Catherine, en se retournant, vit Hnllin derrière elle, pâle comme un mort.

■ Eh bien , Catherine , lui dit-il, tout est fini !.. • Nous allons monter là-haut ! »

Franlz, Easper et ceux de l'escorte, Marc Divès, Materne, tous l'arme au pied dans la cuisine, attendaient.

• Duchéne, dit la brave femme, descendez au village; il ne faut pas que l'ennemi vous maltraite à cause de moi. »

Le vieux serviteur, secouant alors sa tête blanche, les yeux pleins de larmes, répondit :

■ Autant que je meure ici, madame Lefôvre. Voilà bientôt cinquante ans que je suis arrivé à la ferme. . . Ne me forcez pas de m'en aller : ce serait ma mort.

—Comme vous voudrez, mon pauvre DU7 chêne, répondit Catherine attendrie; voici les clefs de la maison. •

Et le pauvre vieux alla s'asseoir au fond de Tàtre, sur un escabeau, les yeux fixes, là bouche entr^ouverte, comme perdu dans une immense et douloureuse rêverie.

On se mit en route pour le Falkenstein. Marc Divès, à cheval, sa grande latte pendue au poing, formait l'arriôre-garde, Frantz et Hullin, à gauche, observaient le plateau ; Kasper et Jérôme, adroite, la vallée; Materne et les honunes de l'escorte entouraient les femmes. Chose bizarre ! devant les chaumières du village des Charmes, sur le seuil des maisonnettes, aux lucarnes, aux fenêtres, apparaissaient des figures jeunes et vieilles, regardant d'un œil curieux cette fuite de la mère Lefévre, et les mauvaises langues ne l'épargnaient pas : « Âhl les voilà dénichés! criait-on; mélez* voQs donc de ce qui ne vous regarde pas ! •

D^aotres faiiaient la réflexion, tout haut, que Catherine avait été riche assez longtemps, et que c'était à chacun son tour de traîner la semelle. Quant aux travaux, à la sagesse, à la bonté de cœur, à toutes les vertus de la vieille fermière, au patiiotisme de Jean-Claude, au courage de Jérôme et des trois Materne, au ^intéressement du docteur Lorquin, au dé*

vouement de Marc Divès, personne n'en disait rien : — ils étaient vaincus !

Au fond de la vallée des Bouleaux, à deux portées de fusil du village des Charmes, sur la gauclie^ la petite troupe se mit à gravir lentement lo sentier du vieux burg. Huilin, se rap* pelant qu'il avait suivi le même chemin, lorsqu'il élait allé acheter de la poudre à Marc Divès, ne put se défendre d'une tristesse profonde. Alors, malgré son voyagea Phalsbourg, malgré le spectacle des blessés de Hanau et de Leipzig, malgré le- récit du vieux sergent, il ne désespérait de rien; il conservait toute son énergie, et ne doutait pas du succès de la défense. Maintenant tout était perdu : l'ennemi descendait en Lorraine , les montagnards fuyaient. Marc Divès côtoyait le mur dans la neige ; son grand cheval, accoutumé sans doute à ce voyage, hennissait, levant la tête et rabais» sant sous le poitrail par brusques saccades. Le contrebandier se retournait de temps en temps, pour jeter un coup d'œil sur le plateau du Bois-de-Chénes en face. Tout à coup il s'écria : « Hél voici les Cosaques qui se montrent! • A cette exclamation toute la troupe fit halte pour regarder. On était déjà bien haut sur la montagne au-dessus du village et même de la ferme du Bois-de-Chênes. Le jour gris de l'hiver dispersait les vapeurs matinales, et, dans les replis de la côte, on découvrait la silhouette de plusieurs Cosaques, le nez en l'air, le pistolet levé, s^approchantau pelitpas delà vieille métairie. Ils étaient espacés en tirailleura, et semblaient craindre une surprise: Quelques instants après, on en vit poindre d'autres, remontant la vallée des Houx, puis d'autres encore, et tous, dans la même attitude, debout sur leurs étriers pour voir de loin, comme des gens qui vont à la découverte. Les premiei-s, ayant dépassé la ferme et n'observant rien de menaçant, agitèrent leurs lances et firent demitour. Tous les autres accoururent alors ventre à terre, comme les corbeaux qui suivent à tired'aile celui d'entre eux qiu s'élève, supposant qu'il vient d'apercevoir une proie. En quelques secondes, la ferme fut entourée, la porte ouverte. Deux minutes plus tard, le? vitres volaient en éclats ; les meubles, les paillasses, le Unge, tombaient par les fenêtres de tous les côtés à la fois. Catherine, son nez crochu recourbé sur la lèvre, regardait tout ce 7*avage d'un air calnde. Longtemps elle ne dit rien

mais, voyant tout àcoup Yégof, qu^elle n'avait pas aperçu jusqu'alors, frapper Duchéue du manche de sa lance et le pousser hors de la ferme, elle ne put retenir un cri dMndignation :

« Oh I le gueux ! . . . Faut-il être lâche pour frapper un pauvre vieux qui ne peut se défendre. . . Ah 1 brigand, si je te tenais I

— Allons, Catherine, cria Jean-Claude en voilà bien assez ; à quoi bon se rassasier d'un pareil spectacle?

— ^Vous avez raison, dit la vieille fermière, partons : je serais capable de descendre pour me venger toute seule. ■

Plus on montait, plus l'air devenait vif. Louise, la fille des HeimathsUs^ un petit panier de provisions au bras, grimpait en tête de la troupe. Le ciel bleuâtre, les plaines d'Alsace et de Lorraine, et, tout au bout de Thorizon, celles delà Champagne, toute cette immensité sans bornes où se perdait le regard, lui donnait des éblouissements d'enthousiasme. 11 lui sem* blait avoir des ailes et plonger dans l'azur, comme ces grands oiseaux qui glissent de la cime des arbres dans les abîmes, en jetant leur cri d'indépendance. Toutes les misères de ce bas monde, toutes ses injustices et ses souffrances étaient oubliées. Louise se revoyait toute petite sur le dos de sa mère, la pauvre bohème errante, et se disait : • Je n'ai jamais été plus heureuse, je n'ai jamais eu moins de soucis, je n'ai jamais tant ri , tant chanté I Pourtant le pain nous manquait souvent alors. Ah! les beaux jours ! • Et des bribes de vieilles chansons lui revenaient à l'esprit.

Aux approches du rocher rougeâtre, incrusté de gros cailloux blancs et noirs, et penché sur le précipice comme les arceaux d'une immense cathédrale, Louise et Catherine s'arrêtèrent en extase. Au-dessus, le ciel leur paraissait encore plus profond, le sentier creusé en volute dans le roc plus étroit. Les vallées à perte de vue, les bois infinis^ les étangs lointains de la Lor» raine, le ruban bleu du Rhin sur leur droite, tout ce grand spectacle les émut, et la vieille fermière dit avec une sorte de recueillement :

« Jean-Claude, celui qui a taillé ce roc dans le ciel, qui a creusé ces vallées, qui a semé siu* tout cela les forêts, les bruyères et les mousses, celui-là peut nous rendre la justice que nous méritons. »

Comme ils regardaient ainsi sur la première assise du rocher, Marc conduisit son cheval dans une caverne assez proche, puis il revint, et, se mettant à grimper devant eux, il leur dit :

t Prenez garde, on peut glisser! •

En mémti temps il leur montrait à droite le précipice tout bleu, avec des cimes de sapins au fond. Tout le monde devint silencieux jus-

qu'à la terrasse, où commençait la voûte. Là, chacun resph*a plus librement. On vit, au milieu, du passage, les contrebandiers Brenn, Pfeifer, et Toubac, avec leurs grands manteaux gris et leurs feutres noirs, assis autour d*uD feu qui s'étendait le long de la roche. Marc Divès leur dit :

• Nous voilà! Les kaiserlicks sont les maîtres. . • Zimmer a été tué cette nuit. . . Hexe- Baizel est-elle là-h au t ? *

—Oui, répondit Brenn, elle fait des cartouches.

— Cela peut encore servir, dit Marc. Ayez l'œil ouvert, et si quelqu'un monte ^ tirez dessus. •

Les Materne s'étaient arrêtés au bord de la roche, et ces trois grands gaillards roux, le feutre retroussé , la corne à poudre sur la hanche, la carabine sur l'épaule, les jambes sèches, musculeuses, solidement établis à la pointe du roc, offraient un groupe étrange sur le font bleuâtre de Tablme. Le vieux Materne, la main étendue, désignait au loin, bien loin, un point blanc presque imperceptible au milieu des sapinières, en disant :

• Aeconnaissez-vous cela, mes garçons? • Et tous trois regardaient les yeux à demi

fermés.

« C'est notre maison, répondait Kasper.

« Pauvre Magrédel I reprit le vieux chasseur après un instant de silence; doit-elle être inquiète depuis huit jours 1 doit-elle faire des VŒUX pour nous à sainte Odile I »

En ce moment, Marc Divès, qui marchait le premier, poussa un cri de surprise.

t Mère Lefèvi*e, dit-il en s'arrêtant» les cosaques ont mis le feu à votre ferme) »

Catherine reçut cette nouvelle avec le plus grand calme, et s'avança jusqu'au bord de la terrasse ; Louise et Jean-Claude la suivirent. Au fond de l'abîme s'étendait un grand nuage blanc; on voyait, à travers ce nuage, une étincelle sur la côte du Bois-de-Chênes, c'était tout; mais, par instants, lorsque soufflait la bise, l'incendie apparaissait : les deux hauts pignons noirs, le grenier à foin embrasé, les petites écuries flamboyantes; puis tout disparaissait de nouveau.

• C'est déjà presque flni^ dit Hullin à voix basse.

— Oui, répondit la vieille fermière, voilà quarante ans de travail et de peinea qui s'envoleul en fumée; mais c'est égal, ils ne peuvent brûler mes bonnes terres, la grande prairie de l'Eichmath. Nous recommencerons à travailler. Gaspard et Louise referont tout cela. Moi, je ne me repens de rien. •

Au bout d'un quart d'heure, des milliers d*é-

L'INVASION

lincelles s'élevèrent, et tout s'écroula. Les pignons noirs restèrent seuls debout. Alors on se remit à grimper le sentier. Au moment d'atteindre la terrasse supérieure, on entendit la ?oix aigre de Hexe-Bai^l :

■ C'est U)i, Catherine? criait-elle. Ah! je ne pensais jamais quo tu tiendrais me voir dans mon pauvre trou. •

Saizel et Catherine Lefèvre avaient été jadis àl'école ensen)hle,et elles se tutoyaient.

■ Ni moi non plus, répondit la vieille fer« mière; c'est égal, Baizel, dans le malheur, on est contente de retrouver une vieille camarade d'enfance. • Baizel semblait touchée.

■ Tout ce qui est ici, Catherine, est à toi, s'écrja-t-elle, tout!... •

Elle montrait son pauvre escabeau, son bar lai de genêts verts et les cinq ou six bûches de son âtre. Catherine regarda tout cela quelques instants en silence et dit ;

• Ce n'est pas grand, mais c'est solide ; ou ne brûlera pas ta maison, à toi t

—Non, ils ne la brûleront pas, dit Hexe- Baizel en riant; il leur faudrait tous les bois du comté de Dabo pour la chaufl'er un peu. Hé!hé!hôl >

Les partisans, après tant de fatigues, aau* taient le besoin du repos; chacun se bâtait d'appuyer son fusil au mur et de s'étendre sur le sol. Marc Divès leur ouvrit la seconde oorveme, où ils étaient du moins à l'abri; puis il sortit avec Hullin pour examiner la position.

Sur la roche du Falkenstein^ à la cime des airs, s'élève une tour ronde, effondrée à sa base. Cette tour , couverte de ronces, d'épines blanches et de myrtiles, est vieille comme la montagne; ni les Français, ni les Allemands, ni les Suédois ne l'ont détruite. La pierre et le dment sont reliés avec une telle solidité, qu'on ne peut en détacher le moindre fragment. Elle a un air sombre et mystérieux qui vous reporte à des temps reculés, où la mémoire de l'homme ne peut atteindre. A l'époque du passage des oies sauvages, Marc Divès s'y embusquait d'habitude, lorsqu'il n'avait rien de mieux à taire, et quelquefois, A la tombée du jour, au moment où les bandeâ arrivent à travers la brume et décrivent un laige circuit avant de se reposer, il en abattait deux ou trois, ce qui réjouissait Hexe-Baiiel, toujours fort empressée de les mettre à la broche. Souvent aussi, en automne,

^bïc tendait dans les broussailles des lacets,

où les grives se prenaient volontiers; enfin la vieille tour lui servait de bûcher. Combien de fois Hexe-Baizel, lorsque le vent du nord soufflait à décorner des bœuf^, et que le bruit, le craquement des branches et le gémissement immense des forêts d'alentour montaient làhaut comme la clameur d^une mer en furie, combien de fois Hexe-Baizel avait^lle failli être enlevée jusque sur la Kilbéri en facel Mais elle se tenait cramponnée aux broussailles, des deux mains, et le vent ne réussissait qu'à faire flotter ses cheveux roux.

Divès , s'étant aperçu que son bois, couvert de neige et trempé par la pluie, donnait plus de fumée que de flamme, avait abrité la vieille tour d'un toit en planches. A cette occasion, le contrebandier racontait une singulière bis toire ;— Il prétendait avoir découvert, en posant les chevrons, au fond d'une fissure, une chouette blanche comme neige, aveugle et débile, pourvue en aboiidance de mulots et de chauves-souris. G* est pourquoi il l'avait appelée la graniTmère du pays^ supposant que tous les oiseaux venaient l'entretenir à cause de son ei^tréme vieillesse.

A la fin de ce jour, les partisans, placés en observation, comme les locataires d'un vaste bôtol, à tous les étages de la roche , virent les uniformes blancs apparaître dans les .gorges d'alentour. Ils débouchaient en masses profondes de tous les côtés & la fois ,ce qui démontrait clairement leur Intention de bloquer le Falkenstein, Marc-Divès, voyant cela, devint plus rêveur* « 8*ils nous entourent, pensait-il, nous ne pourrons plus nous procurer de vivres ; ii faudra nous rendre ou mourir de faim. »

On distinguait parfaitement Tétat-major ennemi, stationnant à cheval autour de la fontaine du village des Charmes. Là se trouvait un grand chef à large panse, qui contemplait la roche avec une longue lunette ; derrière lui se tenait Yégof, et il se retournait de temps en temps pour l'interroger. Les femmes et les enfants formaient cercle plus loin, d'un air d'extase, et cinq ou six cosaques caracolaient. Le contrebandier ne put y tenir davantage ; il prit Hullin à part.

fl Regarde, lui dit-il, cette longue file de shakos qui se glissent le long de la Sarre, et, de ce c6té-oi, les autres qui remontent la vallée comme des lièvres, en allongeant les jambes : ce sont des haiserlicks^ n'est-ce pas? fihbien! que vont-ils foire là, Jean-Claude ?

— Ils vont entourer la montagne.

—C'est très-clair. Combien crois-tu qu'il y ait là de monde?

— De trois à quatre mille hommes.

— Sans compter ceux qui se promènent dans

HO\fANS NATIONVtX.

Voili quknate »d* de ttuvuil et ds pelnea qui B'envolent «n lamio. (P>i3e 8»-)

la campag^ne. Eh bien 1 que yeux-tu que norette fasse contre ce tas de vagabonds, avec tes trois cents hommes? Je te le demaoâe franchement, Hullin,

— U ne pourra rien faire, répondit le brave homme simplement. LesAllemands savent que nos munitions sont au Falkenetein ; Us craignen t un soulèvement après leur entrée en Lorraine, et veulent assurer leurs derrières. Le général ennemi a reconnu qu'on ne peut nous prendre de vive force; il se décide à nous ré* di'.it-e par la famine. Tout cela, Marc, est positif i mais nous sommes des hommes, nous ferons notre devoir : nous mourrons ici I •

D y eut un instant de silence; Marc Divès froD<»ilt le sourcil, et ne paraissait pas du'tout convamcu 1

• Nous mourrons I reprit-il eu se grattant la nuque; moi, je ne vois pas du tout pourquoi nous devons mourir ; cela n'entre pas dasn nos idées de mourir : il y a trop de gens qui seraient contents!

—Que veux-tu faire? dit Hullin d'un tou sec . tu veux te rendrai

— Me rendre l cria le contrebandier. M<a prends-tu pour un lâche ?

— Alors explique-toi.

—Ce soir, je pars pour Phalsboui^. Je riaque ma peau en traversant les lignes de l'ennemi, mais j'aime encore mieaz cela que de me croiser les bras ici et de périr par la famine. J'entrerai dans la place à la première sortie, ou je tâcherai de gagner une poterne. Le commandant Meunier me connaît ; je lui ventes du U

depuis trois ttaa SI a faii comme toi las campagne!" "l'Italie et d'Egypte. Eh bien ! je Ini exposerai la chose. Je verrai Gaspard Lefèvre. Je ferai tant, qu'on nous donnera peut-être une compagnie. Rien que runiforme, vois-tu, Jean- Qaade, et nous sommes sauvés : tout ce qui reste de braves gens se réunit à Piorette, et, i^s tous les cas, on peut nous délivrer. Enfin, wilà mon idée; qu'en penses-tu t

Il regardait Hullin, dont l'œil fixe et sombre •"inquiêiait.

• Voyons est-ce que cb n'est pas une chance!

—C'est une idée , dit enfin Jean-Claude. Je ne m'y oppose pas. ■

En. regardant le contrebandier à son tour ilans le blanc des yeux :

• Tu me jure', de faire ton possible pour entrer dans la place?

— Jo ne jure rien -lu tout, répondit Marc, dont les joues brunes âe couvrirent d'une rougeur subite ; je laisse ici tout ce que j'ai : mon bien, ma Femme, mes camarades, Catherine Lefèvre, et toi, mon plus vieil ami 1... Si je ne reviens pas, je serai uu traître ; mais ei je reviens, Jean-Claude, tu m'expliqueras un peu ce que tu viens de me demander : nous éclaircirons ce petit compte entre nousl

— Marc, dit Hullin, pardonne-moi; ces joursci j'ai trop BOufTertl j'ai eu tort; le malheur rend défiant... Donne-moi ]a main... Va, sauve-nous , sauve Catherine, sauve mon enfant! Je le le dis maintenant: nous n'avons plu» de ressource qu'en toi. »

La voix de Hullin tremblait. Divès se laissa fléchir; seulement il ajouta :

« C'est égai, Jean-Claude, tu n'aurais pas dû me dire cela dans un pareil moment ; n'en parlons plus jamais I... Je laisserai ma peau en route, ou bien je reviendrai vous délivrer. Ce soir, à la nuit, je partirai. Les kaiserlicks cornent déjà la montagne ; n'importe, j'ai un bon cheval, et puis j'ai toujours eu de la chance. »

A six heures, les dernières cimes étaient descendues dans les ténèbres. Des centaines de feux, scintillant au fond des gorges, annonçaient que les Allemands préparaient leur repas. Marc Divès descendit la brèche en tâtonnant. Hullin écouta quelques secondes encore les pas de son camarade ; puis il se dirigea, tout soucieux, vers la vieille tour, où Ton avait établi le quartier général. Il souleva la grosse couverture de laine qui fermait le nid de hiboux, et vit Catherine, Louise et les autres accroupis autour d'un petit feu, qui éclairait les murailles grises. La vieille fermière, assise sur un bloc de chêne, les mains nouées autour des genoux, regardait la flamme d*im œil fixe, les lèvres serrées, le teint verdâtre. Louise, adossée au mur, semblait rêveuse. Jérôme, debout derrière Catherine, les mains croisées sur son bâton , touchait de son gros bonnet de loutre le toit vermoulu. Tous étaient tristes et découragés. Hexe-Baizel , qui soulevait le couvercle d'une marmite, et le docteur Lorquin, qui grattait le crépi du vieux mur avec la pointe de son sabre , conservaient seuls leur physionomie habituelle.

t Nous voilà, dit le docteur, revenus aux temps des Triboques. Ces murs-là ont plus de deux mille ans. Il a dû couler une bonne quantité d'eau des hauteurs du Falkenstein et du Grosmann, parla Sarre au Rhin, depuis qu'on n'a pas fait de feu dans cette tour.

— Oui , répondit Catherine comme au sortir d'un rêve, et bien d'autres que nous ont souîfert ici le froid, la faim et la misère. Qui l'a su? Personne. Et dans cent, deux cents, trois cents ans, d'autres peut-être viendront encore s'abriter à cette même place. Ils trouveront, comme nous, la muraille froide, la terre humide. Ils feront un peu de feu. Ils regarderont, comme nous regardons, et ils diront comme nous : « Qui a souffert avant nous ici? Pourquoi ont-ils souffert? Ils étaient donc poursuivis, chassés comme nous le sommes, pour venir se cacher dans ce misérable trou? » Et ils songeront aux temps passés... et personne ne pourra leur répondre ! >

Jean- Claude s'était rapproché. Au bout de quelques secondes, la vieille fermière, relevant la léte, se prit à dire en le regardant :

• Eh bien I nous sommes' bloqués : l'ennemi veut nous prendre par la famine !

— C'est vrai , Catherine , répondit Hullin. Je ne m'attendais pas à cela. Je comptais sur une attaque de vive force; mais les kaiserlicks n'en sont pas encore où ils pensent Divès vient de partir pour Phalsbourg; il connaît le commandant de place... et si Ton envoie /eulement quelques centaines d'hommes à notre secours... <r — Il ne faut pas compter là-dessus, -'nterrompit la vieille. Marc peut être pris ou tué par les Allemands, et puis, à supposer qu'il parvienne à traverser leurs lignes, comment pourra-t-il entrer à Phalsbourg? Vous savez bien que la place est assiégée par les Russes! •

Alors tout le monde resta silencieux.

Hexe-Baizel apporta bientôt la soupe, et Ton fil cercle autour de la grande écuelle fumante.

Catherine Lefùvre sortit de l'antique masure vers sept heures du matin; Louise et Hexe- Baizel dormaient encore ; mais le grand jour, le jour splendide des hautes régions, remplissait déjà Içs abîmes. Au fond, à travers l'azur, se dessinaient les bois, les vallons, les rochers, comme les mousses et les cailloux d'un lac sous le cristal bleuâtre. Pas un souille ne troublait l'air; et Catherine, en face de ce spectacle immense, se sentit plus calme, plus tranquille que dans le sommeil même. « Que sont nos misères d'un jour, se dit-elle, nos inquiétudes et nos souffrances? Pourquoi fatiguer le ciel de nos gémissements ? pourquoi redouter l'avenir? Tout cela ne dure qu'une seconde; nos plaintes ne comptent pas plus que le soupir de la cigale en automne : est-ce que ses cris empêchent l'hiver d'arriver? Ne faut-il pas que les temps s'accomplissent^ que tout meure pour renaître? Nous sommes déjà morts, et nous sommes revenus; nous mourrons encore, el nous reviendrons. Et les montagnes, avec ler.rs. forêts, leurs rochers et leurs ruines, seront toujours là pour nous dire : « Souviens-loi ! souviens-toi! Tu m'as vu , regarde encore, et lu me reverras dans les siècles des siècles ! •

Ainsi rêvait la vieille , et l'avenir ne lui faisait plus peur; les pensées pou ^elle n'étaient que des souvenirs.

Et comme elle était là depuis quelques instants, tout à coup un bourdonnement de voix vint frapper ses oreilles, elle se retourna, el vit Hullin avec les trois contrebandiers, qui causaient gravement entre eux, de l'autre cote

L'INVASION

da plateau. Ils ne Tavaient pas aperçuOi et semblaient engagés dans une discussion sérieuse.

Le vieux Brenn, au bord de la roche, un bout de pipe noire entre les dénis, la joue ridée comme une vieille feuille de choux, le nez rood, la moustache grise, la paupière flasque, plissëe sur son œil roux , et les longues manches de sa houppelande retombant à ses côtés, regardait différents points que lui montrait Hullin dans la montagne; et les deux autres, enveloppés de leurs longs manteaux gris, s'avançaient, reculaient, levaient la main au-dessus du sourcil, et paraissaient absorbés par une attention profonde.

Catherine s'était rapprochée, bientôt elle entendit :

• Alors vous ne croyez pas qu'il soit possible de descendre d'aucun côté?

—Non, Jean-Claude, il n'y a pas moyen, répondit Brenn ; ces brigands-là connaissent le pays à fond : tous les sentiers sont gardés. Tiens, regarde le paquis des Chevreuils le long de cette mare : jamais les gardes n'ont eu l'idée de l'observer seulement; eh bien 1 eux, ils le défendent. Et là-bas, le passage du Rothstein, un vrai chemin de chèvres, où l'on ne passe pas une fois en dix ans... tu vois briller une baïonnette derrière la roche, n'est-ce pas? Et cet autre> ici, où j'ai filé huit ans avec mes sacs, sans rencontrer un gendarme, ils le tiennent aussi : il faut que le diable leur ait montré tous les défilés.

—Oui, s'écria le grand Toubac, et si ce n'est pas le diable qui s'en mêle, c'est au moins ïégof !

— Mais, reprit Hullin, il me semble que trois on quatre hommes solides, décidés, pourraient enlever un de ces postes.

— Non, ils s'appuient l'un sur l'autre; au premier coup de fusil, on aurait un régiment sur le dos, répondit Brenn. D'ailleurs supposons qu'on ait la chance de passer, comment revenir avec des vivres? Moi, voilà mon avis : c'est impossible I »

11 y eut quelques instants de silence.

« Après ça, dit Toubac, si Hullin veut, nous essayerons tout de même.

—Nous essayerons quoi, dit Brenn; de nous blib casser les reins pour nous échapper, nous, et laisser les autres dans le filet. Ça m'est égal; à Ton va, j'irai ! Mais quant à dire que nous reviendrons avec des provisions, je soutiens que c'est impossible. Voyons, Toubac, par où veux-tu passer et pai où veux-tu revenir? Il ne s'agit pas ici de promettre, il faut tenir. Si tu connais un passage, dis-le moi. Depuis vingt SUIS j*ai battu la montagne avec Marc, je connais tous les chemins, tous les sentiers à dix

lieues d'ici, et je ne vois pas d'autre passage

que dans le ciel! »

Hullin se retourna en ce momeal et vit la

mère Lefèvre, qui se tenait à quelques pas,

l'oreille attentive. ^

« Tiens 1 vous étiez là, Catherine? dit-il. Nos

affaires prennent une vilaine tournure.

— Oui, j'entends : il n'y a pas moyen de renouveler nos provisions.

— Nos provisions I dit Brenn avec un sourire étrange; savez-vous, mère Lefèvre, pour combien de temps nous en avons ?

— Mais pour une quinzaine, répondit la brave femme.

— Nous en avons pour huit jours, fit le contrebandier, en vidant les cendres de sa pipe sur son ongle.

— C^est la vérité, dit Hullin. Marc Divès et moi, nous croyions à une attaque du Falkenstein ; nous ne pensions jamais que l'ennemi songerait à le bloquer comme une place forte. Nous nous sommes trompés !...

— Et qu 'allons-nous faire? demanda Catherine toute pâle.

— Nous allons réduire la ration de chacun à la moitié. Si, dans quinze jours, Marc n'arrive pas, nous n'aurons plus rien... alors nous verrons ! »

Ce. disant, Hullin, Catherine et les contrebandiers, la tête inclinée, reprirent le chemin de la brèche. Ils mettaient le pied sur la pente, lorsqu'à trente pas au-dessous d'eux apparut Materne, qui grimpait tout cssouf^é dans les décombres , et s'accrochait aux broussailles pour aller plus vite.

« Eh bien, lui cria Jean-Claude, que se passe-t-il, mon vieux?

• — Ahl te voilà... J'allais te trouver; un officier ennemi s'avance sur le mur du vieux b\irg^ avec un petit drapeau blanc ; il a Tair de vouloir nous parler. »

Hullin, se dirigeant aussitôt vers la pente de la roche, vit^ en effet, un officier allemand debout sur le mur, et qui semblait attendre qu'on lui fit signe de monter. 11 était à deux portées de carabine; plus loin stationnaient cinq ou six soldats l'arme au pied. Après avoir inspecté ce groupe, Jean-Claude se retourna et dit :

« C'est un parlementaire qui vient sans doute nous sommer de rendre la place.

— Qu'on lui tire un coup de fusil I s'écria Catherine; c'est tout ce que nous avons de mieux à lui répondre. •

Tous les autres paraissaient du même avis, excepté Hullin, qui, sans faire aucune observation, descendit à la terrasse, où se trouvait le reste des partisans.

« Mes enfants, dit-il, l'ennemi nous envoie un

pai'icmenlaire. Nous ne savons pas ce qu'il nous veut. Je suppose que c'est une sommation de mettre bas les armes, mais il est possible que soit autre cbose. Frantz et Kasper vont aller à sa rencontre ; ils lui banderont les yeux au pied de la roche et ramèneront ici. »

Personne n'ayant d'objection à faire, les fils de Materne passèrent leur carabine en sautoir et s'éloignèrent sous la voûte en spirale. Au bout de dix minutes environ, les deux grands chasseurs roux arrivèrent près de roflicier; il y eut une rapide conférence entre eux, après quoi tous les trois se mirent à grimper au Falkenstein. A mesure que montait la petite troupe on distinguait mieux l'uniforme du parlementaire et même sa physionomie : c'était un homme maigre, aux cheveux blond cendré, à la taille bien prise, aux mouvepients résolus. Au bas de la roche, Frantz et Kasper lui bandèrent les yeux, et bientôt on entendit leurs pas sous la voûte. Jean-Claude, allant à leur rencontre, dénoua lui-même le mouchoir en disan t:

t Vous désirez me commimiquer quelque chose, monsieur : je vous écoute. »

Les partisans étaient alors i quinze pas de ce groupe. Catherine Lefèvre, la plus avancée, fronçait les sourcils ; — sa figure osseuse, son nez long et recourbé, les trois ou quatre mèches de ses cheveux gris, tombant au hasard sur ses tempes plates et sur les pommettes de ses joues creuses, la pression de ses lèvres et la fixité de son regard parurent d'abord attirer Tattenlion de Tofiicier allemand, puis la douce et pâle figure de Louise derrière elle, puis Jérôme à la longue barbe fauve, drapé dans sa tunique de bure, puis le vieux Materne appuyé sur sa courte carabine^ puis les autres^ et enfin la haute voûte rouge^ dont les masses colossales, pétries de silex et de granit, pendaient au-dessus du pré-' cipice avec quelques ronces desséchées. Hexe- Baizel, derrière Materne, son long balai de genêts verts à la main, le cou tendu et le talon au bord de la roche, parut l'étonner une seconde.

Lui-même était l'objet d'une attention singuUère. On reconnaissait dans son attitude, dans sa physionomie longue, fine et brune, dans ses yeux gris-clair, dans sa moustache rare^ dans la délicatesse de ses membres durcis par les travaux de la guerre, une race aristocratique : il y avait en lui quelque chose du vieux routier et de l'homme du monde, du sabreur et du diplomate.

Cette inspection réciproque terminée en un clin d'œii, ie parlementaire dit en bon français :

« C'est au commandant Hullin que j'ai Thonneur de m'adresser?

— Oui, monsieur, • répondit Jean-Claude.

Et comme l'autre promenait un regard indécis autour du cercle :

t Parlez haut, monsieur, s'écria-l-il, que tout le monde vous entende » Lorsqu'il s'agii d'honneur et de patrie, personne n'est de trop en France, les femmes s'y entendent aussi bien que nous. Vous avez des propositions à me faire? Et d'abord de quelle part?

— De la part du général commandant en chef. Voici ma commission.

— Bon 1 nous vous écoutons, monsieur. » Alors rolficier, élevant la voix, dit d'un ton

ferme :

« Permettez-moi d'abord, commandant, de vous dire que vous avez magnifiquement rempli votre devoir : vous avez forcé l'estime de vos ennemis.

— En matière de devoir, répondit Hullin, il n'y a pas de plus ou de moins; nous avons fait notre possible.

— Oui, ajouta Catherine d'un ton sec, et puisque nos ennemis nous estiment à cause de cela, eh bien, ils nous estimeront encore plus dans huit ou quinze jours, car nous ne sommes pas au bout de la guerre. On en verra d'autres. •

L'officier tourna la tête, et resta comme stupéfait de l'énergie sauvage empreinte dans le regard de la vieille.

« Ce sont de nobles sentiments, reprit-il après un instant de silence ; mais l'humanité a ses droits, et répandre le sang inutilement c'est faire le mal pour le mal.

— Alors pourquoi venez -vous dans notre pays? cria Catherine d'une voix d'aigle. Allezvous-en, et nous vous laisserons tranquilles! ■

Puis elle ajouta :

« Vous faites la guerre comme des brigands : vous volez, vous pillez, vous brillez ! Vous mé ritez tous d'être pendus. On devrait vous précipiter de cette roche pour le bon exemple. •

L'officier pâlit, car la vieille iui parut capable d'exécuter sa menace ; cependant il se remit presque aussitôt, et répliqua d'un ton calme:

« Je sais que les Cosaques ont mis le feu à la ferme qui se voit en face de ce rocher; ce sont des pillards, comme il s'en trouve à la suite de toutes les armées, et cet acte isolé ne prouve rien contre la discipline de nos troupes. Les soldats français en ont fait bien d'autres en Allemagne, et particulièrement dans le Tyrol ; non contents de piller et d'incendier les villages, ils fusillaient impitoyablement tous les montagnards soupçonnés d'avoir pris les armcâ pour défendre leur pays. Nous pourrions user de'représailles, ce serait notre droit, maûs nous ne sommes point des barbnres ; nous oomprcnous ce que le patriotisme a de noble et de

grand, même dans ses inspirations les plus regreltables. D'ailleurs, ce n'est pas au peuple français que nous faisons la guerre , c*est à Tempereur Napoléon. Aussi le général, en apprenant la conduite des Cosaques, a flétri publiquement cet acte de vandalisme, et, de plus, il a décidé qu^une indemnité serait accordée au propriétaire de la ferme...

—Je ne veux rien de vous, interrompit Catherine brusquement; je veux rester avec mon injustice... et me venger 1 »

Le parlementaire comprit , à Paccent de la vieille , qu'il ne pourrait lui faire entendre raison, et qu'il était même dangereux de lui donner la réplique. 11 se retourna donc vers HuUIn et lui dit :

« Je suis chargé, commandant, de vous offrir les honneurs de la gueri'e, si vous consentez à rendre cette position. Vous n'avez point de vivres, nous le savons. D'ici à quelques jours, vous seriez forcés de mettre bas les armes. L'eslime que vous porte le général en chef Ta seule décidé à vous faire ces conditions honorables. Une plus longue résistance n'aboutirait à rien. Nous sommes maîtres du Donon, notre corps d'année passe en Lorraine ; ce n'est pas ici que se décidera la campagne, vous n'avez donc aucun ijitérét à défendre un point inutile. Nous voulons vous épargner les horreurs de la famine sur cette roche. Voyons, commandant, décidez. >

HuUin se tourna vers les partisans et leur dit simplement:

• Vous avez entendu ?.. • Moi, je refuse ; mais je me soumeltrai^ si tout le monde accepte les propositions de Fennemi.

—Nous refusons tousl dit Jérôme.

— Oui, oui, tous! • répétèrent les autres.

Catherine Lefèvre, jusqu'alors inflexible, regardant par hasard Louise , parut attendrie ; elle la prit par le bras^ et, se tournant vers le parlementabre, elle lui dit :

« Nous avons une enfant avec nous ; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de l'envoyer chez on de nos parents à Saveme ? •

A peine Louise eut-elle entendu ces mots, que, se précipitant dans les bras de UulUn avec nne sorte d'effroi, elle s'écria :

« Non, non ! Je veux rester avec vous, papa Jean-Claude, je veux mourir avec vous !...

— C'est bien, monsieur, dit HuUin tout pâle; allez, dites à votre général ce que vous avez vu ; dites-lui que le Falkenstein nous restera jusqu'à la mort I — Kasper, Frantz, reconduisez le parlementaire. •

L'officier semblait hésiter; mais, comme il ouvrait la bouche pour faire une observation Catherine, tout verte de colère, s'écria :

« Allez... allez... vous n'êtes pas encore où vous pensez. C'est ce brigand de Yégof qui vous a dit que nous n'avions pas de vivres, mais nous en avons pour deux mois, et dans deux mois notre armée vous aura tous exterminés* Les traîtres n'auront pas toujours beau jeu : malheur à vous ! »

Et comme elle s'animait de plus en plus, le parlementaire jugea prudent de s'en aller ; il se retourna vers ses guides, qui lui remirent le bandeau et le conduisirent jusqu'au pied du Falkenstein.

Ce que Hullin avait ordonné au sujet des vivres fut exécuté le jour même ; chacun reçut la demi-ration pour la journée.- Une sentinelle fut placée devant la caverne de Hexe-Baizel, où se trouvaient les provisions ; on en barricada la porte, et Jean-Claude décida que les distributions se feraient en présence de tout le monde, afin d'empêcher les injustices; mais toutes ces précautions ne devaient pas préserver les malheureux de la plus horrible famine.

Depuis trois jours les vivres manquaient complètement au Falkenstein, et Divès n'avait pas donné signe de vie. Combien de fois, durant ces longues journées d'agonie, les montagnards avaient-ils tourné les yeux vers Phalsboui^l combien de fois avaient- ils prêté l'oreille, croyant entendre les pas du contrebandier, tandis que le vague murmure de l'air rempUssait seul l'espace !

C'est au milieu des tourtures de la faim que s'écoula tout entière la dix-neuvième journée depuis l'arrivée des partisans au Falkenstein. Ils ne parlaient plus ; accroupis à terre, la face amaigrie, ils restaient perdus dans une rêverie sans fin. Parfois, ils se regardaient les uns les autres d'un œil étincelant, conmie prêts à se dévorer; puis ils redevenaient calmes et mornes.

Lorsque le corbeau de Yégof, volant de cime en cime, s'approchait de ce lieu de malheur, le vieux Materne épaulait sa carabine .; mais aussitôt l'oiseau de mauvais augure s'éloignait à tire-d'aile, en poussant des croassements lugubres, et le bras du vieux chasseur retombait inerte. Et, comme si l'épuisenient de la faim n'eût pas suffi pour combler la mesure de tant de misère , les malheureux n'ouvraient la bouche que pour s'accuser et se menacer les ims les autres.

• Ne me touchez pas criait Hexo-Baizel d'une

voix de fouine, à ceux gui la regardaient; ne me regarde:^ pas, ou je vous mords! *

Louise délirait; ses grands yeux bleus, au lieu d'objets réels, ne voyaient plus que des ombres \oltiger sur le plateau , raser la cime des buissons et se poser sur la vieille tour.

« Voici des vivres! » disait-elle.

Alors les autres s'emportaient contre la panvre enfant, criant avec fureur qu'elle voulait se moquer d'eux, et qu'elle prit garde !

Jérôme seul restait encore parfaitement calme; mais la grande quantité de neige qu'il avait bue, pour apaiser le déchirement de ses entrailles, inondait tout son corps et sa face osseuse de sueur froide.

Le docteur Lorquin avait noué un mouchoir autour de ses reins, et le serrait de plus en plus, prétendant satisfaire ainsi son estomac. Il s'était assis contre la tour, les yeux fermés ; d'heure en heure, il les ouvrait, disant :

t Nous en sommes à la première... à la seconde... àla troisième période. Encore un jour, et tout sera fini ! »

n se mettait ensuite à disserter sur les druides, sur Odin, Brahma, Pythagore, faisant des citations latines et grecques , annonçant la transformation prochaine de ceux du Harberg en loups , en renards , en animaux de toute sorte.

t Moi,' criait-il, je serai lion! je mangerai quinze livres de bœuf par jour! »

Puis se reprenant :

t Non, je veux être homme ; je prêcherai la paix, la fraternité, la justice I » Ah ! mes amis, disait-il, nous souffrons par notre propre faute. Qu'avonS'nous fait de l'autre côté du Rhin de- ' puis dix ans? De quel droit voulions - nous imposer des maiti*es à ces peuples? Pourquoi n'échangions-nous pas nos idées, nos sentinients, les produits de nos arts et de notre industrie avec eux? Pourquoi n'allions-nous pas les trouver en frères, au lieu de vouloir les asservir? Nous aurions été bien reçus ! Qu'ils ont dû souQrir, les malheureux, pendant ces dix années de violence et de rapine !... Maintenant ils se vengent... et c'est justice!... Que la malédiction du ciel retombe sur les misérables qui divisent les peuples pour les opprimer 1 »

Après ces moments d'exaltation, il s'affaissait contre le mur de la tour et murmurait :

« Du pain... ohl rien qu'un morceau de pain! »

Les garçons de Materne , accroupis dans les broussailles, la carabine à Fépaule, semblaient attendre le passage d'un gibier qui n'arrivait jamais; l'idée de l'affût étemel soutenait leurs forces expirantes.

Quelques-uns, repUés sur eux-mêmes, grelottaient et se sentaient dévorés par la fièvre;

ils accusaient Jean-Claude de les avoir conduits au Falkenstein.

Hullin, avec une force de caractère surhumaine, allait et venait encore, observant ce qui se passait dans les vallées d'alentour, sans rien dire.

Parfois il s'avançait jusqu'au bord de la roche, et ses larges mâchoires serrées, l'œil étincelant, il regardait Yégof assis devant un grand feu, sur le plateau du Bois -de-Chênes, au milieu d'une bande de cosaques. Depuis l'arrivée des Allemands dans la vallée des Charmes, le fou n'avait pas quitté ce poste : il semblait de là surveiller l'agonie de ses victimes.

Tel était l'aspect de ces malheureux sous le ciel immense.

Le supplice de la faim, au fond d'un cachot, est effrayant sans doute, mais sous le ciel inondé de lumière, aux yeux de tout un pays, en face des ressources de la nature, cela dépasse toute expression.

Or, à la fin de ce dix-neuvième jour, entre quatre et cinq heures du soir, le temps s'était assombri ; de grandes nuées grises s'élevaient derrière la cime neigeuse du Grosmann ; le soleil, rouge comme un boulet qui sort de la fournaise, jetait quelques derniers éclairs dans l'horizon brumeux. Le silence sur la roche était profond. Louise ne donnait plus signe de vie ; Kasper et Frantz conservaient leur immobilité dans les broussailles comme des pierres. Catherine Lefèvre, accroupie à terre, ses genoux pointus entre ses bras décharnés, les traits rigides et durs , les cheveux pendant sur ses joues verdâtres, l'œil hagard et le menton serré comme un étau , ressemblait à quelque vieille sibylle assise au milieu des bruyères. Elle ne parlait plus. Ce soir-là, Hullin, Jérôme, le vieux Materne et le docteur Lorquin s'étaient réunis autour de la vieille fermière pour mourir ensemble. Ils étaient tous silencieux, et les derniers rayons du crépuscule éclairaient leur groupe noir. A droite , derrière une saillie du roc, brillaient dans l'abîme quelques feux des Allemands. Et comme ils étaient là, tout à coup la vieille, sortant de son immense rêverie, murmura d'abord quelques mots inintelligibles.

i Divès arrive! dit-elle ensuite à voix basse ; je le vois... il sort de la poterne, à droite de l'arsenal... Gaspard le suit, et... »

Alors elle compta lentement :

« Deux cent cinquante hommes... fit-elle ; des gardes nationaux et des soldats... Ilstra* versent le fossé-.. Ils montent derrière la demi-lune... Gaspard parle avec Marc... Que lui dit-il? •

L'INVASION

Elle parut écouter:

• Dépéchons-nous! » — Oui, dépéchez-vous... le temps presse... Les voilà sur le glacis 1 •

n y eut un long silence ; puis , tout à coup, la vieille, se dressant de toute sa hauteur, les bras écartés, les cheveux hérissés, la bouche toute grande ouverte, hurla d'une voix terrible :

«Courage! tuez! tuez! ah! ah! »

Et elle retomba lourdemen t.

Ce cri épouvantable avait éveillé tout le monde ; il eût éveillé des morts. Tous les assiégés semblaient renaître. Quelque chose était dans l'air.. Était-ce Tespérance, la vie. Pâme ? Je ne sais ; mais tous arrivaient à quatre pattes, comme des fauves , retenant leur souffle pour entendre. Louise elle-même se remuait doucement et levait la tête, Frantz et Kasper se traînaient sur les genoux ; et^ chose bizarre, Hullin , portant les yeux dans les ténèbres du côté de Phalsbourg, croyait voir un pétillement de fusillade annonçant une sprtie.

Catherine avait repris sa première attitude ; mais ses joues, tout à l'heure inertes comme nn masque de plâtre, frémissaient sourdement; son œil se recouvrait du voile de la rêverie. Tous les autres prêtaient l'oreille : on eût dit que leur existence était suspendue à ses lèvres. Il s'était passé près d'un quart d'heure, quand la vieille reprit lentement :

• Ils ont traversé les lignes ennemie?... Ils courent à Lutzelbourg... Je les vois... Gaspard et Divès sont en avant avec Desmarets, Ulrich, Weber et nos amis de la ville... Ils arrivent!... ils arrivent!... »

£lle se tut de nouveau; longtemps encore on écouta, mais la vision était passée. Les secondes succédaient aux secondes , lentes comme des siècles, quand tout à coup Hexe-Baizel se prit à dire d'une voix aigre :

■ Elle est folle ! elle n'a rien vu. . . — Marc, je le connais.. . il se moque bien de nous. Qu'est-ce que ça lui fait, si nous dépérissons! Pourvu qu'il ait sa bouteille de vin et des andouilles, et qu'il puisse fumer tranquillement sa pipe au coin dafeu, le reste lui est bien égal. Ah ! le brigand ! •

Alors tout rentra dans le silence, et les malheureux, un instant ranimés par l'espoir d^une délivrance prochaine , retombèrent dans le découragement.

• G^est un rêve, pensaient-ils ; Hexe-Baizel a miâon; nous sommes condamnés à mourir de Ëdm! •

Sur ces entrefaites, la nuit était venue. Quand la lune se leva derrière les hautes sapinières, éclairant les groupes mornes des assiégés; Hullin seul veillait encore au milieu des ardeurs de la fièvre. Il entendait au loin, bien loin dans

les gorges, la voix des sentinelles allemandes criant : « Wer dàt wer dà! » les rondes du bivouac allant par les bois , le hennissement grêle des chevaux au piquet, leurs ruades et les cris de leurs gardiens. Vers minuit, le brave homme finit cependant par s'endormir comme les autres. Lorsqu'il se réveilla, Thorloge du village des Charmes sonnait quatre heures. Hullin, à ces vibrations lointaines, sortit de son engourdissement, il* ouvrit les paupières, et, comme il regardait sans conscience de lui-même, cherchant à recueillir ses souvenirs, une vague lueur de torche passa devant ses yeux ; il en eut peur, et se dit : i Est-ce que je deviens fou? La nuit est toute noire, et je vois des torches!... »

Pourtant la flamme reparut ; il la regarda mieux^ puis se leva brusquement, appuyant durant quelques secondes la main sur sa face contractée. Enfin, hasardant encore un regard, il vit distinctement un feu sur le Giromani, de l'autre côté du Blanru , un feu qui balayait le ciel de son aile pourpre^ et faisait tourbillonner Tombre des sapins sur la neige. Et, se rappelant que ce signal avait été convenu entre lui et Piorette pour annoncer une attaque, il se prit à trembler des pieds à la tête, sa figure se couvrit de sueur , et, marchant dans les ténèbres à tâtons comme un aveugle, les mains étendues, il bégaya :

« Catherine... Louise.. • Jérôme! »

Mais personne ne lui répondit, et, après avoir tâtonné de la sorte , croyant marcher tandis qu'il ne faisait pas un pas , le malheureux tomba en criant :

« Mes enfants!... Catherine!... on vient!... nous sommes sauvés ! »

Aussitôt il se fit un vague murmure ; on au* rait dit que les morts se réveillaient. Il y eut un éclat de rire sec : c'était Hexe-Baizel devenue folle de souffrance. Puis Catherine s'écria :

M Hullin... Hullin... qui a parlé? >

Jean-Claude, revenu de son émotion, s'écria d'un accent plus ferme :

« Jérôme, Catherine, Materne , et vous tous, êtes-vous morts? Ne voyez- vous pas ce feu, là-bas, du côté du Blanru? C'est Piorette qui vient à notre secours. •

Et, dans le même instant, une détonation profonde roula dans les gorges du Jaegerthâl avec un bruit d'orage. La trompette du jugement dernier n'aurait pas produit plus d'effet sur les assiégés; ils se réveillèrent tout à coup :

« C'est Piorette ! c'est Marc ! criaient des voix cassées, sèches, des voix de squelettes; on vient à notre secours ! »

Et tous les misérables cherchaient à so rele-

Armi pris du ydoérid, Vc[(il lit qui:lquvt gtulss. iPuKU Uë.)

ver; qiielquea-uns sanglotcueni, maiB ils çavaient plus de larnifs. Une seconde détonation itJ9 mit debout.

• Ce «ont des feux de peloton, s'écria HuUin, Ie3 nôtres tirent aussi par peloton, nous avons des soldats en ligne ; — vive la France I

—Oui , répondit Jérôme , la mère Catherine avait raison ; les Plialsboiirgeois viennent à notre secours : ils descendent les collines de la Sarre ; et voilà maintenant Piorette qui attaque par le Blanru. •

En effet, la fusillade commençait à pétiller des deux côlén à la fois, vers le plateau du Bois-de-Ghi!nes et les hauteurs de la Eilbéri.

Alors les deux chefs s'embrassèrent; et, comme Us marchaient & lAtons dans la nuit profonde, cherchant A (t'igner le bord de la

roche, tout & coup ta voii de Materne leur cria : ■ Prenez garde, le précipice est là! ■ Ils s'arrêtèrent, regardantà leurs pieds, mais on ne voyait rien; un courant d'air froid, remontant de l'ablme, vous avertissait' seul du danger. Toutes les cimes et les gorges d'aleotour étalent plongées dans les ténèbres. Sur les flancs de la côte en face, les lueurs de la fusillade passaient comme des éclairs, illuminant tantôt un vieux chêne, le pro&l noir d'un ro~ cher, tantôt an coin de bruyères, et des groupes d'hommes allant et venant comme au milieu d'un incendie. — On entendait^ deux mille pieds au-dessous , dans les profondeurs de la gorge, des rumeurs sourdes, le galop des chevaux, des clameurs, des commandements.

Parfois le cri du montagnard qui héle, ce cri

Éctasons-tes ! Étrasons-les, ci

luUlulfeUI.-.'irjgï m.)

pToloDgéqni va d'une cime Al'aulre, • hélohl hé I • s'élevait jusqu'au FalkeDBtein comme un nnpir.

• G'e8tlfarc,disaitHulliD;c'e8tlaToizâeMarc.

— Oui, c'est Harc qui uoub avertit d'avoir boa courage, • répondait Jérftme.

Tous les autres, accroupis autour d'eui, le cou tendu , les mains au bord de la roche, regardaient. La fusillade continuait toujours avec eue vivarâté qui trahissait l'acbamement de la balaille, mais impossible de rien voir. Ohl ijn'ils snraieDt voulu prendre part i cette lutte lupréme, les malheureux ! Avec quelle ardeur ils se seraient précipités dans le combat I La crainte d'être encore abandonnés , de voir au jour tenrs défenseurs en retraite, les rendait nntets d'épouvante.

Cependant le jour commençait à poirûTo ; le pâle crépuscule montait derrière les^cnmes noires; quelques rayons descendaient dans les vallées ténébreuses; une demi-heure après, ils argentaient les brumes de l'abîme. Hullin, jetant un regard à travers les crevasses de ces nuages, reconnut enfin la position. Les Allemands avaient perdu les hauteurs du Valtto et le plateau du Bois-de-Ghânes. Ils s'étaient massés dans la vallée des Charmes, au pied du Palkenstein, au tiers de la cAte, pour n'être pat dominés par le feu de leurs adversaires. Eu foce de la roche, Pioretle, maître du Bois-de-Chénes, ordonnait des abatis du cAté de la descente des Charmes. Il allait et venait, son boi*i .1» pipe aux dents, ie feutre sur l'oieille, 1a^i;araibine en bandoulière. Les haches bleues de« bûche-

rons ficintillaient au soleil levante A gauche du village, sur la côte du Valtin, au milieu des bruyères, Marc Divès, sur un petit cheval noir à longue queue traînante , la latte pendue au poignet, indiquait les ruines et le chemin de schlitte. Un officier dïnfanterie et quelques gardes nationaux en habits bleus Técoutaient. Gaspard Lefèvre, seul, en avant de ce groupe, appuyé sur son fusil, semblait méditatif. On comprenait^ à son attitude, les résolutions désespérées qu*il formait pour le moment de l'attaque. Enfin, tout au sommet de la colline, contre le bois, deux ou trois cents hommes, rangés en ligne^ Tanne au pied, regardaient aussi.

La vue de ce petit nombre de défenseurs serra le cœur des assiégés; d'autant plus que les Allemands , sept ou huit fois supérieurs en nombre, commençaient à former deux colonnes d'attaque, pour reprendre les positions qu'ils avaient perdues. Leur général envoyait des cavaliers de tous côtés porter ses ordres. Les baïonnettes se mettaient à défiler.

t C'est fini 1 dit HuUin à Jérôme. Qu'est-ce que cinq ou six cents hommes peuvent faire contre quatre mille en ligne de bataille? Les Phalsbourgeois retourneront chez eux et diront: i Nous avons fait notre devoir! » Et Piorette sera écrasé ! » <9

Tous les autres pensaient de même ; mais ce qui porta leur désespoir au comble, ce fut de voir tout à coup une longue file de Cosaques déboucher dans la vallée des Charmes ventre à terre, et le fou Tégof à leur tête, galopant comme le vent : sa barbe , la queue de son cheval, sa peau de chien et sa Chevelure rousse, tout cela fendait Pair. Il regardait la roche et brandissait sa lance au-dessus de sa tête. Au fond de la vallée, il piqua droit vers l'état-major ennemi. Arrivé près du général, il fit quelques gestes^ indiquant Tautre côté du plateau du Bois-de- Chênes.

ff Ah le brigand I s'écria Hullin. Voyez, il dit que Piorette n'a pas d'abatis de ce côté-là, qu'il faut tourner la montagne. »

En effet, une colonne se mit aussitôt en marche dans cette direction, tandis qu'une autre se dirigeait sur les abatis, pour masquer le mouvement de la première.

c Materne, cria Jean-Claude, est-ce qu'il n'y aurait pas moyen d^envoyer une balle au fou? »

Le vieux chasseur hocha la tête.

« Non, dit-il, c'est impossible ; il est hors de portée. »

En ce momant, Catherine fit entendre un cri sauvage, un cri d'épervier :

« Écrasons^les 1 . . . Écrasons-les comme au Blutfeld ! t

Et cette vieille, tout à l'heure si faible, alla sejeter sur un quartier de roc, qu'elle enleva des deux mains; puis, ses longs cheveux gris épars, son nez crochu recourbé sur ses lèvres serrées, les joues tendues, les reins plies, elle s'avança d'un pas ferme jusqu'au bord de Tablme, et la roche partit dans les airs, traçant une courbe immense. •*

On entendit un fracas horrible au-dessous, des éclats de sapin jaillirent de tous côtés, puis on vit l'énorme pierre rebondir à cent pas d'un nouvel élan, descendre la pente rapide, et, par un dernier bond, arriver sur Tégof et l'écraser aux pieds du général ennemi. Tout cela s'était accompli en quelques secondes.

Catherine, debout au bord de la roche, riait d'un rire de crécelle qui n'en finissait plus.

Et tous les autres, tous ces fantômes, comme animés d'une vie nouvelle, se précipitaient sur les décombres du vieux burg en criant : • A mort! à mort!... Écrasons-les comme au Blutfeld I .

On n'avait jamais vu de scène plus terrible. Ces êtres, aux portes de la tombe, maigres et décharnés comme des squelettes, retrouvaient leur force pour le carnage. Ils ne trébuchaient plus, ils ne chancelaient plus; ils enlevaient chacun sa pierre et couraient la jeter au précipice, puis revenaient en prendre une autre, sans même regarder ce qui se passait au-dessous.

Maintenant qu'on se figure la stupeur des kaiserliks à ce déluge de décombres et de roches. Tous s'étaient retournés au bruit des pierres bondissant à la file par-dessus les broussaillesetles bouquets d'arbres, etd'abord ils étaient restés comme pétrifiés; mais levant les yeux plus haut et voyant d'autres pierres descendre et descendre toujours, et par-dessus tout cela les spectres aller et venir, lever les bras, se décharger et repartir encore; voyant leurs camarades broyés, — des files de quinze à vingt hommes renversées d'un seul coup, — un cri immense avait retenti de la vallée des Charmes jusqu'au Falkenstein, et, malgré la voix des cbefs, malgré la fusillade qui recommençait à droite et à gauche^ tous les Allemands s'étaient débandés pour échapper à cette mort horrible.

Au plus fort de la déroute, le général en» nemi était cependant parvenu à rallier un bataillon et descendait au pas vers le village. Cet homme^ calme au milieu du désastre, avait quelque chose de grand et de digne. Il se retournait parfois d'un air sombre pour regarder bondir les roches, qui faisaient des trouées sanglantes dans sa colonne. ^

Jean-Claude l'observait, et, malgré l'enivrement du triomphe, malgré la certitude d'avo

L'INVASION

échappé à la famine, le vieux soldat ne pouvait le défendre d'un sentiment d'admiration :

• Regarde, disait-il à Jérôme^ il fait comme nous autres en revenant du Donon et du &rQ8mann : il reste le dernier, et ne cède que pas à pas. Décidément il y a des hommes de cœur dans tous les pays I •

Marc Divès et Piorette^ témoins de ce coup de fortune, descendaient alors au milieu des sapinières, pour essayer de couper la retraite au général ennemi, mais ils ne purent y parvenir. Le bataillon, réduit de moitié, forma le carré derrière le village des Charmes, et remonta lentement la vallée de la Sarre, s'arlétant parfois, comme im sanglier blessé qui &it tête à la meute, lorsque les hommes de Piorette ou ceux de Phalsbourg essayaient de le serrer de trop près.

Ainsi se termina la grande bataille du Falkenstein, connue dans la montagne sous le nom de Bataille des Roches.

A peine le combat terminé, vers huit heures, Marc Divès, Gaspard et une trentaine de montagnards, avec des hottes de vivres, montèrent an Falkenstein. Quel spectacle les attendait làlumtl Tous les assiégés, étendus à terre semblaient morts. On avait beau les secouer, leur crier dans les oreilles : « Jean-Claude ! • . . Catherine I . . . Jérôme I • ils ne répondaient pas. Gaspard Lefèvre, voyant sa mère et Louise immobiles et les dents serrées, dit à Marc que si elles n'en revenaient pa9> il se ferait sauter la tête avec son fusil. Marc répondit que chacun était libre, mais que, pour sa part, il ne se braderait pas la cervelle à cause de Hexefiaizel. Enfin, le vieux Colon ayant déposé sa hotte sur une pierre, Easper Materne renifla tout i coup, ouvrit les yeux, et, voyant les ^vres, se mit à claquer des dents comme un renard à la chasse.

Alors on comprit ce que cela voulait dire, et Marc Divès, allant de Tun à l'autre, leiir passa simplement sa gourde sous le nei, ce qui suffisait pour les ressusciter. Ils voulaient tout avaler à la fois ; mais le docteur Lorquin, mal- S^ sa fringale, eut encore le bon sens de prévenir Marc de ne pas les écouter, et que le moindre étoofTement les ferait périr. C'est pontquoi chacun ne reçut qu*un peu de pain, nn tmif et un verre de vin, ce qui ranima sin- SQlièrement leur moval; nuis on charirea Ca-

therine, Louise et les autres sur des schlittes, et Ton redescendit au village.

Quant à peindre maintenant Tenthousiasme et l'attendrissement de leurs amis, lorqu'on les vit revenir, plus maigres que Lazarus debout dans sa fosse, c^est chose impossible. On se regardait, on s'embrassait, et à chaque nouveau venu d'Abreschwiller, de Dagsburg, de Saint- Quirin ou d'ailleurs, c^était à recommencer.

Marc Divès fut obligé de raconter plus de vingt fois rhistoire de son voyage à Phalsbourg. Le brave contrebandier n'avait pas eu de chance : —après avoir échappé par miracle aux balles des kaiserliks^ il était allé tomber, dans la vallée de Spartzprod, au milieu d'une bande de Cosaques, qui l'avaient dévaUsé de fond en comble. Il lui avait fallu rôder ensuite durant deux semaines autour des postes russes qui cernaient la ville, essuyant le feu de leurs sentinelles, et risquant vingt fois d'être arrêté comme espion, avant de pouvoir pénétrer dans la place. Enfin, le commandant Meunier, alléguant la faiblesse de la garnison, avait d'abord refusé tout secours, et ce n'est qu^à la soUicitation pressante des bourgeois de la ville, qu'il avait fini par consentir à détacher deux compagnies.

Les montagnards, écoutant ce récit, admiraient le courage de Marc, sa persévérance au milieu des dangers.

« Ehl répondait le grand contrebandier d'un air de bonne humeur à ceux qui le félicitaient, je n'ai fait que mon devoir ; est-ce que je pouvais laisser périr les camarades? Je sais bien que ce n^était pas facile ; ces gueux de Cosaques sont plus fins que les douaniers : ils vous flairent d'une lieue comme les corbeaux; mais c'est égal, nous les avons dépistés tout de même. »

Au bout de cinq ou six jours^ tout le monde fut sur pied. Le capitaine Vidal, de Phalsbourg, avait laissé vingt-cinq hommes au Falkenstein, pour garder les poudres; Gaspard Lefèvre était du nombre, et le gaillard descendait tous les matins au village. Les alliés avaient tous passé en Lorraine : on n'en voyait plus en Alsace qu'autour des places fortes. Bientôt on apprit les victoires de Champ- Aubert et de Montmirail; mais les temps étaient venus d'un grand malheur : les alliés, malgré Thérolsme de notre armée et le génie de l'Empereur^ entrèrent à Paris.

Ce fut un coup terrible pour Jean-Claude, Catherine, Materne, Jérôme et toute la montagne; mais le récit de ces événements n^entre pas dans notre histoire, d'autres ont raconté ces choses.

La paix faite, au printemps, on rebâtit 1

ferme du Bois-de-Chénes : les bûcheif^us, les sabotière les maçons, les flotteurs et tous les ouvriers du pays y mirent la main.

Vers la même époque, l'armée ayant été licenciée, Gaspard se coupa les moustaches, et son mariage avec Louise eut lieu.

Ce jour-là arrivèrent tous les combattants du Falkenstein et du Donon, et la ferme les reçut portes et fenêtres ouvertes à deux battants. Chacun apportait ses présents aux mariés : Jérôme, des petits souliers pour Louise ; Ma« terne et ses fils, im coq de bruyère, le plus amoureux des oiseaux , comme chacim sait; Divès, des paquets de tabac de contrebande pour Gaspard; et le docteur Lorquin, une layette de fine toile blanche.

Il y eut table ouverte j usque dans les granges et sous les hangars. Ce qu'on consomma de vin, de pain, de viande, de tartes et de kou^ gelhofy je ne puis le dire; mais ce que je sais bien, c'est que Jean-Claude, fort sombre depuis rentrée des alliés à Paris, se ranima ce jour-là en chantant le vieil air de sa jeunesse, aiissi allègrement que lorsqu'il était parti, le fusil sur Tépaule, pour Yalmy, Jemmapes et Fleurus. Les échos du Falkenstein en face répétèrent au loin ce vieux chant patriotique; le plus grand, le plus noble que Thomme ait jamais entendu sous le ciel. Catherine Lefévre frappait la mesure sur la table avec le manche de son couteau, et s'il est vrai, comme plusieurs le disent, que les morts viennent écouter quand on parle d'eux, les nôtres durent être

contents, et le Rai de Carreau dut écumer dans sa barbe rousse.

Vers minuit, HuUin se leva, et s'adressant aux mariés, il leur dit :

« Vous aurez de braves enfants ; je les ferai sauter sur mes genoux, je leur apprendrai ma vieille chanson, et puis j*irai rejoindre les anciens! B

Cela dit, il embrassa Louise ; et, bras dessus, bras dessous, avec Marc Divès et Jérôme, il descendit à sa cassine, suivi de toute la noce, qui répétait en chœur le chant sublime. On n'avait jamais vu de plus belle nuit : des étoiles innombrables brillaient au ciel dans Fazur sombre; les buissons au bas de la côte, oft Ton avait enterré tant de braves gens, frissonnaient tout bas. Chacun se sentait joyeux et attendri. Sur le seuil de la petite baraque, on se serra la main, on se souhaita le bonsoir ; et tous, les uns à droite, les autres à gauche, par petites troupes, s'en retournèrent à leurs villages,

4 Bonne nuit. Materne, Jérôme, Divès, Piorette, bonne nuit 1 > criait Jean-Claude.

Ses vieux amis se retournaient en agitant leurs feutres, et tous se disaient en euxmêmes :

« Il y a pourtant des jours où Ton est bien heureux d'être au monde. Ah ! s'il n*y avait jamais ni pestes, ni guerres, ni famines, — si les hommes pouvaient s'entendre, s'aimer et se secourir, — s'il ne s'élevait point d'injustes défiances entre eux, — la terre serait un vrai paradis I •

FIN DE L'INV4S101i,

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