HISTOIRE DES VOYAGES DE SCARMENTADO
Ecrite par lui-même
JE naquis dans la ville de Candie, en lôooi . Mon père en était gouverneur, et je me souviens qu'un poète médiocre, qui n'était pas médiocrement dur, nommé Iro-, fit de mauvais vers à ma louange, dans lesquels il me faisait descendre de Minos en droite ligne ; mais, mon père ayant été disgracié, il fit d'autres vers où je ne descendais plus que de Pasiphaé et de son amant. C'était un bien méchant homme que cet Iro, et le plus ennuyeux coquin qui fût dans l'île.
Mon père m'envoya, à l'âge de quinze ans, étudier à Rome. J'arrivai dans l'espérance d'apprendre toutes les vérités ; car, jusque-là, on m'avait enseigné tout le contraire, selon l'usage de ce bas monde, depuis la Chine jusqu'aux Alpes. Monsignor Pro-
(i) Dans la suite de ce conte. Voltaire ne s'astreint pas à suivre exactement l'ordre chronologique des événements auxquels il fait allusion.
(2) Anagramme de Roi, poète né avec des talents que son penchant pour la satire, les aventures qui en furent la suite, sa jalousie contre les hommes de la littérature qui lui étaient supérieurs, avilirent et rendirent malheureux. Le Lallet des Eléments et l'opéra de Callirhoé sont les seuls de ses ouvrages qui lui aient survécu ; il mourut vieux, et avait fini par se faire dévot. {Note de l'édilion de Kehl.)
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fondo, à qui j'étais recommandé, était un homme singulier, et un des plus terribles savants qu'il y eût au monde. Il voulut m'apprendre les catégories d'Aristote, et fut sur le point de me mettre dans la catégorie de ses mignons : je réchappai belle ! Je vis des processions, des exorcismes, et quelques rapines. On disait, mais très faussement, que la signora Olimpia', personne d'une grande prudence, vendait beaucoup de choses qu'on ne devait point vendre. J'étais dans un âge où tout cela me paraissait fort plaisant. Une jeune dame de mœurs très douces, nommée la signora Fatelo, s'avisa de m'aimer. Elle était courtisée par le révérend P. Poignardini et par le révérend P. Aconiti, jeune profès d'un ordre qui n'existe plus : elle les mit d'accord en me donnant ses bonnes grâces; mais, en même temps, je courus risque d'être excommunié et empoisonné. Je partis, très content de l'architecture de Saint-Pierre.
Je voyageai en France ; c'était le temps du règne de Louis le Juste. La première chose qu'on me demanda, ce fut si je voulais, à mon déjeuner, un petit morceau du général d'Ancre-, dont le peuple avait fait rôtir la chair, et qu'on distribuait à fort bon compte à ceux qui en voulaient.
Cet Etat était continuellement en proie aux guerres civiles, quelquefois pour une place au conseil, quelquefois pour deux pages de controverse. Il y avait plus de soixante ans que ce feu, tantôt couvert et tantôt soufflé avec violence, désolait ces beaux climats. C'étaient là les libertés de l'Eglise gallicane. « Hélas ! dis-je, ce peuple est pourtant né doux ! qui peut l'avoir tiré ainsi de son caractère ? Il plaisante, et il fait des Saint-Barthélémy. Heureux le temps où il ne fera que plaisanter ! »
Je passai en Angleterre : les niêmes querelles y excitaient les mêmes fureurs. De saints catholiques avaient résolu, pour le bien de l'Eglise, de faire sauter en l'air, avec de la poudre, le roi, la famille royale et tout le parlement, et de délivrer l'Angleterre de ces hérétiques^. On me montra la place où la bienheu-
(t) Belle-saur du pape Inuoccot X.
(2) C'est Concini, le ministre de Louis XIII, célèbre par ses dilapidations. En 1617, il fui tut par Vitry, capitaine des gardes, et son corps fut traîné par les rues et déchiré par la populace.
(3)11 s'agit de la Conspiration de.A Poudres (160 ). Les conjures avaient pu pénétrer dans les caves de Westminster et y placer 36 barils de poudre pour faire sauter le roi Jac-