‹ Romans. Notices et annotationsChapitre 41 sur 48 · VOYAGES DE SCARMENTADO · texte numérisé non relu

VOYAGES DE SCARMENTADO

reuse reine Alarie, fille de Henri VHI, avait fait brûler plus de cinq cents de ses sujets. Un prêtre ibernois m'assura que c'était une très belle action : premièrement, parce que ceux qu'on avait tués étaient Anglais ; en second lieu, parce qu'ils ne prenaient jamais d'eau bénite, et qu'ils ne croyaient pas au trou de saint Patrice^. Il s'étonnait surtout que la reine Marie ne fût pas encore canonisée ; mais il espérait qu'elle le serait bientôt, quand le cardinal neveu aurait un peu de loisir.

J'allai en Hollande, où j'espérais trouver plus de tranquillité chez des peuples plus flegmatiques. On coupait la tête à un vieillard vénérable lorsque j'arrivai à la Haye. C'était la tête chauve du premier ministre Barneveldt-, l'homme qui avait le mieux mérité de la république. Touché de pitié, je demandai quel était son crime, et s'il a\ait traiii l'Etat. « Il a fait bien pis, me répondit un prédicant à manteau noir ; c'est un homme qui croit que l'on peut se sauver par les bonnes œuvres aussi bien que par la foi. Vous sentez bien que si de telles opinions s'établissaient, une république ne pourrait subsister, et qu'il faut des lois sévères pour réprimer de si scandaleuses horreurs. » Un profond politique du pays me dit en soupirant : « Hélas ! monsieur, le bon temps ne durera pas toujours ; ce n'est que par hasard que ce peuple est si zélé ; le fond de son caractère est porté au dogme abominable de la tolérance ; un jour, il y viendra : cela fait frémir. » Pour moi, en attendant que ce temps funeste de la modération et de l'indulgence fût arrivé, je quittai bien vite un pays où la sévérité n'était adoucie par aucun agrément, et je m'embarquai pour l'Espagne.

La cour était à Sév ille, les gaJions étaient arrivés, tout respirait l'abondance et la joie dans la plus belle saison de l'année. Je vis, au bout d'une allée d'orangers et de citronniers, une es-

ques 1", les ministres et tous les membres du Parlement, le jour de l'ouverture de la session. Une lettre anonyme avertit un des pairs et mit sur la trace des principaux coupable?, qui furent arrêtés et décapités.

(i) Le trou de Saint-Patrice était considéré par les Irlandais comme une des portes du purgatoire.

{2) Barneveldt, grand pensionnaire de Hollande (1-45-1619), par des restitjtions de territoires et des traités, assura l'intégrité et l'indépendance de sa patrie. Il fut le chef du parti républicain contre le stathouder Maurice de Nassau. Celui-ci obtint une condamnation contre les hérétiques sectateurs d'Arminius, et il s'en servit pour envoyer Barneveldt à l'échafaud.

pèce de lice immense entourée de gradins couverts d'étoffes précieuses. Le roi, la reine, les infants, les infantes étaient sous un dais superbe. Vis-à-vis de cette auguste famille était un autre trône, mais plus élevé. Je dis à un de mes compagnons de voyage : « A moins que ce trône ne soit réservé pour Dieu, je ne vois pas à quoi il peut servir. » Ces indiscrètes paroles furent entendues d'un grave Espagnol, et me coûtèrent cher. Cependant je m'imaginais que nous allions voir quelque carrousel ou quelque fête de taureaux, lorsque le grand inquisiteur parut sur ce trône, d'où il bénit le roi et le peuple.

Ensuite vint une armée de moines défilant deux à deux, blancs, noirs, gris, chaussés, déchaussés, avec barbe, sans barbe, avec capuchon pointu et sans capuchon ; puis marchait le bourreau ; puis on voyait, au milieu des alguazils et des grands, environ quarante personnes couvertes de sacs sur lesquels on avait peint des diables et des flammes : c'étaient des juifs qui n'avaient pas voulu renoncer absolument à Moïse, c'étaient des chrétiens qui avaient épousé leurs commères, ou qui n'avaient pas adoré Notre-Dame d'Atocha', ou qui n'avaient pas voulu se défaire de leur argent comptant en faveur des frères hiéronymites. On chanta dévotement de très belles prières, après quoi on brûla à petit feu tous les coupables ; de quoi toute la famille royale parut extrêmement édifiée.

Le soir, dans le temps que j'allais me mettre au lit, arrivèrent chez moi deux familiers de l'Inquisition avec la Sainte Hermandad-: ils m'embrassèrent tendrement, et m'emmenèrent, sans me dire un seul mot, dans un cachot très frais, meublé d'un lit de natte et d'un beau crucifix. Je restai là six semaines, au bout desquelles le révérend père inquisiteur m'envoya prier de venir

(l) Cette Notre-Dame est de bois ; elle pleure tous les ans le jour d^ sa fête, et le peuple pleure aussi. Un jour, le prédicateur, apercevant un menuisier qui avait l'œil sec, lui dedemanda comment il pouvait ne pas fondre en larmes, quand la sainte Vierge en versait. « Ah! mon révérend père, répondit-il, c'est moi qui \\ rattachai hier dans sa niche. Je lui enfonçai trois grands clous dans le derrière : c'est alors qu'elle aurait pleuré si elle avait pu. « Noie de Voltaire dans l'Extrait d'un Journal de la Cour de Louix XIV.)

(2* La Sainte Hermandad, association formée en Espagne pour la protection contre les malfaiteurs ; à la fin du xv' siècle, elle était répandue dans tout le pays. Elle avait des soldats à son service. On l'a souvent confondue avec l'Inquisition, à qui elle servait seulement pour arrêter les victimes.

VOYAGES DE SCAI^MEXTAhO — 157

lui parler : il me serra quelque temps entre ses bras avec une affection toute paternelle ; il me dit qu'il était sincèrement affligé d'avoir appris que je fusse si mal logé, mais que tous les appartements de la maison étaient remplis, et qu'une autre fois il espérait que je serais plus à mon aise. Ensuite il me demanda cordialement si je ne savais pas pourquoi j'étais là. Je dis au révérend père que c'était apparemment pour mes péchés. « Eh bien ! mon cher enfant, pour quel péché ? parlez-moi avec confiance. » J'eus beau imaginer, je ne devinai point. Il me mit charitablem.ent sur les voies.

Enfin je me souvins de mes indiscrètes paroles. J'en fus quitte pour la discipline et une amende de trente mille réaies'. On me mena faire la révérence au grand inquisiteur : c'était un homme poli, qui me demanda comment j'avais trouvé sa petite fête. Je lui dis que cela était délicieux ; et j 'allai presser mes compagnons de voyage de quitter ce pays, tout beau qu'il est. Ils avaient eu le temps de s'instruire de toutes les grandes choses que les Espagnols avaient faites pour la religion. Ils avaient lu les mémoires du fameux évêque de Chiapa-, par lesquels il paraît qu'on avait égorgé, ou brûlé, ou noyé dix millions d'infidèles en Amérique, pour les convertir. Je crus que cet évêque exagérait ; mais, quand on réduirait ces sacrifices à cinq millions de victimes, cela serait encore admirable.

Le désir de voyager me pressait toujours. J'avais compté finir mon tour de l'Europe par la Turquie ; nous en prîmes la route. Je me proposai bien de ne plus dire mon avis sur les fêtes que je verrais. « Ces Turcs, dis-je à mes compagnons, sont des mécréants qui n'ont point été baptisés et qui, par conséquent, seront bien plus cruels que les révérends pères inquisiteurs. Gardons le silence quand nous serons chez les mahométans. »

J'allai donc chez eux. Je fus étrangement surpris de voir, en Turquie, beaucoup plus d'églises chrétiennes qu'il n'y en avait dans Candie. J'y vis jusqu'à des troupes nombreuses de moines qu'on laissait prier la \'ierge ^larie librement, et maudire Maho-

(i) Monnaie d'Espagne valant 27 centimes.

(2) Las Cacas (■1474-1566), évêque de Chiapa, au Mexique. Il prêcha l'Evangile aux peuplades conquises et il les défendit contre les exactions qu'elles subissaient.

158 — ROiMANS

met, ceux-ci en grec, ceux-là en latin, quelques autres en arménien. « Les bonnes gens que les Turcs ! » m 'écriai -je. Les chrétiens grecs et les chrétiens latins étaient ennemis mortels dans Constantinople ; ces esclaves se persécutaient les uns les autres comme des chiens qui se mordent dans la rue et à qui leurs maîtres donnent des coups de bâton pour les séparer. Le grand vizir protégeait alors les Grecs. Le patriarche grec m'accusa d'avoir soupe chez le patriarche latin, et je fus condamné, en plein divan, à cent coups de latte sur la plante des pieds, rachetables de cinq cents sequins. Le lendemain, le grand vizir fut étranglé ; le surlendemain, son successeur, qui était pour le parti des Latins, et qui ne fut étranglé qu'unmois après, me condamna à la même amende pour avoir soupe chez le patriarche grec. Je fus dans la triste nécessité de ne plus fréquenter ni l'église grecque ni la latine. Pour m'en consoler, je pris à loyer une fort belle Circassienne, qui était la personne la plus tendre dans le tête-à-tête et la plus dévote à la mosquée. Une nuit, dans les doux transports de son amour, elle s'écria en m 'embrassant: Alla ! Illa ! Allai Ce sont les paroles sacramentelles des Turcs ; je crus que c'étaient celles de l'amour ; je m'écriai aussi fort tendrement : « Alla ! Illa \ Allai — Ah! me dit-elle, le Dieu miséricordieux soit loué ! vous êtes Turc ? » Je lui dis que je le bénissais de m'en avoir donné la force, et je me crus trop heureux. Le matin, l'iman vint pour me circoncire ; et, comme je fis quelque difficulté, le cadi du quartier, homme loyal, me proposa de m'empaler : je sauvai mon prépuce et mon derrière avec mille sequins, et je m'enfuis en Perse, résolu de ne plus entendre ni messe grecque ni latine en Turquie, et de ne plus crier : Alla l Illa ! Alla l dans un rendez-vous.

En arrivant à Ispahan, on me demanda si j 'étais pour le mouton noir ou pour le mouton blanc. Je répondis que cela m'était fort indifférent, pourvu qu'il fût tendre. Il faut savoir que les factions du mouton blanc et du nioiiton noir partagaient encore les Persans. On crut que je me moquais des deux partis ; de sorte que je me trouvai déjà une violente affaire sur les bras aux portes de la ville : il m'en coûta encore grand nombre de sequins pour UTC débarrasser des moutons.

Je poussai jusqu'à la Chine, avec un interprète qui m'assura

Page 1