VOYAGES DE SCARMENTADO
que c'était là le pays où l'on vivait librement et gaiement. Les Tartares s'en étaient rendus maîtres après avoir tout mis à feu et à sang, et les révérends pères jésuites d'un côté, comme les révérends pères dominicains de l'autre, disaient qu'ils y gagnaient des âmes à Dieu, sans que personne n'en sût rien. On n'a jamais vu de convertisseurs si zélés ; car ils se persécutaient les uns les autres tour à tour : ils écrivaient à Rome des volumes de calomnies ; ils se traitaient d'infidèles et de prévaricateurs pour une âme. Il y avait surtout une horrible querelle entre eux sur la manière de faire la révérence: les jésuites voulaient que les Chinois saluassent leurs pères et leurs mères à la mode de la Cliine, les dominicains voulaient qu'on les saluât à la mode de Rome. Il m'arriva d'être pris, par les jésuites, pour un dominicain. On me fit passer, chez Sa Majesté Tartare, pour un espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin, qui ordonna à un sergent, qui commanda à quatre sbires du pays de m 'arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit, après cent quarante génuflexions, devant Sa Majesté. Elle me fit demander si j'étais l'espion du pape, et s'il était vrai que ce prince dût venir en personne le détrôner. Je lui répondis que le pape était un prêtre de soixante-dix ans', qu'il demeurait à quatre mille lieues de Sa Sacrée Majesté tartaro-chinoise, qu'il avait environ deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol, qu'il ne détrônait personne, et que Sa Majesté pouvait dormir en sûreté. Ce fut l'aventure la moins funeste de ma vie. On m'envoya à Macao, d'où je m'embarquai pour l'Europe. Mon vaisseau eut besoin d'être radoubé vers les côtes de Golconde. Je pris ce temps pour aller voir la cour du grand Aureng- Zeb-, dont on disait des merveilles dans le monde : il était alors dans Delhi. J'eus la consolation de l'envisager le jour de la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste que lui envoyait le shérif de la ^Mecque : c'était le balai avec lequel on avait balayé la maison sainte, le caaba, le beth Alla. Ce balai est
(i) Innocent X, pape de 1644 à 1655.
(2) Aureng-Zeb, empereur du Mo;ol, de 1659 à 1707 ; il conquit le Thibet le Deccan, le Royaume de Golconde et celui de Visapour ; il établit une solide administration, mais il fut cruel ; en outre des crimes que Voltaire rapporte, il fit encore périr plusieurs de ses fils.
le symbole du balai divin, qui balaye toutes les ordures de l'âme. Aureng-Zeb ne paraissait pas en avoir besoin ; c'était l'homme le plus pieux de tout l'Indoustan. Il est vrai qu'il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son père ; vingt raïas et autant d'omras' étaient morts dans les supplices ; mais cela n'était rien, et on ne parlait que de sa dévotion. On ne lui comparait que la sacrée majesté du sérénissime empereur de Maroc, Mulei-Ismael-, qui coupait des têtes tous les vendredis après la prière.
Je ne disais mot ; les voyages m'avaient formé, et je sentais qu'il ne m'appartenait pas de décider entre ces deux augustes souverains. Un jeune Français, avec qui je logeais, manqua, je l'avoue, de respect à l'empereur des Indes et à celui de Maroc. Il s'avisa de dire très indiscrètement qu'il y avait en Europe de très pieux souverains qui gouvernaient bien leurs Etats, et qui fréquentaient même les églises, sans pourtant tuer leurs pères et leurs frères, et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre interprète transmit en indou ce discours impie de mon jeune homme. Instruit par le passé, je fis vite seller mes chameaux: nous partîmes, le Français et moi. J'ai su depuis que la nuit même les officiers du grand Aureng-Zeb étant venus pour nous prendre, ils ne trouvèrent que l'interprète. Il fut exécuté en place publique ; et tous les courtisans avouèrent sans flatterie que sa mort était très juste.
Il me restait de voir l'Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent. Je la vis en effet. Mon vaisseau fut pris par des corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes, il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. Le capitaine nègre lui répondit : « Vous avez le nez long, et nous l'avons plat ; vos cheveux sont tout droits, et notre laine est fri- .sée ; vous avez la peau de couleur de cendre, et nous de couleur d'ébène ; par conséquent nous devons, par les lois sacrées de la nature, être toujours ennemis. Vous nous achetez aux foires de
(i) Raïas ou rajas : princes vassau.x. Omras, officiers qui si^-geaient dans le conseil du Grand Mogol.
{2) Mulcy-Ismad, empereur du Maroc de 1672 à 1727. Il acquit Tanger, essaya vainement de prendre Ceuta et de soumettre les Algériens. Vers la fin de sa vie, il eut à lutter contre ses fils révoltés.
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la côte de Guinée comme des bêtes de somme, pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule. Vous nous faites fouiller, à coups de nerf de bœuf, dans des montagnes, pour en tirer une espèce de terre jaune qui, par ellemême, n'est bonne à rien, et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d'Egypte ; aussi, quand nous vous rencontrons, et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles. »
On n'avait rien à répliquer à un discours si sage. J'allai labourer le champ d'une vieille négresse, pour conserver mes oreilles et mon nez. On me racheta au bout d'un an. J'avais vu tout ce qu'il y a de beau, de bon et d'admirable sur la terre : je résolus de ne plus voir que mes pénates. Je me mariai chez moi : je fus cocu, et je vis que c'était l'état le plus dou.x de la vie.