‹ Romans (volume 2)Chapitre 102 sur 167 · XI · texte numérisé non relu

XI

Ses guides n eurent pas de peine à suivre la route de la princesse ; on ne parlait que d’elle et de son gros oiseau : tous les habitants étaient encore dans l’enthousiasme de l’admiration. Les peuples de la Dalmatie et de la Marche d’Ancône éprouvèrent depuis une surprise moins délicieuse , quand ils virent une maison voler dans les airs; les bords de la Loire , de la Dordogne, de la ' Garonne, de la Gironde, retentissaient encore d’acclamations.

Quand Amazan fut au pied des Pyrénées , les magistrats et les \ ^ru^cîes Pays ^ firent danser malgré lui un tambourin; mais sitôt qu il eut franchi les Pyrénées, il ne vit plus de gaieté ni de joie. S il entendit quelques chansons de loin à loin, elles étaient

DE BABYLONE

toutes sur un ton triste : les habitants marchaient gravement , avec des grains enfilés et un poignard à leur ceinture; la nation, vêtue de noir, semblait être en deuil. Si les domestiques d’Amazan interrogeaient les passants , ceux-ci répondaient par signes ; si on entrait dans une hôtellerie , le maître de la maison enseignait aux gens en trois paroles qu’il n’y avait rien dans la maison , et qu’on pouvait envoyer chercher à quelques milles les choses dont on avait un besoin pressant.

Quand on demandait à ces silenciaires s’ils avaient vu passer la belle princesse deBabylone, ils répondaient avec moins de brièveté : Nous l’avons vue, elle n’est pas si belle ; il n’y a de beau que les teints basanés ; elle étale une gorge d’albâtre , qui est la chose du monde la plus dégoûtante , et qu’on ne connaît presque point dans nos climats.

Amazan avançait vers la province arrosée du Bétis. Il ne s’était pas écoulé plus de douze mille années depuis que ce pays avait été découvert par les Tyriens , vers le même temps qu’ils firent la découverte de la grande île Atlantique , submergée quelques siècles après. Les Tyriens cultivèrent la Bétique , que les naturels du pays laissaient en friche, prétendant qu’ils ne devaient se mêler de rien, et que c’était aux Gaulois leurs voisins à venir cultiver leurs terres. Les Tyriens avaient amené avec eux des Palestins , qui dès ce temps-là couraient dans tous les climats , pour peu qu’il y eût de l’argent à gagner. Ces Palestins , en prêtant sur gages à cinquante pour cent, avaient attlFé à eux presque toutes les richesses du pays. Cela fit croire aux peuples de la Bétique que les Palestins étaient sorciers; et tous ceux qui étaient accusés de magie étaient brûlés sans miséricorde par une compagnie de druides qu’on appelait les rechercheurs ou les anthropo haies. Ces prêtres les revêtaient d’abord d’un habit de masque , s’emparaient de leurs biens , et récitaient dévotement les propres prières des Palestins, tandis qu’on les cuisait à petit feu por l’amor de Bios.

La princesse de Babylone avait mis pied à terre dans la ville qu on appela depuis Sevilla. Son dessein était de s’embarquer sur le Bétis, pour retourner par Tyr à Babylone revoir le roi Bélus son père, et oublier, si elle pouvait, son infidèle amant, ou bien le demander en mariage. Elle fit venir chez elle deux Palestins qui faisaient toutes les affaires de la cour. Ils devaient lui fournir trois vais-

seaux. Le phénix fit avec eux tous les arrangements nécessaires , et convint du prix après avoir un peu disputé.

L’hôtesse était fort dévote , et son mari , non moins dévot, était familier, c’est-à-dire espion des druides rechercheurs anthropokaies; il ne manqua pas de les avertir qu’il avait dans sa maison une sorcière et deux Palestins qui faisaient un pacte avec le diable, déguisé en gros oiseau doré. Les rechercheurs apprenant que la dame avait une prodigieuse quantité de diamants , la jugèrent incontinent sorcière ; ils attendirent la nuit pour renfermer les deux cents cavaliers et les licornes, qui dormaient dans de vastes écuries ; car les rechercheurs sont poltrons.

Après avoir bien barricadé les portes , ils se saisirent de la princesse et d’Irla; mais ils ne purent prendre le phénix, qui s’envola à tire d’ailes : il se doutait bien qu’il trouverait Amazan sur le chemin des Gaules à Sevilla.

Il le rencontra sur la frontière de la Bétique , et lui apprit le désastre de la princesse. Amazan ne put parler; il était trop saisi, trop en fureur : il s’arme d’une cuirasse d’acier damasquiné d’or, d’une lance de douze pieds, de deux javelots, et d’une épée tranchante appelée la fulminante , qui pouvait fendre d’un seul coup des arbres, des rochers, et des druides; il couvre sa belle- tête d’un casque d’or ombragé de plumes de héron et d’autruche : c’était l’ancienne armure de Magog, dont sa sœur Aidée lui avait fait présent dans son voyage en Scythie; le peu de suivants qui l’accompagnaient montent comme lui chacun sur sa licorne.

Amazan , en embrassant son cher phénix , ne lui dit que ces tristes paroles : Je suis coupable ; si je n’avais pas couché avec une fille d’affaire dans la ville des oisifs , la belle princesse de Babyloné ne serait pas dans cet état épouvantable : courons auxanthropokaies. Il entre bientôt dans Sevilla; quinze cents alguazils gardaient les portes de l’enclos où les deux cents Gangarides et leurs licornes étaient renfermés sans avoir à manger ; tout était préparé pour le sacrifice qu’on allait faire de la princesse de Babyloné, de sa femme de chambre Irla , et de deux riches Palestins.

Le grand anthropokaie , entouré de ses petits anthropokaies était déjà sur son tribunal sacré ; une foule de Sévillois, portant des grains enfilés à leurs ceintures, joignaient les deux mains sans dire ; un mot; et l’on amenait la belle princesse, Irla, et les deux Pa-

DE BABYLONE

lestins les mains liées derrière le dos, et vêtus d’un habit de masque.

Le phénix entre par une lucarne dans la prison , où les Gangarides commençaient déjà à enfoncer les portes; l’invincible Amazan les brisait en dehors. Us sortent tous armés, tous sur leurs licornes ; Amazan se met à leur tête : il n’eut pas de peine à renverser les alguazils , les familiers , les prêtres anthropokaies ; chaque licorne en perçait des douzaines à la fois ; la fulminante d’ Amazan coupait en deux tous ceux qu’il rencontrait; le peuple fuyait en manteau noir et en fraise sale, toujours tenant à la main ses grains bénits por Vamor de Dios.

Amazan saisit de sa main le grand rechercheur sur son tribunal, et le jette sur le bûcher qui était préparé à quarante pas ; il y jeta aussi les autres petits rechèrcheurs l’un après l’autre : il se prosterne ensuite aux pieds de Formosante. Ah! que vous êtes aimable ! dit-elle , et que je vous adorerais , si vous ne m’aviez pas fait une infidélité avec une fille d 'affaire!

Tandis qu Amazan faisait sa paix avec la princesse , tandis que les Gangarides entassaient dans le bûcher les corps de tous les anthropokaies , et que les flammes s’élevaient jusqu’aux nues, Amazan vit de loin comme une armée qui venait à lui : un vieux monarque, la couronne en tête, s’avançait sur un char traîné par huit mules attelées avec des cordes; cent autres chars suivaient; ils étaient accompagnés de graves personnages en manteau noir et en fraise , montés sur de très-beaux chevaux ; une multitude de gens à pied suivait, en cheveux gras et en silence.

D abord Amazan fit ranger autour de lui ses Gangarides, et s’avança la lance en arrêt. Dès que le roi l’aperçut, il ôta sa couronne , descendit de son char, embrassa l’étrier d’Amazan, et lui dit:

“ Homme envoyé de Dieu, vous êtes le vengeur du genre humain,

' “ le libérateur de ma patrie, mon protecteur. Ces monstres sacrés « dont vous avez purgé la terre étaient mes maîtres au nom du « Vieux des sept montagnes; j’étais forcé de souffrir leur puissance « criminelle; mon peuple m’aurait abandonné, si j’avais voulu seu- « lement modérer leurs abominables atrocités : d’aujourd’hui je « respire , je règne , et je vous le dois. »

Ensuite il baisa respectueusement la main de Formosante , et la supplia de vouloir bien monter avec Amazan , Irla , et le phénix , dans son carrosse à huit mules. Les deux Palestins , banquiers de

LA PRINCESSE

la cour, encore prosternés à terre de frayeur et de reconnaissance, se relevèrent ; et la troupe des licornes suivit le roi de la Bétique dans son palais.

Comme la dignité du roi d’un peuple grave exigeait que ses mules allassent au petit pas, Amazan et Formosante eurent le temps de lui conter leurs aventures. Il entretint aussi le phénix , il l’admira et le baisa cent fois. Il comprit combien les peuples d’occident, qui mangeaient les animaux et qui n’entendaient plus leur langage, étaient ignorants, brutaux, et barbares; que les seuls Gangarides avaient conservé la nature et la dignité primitive de l’homme : mais il convenait surtout que les plus barbares des mortels étaient ces rechercheurs anthropokaies dont Amazan venait de purger le monde ; il ne cessait de le bénir et de le remercier. La belle Formosante oubliait déjà l’aventure de la fille d 'affaire , et n’avait l’àme remplie que de la valeur du héros qui lui avait sauvé la vie. Amazan , instruit de l’innocence du baiser donné au roi d’Égypte , et de la résurrection du phénix , goûtait une joie pure , et était animé du plus violent amour.

On dîna au palais , et on y fit assez mauvaise chère ; les cuisi- j niers de la Bétique étaient les plus mauvais de l’Europe : Amazan conseilla d’en faire venir des Gaules : les musiciens du roi exécutèrent pendant le repas cet air célèbre qu’on appela dans la suite des siècles les Folies d'Espagne. Après le repas on parla d’affaires.

Le roi demanda au bel Amazan , à la belle Formosante, et au beau phénix , ce qu’ils prétendaient devenir. Pour moi , dit Amazan , mon intention est de retourner à Babylone, dont je suis l’héritier présomptif ; et de demander à mon oncle Bélus ma cousine issue de germaine, l’incomparable Formosante , à moins qu’elle n’aime mieux vivre avec moi chez les Gangarides.

Mon dessein , dit la princesse , est assurément de ne jamais me séparer de mon cousin issu degermain ; mais je crois qu’il convient que je me rende auprès du roi mon père , d’autant plus qu’il ne m’a donné permission que d’aller en pèlerinage à Bassora , et que / j’ai couru le monde. Pour moi , dit le phénix , je suivrai partout ces deux tendres et généreux amants.

Vous avez raison , dit le roi de la Bétique ; mais le retour de Babylone n’est pas si aisé que vous le pensez ; je sais tous les jours des nouvelles de ce pays-là par les vaisseaux tyriens , et par mes banquiers palestins, qui sont en correspondance avec tous les peuples

DE BABYLONE

de la terre : tout est en armes vers l’Euphrate et le Nil ; le roi de Scylhie redemande l’héritage de sa femme à la tête de trois cent mille guerriers tous à cheval ; le roi d’Égypte et le roi des Indes désolent aussi les bords du Tigre et de l’Euphrate , chacun à la tète de trois cent mille hommes, pour se venger de ce qu’on s’est moque d’eux : pendant que le roi d’Égypte est hors de son pays, son ennemi le roi d’Ethiopie ravage l’Égypte avec trois cent mille hom mes ; et le roi de Babylone n’a encore que six cent mille hommes sur pied pour se défendre.

Je vous avoue , continua le roi , que lorsque j’entends parler de ces prodigieuses armées que l’Orient vomit de son sein, et de leur étonnante magnificence , quand je les compare à nos petits corps de vingt a trente mille soldats qu’il est si difficile de vêtir et de nourrir, je suis tenté de croire que l’Orient a été fait bien longtemps avant 1 Occident ; il semble que nous soyons sortis avant-hier du chaos , et hier de la barbarie.

Sire, dit Amazan, les derniers venus l’emportent quelquefois sur ceux qui sont entrés les premiers dans la carrière. On pense dans mon pays que l’homme est originaire de l’Inde ; mais je n’en ai aucune certitude.

Et vous , dit le roi de la Bétique au phénix , qu’en pensez-vous ? Sire répondit le phénix , je suis encore trop jeune pour être instruit de 1 antiquité : je n’ai vécu qu’environ vingt-sept mille ans • mais mon pere, qui avait vécu cinq fois cet âge , me disait qu’il avait appris de son père que les contrées de l’Orient avaient toujours ete plus peuplées et plus riehes que les autres ; il tenait de ses ancêtres que les générations de tous les animaux avaient com-

dVTreeHSUr f b°rdS ^ Ga"ge = P°Ur m0i ’ i° n’ai Pas la vanité i d cette °Plnion ; je ne puis croire que les renards d’Albion les marmottes des Alpes et les loups delà Gaule viennent de mon pays ; de meme que je ne crois pas que les sapins et les chênes de voscontrees descendent des palmiers et des cocotiers des Indes Mais dou venons-nous donc? dit le roi. Je n’en sais rien , dit le phénix; je voudrais seulement savoir où la belle princesse de Babylone et mon cher ami Amazan pourront aller. Je doute fort repartit le roi , qu’avec ses deux cents licornes il soit en état de percer a travers tant d’armées de trois cent mille hommes chacune.

Pourquoi non? dit Amazan.

Le roi de la Betique sentit le sublime du pourquoi non ? mais il

LA PRIjNCESSE

crut que le sublime seul ne suffisait pas contre des armées innombrables. Je vous conseille , dit-il , d’aller trouver le roi d’Éthiopie ; je suis, en relation avec ce prince noir par le moyen de mes Palestins ; je vous donnerai des lettres pour lui : puisqu’il est l’ennemi du roi d’Égypte , il sera trop heureux d’être fortifié par votre alliance. Je puis vous aider de deux mille hommes très-sobres et très-braves ; il ne tiendra qu’à vous d’en engager autant chez les peuples qui demeurent , ou plutôt qui sautent au pied dès Pyrénées , et qu’on appelle Vasques ou Vascons : envoyez un de vos guerriers sur une licorne avec quelques diamants , il n’y a point de Vascon qui ne quitte le castel, c’est-à-dire la chaumière de son père, pour vous servir ; ils sont infatigables , courageux , et plaisants; vous en serez très-satisfait. En attendant qu’ils soient arrivés nous vous donnerons des fêtes, et nous vous préparerons des vaisseaux : je ne puis trop reconnaître le service que vous m’avez rendu.

Amazan jouissait du bonheur d’avoir retrouvé Formosante , et de goûter en paix dans sa conversation tous les charmes de l’amour réconcilié , qui valent presque ceux de l’amour naissant.

Bientôt une troupe fière et joyeuse de Yascons arriva en dansant au tambourin ; l’autre troupe fière et sérieuse de Bétiquois était prête. Le vieux roi tanné embrassa tendrement les deux amants : il fit charger leurs vaisseaux d’armes , de lits , de jeux d’échecs , d’habits noirs , de goliles *, d’oignons , de moutons , de poules , de farine , et de beaucoup d’ail , en leur souhaitant une heureuse traversée , un amour constant , et des victimes.

La flotte aborda le rivage où l’on dit que tant de siècles après la ! Phénicienne Didon, sœur d’un Pygmalion, épouse d’un Sychée, ayant quitté cette ville de Tyr , vint fonder la superbe ville de Carthage, en coupant un cuir de bœuf en lanières, selon le témoignage des plus graves auteurs de l’antiquité, lesquels n’ont jamais conté de fables, et selon les professeurs qui ont écrit pour les petits garçons, quoiqu’ après tout il n’y ait jamais eu personne à Tyr qui se soit appelé Pygmalion, ou Didon, ou Sychée, qui sont des j

noms entièrement grecs , et quoiqu’enfin il n’y eût point de roi à j

Tyr en ces temps-là.

La superbe Carthage n’était point encore un port de mer ; il n’y f avait là que quelques Numides qui faisaient sécher des poissons

1 [ Collet espagnol, j

DL BABYJLOiXE.

au soleil. On côtoya la Bizacène et les Syrtes, les bords fertiles où furent depuis Cyrène et la grande Chersonèse.

Enfin on arriva vers la première embouchure du fleuve sacré du Nil. C’est à l’extrémité de cette terre fertile que le port de Canope recevait déjà les vaisseaux de toutes les nations commerçantes , sans qu’on sût si le dieu Ganope avait fondé le port , ou si les habitants avaient fabriqué le dieu, ni si l’étoile Ganope avait donné son nom à la ville, ou si la ville avait donné le sien à l’étoile : tout ce qu’on en savait, c’est que la ville et l’étoile étaient fort anciennes ; et c’est tout ce qu’on peut savoir de l’origine des choses , de quelque nature qu’elles puissent être.

Ce fut là que le roi d’Éthiopie , ayant ravagé toute l’Égypte, vit débarquer l’invincible Amazan et l’adorable Formosante : il prit l’un pour le dieu des combats , et l’autre pour la déesse de la beauté. Amazan lui présenta la lettre de recommandation du roi d’Espagne. Le roi d’Éthiopie donna d’abord des fêtes admirables, suivant la coutume indispensable des temps héroïques ; ensuite on parla d’aller exterminer les trois cent mille hommes du roi d’Égypte , les trois cent mille hommes de l’empereur des Indes , et les trois cent mille hommes du grand kan des Scythes , qui assiégeaient l’immense, l’orgueilleuse, la voluptueuse ville de Babylone.

Les deux mille Espagnols qu’ Amazan avait amenés avec lui dirent qu’ils n’avaient que faire du roi d’Éthiopie pour secourir Babylone ; que c’était assez que leur roi leur eût ordonné d’aller la délivrer , qu’il suffisait d’eux pour cette expédition.

Les Vascons dirent qu’ils en avaient bien fait d’autres ; qu’ils battraient tout seuls les Égyptiens , les Indiens et les Scythes , et qu’ils ne voulaient marcher avec les Espagnols qu’à condition que ceux-ci seraient à l’arrière-garde.

Les deux cents Gangarides se mirent à rire des prétentions de leurs alliés , et ils soutinrent qu’avec cent licornes seulement ils feraient fuir tous les rois de la terre. La belle Formosante les apaisa par sa prudence et par ses discours enchanteurs. Amazan présenta au monarque noir ses Gangarides , ses licornes, les Espagnols , les Vascons , et son bel oiseau.

Tout fut prêt bientôt pour marcher par Memphis , par Héliopolis , par Arsinoé , par Pétna , par Artémite , par Sora , par Apamée , pour aller attaquer les trois rois , et pour faire cette guerre

mémorable, devant laquelle toutes les guerres que les hommes ont laites depuis n’ont été que des combats de coqs et de cailles Chacun sait comment le roi d’Éthiopie devint amoureux de la belle Formosante, et comment il la surprit au lit , lorsqu’un doux sommeil fermait ses longues paupières. On se souvient qu’Amazan , temom de ce spectacle, crut voir le jour et la nuit couchant ensemble. On n ignore pas qu’Amazan , indigné de l’affront, tira soudam sa fulminante, qu’il coupala tête perverse du nègre insoent, et qu il chassa tous les Éthiopiens d’Égypte. Ces prodiges ne sont-ils pas écrits dans le livre des chroniques d’Égypte » La renommée a publié de ses cent bouches les victoires qu’il remporta sur les trois rois avec ses Espagnols, ses Vascons, et ses icoines. Il rendit la belle Formosante à son père; il délivra toute la suite de sa maîtresse, que le roi d’Égypte avait réduite en esclavage. Le grand kan des Scythes se déclara son vassal , et son mariage avec la princesse Aidée fut confirmé. L’invincible et généreux Amazan , reconnu pour héritier du royaume de Babvlone , entra dans la ville en triomphe avec le phénix , en présence de cent rois tributaires. La fête de son mariage surpassa en tout celle que le roi Bélus avait donnée. On servit à table le bœuf Apis rôti. Le roi d’Egypte et celui des Indes donnèrent à boire aux deux epoux, et ces noces furent célébrées par cinq cents grands poetes de Babylone. H

O Muses ! qu’on invoque toujours au commencement de son ouvrage, je ne vous implore qu’à la fin. C’est en vain qu’on me reproche de dire grâces sans avoir dit bénédicité. Muses! vous n’en serez pas moins mes protectrices. Empêchez que des continuateurs téméraires ne gâtent par leurs fables les vérités que j’ai enseignées aux mortels dans ce fidèle récit , ainsi qu’ils ont osé falsifier Candide, l’Ingénu , et les chastes aventures de la chaste Jeanne, quun ex-capucin a défigurées par des vers dignes des capucins , dans des éditions bataves. Qu’ils ne fassent pas ce tort a mon typographe, chargé d’une nombreuse famille, et qui possedc a peine de quoi avoir des caractères , du papier , et de l’encre.

O Muses! imposez silence au détestable Cogé , professeur de bavardene au college Mazarin, qui n’a pas été content des discours moraux de Bélisaire et de l’empereur Justinien, et qui a

hommes aU*S IlbelleS diffamatoires contre ces deux grand*

DE BABYLONE

Mettez un bâillon au pédant Larcher, qui , sans savoir un mot de l’ancien babylonien , sans avoir voyagé comme moi sur les bords de l’Euphrate et du Tigre , a eu l’impudence de soutenir que la belle Formosante, fille du plus grand roi du monde, et la princesse Aidée , et toutes les femmes de cette respectable cour, allaient coucher avec tous les palefreniers de l’Asie , pour de l’argent, dans le grand temple de Babylone, par principe de religion. Ce libertin de collège , votre ennemi et celui de la pudeur, accuse les belles Égyptiennes de Mendès de n’avoir aimé que des boucs, se proposant en secret, par cet exemple , de faire un tour en Égypte pour avoir enfin de bonnes aventures.

Gomme il ne connaît pas plus le moderne que l’antique , il insinue, dans l’espérance de s’introduire auprès de quelque vieille, que l’incomparable Ninon, à l’âge de quatre-vingts ans, coucha avec l’abbé Gédoyn , de l’Académie française et de celle des inscriptions et belles-lettres. Il n’a jamais entendu parler de l’abbé de Châteauneuf, qu’il prend pour l’abbé Gédoyn. Il ne connaît pas plus Ninon que les filles de Babylone.

Muses, filles du Ciel, votre ennemi Larcher fait plus; il se répand en éloges sur la pédérastie ; il ose dire que tous les bambins de mon pays sont sujets à cette infamie. Il croit se sauver en augmentant le nombre des coupables.

Nobles et chastes Muses, qui détestez également le pédantisme et la pédérastie , protégez-moi contre maître Larcher !

Et vous , maître Aliboron , dit Fréron , ci-devant soi-disant jésuite ; vous dont le Parnasse est tantôt à Bicètre , et tantôt au cabaret du coin; vous à qui l’on a rendu tant de justice sur tous les théâtres de l’Europe, dans l’honnête comédie de l’Écossaise; vous, digne fils du prêtre Desfontaines, qui naquîtes de ses amours avec un de ces beaux enfants qui portent un fer et un bandeau comme le fils de Vénus, et qui s’élancent comme lui dans les airs , quoiqu’ils n’aillent jamais qu’au haut des cheminées ; mon cher Aliboron , pour qui j’ai toujours eu tant de tendresse, et qui m’avez fait rire un mois de suite du temps de cette Écossaise , je vous recommande ma Princesse de Babylone : dites-en bien du mal , afin qu’on la lise.

Je ne vous oublierai point ici, gazetier ecclésiastique, illustre orateur des convulsionnaires, père de l’Église fondée par l’a'né

LE BLANC

Bécherand 1 et par Abraham Chaumeix ; ne manquez pas de dire dans vos feuilles , aussi pieuses qu’éloquentes et sensées, que la Princesse de Babylone est hérétique , déiste , et athée. Tâchez surtout d’engager le sieur Riballier à faire condamner la Princesse de Babylone par la Sorbonne ; vous ferez grand plaisir à mon libraire, à qui j’ai donné cette petite histoire pour ses étrennes.

LE BLANC

ET LE NOIR

Tout le monde , dans la province de Candahar , connait l’aventure du jeune Rustan : il était fils unique d’un mirza du pays ; c’est comme qui dirait marquis parmi nous , ou baron chez les Allemands. Le mirza son père avait un bien honnête. On devait marier le jeune Rustan à une demoiselle ou mirzasse de sa sorte : les deux familles le désiraient passionnément ; il devait faire la consolation de ses parents , rendre sa femme heureuse , et l’être avec elle.

Mais par malheur il avait vu la .princesse de Cachemire à la foire de Cabul , qui est la foire la plus considérable du monde , et incomparablement plus fréquentée que celle de Bassora et d’Astracan ; et voici pourquoi le vieux prince de Cachemire était venu à la foire avec sa fille.

Il avait perdu les deux plus rares pièces de son trésor : l’une était un diamant gros comme le pouce, sur lequel sa fille était gravée par un art que les Indiens possédaient alors, et qui s’est perdu depuis ; l’autre était un javelot qui allait de lui-même où l’on voulait , ce qui n’est pas une chose bien extraordinaire parmi nous , mais qui l’était à Cachemire.

Un faquier de son altesse lui vola ces deux bijoux; il les porta à la princesse. Gardez soigneusement ces deux pièces , lui dit-il ; votre destinée en dépend. Il partit alors , et on ne le revit plus. Le duc de Cachemire au désespoir résolut d’aller voir à la foire de

1 [L’abbé Bécherand avait une jambe plus courte que l’autre, et pour tâcher de l’allonger il allait gambader sur le tombeau du diacre Paris. Il fut arrêté, et mis quelque temps à Saint-Lazare. ]

ET LE NOfP».

Cabol si , de tous les marchands qui s’y rendent des quatre coins du monde , il n’y en aurait pas un qui eût son diamant et son arme. Il menait sa fille avec lui dans tous ses voyages. Elle porta son diamant bien enfermé dans sa ceinture ; mais pour le javelot , qu elle ne pouvait si bien cacher, elle l’avait enfermé soigneusement à Cachemire dans son grand coffre de la Chine.

Rustan et elle se virent à Cabul ; ils s’aimèrent avec toute la bonne foi de leur âge et toute la tendresse de leur pays. La princesse, pour gage de son amour, lui donna son diamant , et Rustan lui promit à son départ de l’aller voir secrètement à Cachemire.

Le jeune mirza avait deux favoris , qui lui servaient de secrétaires, d écuyers , de maîtres d’hôtel, et de valets de chambre. L un s appelait Topaze ; il était beau , bien fait , blanc commë une Circassienne, doux et serviable comme un Arménien , sage comme un Guèbre. L’autre se nommait Ébène ; c’était un nègre fort joli , plus empressé, plus industrieux que Topaze , et qui ne trouvait rien de difficile. Il leur communiqua le projet de son voyage : Topaze tâcha de l’en détourner avec le zèle circonspect ‘d’un serviteur qui ne voulait pas lui déplaire : il lui représenta tout ce qu’il hasardait. Comment laisser deux familles au désespoir? comment mettre le couteau dans le cœur de ses parents ? Il ébranla Rustan ; mais Ébène le raffermit, et leva tous ses scrupules.

Le jeune homme manquait d’argent pour un si long voyage : le sage Topaze ne lui en aurait pas fait prêter ; Ébène y pourvut.

Il prit adroitement le diamant de son maître, en fit faire un faux tout semblable qu’il remit à sa place , et donna le véritable en gage à un Arménien, pour quelques milliers de roupies.

Quand le marquis eut ses roupies, tout fut prêt pour le départ. On chargea un éléphant de son bagage; on monta à cheval. Topaze dit à son maître : J’ai pris la liberté de vous faire des remontrances sur votre entreprise; mais, après avoir remontré, il faut obéir : je suis à vous, je vous aime , je vous suivrai jusqu’au bout du monde ; mais consultons en chemin l’oracle qui est à deux parasanges d ici. Rustan y consentit. L’oracle répondit : « Si « tu vas à l’orient , tu seras à l’occident. » Rustan ne comprit rien à cette réponse : T-opaze soutint qu’elle ne contenait rien de bon ;

Ebene , toujours complaisant , lui persuada qu’elle était très-favôrable.

LE BLANC

Il y avait encore un autre oracle dans Cabul ; ils y allèrent. L’o^ racle de Cabul répondit en ces mots : « Situ possèdes , tu ne possé- « deras pas ; si tu es vainqueur, tu ne vaincras pas ; si tu es Rus- « tan, tu ne le seras pas. » Cet oracle parut encore plus inintelligible que l’autre : Prenez garde à vous , disait Topaze ; Ne redoutez rien , disait Ébène ; et ce ministre , comme on peut le croire , avait toujours raison auprès de son maitre , dont il encourageait la passion et l’espérance.

Au sortir de Cabul, on marcha par une grande forêt , on s’assit sur l’herbe pour manger, on laissa les chevaux paître. On se préparait à décharger l’éléphant qui portait le diner et le service , lorsqu’on aperçut que Topaze et Ébène n’étaient plus avec la petite caravane. On les appelle ; la forêt retentit des noms d’Ébène et de Topaze : les valets les cherchent de tous côtés, et remplissent la forêt de leurs cris ; ils reviennent sans avoir rien vu , sans qu’on leur ait répondu. Nous n’avons trouvé , dirent-ils à Rustan, qu’un vautour qui se battait avec un aigle, et qui lui ôtait toutes ses plumes. Le récit de ce combat piqua la curiosité de Rustan ; il alla à pied sur le lieu ; il n’aperçut ni vautour ni aigle , mais il vit son éléphant , encore tout chargé de son bagage , * qui était assailli par un gros rhinocéros. L’un frappait de sa corne, l’autre de sa trompe. Le rhinocéros lâcha prise à la vue de Rustan ; on ramena son éléphant , mais on ne trouva plus les chevaux. Il arrive d’étranges choses dans les forêts quand on voyage, s’écriait Rustan. Les valets étaient consternés, et le maitre au désespoir d’avoir perdu à la fois ses chevaux , son cher nègre , et le sage Topaze , pour lequel il avait toujours eu de l’amitié , quoiqu’il ne fût jamais de son avis.

L’espérance d’être bientôt aux pieds de la belle princesse de Cachemire le consolait, quand il rencontra un grand âne rayé, à qui un rustre vigoureux et terrible donnait cent coups de bâton. Rien n’est si beau , ni si rare , ni si léger à la course que les ânes de cette espèce : celui-ci répondait aux coups redoublés du vilain par des ruades qui auraient pu déraciner un chêne. Le jeune mirza prit , comme de raison , le parti de l’âne , qui était une créature charmante. Le rustre s’enfuit en disant à l’âne , Tu me le payeras. L’âne remercia son libérateur en son langage, s’approcha , se laissa caresser, et caressa. Rustan monte dessus après avoir diné , et prend lo chemin de Cachemire avec ses domestiques , qui suivent les uns à pied, les autres montés sur l’élephant ♦

ET LE NOIR

A peine était- il sur son âne , que cet animal tourne vers Gabul , au lieu de suivre la route de Cachemire. Son maître a beau tourner la bride, donner des saccades, serrer les genoux, appuyer des éperons, rendre la bride, tirer à lui, fouetter à droite et à gauche , l’animal opiniâtre courait toujours vers Gabul.

Rustan suait, se démenait, se désespérait, quand il rencontre un marchand de chameaux qui lui dit : Maître , vous avez là un âne bien malin, qui vous mène où vous ne voulez pas aller; si vous voulez me le céder, je vous donnerai quatre de mes chameaux à choisir. Rustan remercia la Providence de lui avoir procuré un si bon marché. Topaze avait grand tort, dit-il, de me dire que mon voyage serait malheureux. Il monte sur le plus beau chameau, les trois autres suivent; il rejoint sa caravane, et se voit dans le chemin de son bonheur.

A peine a-t-il marché quatre parasanges qu’il est arrêté par un torrent profond , large , et impétueux , qui roulait des rochers blanchis d’écume. Les deux rivages étaient des précipices affreux qui éblouissaient la vue et glaçaient le courage ; nul moyen de passer, nul d’aller à droite ou à gauche. Je commence à craindre, dit Rustan, que Topaze n’ait eu raison de blâmer mon voyage , et moi grand tort de l’entreprendre : encore s’il était ici , il me pourrait donner quelques bons avis : si j’avais Ébène, il me consolerait, et il trouverait des expédients ; mais tout me manque. Son embarras était augmenté par la consternation de sa troupe : la nuit était noire; on la passa à se lamenter. Enfin la fatigue et l’abattement endormirent l’amoureux voyageur. Il se réveille au point du jour, et voit un beau pont de marbre élevé sur le torrent d’une rive à l’autre.

Ce furent des exclamations, des cris d’étonnement et de joie. Est-il possible? est-ce un songe? quel prodige! quel enchantement ! oserons-nous passer? Toute la troupe se mettait à genoux , se relevait, allait au pont , baisait la terre , regardait le ciel , étendait les mains, posait le pied en tremblant, allait, revenait, était en extase; et Rustan disait : Pour le coup le ciel me favorise; Topaze ne savait ce qu’il disait ; les oracles étaient en ma faveur : Ébène avait raison ; mais pourquoi n’est-il pas ici ?

A peine la troupe fut-elle au delà du torrent que voiià le pont qui s’abîme dans l’eau avec un fracas épouvantable. Tant mieux ! tant mieux ! s’écria Rustan; Dieu soit loué! le ciel soit

LE BLANC

béni ! il ne veut pas que je retourne dans mon pays , où je n’aurais été qu’un simple gentilhomme ; il veut que j’épouse ce que j’aime : je serai prince de Cachemire ; c’est ainsi qu’en possédant ma maîtresse je ne posséderai pas mon petit marquisat à Candahar ; je serai Rustan , et je ne le serai pas , puisque je deviendrai un grand prince : voilà une grande partie de l’oracle expliquée nettement en ma faveur ; le reste s’expliquera de même ; je suis trop heureux : mais pourquoi Ébëne n’est-il pas auprès de moi? je le regrette mille fois plus que Topaze.

Il avança encore quelques parasanges avec la plus grande allégresse; mais sur la fin du jour une enceinte de montagnes plus roides qu’une contrescarpe, et plus hautes que n’aurait été la tour de Babel si elle avait été achevée , barra entièrement la caravane saisie de crainte.

Tout le monde s’écria : Dieu veut que nous périssions ici; il n’a brisé le pont que pour nous ôter tout espoir de retour ; il n’a élevé la montagne que pour nous priver de tout moyen d’avancer : ô Rustan ! ô malheureux marquis ! nous ne verrons jamais Cachemire , nous ne rentrerons jamais dans la terre de Candahar.

La plus cuisante douleur, l’abattement le plus accablant , succédaient dans l’âme de Rustan à la joie immodérée qu’il avait ressentie , aux espérances dont il s’était enivré : il était bien loin d’interpréter les prophéties à son avantage. O ciel ! ô Dieu paternel! faut-il que j’aie perdu mon ami Topaze !

Comme il prononçait ces paroles en poussant de profonds soupirs et en versant des larmes au milieu de ses suivants désespérés, voilà la base de la montagne qui s’ouvre ; une longue galerie en ; voûte, éclairée de cent mille flambeaux, se présente aux yeux éblouis; et Rustan de s’écrier, et ses gens de se jeter à genoux , et de tomber d’étonnement à la renverse, et de crier miracle! et de dire : Rustan est le favori de Vitsnou , le bien-aimé de Brama ; il sera le maître du monde. Rustan le croyait, il était hors de lui, élevé au-dessus de lui-même. Ah! Ébène, mon cher Ébène, où êtes-vous? que n’êtes-vous témoin de toutes ces merveilles ! com- j ment vous ai-je perdu? Belle princesse de Cachemire, quand rea verrai- je vos charmes ?

Il avance avec ses domestiques, son éléphant, ses chameaux, sous ? la voûte de la montagne , au bout de laquelle il entre dans une prairie émaillée de fleurs, et bordée de ruisseaux : au bout de la*

ET LE NOIR

prairie ce sont des allées d’arbres à perte de vue , et au bout de ces allées une rivière , le long de laquelle sont mille maisons de plaisance avec des jardins délicieux : il entend partout des concerts de voix et d’instruments ; il voit des danses : il se hâte de passer un des ponts de la rivière; il demande au premier homme qu’il renoontre quel est ce beau pays.

Celui auquel il s’adressait lui répondit : Vous êtes dans la province de Cachemire ; vous voyez les habitants dans la joie et dans les plaisirs : nous célébrons les noces de notre belle princesse, qui va se marier avec le seigneur Barbabou, à qui son père l’a promise : que Dieu perpétue leur félicité ! A ces paroles Rustan tomba évanoui; et le seigneur cachemirien crut qu’il était sujet à l’épilepsie : il le fit porter dans sa maison , où il fut longtemps sans connaissance. On alla chercher les deux plus habiles médecins du canton; ils tâtèrent le pouls du malade, qui, ayant repris un peu ses esprits , poussait des sanglots, roulait les yeux , et s’écriait de temps en temps : Topaze, Topaze, vous aviez bien i raison !

L’un des deux médecins dit au seigneur cachemirien : Je vois à ,son accent que c’est un jeune homme de Candahar à qui l’air de ce pays ne vaut rien, il faut le renvoyer chez lui : je vois à ses yeux qu’il est devenu fou ; confiez-le-moi , je le remènerai dans • sa patrie , et je le guérirai. L’autre médecin assura qu’il n’était malade que de chagrin, qu’il fallait le mener aux noces de la princesse, et le faire danser. Pendant qu’ils consultaient, le malade reprit ses forces ; les deux médecins furent congédiés , et Rustan demeura tête à tête avec son hôte.

Seigneur, lui dit-il , je vous demande pardon de m’être 'évanoui devant vous , je sais que cela n’est pas poli ; je vous supplie de vouloir bien accepter mon éléphant en reconnaissance des bontés dont vous m’avez honoré. Il lui conta ensuite toutes ses aventures , en se gardant bien de lui parler de l’objet de son voyage. Mais au nom de Vitsnou et de Brama, lui dit-il, apprenez-moi quel est cet heureux Barbabou qui épouse la princesse de Cachemire , pourquoi son père l’a choisi pour gendre, et pourquoi la princesse l’a accepté pour son époux.

Seigneur, lui dit le Cachemirien, la princesse n’a point du tout accepté Barbabou ; au contraire elle est dans les pleurs, tandis que toute la province célèbre avec joie son mariage ; elle est enfermée

LE BLANC

dans la tour de son palais , elle ne veut voir aucune dos réjouissances qu’on fait pour elle. Rustan, en entendant ces paroles, se sentit renaître ; l’éclat de ses couleurs , que la douleur avait flétries , reparut sur son visage. Dites-moi , je vous prie, continua-til , pourquoi le prince de Cachemire s’obstine à donner sa fille à un Barbabou dont elle ne veut pas.

Voici le fait, répondit le Cachemirien : savez-vous que notre auguste prince avait perdu un gros diamant et un javelot qui lui tenaient fort au cœur? Ah ! je le sais très-bien, dit Rustan. Apprenez donc , dit l’hôte , que notre prince , au désespoir de n’avoir point de nouvelles de ses deux bijoux, après les avoir fait longtemps chercher par toute la terre , a promis sa fille à quiconque lui rapporterait l’un ou l’autre. Il est venu un seigneur Barbabou qui était muni du diamant , et il épouse demain la princesse.

Rustan pâlit , bégaya un compliment , prit congé de son hôte, et courut sur son dromadaire à la ville capitale où se devait faire la cérémonie. Il arrive au palais du prince , il dit qu’il a des choses importantes à lui communiquer; il demande une audience ; on lui répond que le prince est occupé des préparatifs de la noce : C’est pour cela même , dit-il, que je veux lui parler. Il presse tant 1 qu’il est introduit. Monseigneur, dit-il, que Dieu couronne tous vos jours de gloire et de magnificence! votre gendre est un fripon.

Comment un fripon ? qu’osez-vous dire ? est-ce ainsi qu’on parle à un duc de Cachemire du gendre qu’il a choisi? Oui , un fripon , reprit Rustan : et pour le prouver à votre altesse , c’est que voici votre diamant que je vous rapporte.

Le duc tout étonné confronta les deux diamants; et comme il ne s’y connaissait guère , il ne put dire quel était le véritable. Voilà deux diamants , dit-il , et je n’ai qu’une fille ; me voilà dans un étrange embarras ! Il fit venir Barbabou , et lui demanda s’il ne l’avait point trompé. Barbabou jura qu’il avait acheté son diamant d’un Arménien : l’autre ne disait pas de qui il tenait le sien ; mais il proposa un expédient; ce fut qu’il plût à son altesse de le faire combattre sur-le-champ contre son rival. Ce n’est pas assez que votre gendre donne un diamant , disait-il , il faut aussi qu’il donne des preuves de valeur : ne trouvez-vous pas bon que celui qui tuera l’autre épouse la princesse? Très-bon , répondit le prince; ce sera un fort beau spectacle pour la cour : battez-vous vite

ET LE NOIR

tous deux; le vainqueur prendra les armes du vaincu, selon l’usage de Cachemire, et il épousera ma fille.

Les deux prétendants descendent aussitôt dans la cour. Il y avait sur l’escalier une pie et un corbeau : le corbeau criait, Battezvous, battez-vous; la pie, Ne vous battez pas. Cela fit rire le prince ; les deux rivaux y prirent garde à peine : ils commencent le combat; tous les courtisans faisaient un cercle autour d’eux. La princesse, se tenant toujours renfermée dans sa tour , ne voulut point assister à ce spectacle; elle était bien loin de se douter que son amant fût à Cachemire , et elle avait tant d’horreur pour Barbabou qu’elle ne voulait rien voir. Le combat se passa le mieux du monde; Barbabou fut tué roide ; et le peuple en fut charmé parce qu’il était laid, et que Rustan était fort joli : c’est presque toujours ce qui décide de la faveur publique.

Le vainqueur revêtit la cotte de maille , l’écharpe et le casque du vaincu , et vint suivi de toute la cour, au son des fanfares , se présenter sous les fenêtres de sa maîtresse. Tout le monde criait : Belle princesse , venez voir votre beau mari qui a tué son vilain rival ! ses femmes répétaient ces paroles. La princesse mit par malheur la tète à la fenêtre , et, voyant l’armure d’un homme qu’elle abhorrait , elle courut en désespérée à son coffre de la Chine, et tira le javelot fatal , qui alla percer son cher Rustan au défaut de la cuirasse : il jeta un grand cri ; et à ce cri la princesse crut reconnaître la voix de son malheureux amant.

Elle descend échevelée , la mort dans les yeux et dans le cœur. Rustan était déjà tombé tout sanglant dans les bras de son père. Elle le voit : ô moment ! ô vue ! ô reconnaissance dont on ne peut exprimer ni la douleur, ni la tendresse , ni l’horreur! elle se jette sur lui , elle l’embrasse : Tu reçois , lui dit-elle , les premiers elles derniers baisers de ton amante et de ta meurtrière. Elle retire le dard de la plaie , l’enfonce dans son cœur, et meurt sur l’amant qu’elle adore. Le père épouvanté, éperdu , prêt à mourir comme elle, tâche en vain delà rappeler à la vie ; elle n’était plus : il mau dit ce dai)d fatal , le brise en morceaux , jette au loin ses deux diamants funestes ; et tandis qu’on prépare les funérailles de sa fille, au lieu de son mariage, il fait transporter dans son palais Rustan ensanglanté , qui avait encore un reste de vie.

On le porte dans un lit. La première chose qu’il voit aux deux cotés de ce lit de mort, c’est Topaze et Ebène. Sa surprise lui ren

LE BLANC

dit un peu de force : Ah ! cruels , dit-il , pourquoi m’avez-vous abandonné? peut-être la princesse vivrait encore , si vous aviez été près du malheureux Rustan. Je ne vous ai pas abandonné un seul moment, dit Topaze. J’ai toujours été près de vous, dit Ébène.

Ah î que dites-vous? pourquoi insulter à mes derniers moments ? répondit Rustan d’une voix languissante. Vous pouvez m’en croire , dit Topaze ; vous savez que je n’approuvai jamais ce fatal voyage, dont je prévoyais les horribles suites : c’est moi qui étais l’aigle qui a combattu contre le vautour, et qu’il a déplumé; j’étais l’éléphant qui emportait le bagage pour vous forcer à retourner dans votre patrie ; j’étais l’âne rayé qui vous ramenait malgré vous chez votre père ; c’est moi qui ai égaré vos chevaux ; c est moi qui ai formé le torrent qui vous empêchait de passer ; c’est moi qui ai élevé la montagne qui vous fermait un chemin si funeste ; .j’étais le médecin qui vous conseillait l’air natal ; j’étais la pie qui vous criait de ne point combattre.

Et moi, dit Ébène, j’étais le vautour qui a déplumé l’aigle , le rhinocéros qui donnait cent coups de cornes à l’éléphant , le vilain qui battait l’âne rayé , le marchand qui vous donnait des chameaux pour courir à votre perte ; j’ai bâti le pont sur lequel vous avez passé ; j’ ai creusé la caverne que vous avez traversée; je suis le médecin qui vous encourageait à marcher , le corbeau qui vous criait de vous battre.

Hélas î souviéns-toi des oracles, dit Topaze : Si tu vas à l’orient tu seras à l’occident. Oui, dit Ébène, on ensevelit ici les j morts le visage tourné à l’occident : l’oracle était clair, que ne * l’as-tu compris ? Tu as possédé , et tu ne possédais pas ; car tu ! avais le diamant , mais il était faux , et tu n’en savais rien : tu es vainqueur, et tu meurs ; tu es Rustan , et tu cesses de l’être : tout a été accompli.

Gomme il parlait ainsi, quatre ailes blanches couvrirent le corps de Topaze, et quatre ailes noires celui d’Ébène, Que vois-je? s’écria Rustan. Topaze et Ébène répondirent ensemble : Tu vois tes j deux génies. Eh ! messieurs , leur dit le malheureux Rustan , de ; quoi vous mêliez-vous ? et pourquoi deux génies pour un pauvre homme ? C’est la loi , dit Topaze , chaque homme a ses deux gé- < nies ; c’est Platon qui l’a dit le premier, et d’autres l’ont répété ensuite ; tu vois que rien n’est plus véritable : moi qui te parle , je suis ton bon génie, et ma charge était de veiller auprès de

ET LE NOIR

toi jusqu’au dernier moment de ta vie ; je m’en suis fidèlement acquitté.

Mais, dit le mourant , si ton emploi était de me servir, je suis donc d’une nature fort supérieure à la tienne ; et puis comment oses-tu dire que tu es mon bon génie , quand tu m’as laissé tromper dans tout ce que j’ai entrepris, et que tu me laisses mourir moi et ma maüresse misérablement? Hélas ! c’était ta destinée , dit Topaze. Si c’est la destinée qui fait tout , dit le mourant , à quoi un génie est-il bon ? Et toi , Ébène , avec tes quatre ailes noires , tu es apparemment mon mauvais génie? Vous l’avez dit, répondit Ébène. Mais tu étais donc aussi le mauvais génie de ma princesse? Non; elle avait le sien, et je l’ai parfaitement secondé. Ah î maudit Ébène, si tu es si méchant, tu n’appartiens donc pas au même maître que Topaze? vous avez été formés tous deux par deux principes différents, dont l’un est bon,' et l’autre méchant de sa nature. Ce n’est pas une conséquence, dit Ébène, mais c’est une grande difficulté. Il n’est pas possible, reprit l’agonisant, qu’un être favorable ait fait un génie si funeste. Possible ou non possible, repartit Ébène, la chose est comme je te le dis. Hélas ! dit Topaze, mon pauvre ami, ne vois-tu pas que ce coquin-là a encore la malice de te faire disputer, pour allumer ton sang et précipiter l’heure de ta mort? Va , je ne suis guère plus content de toi que de lui , dit le triste Rustan : il avoue du moins qu’il a voulu me faire du mal ; et toi qui prétendais me défendre , tu ne m’as servi de rien. J’en suis bien fâché, dit le bon génie. Et moi aussi , dit le mourant; il y a quelque chose là-dessous que je ne comprends pas. Ni moi non plus , dit le pauvre bon génie. J’en serai instruit dans un moment, dit Rustan. C’est ce que nous verrons , dit Topaze. Alors tout disparut. Rustan se retrouva dans la maison de son père, dont il n’était pas sorti , et dans son lit, où il avait dormi une heure.

Il se réveille en sursaut, tout en sueur, tout égaré ; il se hâte , il appelle , il crie , il sonne. Son valet de chambre Topaze accourt en bonnet de nuit , et tout en bâillant. Suis-je mort , suis-je en vie ? s’écria Rustan ; la belle princesse de Cachemire en réchappera -telle ? Monseigneur rêve-t-il? répondit froidement Topaze.

Ah! s’écriait Rustan, qu’est donc devenu ce barbare Ébène avec ses quatre ailes noires ? c’est lui qui me fait mourir d’une mort si cruelle. —Monseigneur, je l’ai laissé là-haut qui ronfle; voulez-

Page 1