‹ Romans (volume 2)Chapitre 106 sur 167 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

d’amabed a shastasid, grand brame de maduré.

A Bénarès , le 2 du mois de la souris , l’an du renouvellement du monde 1 15652 1.

Lumière de mon âme, père de mes pensées, toi qui conduis les hommes dans les voies de l’Éternel, à toi, savant Shastasid , respect et tendresse.

Je me suis déjà rendu la langue chinoise si familière, suivant tes sages conseils, que je lis avec fruit leurs cinqKings, qui me semblent égaler en antiquité notre Shasta dont tu es l’interprète , les sentences du premier Zoroastre , et les livres de l’Égyptien Thaut,

U parait à mon âme , qui s’ouvre toujours devant toi , que ces écrits et ces cultes n’ont rien pris les uns des autres ; car nous sommes les seuls à qui Brama , confident de l’Éternel , ait enseigné la rébellion des créatures célestes , le pardon que l’Éternel leur accorde , et la formation de l’homme ; les autres n’ont rien dit, ce rue semble, de ces choses sublimes.

' 1 Cette date répond à l’année de notre ère vulgaire 1512, deux ans après qu’Alphonse d’Albuquerque eut pris Goa. Il faut savoir^que les brames comptaient 1 1 1 100 années depuis la rébellion et la chute des êtres célestes, et 4552 ans depuis la promulgation du Shasta, leur premier livre sacré ; ce qui faisait 115652 pour l’année correspondante à notre ère 1512, temps auquel régnaient Babar dans le Mogol, Ismaël Sophi en Perse, Sélim en Turquie, Maximilien I en Allemagne, Louis XII en France, Jules ÏI à Rome, Jeanne la Folle en Espagne, Emmanuel en Portugal.

LETTRES

Je crois surtout que nous ne tenons rien , ni nous , ni les Chinois , des Égyptiens : ils n’ont pu former une société policée et savante que longtemps après nous, puisqu’il leur a fallu dompter leur Nil avant de pouvoir cultiver les campagnes et bâtir leurs villes.

Notre Shasta divin n’a, je l’avoue, que quatre mille cinq cent cinquante-deux ans d’antiquité; mais il est prouvé par nos monuments que cette doctrine avait été enseignée de père en fils plus de cent siècles avant la publication de ce sacré livre. J’attends sur cela les instructions de ta paternité.

Depuis la prise de Goa par les Portugais il est venu quelques docteurs d’Europe à Bénarès. Il y en a un à qui j’enseigne la langue indienne ; il m’apprend en récompense un jargon qui a cours dans l’Europe , et qu’on nomme l’italien. C’est une plaisante langue ; presque tous les mots se terminent en a , en e , en i , et en o ; je l’apprends facilement , et j’aurai bientôt le plaisir de lire les livres européans.

Ce docteur s’appelle le P. Fa-tutto : il parait poli et insinuant, je l’ai présenté à Charme-des-yeux, la belle Adaté, que mes parents et les tiens me destinent pour épouse : elle apprend i’italien avec moi; nous avons conjugué ensemble le verbe faime dès le premier jour; il nous a fallu deux jours pour tous les autres verbes. Après elle, tu es le mortel le plus près de mon cœur. Je prieBirma ett Brama de conserver tes jours jusqu’à l’âge de cent trente ans, passé lequel la vie n’est plus qu’un fardeau.

RÉPONSE DE SHASTASID. <

J’ai reçu ta lettre, esprit enfant de mon esprit. Puisse Drugha 1 , montée sur son dragon , étendre toujours sur toi ses dix bras vainqueurs des vices !

Il est vrai , et nous n’en devons tirer aucune vanité , que nous sommes le peuple de la terre le plus anciennement policé. Les Chinois eux-mêmes n’en disconviennent pas. Les Égyptiens sont un: peuple tout nouveau qui fut enseigné lui-même par les Chaldéens^

1 Drugha est le mot indien qui signiiie vertu. Elle est représentée avec dix bras, et montée sur un dragon pour combattre les vices, qui sont Pin tempérance , l’incontinence, le larcin, le meurtre, l’injure, la médisance , la calomnie , la fainéantise , la résistance à ses père et mère , l’ingratitude. C’est cette ligure que plusieurs missionnaires ont prise pour le diable.

D’AMABED.

Ne nous glorifions pas d’ètre les plus anciens, et songeons à être toujours les plus justes.

Tu sauras, mon cher Amabed, que depuis très-peu de temps une faible image de notre révélation sur la chute des êtres célestes et le renouvellement du monde a pénétré jusqu’aux Occidentaux. Je trouve, dans une traduction arabe d’un livre syriaque , qui n’est composé que depuis environ quatorze cents ans , ces propres paroles : ce L’Éternel tient liées de chaînes éternelles , jusqu’au « grand jour du jugement, les puissances célestes qui ont souillé « leur dignité première x. » L’auteur cite en preuve un livre composé par un de leurs premiers hommes, nommé Énoch. Tu vois par là* que les nations barbares n’ont jamais été éclairées que par un rayon faible et trompeur qui s’est égaré vers eux du . sein de notre lumière.

Mon cher fils, je crains mortellement l’irruption des barbares d’Europe dans nos heureux climats. Je sais trop quel est cet Albuquerque qui est venu des bords de l’occident dans ce pays cher à l’astre du jour : c’est un des plus illustres brigands qui aient désolé la terre : il s’est emparé de Goa contre la foi publique; il a noyé dans leur sang des hommes justes et paisibles. Ces Occidentaux habitent un pays pauvre qui ne leur produit que très-peu de soie, point de coton, point de sucre, nulle épicerie : la terre même dont nous fabriquons la porcelaine leur manque : Dieu leur a refusé le cocotier, qui ombrage, loge, vêtit, nourrit, abreuve les enfants de Brama; ils ne connaissent qu’une liqueur qui leur fait perdre la raison : leur vraie divinité est l’or; ils vont chercher ce dieu à une autre extrémité du monde.

Je veux croire que ton docteur est un homme de bien ; mais l Éternel nous permet de nous défier de ces étrangers : s’ils sont moutons à Bénarès , on dit qu’ils sont tigres dans les contrées où les Européans se sont établis.

Puissent ni la belle Adadé ni toi n’avoir jamais à se plaindre du P. Fa-tutto! mais un secret pressentiment m’alarme. Adieu. Que bientôt Adaté,unie à toi par un saint mariage , puisse goûter dans tes bras les joies célestes !

1 yoit ffue Shastasid axait lu notre Bible en arabe, et qu’il avait en \ue 1 épître de saint Jude, où se trouvent en effet ces paroles au verset 6. Le livre apocryphe qui n’a jamais existé est celui d’Énoch, cité par saint Jude au verset 14.

LETTRES

Cette lettre te parviendra par un banian qui ne partira qu’à U pleine lune de l’éléphant.

SECONDE LETTRE d’amabed a shastasid.

Père de mes pensées , j’ai eu le temps d’apprendre ce jargon d’Europe avant que ton marchand banian ait pu arriver sur le rivage du Gange. Le P. Fa-tutto me témoigne toujours une amitié sincère. En vérité, je commence à croire qu’il ne ressemble point aux perfides dont tu crains avec raison la méchanceté : la seule chose qui pourrait me donner de la défiance, c’est qu’il me loue trop, et qu’il ne loue jamais assez Charme-des-yeux; mais d’ailleurs il me parait rempli de vertu et d’onction. Nous avons lu ensemble un livre de son pays , qui m’a paru bien étrange : c’est une histoire universelle du monde entier l, dans laquelle il n’est pas dit un mot de notre antique empire; rien des immenses contrées au delà du Gange, rien de la Chine, rien de la vaste Tartarie. Il faut que les auteurs dans cette partie de l’Europe soient bien ignorants : je les compare à des villageois qui parlent avec emphase de leurs chaumières, et qui ne savent pas où est la capitale ; ou plutôt à ceux qui pensent que le monde finit aux bornes de leur horizon.

Ce qui m’a le plus surpris , c’est qu’ils comptent les temps de- j puis la création de leur monde tout autrement que nous. Mon docteur européan m’a montré un de ses almanachs sacrés , par lequel ses compatriotes sont à présent dans l’année de leur création 5552 , *

ou dans l’année 6244 , ou bien dans l’année 6940 2, comme on voudra. Cette bizarrerie m’a surpris. Je lui ai demandé comment on pouvait avoir trois époques différentes de la même aventure. Tu ne peux , lui ai-je dit , avoir à la fois trente ans , quarante ans , et cinquante ans ; comment ton monde peut-il avoir trois dates qui se contrarient ? Il m’a répondu que ces trois dates se trouvent dans le même livre , et qu’on est obligé chez eux de croire les contra- | dictions , pour humilier la superbe de l’esprit.

Ce même livre traite d’un premier homme qui s'appelait Adam , d’un Caïn , d’un Mathusalem , d’un Noé qui planta des vignes après f que l’Océan eut submergé tout le globe; enfin d’une infinité de

1 [Discours sur l’histoire universelle de Bossuet. ]

a C’est la différence du texte hébreu, du samaritain, et des Septante,

P’AMABED.

choses dont je n’ai jamais entendu parler, et que je n’ai jamais lues dans aucun de nos livres. Nous en avons ri la belle Adaté et moi en I absence du P. Fa-tutto ; car nous sommes trop bien élevés et trop pénétrés de tes maximes pour rire des gens en leur présence. 1

Je plains ces malheureux d'Europe qui n’ont été créés que depuis 6940 ans tout au plus, tandis que notre ère est de 115652 années : je les plains davantage de manquer de poivre, de cannelle , de girofle , de thé , de café , de soie , de coton , de vernis d encens , d’aromates, et de tout ce qui peut rendre la vie agréable ; il faut que la Providence les ait longtemps oubliés ; mais je les plains encore plus de venir de si loin, parmi tant de périls, ravir nos denrees les armes à la main. On dit qu’ils ont commis à Caheut des cruautés épouvantables pour du poivre : cela fait frémir la nature md.enne, qui est en tout différente de la leur ; car leurs poitrines et leurs cuisses sont velues ; ils portent de longues barbes; leurs estomacs sont carnassiers; ils s’enivrent avec le jus fermente de la vigne plantée, disent-ils, par leur Noé. Le P. Fatutto lin-meme, tout poli qu’il est, a égorgé deux petits poulets • il les a fait cuire dans une chaudière, et il les a mangés impitoyablement : cette action barbare lui a attiré la haine de tout le voisinage, que nous n’avons apaisé qu’avec peine. Dieu me pardonne! je crois que cet étranger aurait mangé nos vaches sacrées qui nous donnent du lait, si on l’avait laissé faire. Il a bien promis qu’il ne commettrait plus de meurtres envers les poulets , et qu’il se contenterait d’œufs frais , de laitage , de riz , de nos excellents légumes, de pistaches, de dattes, de cocos de gateaux d’amandes , de biscuits, d’ananas , d’oranges, et de tout ce que produit notre climat, béni de l’Éternel.

Depuis quelques jours il parait plus attentif auprès de Charmees-yeux : d a même fait pour elle deux vers italiens qui finissent en o. Cette politesse me plaît beaucoup; car tu sais que mon bonheur est qu on rende justice à ma chère Adaté.

t.id'eU'Je me mfs à tes I)ieds> qui t’ont toujours conduit dans la vérité' ’ Jebaisetesmains> qui “’ont jamais écrit que la

RÉPONSE DE SHASTASID.

Mon cher fils en Birma, en Brama , je n’aime point ton Fa-tutto

LETTRES

qui tue des poulets, et qui fait des vers pour ta chère Adaté. Veuille Birma rendre vains mes soupçons !

Je puis te jurer qu’on n’a jamais connu son Adam ni son Noé dans aucune partie du monde , tout récents qu’ils sont ; la Grèce même , qui était le rendez-vous de toutes les fables quand Alexandre approcha de nos frontières , n’entendit jamais parler de ces noms-là. Je ne m’étonne pas que des amateurs du vin , tels que les peuples occidentaux , fassent un si grand cas de celui qui , selon eux, planta la vigne; mais sois sûr que Noé a été ignoré de toute l’antiquité connue.

Il est vrai que du temps d’Alexandre il y avait dans un coin de la Phénicie un petit peuple de courtiers et d’usuriers, qui avait été longtemps esclave à Babylone : il se forgea une histoire pendant sa captivité, et c’est dans cette seule histoire qu’il ait jamais été question de Noé. Quand ce petit peuple obtint depuis des privilèges dans Alexandrie, il y traduisit ses annales en grec : elles furent ensuite traduites en arabe ; et ce n’est que dans nos derniers temps que nos savants en ont eu quelque connaissance ; mais cette histoire est aussi méprisée par eux que la misérable horde qui l’a écrite 1 .

11 serait plaisant en effet que tous les hommes , qui sont frères , eussent perdu leurs titres de famille , et que ces titres ne se retrouvassent que dans une petite branche composée d’usuriers et de lépreux. J’ai peur, mon cher ami, que les concitoyens de ton P. Fa-tutto , qui ont , comme tu me le mandes , adopté ces idées , ne soient aussi insensés , aussi ridicules , qu’ils sont intéressés , ■ perfides, et cruels.

Épouse au plus tôt ta charmante Adaté; car, encore une fois, je crains les Fa-tutto plus que les Noé.

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