JEANNOT ET COLIN
énormes toutes chargées : il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu : c’était un visage rond et frais qui respirait la douceur et la gaieté; sa petite femme brune, et assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui; la voiture n’allait pas comme le char d’un petit-maître : le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis immobile , abîmé dans sa douleur. Eh! mon Dieu , s’écria-t-il , je crois que c’est là Jeannot. A ce nom le marquis lève les yeux ; la voiture s’arrête : C’est Jeannot lui-même , c’est Jeannot ! Le petit homme rebondi ne fait qu’un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin ; la honte et les pleurs couvrirent son visage : Tu m’as abandonné, dit Colin ; mais tu as beau être grand seigneur , je t’aimerai toujours. Jeannot confus et attendri lui conta en sanglottant une partie de son histoire. Viens dans l’hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin; embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble.
Ils vont tous trois à pied , suivis du bagage. Qu’est-ce donc que tout cet attirail? vous appartient-il? -Oui, tout est à moi et à ma femme. Nous arrivons du pays; je suis à la tête d’une bonne manufacture de fer étamé et de cuivre : j’ai épousé la fille d’un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous bénit; nous n’avons point changé d’état , nous sommes heureux : nous aiderons notre ami Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays ; je t’apprendrai le métier, il n’est pas bien difficile ; je te mettrai de part , t et nous vivrons gaiement dans le coin de terre où nous sommes <
Jeannot éperdu se sentait partagé entre la douleur et la joie , la tendresse et la honte ; et il se disait tout bas : Tous mes amis du bel air m’ont trahi, et Colin que j’ai méprisé vient seul à mon secours. Quelle instruction ! La bonté d’âme de Colin développe dans le cœur de Jeannot le germe du bon naturel que le monde ;
n’avait pas encore étouffé : il sentit qu’il ne pouvait abandonner >
son père et sa mère. Nous aurons soin de ta mère , dit Colin ; et quant à ton bonhomme de père, qui est en prison , j’entends un 1 peu les affaires ; ses créanciers , voyant qu’il n’a plus rien , s’accommoderont pour peu de chose; je me charge de tout. Colin fit tant qu’il tira le père de prison. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses
nés.
LETTRES D’AMABED.
parenté, qui reprirent leur première profession : il épousa une sœur de Colin , laquelle , étant de même humeur que le frère, le rendit très-heureux ; et Jeannot le père , et Jeannotte la mère , et Jeannot le fils , virent que le bonheur n’est pas dans la vanité.