QUATRIÈME LETTRE
d’ADATÉ a SHASTAS1D.
Il sort de ma chambre ce P. Fa-tutto : quelle entrevue, quelle complication de perfidies , de passions , et de noirceurs ! le cœur humain est donc capable de réunir tant d’atrocités ! Gomment les écrirai-je à un juste?
11 tremblait quand il est entré ; ses yeux étaient baissés : j’ai tremblé plus que lui. Bientôt il s’est rassuré. Je ne sais pas, m’at-il dit , si je pourrai sauver votre mari : les juges ont ici quelquefois de la compassion pour les jeunes femmes, mais ils sont bien sévères pour les hommes. Quoi! la vie de mon mari n’est pas en sûreté? Je suis tombée en faiblesse. Il a cherché des eaux spiritueuses pour me faire revenir ; il n’y en avait point : il a envoyé ma bonne Déra en acheter à l’autre bout de la rue chez un banian : cependant il m’a délacée pour donner passage aux vapeurs qui m’étouffaient. J’ai été étonnée, en revenant à moi, de trouver ses mains sur ma gorge et sa bouche sur la mienne. J’ai jeté un cri affreux ; je me suis reculée d’horreur. Il m’a dit : Je prenais de vous un soin que la charité commande ; il fallait que votre gorge fût en liberté , et je m’assurais de votre respiration.
Ah ! prenez soin que mon mari respire ! est-il encore dans cette fosse horrible ? Non , m’a-t-il répondu ; j’ai eu , avec bien de la peine, le crédit de le faire transférer dans un cachot plus commode. 1 — Mais, encore une fois, quel est son crime, quel est le mien ? d’où vient cette épouvantable inhumanité ? pourquoi violer envers nous les droits de l’hospitalité, celui des gens, celui de la na- . ture ? — C’est notre sainte religion qui exige de nous ces petites sévérités : vous et votre mari vous êtes accusés d’avoir renoncé tous deux à notre baptême.
Je me suis écriée alors : Que voulez-vous dire? nous n’avons jamais été baptisés à votre mode ; nous l’avons été dans le Gange j au nom de Brama : est-ce vous qui avez persuadé cette exécrable imposture aux spectres qui m’ont interrogée? quel pouvait être * votre dessein ? <
Il a rejeté bien loin cette idée : il m’a parlé de vertu , de charité ; il a presque dissipé un moment mes soupçons , en m’assurant que ces spectres sont des gens de bien , des hommes de Dieu , des juges de l’âme, qui ont partout de saints espions , et principalement auprès des étrangers qui abordent dans Goa : oes espions ont , dit-
D’AMABED.
il, juré à ses confrères les juges de lame, devant le tableau de l’homme tout nu, qu’Amabed et moi nous avons été baptisés à la mode des brigands portugais , qu’Amabed est apostato , et que je suis apostata .
O veitueux Shastasid ! ce que j’entends, ce que je vois de moment en moment me saisit d’épouvante depuis la racine des cheveux jusqu’à l’ongle du petit doigt du pied.
Quoi! vous êtes, ai-je dit au P. Fa-tutto, un des cinq hommes de Dieu, un des juges de l’àme? — Oui, ma chère Adaté, oui, Charme-des-yeux, je suis un des cinq dominicains délégués par le vice-Dieu de l’univers pour disposer souverainement des âmes et des corps. — Qu’est-ce qu’un dominicain ? qu’est-ce qu’un vice- Dieu ? — Un dominicain est un prêtre enfant de saint Dominique, inquisiteur pour la foi ; et un vice-Dieu est un prêtre que Dieu a choisi pour le représenter , pour jouir de dix millions de roupies par an , et pour envoyer dans toute la terre des dominicains vicaires du vicaire de Dieu.
J espère , grand Shastasid , que lu m’expliqueras ce galimatias infernal , ce mélange incompréhensible d’absurdités et d’horreurs, d’hypocrisie et de barbarie.
Fa-tutto me disait tout cela avec un air de componction , avec un ton de vérité, qui dans un autre temps aurait pu produire quelque effet sur mon âme simple et ignorante : tantôt il levait les yeux au ciel, tantôt il les arrêtait sur moi; ils étaient animés et remplis d'attendrissement; mais cet attendrissement jetait dans tout mon corps un frissonnement d’horreur et de crainte. Amabed est continuellement dans ma bouche comme dans mon cœur. Rendez-moi mon cher Amabed! c’était le commencement, le milieu et la fin de tous mes discours.
Ma bonne Déra arrive dans ce moment; elle m’apporte des eaux de cmnamum et d’amomum. Cette charmante créature a trouvé le moyen de remettre au marchand Coursom mes trois lettres précédentes. Coursom part cette nuit; il sera dans peu de jours àMaduré : je serai plainte du grand Shastasid; il versera es pleurs sur le sort de mon mari ; il me donnera des conseils ; un rayon de sa sagesse pénétrera dans la nuit de mon tombeau!
LETTRES
RÉPONSE DU BRAME SHASTASID aux trois lettres précédentes d’Adaté.
Vertueuse et infortunée Adaté, épouse de mon cher disciple Ainabed, Gharme-des-yeux , les miens ont versé sur tes trois lettres des ruisseaux de larmes. Quel démon ennemi de la nature a déchaîné, du fond des ténèbres de l’Europe, les monstres à qui l’Inde est en proie ? Quoi ! tendre épouse de mon cher disciple , tu ne vois pas que le P. Fa-tutto est un scélérat qui t’a fait tomber dans le piège ! tu ne vois pas que c’est lui seul qui a fait enfermer ton mari dans une fosse , et qui t’y a plongée toi-mème , pour que tu lui eusses l’obligation de t’en avoir tirée 1 Que n’exigera- t-il pas de ta reconnaissance ! Je tremble avec toi : je donne part de cette violation du droit des gens à tous les pontifes de Brama, à tous les omras , à tous les raïas , aux nababs , au grand empereur des Indes lui-même, le sublime Babar , roi des rois, cousin du soleil et de la lune , fils de Mirsamachamed , fils de Semcor , fils d’Abouchaïd, fils de Miracha , fils de Timur , afin qu’on s’oppose de tous côtps aux brigandages des voleurs d’Europe. Quelle profondeur de scélératesse ! Jamais les prêtres de Timur , de Gengis-kan , d’Alexandre , d’Ogus-kan , de Sésac , de Bacchus , qui tour à tour vinrent subjuguer nos saintes et paisibles contrées, ne permirent de pareilles horreurs hypocrites: au contraire, Alexandre laissa partout des marques éternelles de sa générosité ; Bacchus ne fit que du bien ; c’était le favori du ciel; une colonne de feu conduisait son armée pendant la nuit , et une nuée marchait devant elle pendant le jour 1 ,*
1 II est indubitable que les fables concernant Bacchus étaient fort communes en Arabie et en Grèce longtemps avant que les nations fussent informées si les Juifs avaient une histoire ou non. Josèphe avoue même que les Juifs tinrent toujours leurs livres cachés à leurs voisins. Bacchus était révéré en Égypte, en Arabie, en Grèce, longtemps avant que le nom de Moïse pénétrât dans ces Contrées. Les anciens vers orphiques appellent Bacchus Misa , ou Mosa. Il fut élevé sur la montagne de Nisa, qui est précisément le mont Sina; il s’enfuit vers la mer Rouge, il y rassembla une armée, et passa avec elle cette mer à pied sec. Il arrêta le soleil et la lune. Son chien le suivit dans toutes ses expéditions, et le nom de Caleb, l’un des conquérants hébreux, signifie chien.
Les savants ont beaucoup disputé, et ne sont pas convenus si Moïse est antérieur à Bacchus, ou Bacchus à Moïse. Ils sont tous deux de grands hommes; mais Moïse en frappant un rocher avec sa baguette n’en lit sortir que de l’eau ; au lieu que Bacchus en frappant la terre de sonthyrse en lit sortir du vin. C’est de là que toutes les bhansons de table célèbrent Bacchus, et qu’il n’y a peut-être pas deux chansons en faveur de Moïse.
D’AMABED.
il traversait la mer Rouge à pied sec ; il commandait au soleil et à la lune de s’arrêter quand il le fallait; deux gerbes de rayons divins sortaient de son front; l’ange exterminateur était debout à ses côtés, mais il employait toujours l’ange de la joie. Votre AIbuquerque , au contraire , n’est venu qu’avec des moines , des fripons de marchands, et des meurtriers. Goursom le juste m’a contlrmé le malheur d’Amabed et le vôtre. Puissé-je avant ma mort vous sauver tous deux, ou vous venger! puisse l’éternel Birma vous tirer des mains du moine Fa-tutto ! Mon cœur saigne des blessures du vôtre.
N. B. Cette lettre ne parvint à Charme-des-yeux que longtemps après , lorsqu’elle partit de la ville de Goa.