‹ Romans (volume 2)Chapitre 109 sur 167 · D A DATÉ AU GRAND BRAME SHASTASID · texte numérisé non relu

D A DATÉ AU GRAND BRAME SHASTASID

De quels termes oserai-je me servir pour exprimer mon nouveau malheur? comment la pudeur pourra-t-elle parler de la honte? Bh“aavu cr|me> et il l’a souffert! que deviendrai-je? La fosse où j étais enterrée est bien moins horrible que mon état.

Le P. Fa-tutto est entré ce matin dans ma chambre, tout parfumé, et couvert d’une simarre de soie légère. J’étais dans mon ht. Victoire ! m’a-t-il dit ; l’ordre de délivrer votre mari est signé.

A ces mots les transports de la joie se sont emparés de tous mes sens; je l’ai nommé mon protecteur, mon père : il s’est penché vers moi , il m’a embrassée. J’ai cru d’abord que c’était une caresse innocente , un témoignage chaste de ses bontés pour moimais, dans le même instant , écartant ma couverture, dépouib lant sa simarre, se jetant sur moi comme un oiseau de proie sur une colombe , me pressant du poids de son corps, ôtant de ses bras nerveux tout mouvement à mes faibles bras, arrêtant sur mes evres ma voix plaintive par des baisers criminels , enflammé invincible, inexorable... quel moment! et pourquoi ne suis-je’pas morte ?

Déra presque nue est venue à mon secours, mais lorsque rien ne pouvait plus me secourir qu’un coup de tonnerre : ô providence de Birma! il n’a point tonné, et le détestable Fa-tutto a fait pleuvoir dans mon sein la brûlante rosée de son crime. Non , Drugha

LETTRES

elle-même avec ses dix bras célestes n’aurait pu déranger ce Mosasor 1 indomptable.

Ma chère Déra le tirait de toutes ses forces : mais figurez-vous un passereau qui becqueterait le bout des plumes d’un vautour acharné sur une tourterelle; c’est l’image du P. Fa-tutto,deDéra, et de la pauvre Adaté.

Pour se venger des importunités de Déra, il la saisit elle-même, la renverse d’une main, en me retenant de l’autre; il la traite comme il m’a traitée, sans miséricorde : ensuite il sort fièrement, comme un maître qui a châtié deux esclaves, et nous dit : Sachez que je vous punirai ainsi toutes deux , quand vous ferez les mutines.

Nous sommes restées, Déra et moi , un quart d’heure sans oser dire un mot, sans Oser nous regarder. Enfin Déra s’est écriée : Ah ! ma chère maîtresse, quel homme! tous les gens de son espèce sontils aussi cruels que lui?

Pour moi , je ne pensais qu’au malheureux Amabed : on m’a promis de me le rendre , et on ne me le rend point : me tuer, c’était l’abandonner; ainsi je ne me suis point tuée.

Je ne m’étais nourrie depuis un jour que de ma douleur. On ne nous a point apporté à manger à l’heure accoutumée : Déra s’en étonnait et s’en plaignait. Il me paraissait. bien honteux de manger après ce qui nous était arrivé ; cependant nous avions un appétit dévorant : rien ne venait ; et , après nous être pâmées de douleur, nous nous évanouissions de faim.

Enfin , sur le soir, on nous a servi une tourte de pigeonneaux , , une poularde, et deux perdrix, avec un seul petit pain; et, r pour comble d’outrage, une bouteille devin sans eau. C’est le tour le plus sanglant qu’on puisse jouer à deux femmes comme nous, après tout ce que nous avions souffert $ mais que faire? Je me suis mise à genoux : O Birma! ô Vitsnou! ô Brama! vous savez que l’âme n’est point souillée de ce qui entre dans le corps; si vous m’avez donné une âme, pardonnez-lui la nécessité funeste où est mon corps de n’ être pas réduit aux légumes : je sais que c’est un péché horrible de manger du poulet; mais on nous y

1 Ce Mosasor est l’un des principaux anges rebelles qui combattirent contre l’Éternel, comme le rapporte l’Autorashasta, le plus ancien livre des brachmanes; et c’est là probablement l’origine de la guerre des Titans, et de toutes les fables imaginées depuis sur ce modèle.

DAMABED. ^

force. Puissent tant de crimes retomber sur la tète du P. Fa-tutto' qu il soit, apres sa mort, changé en une jeune malheureuse Indienne ; que je sois changée en dominicain ; que je lui rende tous ■es maux qu’il m’a faits, et que je sois plus' impitoyable^ en o" pour lui qu’il ne l’a été pour moi -Ne sois point scandalisé; par-

“'7 UfUX Shf (asid 1 nous nous sommes mises à table : qu est dur d avoir des plaisirs qu’on se reproche !

P. S. Immédiatement après le dîner, j’écris au modérateur de Goa , qu on appelle le corrégidor : je lui demande la liberté d’Amabed et la mienne ; je l’instruis de tous les crimes du P. Fa-tutto. Machere Dera dit qu’elle lui fera parvenir ma lettre par cet alguazil des inquisiteurs pour la foi, qui vient quelquefois la voir dans mon antichambre, et qui a pour elle beaucoup d’estime. Isous verrons ce que cette démarche hardie pourra produire.

SIXIÈME LETTRE d’adatiï.

Le croirais-tu, sage instructeur des hommes? il y a des justes a Goa, et don Jéronimo, le corrégidor, en est un. Il a été touché de mon malheur et de celui d’Amabed : l’injustice le révolte le crime 1 indigne. Il s’est transporté avec des officiers de justice à la prison qui nous renferme. J’apprends qu’on appelle ce repaire le palais du saint-office : mais, ce qui t’étonnera, on lui a refusé l’entree ; les cinq spectres , suivis de leurs hallebardiers , se sont nresenles a la porte, et ont dit à la justice : Au nom de Dieu, tu n entreras pas. J entrerai au nom du roi , a dit le corrégidor • c’est un cas royal. C’est un cas sacré, ont répondu les spectres. Don Jéiopolejusteadit : Je dois interroger Amabed, Adaté, Déra, et e P Fa-tutto. Interroger un inquisiteur, un dominicain! s’est écrié

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âûi on 1? qUC MS m°tS tCrribIeS ’ et homme sur q i on les a prononces meurt ordinairement au bout de trois jours

Les deux partis se sont échauffés; ilsétaient près d’en ventraux mains; enfin ,1s s’en sont rapportés à l’obispo de Goa. Un obispo

u d PCU ,pres pa™1 ces barbares ce que tu es chez les enfants de Brama : c’est un intendant de leur religion ; il est vêtu de violet

de cérémonie mainS des, souliers il a sur la tête, les jour J

ceremonie, un pain de sucre fendu en deux. Cet homme a de-

LETTRES

cidé que les deux partis avaient également tort, et qu’il n’appartenait qu’à leur vice-Dieu de juger le P. Fa-tutto. Il a été convenu qu’on l’enverrait par-devant sa divinité avec Amabed et moi , et ma fidèle Déra.

Je ne sais où demeure ce vice , si c’est dans le voisinage du grand lama ou en Perse : mais n’importe; je vais revoir Amabed ; j’irais avec lui au bout du monde , au ciel, en enfer. J’oublie dans ce moment ma fosse , ma prison , les violences de Fa-tutto , ses perdrix que j’ai eu la lâcheté de manger, et son vin que j’ai eu la faiblesse de boire.

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