DIX-HUITIÈME LETTRE
d’amabed.
L’infaillible nous a voulu voir en particulier, Charme des-ycux et moi. Notre monsignor nous a conduits dans son palais ; il nous a fait mettre à genoux trois fois. Le vice-Dieu nous a fait baiser son pied droit, en se tenant les côtés de rire : il nous a demandé si le P. Fa-tutto nous avait convertis , et si en effet nous étions chré- i tiens. Ma femme a répondu que le P. Fa-tutto était un insolent ; et S le pape s’est mis à rire encore plus fort. Il a donné deux baisers à ma femme, et à moi aussi.
Ensuite il nous a fait asseoir à côté de son petit lit de baise- ;
pieds. Il nous a demandé comment on faisait l’amour à Bénarès; à quel âge on mariait communément les filles ; si le grand Brama avait un sérail. Ma femme rougissait : je répondais avec une
modestie respectueuse : ensuite il nous a congédiés , en nous recommandant le christianisme, en nous embrassant, et en nous donnant de petites claques sur les fesses en signe de bonté. Nous avons rencontré en sortant les PP. Fa-tutto et Fa-molto, qui nous ont baisé le bas de la robe. Le premier moment, qui commande toujours à l’âme , nous a fait d’abord reculer avec horreur, ma femme et moi ; mais le violet nous a dit : Vous n’êtes pas encore entièrement formés ; ne manquez pas de faire mille caresses à ces bons pères; c’est un devoir essentiel dans ce pays-ci d’embrasser ses plus grands ennemis : vous les ferez empoisonner, si vous pouvez , à la première occasion ; mais, en attendant , vous ne pouvez leur marquer trop d’amitié. Je les embrassai donc; mais Charmedes-yeux leur fit une révérence fort sèche, et Fa-tutto la lorgnait du coin de l’œil, en s’inclinant jusqu’à terre devant elle. Tout ceci est un enchantement; nous passons nos jours à nous étonner. En vérité, je doute que Maduré soit plus agréable que Roume.
DIX-NEUVIÈME LETTRE d’amabed.
Point de justice du P. Fa-tutto. Hier notre jeune Déra s’avisa d’aller le matin, par curiosité, dans un petit temple. Le peuple était à genoux; un brame du pays, vêtu magnifiquement, se courbait sur une table ; il tournait le derrière au peuple : on dit qu’il faisait Dieu. Dès qu’il eut fait Dieu, il se montra par-devant. Déra fit un cri, et dit : Voilà le coquin qui m’a violée. Heureusement , dans l’excès de sa douleur et de sa surprise , elle prononça ces paroles en indien : on m’assure que si le peuple les avait comprises, la canaille se serait jetée sur elle comme sur une sorcière. Fa-tutto lui répondit en italien : Ma fille , la grâce de la Vierge Marie soit avec vous! parlez plus bas. Elle revint tout éperdue nous conter la chose. Nos amis nous ont conseillé de ne nous jamais plaindre : ils nous ont dit que Fa-tutto est un saint, et qu’il ne faut ! jamais mal parler des saints. Que veux-tu? ce qui est fait est fait. Nous prenons en patience tous les agréments qu’on nous fait goûter dans ce pays-ci. Chaque jour nous apprend des choses dont nous ne nous doutions pas. On se forme beaucoup par les voyages.
Il est venu à la cour de Léone un grand poète : son nom est
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messer Ariosto ; il n’aime pas les moines : voici comme il parle d’eux :
Non sa quel che sia amor, non sa che vaglia La caritade ; et quindi avien che i frati Sone si ingorda et si crudel canaglia.
Gela veut dire en indien :
Modermen sebar eso La te ben sofa raeso.
Tu sens quelle supériorité la langue indienne, qui est si antique, conservera toujours sur tous les jargons nouveaux del’Europe : nous exprimons en quatre mots ce qu’ils ont de la peine à faire entendre en dix. Je conçois bien que cet Ariosto dise que les moines sont de la canaille ; mais je ne sais pourquoi il prétend qu’ils 11e connaissent point l’amour : hélas ! nous en savons des nouvelles. Peut-être entend-il qu’ils jouissent, et qu’ils n’aiment point,
VINGTIÈME LETTRE d’amabed.
Il y a quelques jours , mon cher grand brame , que je ne t’ai écrit : les empressements dont on nous honore en sont la cause. Notre inonsignor nous donna un excellent repas , avec deux jeunes gens vêtus de rouge de la tête aux pieds. Leur dignité est cardinal, comme qui dirait gond de porte : l’un est le cardinal Sacri- • pante , et l’autre le cardinal Faquirietli. Ils sont les premiers de la terre apres le vice-Dieu : aussi sont-ils intitulés vicaires du vicaire. Leur droit, qui est sans doute droit divin, est d’être égaux aux , rois et supérieurs aux princes, et d’avoir surtout d’immenses, richesses. Ils méritent bien tout cela, vu la grande utilité dont ils sont au monde.
Ces deux gentilshommes, en dînant avec nous, proposèrent de nous mener passer quelques jours à leur maison de campagne; car c’est à quinous aura. Après s’être disputé la préférence le plus plai- ' sam ment du monde , Faquinetti s’est emparé de la belle Adaté , et j j’ai été le partage de Sacripante, à condition qu’ils changeraient' le lendemain, et que le troisième jour nous nous rassemblerions tous quatre. Déra était du voyage. Je ne sais comment te conter ; ce qui nous est arrivé ; je vais pourtant essayer de m’en tirer.
Ici finit le manuscrit des lettres d’Amabed. On a cherché dans
HISTOIRE DE JENNJ.
toutes tes bibliothèques de Maduré et de Bénarès la suite de ces lettres; il est sûr qu’elle n’existe pas.
Ainsi , supposé que quelque malheureux faussaire imprime jamais le reste des aventures des deux jeunes Indiens : « Nouvelles « Lettres d’Amabed ; Nouvelles Lettres de Charme-des-yeux ; Ré- « ponses du grand brame Shastasid , « le lecteur peut être sûr qu on le trompe et qu’on l’ennuie , comme il est arrivé cent fois en cas' pareil.
HISTOIRE
DE JENNI
ou