‹ Romans (volume 2)Chapitre 114 sur 167 · HUITIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

HUITIÈME LETTRE

L’année est à peine révolue , et nous voici à la vue de Lisbonne , sur le fleuve du Tage , qui depuis longtemps a la réputation de rouler de l’or dans ses flots : s’il est ainsi, d’où vient donc que les Portugais vont en chercher si loin ? tous ces gens d’Europe répondent qu’on n’en peut trop avoir. Lisbonne est , comme tu me l’avais dit, la capitale d’un très-petit royaume; c’est la patrie de cet Albuquerque qui nous a fait tant de mal ; j’avoue qu’il y a quelque chose de grand dans ces Portugais qui ont subjugué une partie de nos belles contrées ; il faut que l’envie d’avoir du poivre donne de l’industrie et du courage.

Nous espérions, Charme-des-yeux et moi, entrer dans la ville; mais on ne l’a pas permis , parce qu’on dit que nous sommes prisonniers du vice-Dieu, et que le dominicain Fa-tutto , le franciscain aumônier Fa-molto , Déra, Adaté , et moi , nous devons tous être jugés à Roume.

On nous a fait passer sur un autre vaisseau qui part pour la ville du vice-Dieu.

Le capitaine est un vieux Espagnol , différent en tout du Portugais qui en usait si poliment avec nous : il ne parle que par monosyllabes, et encore très-rarement; il porte à sa ceinture des grains enfilés qu’il ne cesse de compter : on dit que c’est une grande marque de vertu.

Déra regrette fort l’autre capitaine , elle trouve qu’il était bien plus civil ; on a remis à l’Espagnol une grosse liasse de papiers pour instruire notre procès en cour de Roume. Un scribe du vaisseau l’a lu à haute voix : il prétend que le P. Fa-tutto sera condamné à ramer dans une des galères du vice-Dieu, et que l’aumônier Fa-molto aura le fouet en arrivant. Tout l’équipage est de cet avis ; le capitaine a serré les papiers sans rien dire. Nous mettons à la voile. Que Brama ait pitié de nous , et qu’il te comble de ses < faveurs ! Brama est juste ; mais c’est une chose bien singulière , qu’étant né sur le rivage du Gange , j’aille être jugé à Roume : on assure pourtant que la même chose est arrivée à plus d’un étranger.

D’AMABED.

NEUVIÈME LETTRE d’amabed.

Rien de nouveau ; tout l’équipage est silencieux et morne comme le capitaine. Tu connais le proverbe indien : « Tout se conforme « aux mœurs du maître. « Nous avons passé une mer qui n’a que neuf mille pas de large entre deux montagnes; nous sommes en* très dans une autre mer semée d’iles. Il y en aune fort singulière 1 2 ; elle est gouvernée par des religieux chrétiens, qui portent un habit court et un chapeau, et qui font vœu de tuer tous ceux qui portent un bonnet et une robe : ils doivent aussi faire l’oraison. Nous avons mouillé dans une île plus grande et fort jolie, qu’on nomme Sicile : elle était bien plus belle autrefois ; on parle de villes admirables dont on ne voit plus que les ruines. Elle fut habitée par des dieux , des déesses , des géants , des héros ; on y forgeait la foudre : une déesse nommée Cérès la couvrit de riches moissons. Le vice-Dieu a changé tout cela; on y voit beaucoupde processions et de coupeurs de bourse.

DIXIÈME LETTRE d’amabed.

Enfin nous voici sur la terre sacrée du vice-Dieu. J’avais lu dans le livre de l’aumônier que ce pays était d’or et d’azur ; que les murailles étaient d’émeraudes et de rubis ; que les ruisseaux étaient d’huile, les fontaines de lait, les campagnes couvertes de vignes, dont chaque cep produisait cent tonneaux de vin \ Peut-être trouverons nous tout cela quand nous serons auprès de Roume.

Nous avons abordé avec beaucoup de peine dans un petit port fort incommode , qu’on appelle la cité vieille. Elle tombe en ruines, et est fort bien nommée.

On nous a donné pour nous conduire des charrettes attelées par des bœufs. Il faut que ces bœufs viennent de loin , car la terre à droite et à gauche n’est point cultivée ; ce ne sont que des marais infects, des bruyères, et des landes stériles. Nous n’avons vu

1 [L’ile de Malte. ]

2 II veut apparemment parler de la sainte Jérusalem décrite dans le livre exact de l’Apocalypse, dans Justin, dans Tertullien, Irénée, et autres grands personnages; mais on voit bien que ce pauvre brame n’en avait qu’une idée très-imparfaite.

LETTRES

dans le chemin que des gens couverts de la moitié d’un manteau , sans chemise, qui nous demandaient l’aumône fièrement. Ils ne se nourrissent , nous a-t-on dit, que de petits pains très-plats qu’on leur donne gratis le matin, et ne s’abreuvent que d’eau bénite.

Sans ces troupes de gueux , qui font cinq ou six mille pas pour obtenir par leurs lamentations la trentième partie d’une roupie , ce canton serait un désert affreux. On nous avertit même que quiconque y passe la nuit est en danger de mort. Apparemment que Dieu est fâché contre son vicaire , puisqu’il lui a donné un pays qui est le cloaque de la nature. J’apprends que cette contrée a été autrefois très-belle et très-fertile , et qu’elle n’est devenue si misérable que depuis le temps où ces vicaires s’en sont mis en possession.

Je t’écris, sage Shastasid, sur ma charrette pour me désennuyer. Adaté est bien étonnée. Je t’écrirai dès que je serai dans Roume.

ONZIÈME LETTRE d’amabed.

Nous y voilà , nous y sommes , dans cette ville de Roume. Nous arrivâmes hier en plein jour, le 3 du mois de la brebis , qu on dit ici le 15 mars 1513. Nous avons d’abord éprouvé tout le contraire de ce que nous attendions.

A peine étions-nous à la porte dite de Saint-Pancrace 1 , que nous avons vu deux troupes de spectres, dont l’une est vêtue comme notre aumônier, et l’autre comme le P. Fa-tutto. Elles avaient chacune une bannière à leur tète , et un grand bâton sur lequel était sculpté un homme tout nu, dans la même attitude que celui de Goa. Elles marchaient deux à deux , et chantaient un air à faire bâiller toute une province. Quand celte procession fut parvenue à notre charrette , une troupe cria, C’est saint Fa-tutto ! l’autre, C’est saint Fa-molto ! On baisa leurs robes; le peuple se mit à genoux. Combien avez-vous converti d’indiens , mon révérend père? Quinze mille sept cents, disait l’un; Onze mille neuf cents, disait l’autre. Bénie soit la, Vierge Marie! Tout le monde avait les yeux sur nous , tout le monde nous entourait. Sont-ce-là

1 C’était autrefois la porte du Janicule : voyez comme la nouvelle Roume l’emporte sur l’ancienne.

D’AMABED.

Je vos catéchumènes, mon révérend père? Oui ; nous les avons baptisés. Vraiment ils sont bien jolis ! Gloire dans les hauts î gloire dans les hauts !

Le P. Fa-tutto et le P. Fa-molto furent conduits, chacun par sa procession , dans une maison magnifique : pour nous , nous allâmes à l’auberge; le peuple nous y suivit, en criant, Cazzo ! cazzol en nous donnant des bénédictions, en nous baisant les mains, en donnant mille éloges à ma chère Adaté, à Déra , et à moi-même. Nous ne revenions pas de notre surprise.

A peine fûmes-nous dans notre auberge, qu’un homme vêtu d’une robe violette, accompagné de deux autres en manteau noir, vint nous féliciter sur notre arrivée. La première chose qu’il fit fut de nous offrir de l’argent de la part de lapropaganda, sinousen avions besoin. Je ne sais pas ce que c’est que cette propaganda. Je lui répondis qu’il nous en restait encore, avec beaucoup de diamants. En effet, j’avais eu le soin de cacher toujours ma bourse et une boîte de brillants dans mon caleçon. Aussitôt cet homme se prosterna presque devant moi , et me traita d’excellence. Son excellence la signora Adaté n’est-elle pas bien fatiguée du voyage? ne va-telle pas se coucher? je crains de l’incommoder ; mais je serai toujours à ses ordres. Le signor Amabedpeut disposer de moi ; je lui enverrai un cicéron T qui sera à son service; il n’a qu’à commander. Veulent-ils tous deux, quand ils seront reposés, me faire l’honneur de venir prendre le rafraîchissement chez moi ? j’aurai l’honneur de leur envoyer un carrosse.

Il faut avouer, mon divin Shastasid , que les Chinois ne sont pas plus polis que cette nation occidentale. Ce seigneur se retira. Nous dormîmes six heures , la belle Adaté et moi. Quand il fut nuit , le carrosse vint nous prendre ; nous allâmes chez cet homme civil. Son appartement était illuminé , et orné de tableaux bien plus agréables que celui de l’homme tout nu que nous avions vu à Goa. Une très-nombreuse compagnie nous accabla de caresses , nous admira d’être Indiens, nous félicita d’être baptisés , et nous offrit ses services pour tout le temps que nous voudrions rester àRoume.

Nous voulions demander justice du P. Fa-tutto ; on ne nous donna pas le temps d’en parler. Enfin nous fûmes reconduits, étonnés , confondus d’un tel accueil , et n’y comprenant rien.

1 On sait qu on appelle à Rome cicérons ceux qui font métier de montrer aux étrangers les antiquailles.

LETTRES

DOUZIÈME LETTRE d’amabed.

Aujourd’hui nous avons reçu des visites sans nombre, et une princesse de Piombino nous a envoyé deux écuyers nous prier de venir diner chez elle. Nous y sommes allés dans un équipage magnifique; l’homme violet s’y est trouvé. J’ai su que c’est un des seigneurs , c’est-à-dire, un des valets du vice-Dieu, qu’on appelle préférés , prelati. Rien n’est plus aimable , plus honnête que cette princesse de Piombino. Elle m’a placé à table à côté d’elle. Notre répugnance à manger des pigeons romains et des perdrix l’a fort surprise. Le préféré nous a dit que, puisque nous étions baptisés, il fallait manger des perdrix , et boire du vin de Montepulciano ; que tous les vice-Dieu en usaient ainsi; que c’était la marque essentielle d’un véritable chrétien.

La belle Adaté a répondu avec sa naïveté ordinaire qu’elle n’était pas chrétienne , qu’elle avait été baptisée dans le Gange. Eh mon Dieu î madame , a dit le préféré , dans le Gange , ou dans le Tibre, ou dans un bain , qu’importe? vous êtes des nôtres. Vous avez été convertie par le P . Fa-tutto ; c’est pour nous un honneur que nous ne voulons pas perdre. Voyez quelle supériorité notre religion a sur la vôtre ! Et aussitôt il a couvert nos assiettes d’ailes de gelinottes. La princesse a bu à notre santé età notre salut. On nous a pressés avec tant de grâces , on a dit tant de bons mots , on a été si poli, si gai, si séduisant, qu’enfin, ensorcelés par le plaisir ! (j’en demande pardon à Brama) , nous avons fait, Adaté et moi , la meilleure chère du monde, avec un ferme propos de nous laver dans le Gange jusqu’aux oreilles , à notre retour, pour effacer notre péché. On n’a pas douté que nous ne fussions chrétiens. 11 faut , disait la princesse , que ce P. Fa-tutto soit un grand missionnaire ; j’ai envie de le prendre pour mon confesseur. Nous Tougissions et nous baissions les yeux , ma pauvre femme et moi.

De temps en temps la signora Adaté faisait entendre que nous venions pour être jugés par le vice-dieu, et qu’elle avait la plus grande envie de le voir. Il n’y en a point, nous a dit la princesse; il est ‘( moi t , et on est occupé à présent à en faire un autre : dès qu’il sera fait, on vous présentera à sa sainteté. Vous serez témoins delà plus auguste fête que les hommes puissent jamais voir, et vous en se*

D’AMABëD. 42,

fez le plus bel ornement. Adaté a répondu avec esprit; et la princesse s’est prise d’un grand goût pour elle.

Sur la lin du repas nous avons eu une musique qui était, si j’ose le dire, supérieure à cellede Bénarès et de Maduré.

Après diner la princesse a fait atteler quatre chars dorés : elle nous a faitmonter dansle sien. Elle nous a fait voir de beaux édifices, des statues, des peintures. Le soir on adansé. Je comparais secrètement cette réception charmante avec le cul de basse-fosse où nous avions été renfermés dans Goa : et je comprenais à peine comment le même gouvernement , la même religion , pouvaient avoir tant de douceur et d’agrément dans Roume, et exercer au loin tant d’horreurs.

TREIZIÈME LETTRE d’amabeu.

Tandis que cette ville est partagée sourdement en petites fao fions pour élire un vice-Dieu, que ces factions , animées de la plus forte hame , se ménagent toutes avec une politesse qui ressemble a l’amitié, que le peuple regarde les PP. Fa-tutto etFa-molto comme les favoris de la Divinité , qu’on s’empresse autour de nous avec une curiosité respectueuse , je fais , mon cher Shastasid , de profondes réflexions sur le gouvernement de Roume.

Je le compare au repas que nous a donné la princesse de Piombino. La salle était propre, commode, et parée; l’or et l’argent brillaient sur les.buffets; la gaieté, l’esprit, et les grâces, animment les convives : mais dans les cuisines le sang et la graisse

; coulaient; les peaux des quadrupèdes, les plumes des oiseaux et

leurs entrailles pèle-méle amoncelées, soulevaient le cœur et 'répandaient l’infection.

Telle est, ce me semble , la cour romaine ; polie et flatteuse chez elle, ailleurs brouillonne et tyrannique. Quand nous disons que nous espérons avoir justice de Fa-tutto, ôn se met doucement à rire; on nous dit que nous sommes trop au-dessus de ces bagatelles; que le gouvernement nous considère trop pour souffrir que nous gardions le souvenir d’une telle facétie; que les Fa-tutto et les ra-molto sont des especes de singes élevés avec soin pour faire des tours de-passe-passe devant le peuple ; et on finit par des pro- ; teslations de respect et d’amitié pour nous. Quel parti veux-tu que

LETTRES

nous prenions, grand Shastasid? Je crois que le plus sage est de rire comme les autres, et d’être poli comme eux. Je veux étudier Roume , elle en vaut la peine.

QUATORZIÈME LETTRE d’amabed.

11 y a un assez grand intervalle entre ma dernière lettre et la présente. J’ai lu , j’ai vu , j’ai conversé , j’ai médité. Je te jure qu’il n’y eut jamais sur la terre une contradiction plus énorme qu’entre le gouvernement romain et sa religion. J’en parlais hier à un théologien du vice-Dieu. Un théologien est dans cette cour ce que sont les derniers valets dans une maison ; ils font la grosse besogne, portent les ordures ; et s’ils y trouvent quelque chiffon qui puisse servir , ils le mettent à part pour le besoin.

Je lui disais : Votre Dieu est né dans une étable , entre un bœuf et un âne ; il a été élevé, a vécu, est mort dans la pauvreté; il a ordonné expressément la pauvreté àses disciples; il leur a déclaré qu’il n’y aurait parmi eux ni premier ni dernier , et que celui qui voudrait commander aux autres les servirait : cependant je vois ici qu’on fait exactement tout le contraire de ce que veut votre Dieu. Votre culte même est tout différent du sien : vous obligez les hommes à croire des choses dont il n’a pas dit un seul mot.

Tout cela est vrai , m’a-t-il répondu : notre Dieu n’a pas commandé à nos maitres formellement de s’enrichir aux dépens des peuples , et de ravirle bien d’autrui ; mais il l’a commandé virtuellement. Il est né entre un bœuf et un âne ; mais trois rois sont ve- , nus l’adorer dans une écurie : les bœufs et les ânes figurent les peuples que nous enseignons, et les trois rois figurent tous les monarques qui sont à nos pieds. Ses disciples étaient dans l’indigence ; donc nos maitres doivent aujourd’hui regorger de richesses ; car si ces premiers vice-Dieu n’eurent besoin que d’un écu, ceux d’aujourd’hui ont un besoin pressant de dix millions d’écus : or , être pauvre , c’est n’avoir précisément que le nécessaire ; donc nos ! maitres , n’ayant pas même le nécessaire, accomplissent la loi de la pauvreté à la rigueur.

Quant aux dogmes , notre Dieu n’écrivit jamais riAq , et nous savons écrire ; donc c’est à nous d’écrire les dogmes: aussi les avons-nous fabriqués avec le temps , selon le besoin. Par exem- *

D’AMABED.

pie , nous avons fait du mariage le signe visible d’üne chose invisible: cela fait que tous les procès suscités pour cause de mariage ressortissent de tous les coins de l’Europe à notre tribunal de R oumc , parce que nous seuls pouvons voir des choses invisibles. G est une source abondante de trésors qui coulent dans notre chambre sacrée des finances, pour étancher la soif de notre pauvreté.

Je lui demandai si la chambre sacrée n’ avait pas encore d’autres ressources. Nous n’y avons pas manqué, dit-il; nous tirons parti des vivants et des morts. Par exemple, dès qu’une âme est trépassée , nous l’envoyons dans une infirmerie ; nous lui faisons prendre médecine dans l’apothicairerie des âmes; et vous ne sauriez croire combien cette apothicairerie nous vaut d’argent. Gomment cela, monsignor? car il me semble que la bourse d’une âme est d’ordinaire assez mal garnie. Gela est vrai, signor ; mais elles ont des parents qui sont bien aises de retirer leurs parents morts de l’infirmerie , et de les faire placer dans un lieu plus agréable : il est triste pour une âme de passer toute une éternité à prendre médecine. Nous composons avec les vivants ; ils achètent la santé des âmes de leurs défunts parents, les uns plus cher, les autres à meilleur compte , selon leurs facultés : nous leur délivrons des billets pour l’apothicairerie. Je vous assure que c’est un de nos meilleurs revenus.

Mais, monsignor, comment ces billets parviennent-ils aux âmes ? 11 se mit à rire. C’est l’affaire des parents , dit-il ; et puis ne vous ai-je pas dit que nous avons un pouvoir incontestable sur les choses invisibles P

Ce monsignor me parait bien dessalé ; je me forme beaucoup avec lui, et je me sens déjà tout autre.

QUINZIÈME LETTRE d’amabed.

Tu dois savoir , mon cher Shastasid, que le cicéron à qui monsignor m’a recommandé , et dont je t’ai dit un mot dans mes précédentes lettres , est un homme fort intelligent , qui montre aux étrangers les curiosités de l’ancienne Roume et delà nouvelle. L’une et fautif comme tu le vois, ont commandé aux rois; mais les premiers Romains acquirent leur pouvoir par leur épée, et les derniers par leur plume. La discipline militaire donna l’empire aux

LETTRES

Césars , dont tu connais l’histoire ; la discipline monastique donne une autre espèce d’empire à ces vice-Dieu , qu’on appelle papes.

On voit des processions dans la même place où l’on voyait autrefois des triomphes. Les cicérons expliquent tout cela aux étrangers; ils leur fournissent des livres et des filles. Pour moi , qui ne veux pas faire d’infidélité à ma belle Adaté, tout jeune que je suis, je me borne aux livres, et j’étudie principalement la religion du pays, qui me divertit beaucoup.

Je lisais avec mon cicéron l’histoire de la vie du Dieu du pays ; elle est fort extraordinaire. C’était un homme qui séchait des figuiers d’une seule parole , qui changeait l’eau en vin, et qui noyait des cochons. Il avait beaucoup d’ennemis : tu sais qu’il était né dans une bourgade appartenante à l’empereur de Roume. Ses ennemis étaient malins; ils lui demandèrent un jour s’ils devaient payer le tributà l’empereur; il leur répondit: Rendez au prince ce qui est au prince ; mais rendez à Dieu ce qui est à Dieu. Cette réponse me parait sage ; nous en parlions , mon cicéron et moi , lorsque monsignor est entré. Je lui ai dit beaucoup de bien de son Dieu ; et je l’ai prié de m’expliquer comment sa chambre des finances observait ce précepte en prenant tout pour elle, et en ne donnant rien à l’empereur : car tu dois savoir que , bien que les Romains aient un vice-Dieu , ils ont un empereur aussi , auquel même ils donnent le titre de roi des Romains. Voici ce que cet homme très-avisé m’a répondu :

Il est vrai que nous avons un empereur ; mais il ne l’est qu’en peinture ; il est banni de Roume ; il n’y a pas seulement une maison : nous lelaissons habiter auprès d’un grand fleuve 1 qui est gelé • quatre mois de l’année, dans un pays dont le langage écorche nos oreilles : le véritable empereur est le pape, puisqu’il règne dans la capitale de l’empire ; ainsi rendez à l’empereur veut dire rendez au pape ; rendez à Dieu signifie encore rendez au pape , puisqu’en effet il est vice-Dieu : il est seul le maître de tous les cœurs et de toutes les bourses : si l’autre empereur, qui demeure sur un grand fleuve, osait seulementdire un mot, alors nous soulèverions contre ‘ lui tous les habitants des rives du grand fleuve, qui sont pour la plupart de gros corps sans esprit, et nous armerions contre lui les autres rois, qui partageraient avec nous ses dépouilles.

1 [Le Danube.]

D’AMABED.

Te voilà au fait, divin Shastasid, de l’esprit deRoume. Le pape est en grand ce que le dalai-lama est en petit : s’il n’est pas immortel comme le lama, il est tout-puissant pendant sa vie, ce qui vaut bien mieux : si quelquefois on lui résiste , si on le dépose , si on lui donne des soufflets , ou si même on le tue 1 entre les bras de sa maîtresse, comme il est arrivé quelquefois, ces inconvénients n’attaquent jamais son divin caractère : on peut lui donner cent coups d’étrivières ; mais il faut toujours croire tout ce qu’il dit. Le pape meurt; la papauté est immortelle. Il y a eu trois ou quatre vice-Dieu à la fois qui disputaient cette place : alors la divinité était partagée entre eux ; chacun en avait sa part ; chacun était infaillible dans son parti.

J’ai demandé à monsignor par quel art sa cour est parvenue à gouverner toutes les autres cours. Il faut peu d’art , me dit-il, aux gens d’esprit pour conduire les sots. J’ai voulu savoir si on ne s’était jamais révolté contre les décisions du vice-Dieu. Il m’a avoué qu’il y avait eu des hommes assez téméraires pour lever les yeux , mais qu’on les leur avait crevés aussitôt , ou qu’on avait exterminé ces misérables, et que ces révoltes n’avaient jamais servi jusqu’à présent qu’à mieux affermir l’infaillibilité sur le trône de la vérité.

On vient enfin de nommer un nouveau vice-Dieu : les cloches sonnent, on frappe les tambours, les trompettes éclatent, le canon tire, cent mille voix lui répondent. Je t’informerai de tout ce que j’aurai vu.

SEIZIÈME LETTRE d’amabed.

Ce fut le 25 du mois du crocodile, et le 13 de la planète de mars, comme on dit ici, que des hommes vêtus de rouge et inspirés élu-

1 Jean VIII, assassiné à coups de marteau par un mari jaloux.

Jean X, amant de Théodora, étranglé dans son lit.

Etienne VIII , enfermé au château qu’on appelle aujourd’hui Saint- Ange.

Etienne IX , sabré au visage par les Romains.

Jean XII, déposé par l’empereur Othon I, assassiné chez une de ses maîtresses.

l. Benoit V, exilé par l’empereur Othon I.

Benoît VII, étranglé par le bâtard de Jean X.

Benoît IX , qui acheta le pontificat , lui troisième , et revendit sa part, etc., etc. Ils étaient tous infaillibles.

LETTRES

rent l’homme infaillible devant qui je dois être jugé, aussi bien que Charme-des-yèux en qualité d’apostata.

Ce Dieu en terre s’appelle Léone, dixième du nom : c’est un trèsbel homme de trente-quatre à trente-cinq ans, et fort aimable : les femmes sont folles de lui. Il était attaqué d’un mal immonde qui n’est bien connu encore qu’en Europe, mais dont les Portugais commencent à faire part à l’Indoustan : on croyait qu’il en mourrait, et c’est pourquoi on l’a élu, afin que cette sublime place fût bientôt vacante ; mais il est guéri, et il se moque de ceux qui l’ont nommé.

Rien n’a été si magnifique que son couronnement; il y a dépensé cinq millions de roupies pour subvenir aux nécessités de son Dieu qui a été si pauvre. Je n’ai pu t’écrire dans le fracas de nos fêtes ; elles se sont succédé si rapidement , il a fallu passer par tant de plaisirs, que le loisir a été impossible.

Le vice-Dieu Léone a donné des divertissements dont tu n’as point d’idée : il y en a un surtout qu’on appelle comédie, qui me plaît beaucoup plus que tous les autres ensemble : c’est une représentation de la vie humaine , c’est un tableau vivant; les personnages parlent et agissent ; ils exposent leurs intérêts ; ils développent leurs passions; ils remuent l’àme des spectateurs.

La comédie que je vis avant-hier chez le pape est intitulée la Mandragore : le sujet de la pièce est un Jeune homme adroit qui t veut coucher avec la femme de son voisin ; il engage avec de l’argent un moine, un Fa-tutto ou un Fa-molto, à séduire sa maitresse, et à faire tomber son mari dans un piège ridicule : on se < moque tout le long de la pièce de la religion que l’Europe professe, dont Roume est le centre, et dont le siège papal est le trône. De tels plaisirs te paraîtront peut-être indécents, mon cher et pieux Shastasid : Gharme-des-yeux en a été scandalisée ; mais la comédie est si jolie , que le plaisir l’a emporté sur le scandale.

Les festins , les bals , les belles cérémonies de la religion , les j danseurs de corde , se sont succédé tour à tour sans interruption. I Les bals surtout sont fort plaisants; chaque personne invitée au bal met un habit étranger et un visage de carton par-dessus le sien; on tient sous ce déguisement des propos à faire éclater de 1 rire : pendant le repas il y a toujours une musique très-agréable; enfin c’est un enchantement.

On m’a conté qu’un vice-Dieu , prédécesseur de Léone, nommé

D’AMABEi).

Alexandre, sixième du nom, avait donné aux noces d’une de ses bâtardes une fête bien plus extraordinaire ; il y fit danser cinquante filles toutes nues : les brachmanes n’ont jamais institué de pareilles danses. Tu vois que chaque pays a ses coutumes. Je t’embrasse avec respect, et je te quitte pour aller danser avec ma belle Adaté. Que Birma te comble de bénédictions!

DIX-SEPTIÈME LETTRE o’amabed.

Vraiment, mon grand brame, tous les vice-Dieu n’ont pas été si plaisants que celui-ci : c’est un plaisir de vivre sous sa domination. Le défunt, nommé Jules, était d’un caractère différent ; c’était un vieux soldat turbulent qui aimait la guerre comme un fou; toujours à cheval , toujours le casque en tète , distribuant des bénédictions et des coups de sabre , attaquant tous ses voisins, damnant leurs âmes et tuant leurs corps autant qu’il le pouvait : il est mort d’un accès de colère. Quel diable de vice-Dieu on avait là! Croirais-tu bien qu’avec un morceau de papier il s’imaginait dépouiller les rois de leurs royaumes? Il s’avisa de détrôner de cette manière le roi d’un pays assez beau, qu’on appelle la France : ce roi était un fort bon homme; il passe ici pour un sot, parce qu’il n’a pas été heureux. Ce pauvre prince fut obligé d’assembler un jour les plus savants hommes de son royaume x, pour leur demander s’il lui était permis de se défendre contre un vice-Dieu qui le détrônait avec du papier. C’est être bien bon que de faire une question pareille ! j’en témoignais ma surprise au monsignor violet qui m’a pris en amitié. Est-il possible , lui disais-je ,• qu’on soit

* Le pape Jules II excommunia le roi de France Louis XII en 1510.

Il mit le royaume de France en interdit, et le donna au premier qui voudrait s’en saisir. Cette excommunication et cette interdiction furent réitérées en 1512. On a peine à concevoir aujourd’hui cet excès d’insolence et de ridicule. Mais, depuis Grégoire YII , il n’y eut presque aucun évêque de Rome qui ne fit, ou qui ne voulût faire et défaire des souverains, selon son bon plaisir. Tous les souverains méritaient cet infâme traitement, puisqu’ils avaient été assez imbéciles pour fortifier eux-mêmes chez leurs sujets l’opinion de l’infaillibilité du pape, et son pouvoir sur toutes les Églises. Ils s’étaient donné eux-mêmes des fers qu’il était trèsdifficile de briser. Le gouvernement fut partout un chaos formé par la superstition. La raison n’a pénétré que très-tard chez les peuples de l’occident; elle a guéri quelques blessures que cette superstition, ennemie du genre humain, avait faites aux hommes , mais il en reste encore de profondes cicatrices.

LETTRES

si sot en Europe ? J’ai bien peur, me dit-il , que les vice-Dieu n’abusent tant de la complaisance des hommes , qu’à la fin ils leur donneront de l’esprit.

Il faudra donc qu’il y ait des révolutions dans la religion de l’Europe. Ce qui te surprendra, docte et pénétrant Shastasid, c'est qu’il ne s’en fit point sous le vice-Dieu Alexandre qui régnait avant Jules; il faisait assassiner, pendre, noyer, empoisonner impunément tous les seigneurs ses voisins ; un de ses cinq bâtards fut l’instrument de cette foule de crimes à la vue de toute l’Italie. Comment les peuples persistèrent-ils dans la religion de ce monstre! c’est celui-là même qui faisait danser les filles sans aucun ornement superflu : ses scandales devaient inspirer le mépris , ses barbaries devaient aiguiser contre lui mille poignards; cependant il vécut honoré et paisible dans sa cour. La raison en est , à mon avis, que les prêtres gagnaient à tous ses crimes, et que les peuples n’y perdaient rien. Dès qu’on vexera trop les peuples , ils briseront leurs liens; cent coups de bélier n’ont pu ébranler le colosse, un caillou le jettera par terre : c’est ce que disent ici les gens déliés qui se piquent de prévoir.

Enfin les fêtes sont finies : il n’en faut pas trop ; rien ne lasse comme les choses extraordinaires devenues communes; il n’y a que les besoins renaissants qui puissent donner du plaisir tous les jours. Je me recommande à les saintes prières.

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