‹ Romans (volume 2)Chapitre 12 sur 167 · CHAPITRE IN · texte numérisé non relu

CHAPITRE IN

La femme batlue.

Zaclig dirigeait sa route sur les étoiles : la constellation d’Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le port de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la terre, qui n’est en effet qu’un point imperceptible dans la nature, parait à notre cupidité quelque chose de si grand et de si noble. Il se figurait ..alors les hommes tels qu’ils sont en effet , des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome de boue. Cette image vraie semblait anéantir ses malheurs , en lui retraçant le néant de son cire et celui de Babylone. Son âme s’élancait jusque dans l’infini, et contemplait , détachée de ses sens, l’ordre immuable de l’univers. Mais lorsque ensuite, rendu à lui-même, et rentrant dans son cœur, il pensait qu’Astarté était peut-être morte pour lui, l’univers disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière qu’Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur accablante, il avançait vers les frontières de l’Égypte , et déjà son domestique fidèle était dans la première bourgade, où il lui cherchait un logement. Zadig cependant se promenait vers les jardins qui bordaient ce village : il vit, non loin du grand chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son secours , et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte par lui ; elle embras- ' sait ses genoux : cet homme l’accablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de l’Égyptien, et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que lun était un jaloux, et l’autre une infidèle : mais quand il eut considéré cette femme , qui était d’une beauté touchante , et qui même ressemblait un peu à la malheureuse Astarté , il se sentit pénétré de compassion pour elle, et d’horreur- pour l’Égyptien. Secourez-moi , s’écria-t-elle à Zadig, avec des sanglots ; tirez-moi des mains du plus barbare des hommes; sauvez-moi la vie. A ces cris , Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance de la langue égyptienne ; il lui dit en cette langue : Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beautéœt la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un chef-d’œuvre de la nature , qui est à vos pieds ,

et qui n’a pour sa défense que des larmes? Ah, ah! lui dit cet emporté, tu l’aimes donc aussi ! et c’est de toi qu’il faut que je me venge. En disant ces paroles , il laisse la dame qu’il tenait d’une main par les cheveux , et, prenant sa lance , il veut en percer l’étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid , évita aisément le coup d’un furieux : il se saisit de la lance , près du fer dont elle est armée. L’un veut la retirer, l’autre l’arracher ; elle se brise entr j louis mains. L Égyptien tire son épée ; Zadig s’arme delà sienne : ils s’attaquent l’un l’autre. Celui-là porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse : la dame, assise sur un gazon , rajuste sa coiffure et les regarde. L’Égyptien était plus robuste que son adversaire ; Zadig était plus adroit : celui-ci se battait en homme dont la tête conduisait le bras , et celui-là comme un emporté dont une colère aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et le désarme ; et tandis que l’Égyptien, devenu plus furieux, veut se jeter sur lui , il le saisit, le presse, le fait tomber, en lui tenant l’épée sur la poitrine ; il lui offre de lui don ner la vie. L’Égyptien hors de lui tire son poignard; il en blesse Zadig dans le temps même que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui plonge son épée dans le sein.- L’Ég.yptien jette un cri horrible, et meurt en se débattant. Zadig alors sbivança vers la dame, et lui dit d’une voix soumise : Il m’a forcé de le tuer : je vous cii vengée; vous êtes délivrée de Ihommc le plus violeut cjue j’aie jamais vu : que voulez-vous maintenant de moi, madame ? Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle, que tu meures : tu as tué mon amant; je voudrais pouvoir déchirer ton cœur. En vérité, madame , vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répon dit Zadig : il vous battait de toutes ses forces; il voulait m’arra cher la vie , parce que vous m’aviez conjuré de TquT 'Recourir. Je voudrais qu’il me battit encore , reprit la dame en poussant des cris : je le méritais bien , je lui avais donné de la jalousie. Plut au ciel qu’il me battît, et que tu fusses à sa place! Zadig, plus surpris et plus en colère qu’il ne l’avait été de sa vie, lui dit : Ma dame, toute belle que vous êtes, vous mériteriez ‘que je vous battisse a mon tour, tant vous êtes extravagante! mais je n’en prendrai pas la peine. Là-^ssusiJ remonta sur son chameau , et avança vers le bSSrgC'Â pénie avait-il fait quelques pas, qu’il se quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute bridé : Y un d’eux , en voyant cette femme, s’é-

HISTOIRE ORIENTALE

fait Ils ne s’éthb'arrassereirt pas du mort , et se saisirent incontinent de la dame. Elle ne cessait de crier àZadig : Secourez-mm en-

it qu’on nous en a saisirent inconti-

coreune fois, étranger généreux; je vous demande pardon de m’être plainte de vous : secourez-moi , et je suis a vous jusqu au tombeau. É’JSméAvait passét^aefig de se battre désormais pour elle. A d’autres! répond-il, vous ne m’y attraperez plus. D ailleurs il était blessé , son sang coulait , il avait besoin de secours ; et la vue de quatre Babyloniens , probablement envoyés par le roi Moabdar, le remplissait d’inquiétude. Il s’avance en hâte vers le village , n’imaginant pas pourquoi quatre courriers de Babylone venaient prendre cette Égyptienne, mais encore plus étonne du

Missouf , et qui vient d’assassiner Clétofis. Messieurs , dit-il , Dieu me préserve d’enlever jamais votre belle Missouf! elle est trop capricieuse : et à l’égard de Clétofis , je ne l’ai point assassiné ; je me suis défendu seulement contre lui. Il voulait me tuer, parce que je lui avais demandé très-humblement grâce pour la belle Missouf, qu’il battait impitoyablement. Je suis un étranger qui viens chercher un asile dans l’Égypte ; et il n’y a pas d’apparence qu’en venant demander votre protection j’aie commencé par enlever une femme , et par assassiner un homme.

Les Égyptiens élaient alors justes et humains. Le peuple conduisit Zadig à la maison de ville : on commença par le faire panser de sa blessure, et ensuite on l’interrogea, lui et son domestique séparément , pour savoir la vérité. On reconnut que Zadig notait point un assassin : mais il était coupable du sang d un homme; la loi le condamnait à être esclave. On vendit au pront de la bourgade ses deux chameaux; on distribua aux habitants tout l’or qu’il avait apporté; sa personne fut exposée en vente dans la place publique, ainsi que celle de son compagnon de voyage. Un

caractère de cette dame.

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