‹ Romans (volume 2)Chapitre 155 sur 167 · DE PLATON · texte numérisé non relu

DE PLATON

lière à arranger, à peu près comme Phidias et Zeuxis auraient donné des statues et des tableaux à faire à leurs disciples, s’il est permis de comparer les petites choses aux grandes.

Démogorgon eut en partage le morceau de boue qu’on appelle la terre; et, l’ayant arrangé de la manière qu’on le voit aujourd’hui, il prétendait avoir fait un chef-d'œuvre; il pensait avoir subjugué l’envie, et attendait des éloges, même de ses confrères : il fut bien surpris d’être reçu d’eux avec des huées.

L’un d’eux, qui était un fort mauvais plaisant , lui dit : « Vrai- « ment vous avez fort bien opéré ; vous avez séparé votre monde en « deux , et vous avez mis un grand espace d’eau entre les deux « hémisphères, afin qu’il n’y eût point de communication de l’un « à l’autre. On gèlera de froid sous vos deux pôles , on mourra de « chaud sous votre ligne équinoxiale. Vous avez prudemment « établi de grands déserts de sable, pour que les passants y monte russent de faim et de soif. Je suis assez content de vos moutons, u de vos vaches , et de vos poules ; mais franchement je ne le suis te pas trop de vos serpents et de vos-araignées. Vos oignons et « vos artichauts sont de très-bonnes choses ; mais je ne vois pas « quelle a été votre idée en couvrant la terre de tant de plantes « venimeuses , à moins que vous n’ayez eu le dessein d’empoison- « ner ses habitants. 11 me parait d’ailleurs que vous avez formé « une trentaine d’espèces de singes, beaucoup plus d’espèces de « chiens, et seulement quatre ou cinq espèces d’hommes : il est « vrai que vous avez donné à ce dernier animal ce que vous ap- « pelez la raison ; mais en conscience cette raison-la est trop ridi- « cule , et approche trop de la folie, il me parait d’ailleurs que « vous ne faites pas grand cas de cet animal à deux pieds, puis- « que vous lui avez donné tant d’ennemis et si peu de défense , « tant de maladies et si peu de remèdes, tant de passions et si peu « de sagesse. Vous ne voulez pas apparemment qu’il reste béante coup de ces animaux-là sur terre; car, sans compter les dangers « auxquels vous les exposez,- vous avez si bien fait votre compte , « qu’un jour la petite vérole emportera tous les ans régulière- « ment la dixième partie de cette espèce , et que la sœur de cette « petite vérole empoisonnera la source de la vie dans les neuf « parties qui resteront : et , comme si ce n’était pas encore assez , « vous avez tellement disposé les choses, que la moitié des sur- « vivants sera occupée à plaider, et l’autre à se tuer : ils vous au-

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