SONGE DE PLATON
« ront, sans doute, beaucoup d’obligation , et vous avez fait là un « beau chef-d’œuvre. «
Démogorgon rougit; il sentit bien qu’il y avait du mal moral et du mal physique dans son affaire; mais il soutenait qu’il y avait plus de bien que de mal. « Il est aisé de critiquer, dit-il; mais « pensez-vous qu’il soit si facile de faire un animal qui soit « toujours raisonnable , qui soit libre , et qui n’abuse jamais de sa « liberté? Pensez-vous que, quand on a neuf à dix mille plantes à « faire provigner, on puisse si aisément empêcher que quelques- « unes de ces plantes n’aient des qualités nuisibles ? Vous imaginez - « vous qu’avec une certaine quantité d’eau, de sable , de fange , et « de feu , on puisse n’avoir ni mer ni désert? Vous venez , monsieur « le rieur, d’arranger la planète de Mars : nous verrons comment «vous vous en êtes tiré avec vos deux grandes bandes, et quel « bel effet font vos nuits sans lune ; nous verrons s’il n’y a chez « vos gens ni folie ni maladie. »
En effet, les génies examinèrent Mars, et on tomba rudement sur le railleur. Le sérieux génie qui avait pétri Saturne ne fut pas épargné ; ses confrères , les fabricateurs de Jupiter, de Mercure , de Vénus , eurent chacun des reproches à essuyer.
On écrivit des gros volumes et des brochures ; on dit des bons mots , on fit des chansons, on se donna des ridicules ; les partis s’aigrirent; enfin l’éternel Demiourgos leur imposa silence à tous : « Vous avez fait , leur dit-il , du bon et du mauvais , parce « que vous avez beaucoup d’intelligence , et que vous êtes im- « parfaits ; vos œuvres dureront seulement quelques centaines de « millions d’années ; après quoi, étant plus instruits, vous ferez « mieux : il n’appartient qu’à moi de faire des choses parfaites et « immortelles. »
Voilà ce que Platon enseignait à ses disciples. Quand il eut cess • de parler, l’un d’eux lui dit : « Et puis vous vous réveillâtes. »
BABABEC