‹ Romans (volume 2)Chapitre 31 sur 167 · DE SCARMENTADO · texte numérisé non relu

DE SCARMENTADO

leurs pères et leurs mères à la mode delà Chine, et les dominicains voulaient qu’on les saluât à la mode de Rome. Il m’arriva d’être pris par les jésuites pour un dominicain : on me fit passer chez sa majesté tartare pour un espion du pape. Le conseil suprême chargea un premier mandarin qui ordonna à un sergent qui commanda à quatre sbires du pays de m’arrêter et de me lier en cérémonie. Je fus conduit, après cent quarante génuflexions , devant sa majesté. Elle me fit demander si j’étais l’espion du pape, et s’il était vrai que ce prince dut venir en personne le détrôner : je lui répondis que le pape était un prêtre de soixante et dix ans ; qu’il demeurait à quatre mille lieues de sa sacrée majesté tartaro-chinoise ; qu’il avait environ deux mille soldats qui montaient la garde avec un parasol ; qu’il ne détrônait personne , et que sa majesté pouvait dormir en sûreté. Ce fut l’aventure la moins funeste de ma vie : on m’envoya à Macao, d’où je m’embarquai pour l’Europe.

Mon vaisseau eut besoin d’être radoubé vers les côtes de Golcondc ; je pris ce temps pour aller voir la cour du grand Aureng- Zeb , dont on disait des merveilles dans le monde : il était alors dans Dehli. J’eus la consolation de l’envisager le jour de la pompeuse cérémonie dans laquelle il reçut le présent céleste que lui envoyait le shérif de la Mecque ; c’était le balai avec lequel on avait balayé la maison sainte, le caaba9 le beth Alla : ce balai est le symbole qui balaye toutes les ordures de l’âme. Aureng-Zeb ne pa raissait pas en avoir besoin ; c’était l’homme le plus pieux de tout l’Indoustan. Il est vrai qu’il avait égorgé un de ses frères et empoisonné son père ; vingt raïas et autant d’omras étaient morts dans les supplices : mais cela n’était rien , et on ne parlait que de sa dévotion : on ne lui comparait que la sacrée majesté du sérénissime empereur de Maroc, Muley-Ismaël , qui coupait des têtes tous les vendredis après la prière.

Je ne disais mot; les voyages m’avaient formé, et je sentais qu’il ne m’appartenait pas de décider entre ces deux augustes souverains. Un jeune Français avec qui je logeais manqua , je l’avoue , de respect à l’empereur des Indes et à celui de Maroc : il s’avisa de dire très-indiscrètement qu’il y avait en Europe de très-pieux souverains qui gouvernaient bien leurs États , et qui fréquentaient même les églises , sans pourtant tuer leurs pères et leurs frères , et sans couper les têtes de leurs sujets. Notre interprète transmit en indou le discours impie de mon jeune homme. Instruit par le passé ,

JC lis vite seller mes chameaux : nous partîmes, le Français et moi. J’ai su depuis que, la nuit même, les officiers du grand Aurong-Zeb étaient venus pour nous prendre ; ils ne trouvèrent que l’interprète. Il fut exécuté en place publique , et tous les courtisans avouèrent sans flatterie que sa mort était très-juste.

II me restait de voir l’Afrique, pour jouir de toutes les douceurs de notre continent : je la vis en effet. Mon vaisseau fut pris par -tics corsaires nègres. Notre patron fit de grandes plaintes; il leur demanda pourquoi ils violaient ainsi les lois des nations. Le capitaine nègre lui répondit i Vous avez le nez long , et nous l’avons plat ; vos cheveux sont tout droits , et notre laine est frisée ; vous avez la peau de couleur de cendre , et nous de couleur d’ébène : par conséquent nous devons , par les lois sacrées de la nature , être toujours ennemis. Vous nous achetez aux foires de la côte de Guinée , comme des bêtes de somme , pour nous faire travailler à je ne sais quel emploi aussi pénible que ridicule ; vous nous faites fouiller à coups de nerfs de bœuf dans des montagnes , pour en tirer une espèce de terre jaune qui par elle-même n’est bonne à rien , et qui ne vaut pas, à beaucoup près, un bon oignon d’Égypte : aussi quand nous vous rencontrons , et que nous sommes les plus forts, nous vous faisons labourer nos champs, ou nous vous coupons le nez et les oreilles.

On n’avait rien à répliquer à un discours si sage. J’allai labourer le champ d’une vieille négresse, pour conserver mes oreilles et mon nez. On me racheta au bout d’un an. J’avais vu tout ce qu’il y a de beau , de bon et d’admirable sur la terre ; je résolus de ne plus voir que mes pénates : je me mariai chez moi ; je fus cocu , et je vis que c’était l’état le plus doux de la vie.

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