CHAPITRE VII
Conversation avec les hommes.
O atomes intelligents, dans qui l’Être éternel s’est plu à manifester son adresse et sa puissance , vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre globe ; car, ayant si peu de matière et paraissant tout esprit, vous devez passer votre vie à aimer et à penser : c est la véritable vie des esprits. Je n’ai vu nulle part le vi ai bonheur ; mais il est ici, sans doute. A ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête; et l’un d’eux, plus franc que les autres , avoua de bonne foi que , si l’on en excepte un petit nombre d habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage de fous , de méchants , et de malheureux. Nous avons plus de matière qu’il ne nous eu faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière , et trop d’esprit , si le mal vient de l’esprit. / Savez-vous bien, par exemple, qu’à l’heure que je vous parle 1 , il y a cent mille fous de notre espèce , couverts de chapeaux , qui \ tuent cent mille autres animaux couverts d’un turban , ou qui sont massacrés par eux; et que presque par toute la terre c’est ainsi qu’on en use de temps immémorial ? Le Sirien frémit , et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si chétifs animaux. Il s’agit, dit le philosophe , de quelques tas de boue 2 grands comme votre talon. Ce n’est pas qu’aucun de ces millions d’hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ces tas de boue ; il ne s’agit que de savoir s’il appartiendra à un certain homme qu on nomme Sultan, ou à un autre qu’on nomme, je ne sais pourquoi. César. Ni l’un ni l’autre n’a jamais vu ni ne verra ja-
[x ïl s’agit de laguerreque les Russes faisaient alors aux Turcs, en 1737.1 [ 2 La Crimée. ] 1
mais le petit coin (le terre dont il s’agit; et presque aucun de ces animaux qui s’égorgent mutuellement n’a jamais vu 1 animal pour lequel il s’égorge.
Ah , malheureux ! s’écria le Sirien avec indignation , peut-on concevoir cet excès de rage forcenée? Il me prend envie de faire trois pas, et d’écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d’assassins ridicules. Ne vous en donnez pas la peine , lui répondit-on : ils travaillent assez à leur ruine : sachez qu’au bout de dix ans il ne reste jamais la centième partie de ces misérables ; sachez que , quand même ils n’auraient pas tiré l’épée , la faim , la fatigue, ou l’intempérance, les emporte presque tous. D’ailleurs, ce n est.' pas eux qu’il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dansle temps de leur digestion , le massacre d’un million d’hommes, et qui ensuite en font remercier Dieu solennellement. Le voyageur se sentait ému de pitié pour la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes. Puisque vous êtes du petit nombre des sages, dit-il à ces messieurs, et qu’apparemment vous ne tuez personne pour de l’argent, dites-moi, je vous en prie, à quoi vous vous occupez. Nous disséquons des mouches , dit le philosophe , nous mesurons des lignes , nous assemblons des nombres , nous sommes d accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n’entendons pas. Il prit aussitôt fantaisie au Sirien et au Saturnien d’interroger ces atomes pensants, pour savoir les choses dont ils convenaient. Combien comptez-vous , dit celui-ci, de l’étoile de la Canicule à la grande étoile des Gémeaux? Ils répondirent tous à la fois : Trente-deux degiés et demi. Combien comptez-vous d’ici à la lune? Soixante demidiamètres de la terre en nombres ronds. Combien pèse votre air ? Il croyait les attraper ; mais tous lui dirent que 1 air pèse environ neuf cents fois moins qu’un pareil volume de 1 eau la plus légère , et dix-neuf mille fois moins que l’or de ducat. Le petit nain de Saturne , étonné de leurs réponses , fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens auxquels il avait refusé une àme un quart d’heure auparavant.
Enfin Micromégas leur dit : Puisque vous savez sibien ce qui est hors de vous , sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans : dites-moi ce que c’est que votre âme, et comment vous formez vos idées. Les philosophes parlèrent tous à la fois, comme
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auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, l’autre prononçait le nom de Descartes , celui-ci de Malebranche, cet autre de Leibnitz , cet autre de. Locke. Un vieux peripateticien dit tout haut avec confiance : L’âme est une entêté c/iie, et une raison par qui elle a la puissance d’étre ce qu’elle est ; c’est ce que déclare expressément Aristote, page 633 de 1 édition du Louvre.
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Je n’entends pas trop bien le grec, dit le géant. Ni moi non plus , dit la mite philosophique. Pourquoi donc, reprit le Sirien , citezvous un certain Aristote en grec? C’est, répliqua le savant, qu’il faut bien citer ce qu’on ne comprend point du tout dans la langue qu’on entend le moins.
Le cartésien prit la parole , et dit : L’âme est un esprit pur, qui a reçu dans le ventre de sa mère toutes les idées métaphysiques , et qui, en sortant de là, est obligée d’aller à l’école, et d’apprendre tout de nouveau ce qu’elle a si bien su et qu’elle ne saura plus. Ce n était donc pas la peine, répondit l’animal de huit lieues, que ton âme fut si savante dans le ventre de ta mère , pour être si ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu’entends-tu par esprit? Que me demandez-vous là? dit le raisonneur, je n’en ai point d’idée ; on dit que ce n’est pas de la matière. Mais sais-tu au moins ce que c’est que de la matière? Très-bien, répondit l’homme. Par exemple, cette pierre est grise, et d’une telle forme ; elle a ses trois dimensions; elle est pesante , et divisible. Eh bien ! dit le Sirien, cette chose qui te parait être divisible, pesante, et grise , me dirais-tu bien ce que c’est? tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connais-tu? Non, dit l’autre. Tu ne sais donc point ce que c’est que la matière.
Alors M. Micromégas adressant la parole à un autre sage qu’il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c’était que son âme, et ce qu’elle faisait. Rien du tout, répondit le philosophe malebranchiste; c’est Dieu qui fait tout pour moi; je vois tout en lui; je fais tout en lui ; c’est lui qui fait tout sans que je m’en mêle. Autant vaudrait ne pas être, reprit le sage de Sirius. Et toi, mon ami , dit-il à un leibnitzien qui était là, qu’est-ce que ton âme?
C est, répondit le leibnitzien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne ; ou bien , si vous voulez , c’est
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elle qui carillonne , pendant que mon corps montre l’heure ; SH
bien mon âme est le miroir de l’univers, et mon corps est la bordure du miroir : cela est clair.
Un petit partisan de Locke était là tout auprès ; et quand on lui eut enfin adressé la parole : Je ne sais pas, dit-il , comment je pense, mais je sais que je n’ai jamais pensé qu’à l’occasion de mes sens. Qu’il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c’est de quoi je ne doute pas : mais qu’il soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c’est de quoi je doute fort. Je révère la puissance éternelle , il ne m’appartient pas de la borner ; je n’affirme rien , je me contente de croire qu’il y a plus de choses possibles qu’on ne pense.
L’animal de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage ; et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke, sans l’extrême disproportion. Mais il y avait là par malheur un petit animalcule en bonnet carré , qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes : il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de S. Thomas; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, toulétait fait uniquement pour l'homme. A ccdiscours, nos deux voyageurs se lais- t sèrent aller l'un sur l’autre , en étouffant de ce rire inextinguible \ qui , selon Homère, est le partage des dieux ; leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient ; et, dans ces convulsions , le vaisseau que le Sirien avait sur son ongle tomba dans une poche de la eu lotte du Saturnien. Ces deux bonnes gens le cherchèrent longtemps ; enfin ils retrouvèrent l’équipage , et le rajustèrent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla avec beaucoup de bonté, quoiqu’il fut un peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie , écrit fort menu pour leur usage , et que dans ce livre ils verraient le bout des choses. Effectivement il leur donna ce volume qvant son départ : on le porta à Paris à l’Académie des sciences; mais quand le secrétaire l’eut ouvert , il ne vit rien qu’un livre tout blanc : Ah ! dit-il, je m'en étais bien douté.
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