‹ Romans (volume 2)Chapitre 39 sur 167 · D’UN BON BRAMIN · texte numérisé non relu

D’UN BON BRAMIN

Je rencontrai dans mes voyages un vieux bramin , homme fort sage, plein d’esprit, et très-savant: de plus il était riche, et partant il en était plus sage encore; car , ne manquant de rien, il n’avait besoin de tromper personne. Sa famille était très-bien gouvernée par trois belles femmes qui s’étudiaient à lui plaire ; et quand il ne s’amusait pas avec ses femmes, il s’occupait à philosopher.

Près de sa maison , qui était belle, ornée, et accompagnée de jardins charmants , demeurait une vieille Indienne , bigote , imbécile , et assez pauvre.

Le bramin me dit un jour : Je voudrais n’être jamais né. Je lui demandai pourquoi. Il me répondit : J’étudie depuis quarante an s; ce sont quarante années de perdues : j’enseigne les autres, et j’ignore tout. Cet état porte dans mon àme tant d’humiliation et de dégoût , que la vie m’est insupportable : je suis né , je vis dans le temps, et je ne sais pas ce que c’est que le temps : je me trouve dans un point entre deux éternités, comme disent nos sages, et je n’ai nulle idée de l’éternité : je suis composé de matière ; je pense; je n’ai jamais pu m’instruire de ce qui produit la pensée : j’ignore si mon entendement est en moi une simple faculté, comme celle de marcher, de digérer, et si je pense avec ma tète comme je prends avec mes mains. Non-seulement le principe de ma pensée m’est inconnu, mais le principe de mes mouvements m’est également caché : je ne sais pourquoi j’existe ; cependant on me fait chaque jour des questions sur tous ces points : il faut répondre, je n’ai rien de bon à dire ; je parle beaucoup , et je demeure confus et honteux de moi-même après avoir parlé.

G est bien pis quand on me demande si Brama a été produit par Vitsnou , ou s ils sont tous deux éternels ; Dieu m’est témoin que je n’en sais pas un mot , et il y parait bien à mes réponses. Ah! mon révérend père , me dit-on , apprenez-nous comment le mal inonde toute la terre. Je suis aussi en peine que ceux qui me font cette question : je leur dis quelquefois que tout, est le mieux du

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