C.âuTX
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Et pourquoi , puisque celle-là est si naturelle ?
^ C’est qu’on a prétendu que nos femmes n’ont point d’ovaire mais seulement de petites glandes. *
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
. Je S0UPÇ«nne que des gens qui avaient un autre système à débiter ont voulu decrediter les œufs. *
le géomètre.
Cela pourrait bien être. Deux Hollandais s’avisèrent d’examiner la liqueur séminale au microscope, celle de l’homme , celle de plu sieurs animaux; et ils crurent y apercevoir des animaux déjà tout formes qui couraient avec une vitesse inconcevable : ils en virent
“ut !tideféminal dU C°q- AI°rS °n J'USea c‘ue les “âles . rl‘.t t0ut ’ et,Ies femelles rien ; elles ne servirent plus qu’à porter le tiesor que le mâle leur avait confié.
l’homme aux quarante écus.
Vodà qui est bien étrange : j’ai quelques doutes sur tous ces p*
nn.,r TaUX ^ fretlllent S1 Prodigieusement dans une liqueur , pour etre ensuite immobiles dans les œufs des oiseaux, et pour etre non moins immobiles neuf mois, à quelques culbutes près, dans fe d, la f,r e . cl, „a „e p,r.„ p„ c„séqu,.n,P
Ln/f! 1 mUe J en pu,s juger’la marche de la nature. Comment sont faits, s il vous plaît, ces petits hommes qui sont si bons nag uis dans la liqueur dont vous me parlez?
AUX QUARANTE ÉCUS. 28
LE GÉOMÈTRE
Comme des vermisseaux. Il y avait surtout un médecin , nommé Andry, qui voyait des vers partout , et qui voulait absolument détruire le système d’Harvey : il aurait, s’il l’avait pu, anéanti la circulation du sang , parce qu’un autre l’avait découverte. Enfin deux Hollandais et M. Andry , à force de tomber dans le péché d Onan et de voir les choses au microscope , réduisirent l’homme à être chenille. Nous sommes d’abord un ver comme elles; de là, dans notre enveloppe , nous devenons comme elles pendant neuf mois une vraie chrysalide , que les paysans appellent fève ; ensuite , si la chenille devient papillon , nous devenons hommes : voilà nos metamorphoses.
l’homme aux quarante ECUS.
Eh bien! s’en est-on tenu là? n’y a-t-il point eu depuis de nouvelle mode ?
LE GÉOMÈTRE
On s’est dégoûté d’être chenille. Un philosophe extrêmement plaisant a découvert dans une Vénus physique ‘ que l’attraction faisait les enfants ; et voici comment la chose s’opère : le sperme étant tombé dans la matrice , l’œil droit attire l’œil gauche, qui arrive pour s’unir à lui en qualité d’œil ; mais il en est empêché par le nez qu’il rencontre en chemin, et qui l’oblige de se placer à gauche ; il en est de même des bras, des cuisses , et des jambes qui tiennent aux cuisses : il est difficile d’expliquer , dans cette hypothèse , la situation des mamelles et des fesses. Ce grand philosophe n’admet aucun dessein de l’Être créateur dans la formation des animaux ; il est bien loin de croire que le cœur soit fait pour recevoir le gang et pour le chasser, l’estomac pour digérer, les yeux pour voir, les oreilles pour entendre ; Cela lui parait trop vulgaire : tout se fait par attraction.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Voilà un maître fou. Je me flatte que personne n’a pu adopter une idée aussi extravagante.
LE GÉOMÈTRE
On en rit beaucoup ; mais ce qu’il y eut de triste , c’est que cet insensé ressemblait aux théologiens qui persécutent autant qu’ils
le peuvent ceux qu’ils font rire. . ,
D’autres philosophes ont imaginé d’autres maniérés , qui n ont
1 Maupertuis.
L’HOMME
pas fait une plus grande fortune : ce n’est plus le bras qui court api es le bras , ce n’est plus la cuisse qui court après la cuisse • ce sont de petites molécules , de petites particules de bras et de cuisse qui se placent les unes sur les autres. On sera peut-être enfin ige d en îevemr aux œufs, apres avoir perdu bien du temps.
L HOMME AUX QUARANTE ECUS
putél? SUiS raVi maiS quel a été le résultat de toutes ces dis*
LE GÉOMÈTRE
Le doute. Si la question avait été débattue entre des théologaux d y aurait eu des excommunications et du sang répandu ; mais entre des physiciens, la paix est bientôt faite : chacun a couché avec sa femme , sans penser le moins du monde à son ovaire , ni à tiompes de Fallope ; les femmes sont devenues grosses ou enceintes, sans demander seulement commentée mystère s’opère •
n ™US semez du blé > ^ que vous ignorez comment
le oie germe en terre.
L HOMME AUX QUARANTE ÉCÜS
Oh ! je le sais bien ; on me l’a dit il y a longtemps , c’est oar pourriture : cependant il me prend quelquefois envie de rire* de tout ce qu’on m’a dit.
LE GÉOMÈTRE
C’est une fort bonne envie; je vous conseille de douter de tout, excepte que les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits, et que les triangles qui ont même baseet même hauteur sont égaux entreeux, ou autres propositions pareilles, comme, par exemple, que deux et deux font quatre. F
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Oui, je crois qu’il est fort sage de douter; mais je sens que je suis curieux depuis que j’ai fait fortune, et que j’ai du loisir. Je voudi ais , quand ma volonté remue mon bras ou ma jambe , découvrir le ressort par lequel ma volonté les remue, car sûrement i ^ y en a un , je suis quelquefois tout étonné de pouvoir lever et abaisser mes yeux , et de ne pouvoir dresser mes oreilles : je pense , et je voudrais connaître un peu... là.... toucher au doigt ma pensée ; cela doit etre fort curieux. Je cherche si je pense par moimeme, si Dieu me donne mes idées, si mou âme est venue dans mon corps a six semaines ou à un jour, comment elle s’est logée aans mon cerveau , si je pense beaucoup quand je dors profondé-
AUX QUARANTE ÉCUS
ment , et quand je suis en léthargie. Je me creuse la cervelle pour savoir comment un corps en pousse un autre : mes sensations ne m’étonnent pas moins ; j’y trouve du divin, et surtout dans le plaisir.
J’ai fait quelquefois mes efforts pour imaginer un nouveau sens, et je n’ai jamais pu y parvenir. Les géomètres savent toutes ces choses; ayez la bonté de m’instruire.
LE GÉOMÈTRE
Hélas! nous sommes aussi ignorants que vous : adressez-vous à la Sorbonne.
L’Homme aux quarante écus, devenu père raisonne sur les moines.
Quand l’Homme aux quarante écus se vit père d’un garçon , il commença à se croire un homme de quelque poids dans 1 État , il espéra donner au moins dix sujets au roi , qui seraient tous utiles. C’était l’homme du monde qui faisait le mieux des paniers ; et sa femme était une excellente couturière. Elle était née dans le voisinage d’une grosse abbaye de cent mille livres de rente. Son mari me demanda un jour pourquoi ces messieurs , qui étaient en petit nombre , avaient englouti tant de parts de quarante écus : Sont-ils plus utiles que moi à la patrie? — Non , mon cher voisin. — Servent-ils comme moi à la population du pays ? — Non , au moins en apparence. —Cultivent-ils la terre? défendent-ils l’État , quand il est attaqué? — Non ; ils prient Dieu pour vous. — Eh bien ! jeprierai Dieu pour eux ; partageons.
Combien croyez-vous que les couvents renferment de ces gens utiles , soit en hommes , soit en filles , dans le royaume?
Par les mémoires des intendants , faits sur la fin du dernier siècle , il y en avait environ quatre-vingt-dix mille.
Par notre ancien compte , ils ne devraient , à quarante écus par tète , posséder que dix millions huit cent mille livres ; combien en ont-ils?
Cela va à cinquante millions, en comptant les messes et les quêtes des moines mendiants , qui mettent réellement un impôt considérable sur le peuple. Un frère quêteur d un couvent de Paris s’est vanté publiquement que sa besace valait quatre-vingt mille livrçs de rente.
Voyons combien cinquante millions, répartis entre quatre-
284 L’HOMME
vingt-dix mille tètes tondues, donnent à chacune. — Cinq cent cinquante-cinq livres.
C’est une somme considérable dans une société nombreuse , où les dépenses diminuent par la quantité même des consommateurs; car il en coûte bien moins à dix personnes pour vivre ensemble que si chacun avait séparément son logis et sa table.
Les ex-jésuites, à qui on donne aujourd’hui quatre cents livres de pension , ont donc réellement perdu à ce marché ?
Je ne le crois pas , car ils sont presque tous retirés chez des parents qui les aident; plusieurs disent la messe pour de l’argent , ce qu’ils ne faisaient pas auparavant ; d’autres se sont faits précepteurs ; d’autres ont été soutenus par des dévotes ; chacun s’est tiré d’affaire ; et peut-être y en a-t-il peu aujourd’hui qui , ayant goûté du monde et de la liberté, voulussent reprendre leurs anciennes chaînes. La vie monacale, quoi qu’on en dise, n’est point du tout à envier. C’est une maxime assez connue, que les moines sont des gens qui s’assemblent sans se connaître , vivent sans s’ai* mer , et meurent sans se regretter.
Vous pensez donc qu’on leur rendrait un très-grand service de les défroquer tous ?
Ils y gagneraient beaucoup sans doute , et l’État encore davantage; on rendrait à la patrie des citoyens et des citoyennes qui ont sacrifié témérairement leur liberté dans un âge où les lois ne permettent pas qu’on dispose d un fonds de dix sous de rente; on tire- ' rait ces cadavres de leurs tombeaux : ce serait une vraie résurrection . Leurs maisons deviendraient des hôtels de ville, des hôpitaux, des . écoles publiques , ou seraient affectées à des manufactures : la po- < pulation deviendrait plus grande ; tous les arts seraient mieux cultivés. On pourrait du moins diminuer le nombre de ces victimes volontaires, en fixant le nombre des novices; la patrie aurait plus d’hommes utiles , et moins de malheureux : c’est le sentiment de tous les magistrats , c’est le vœu unanime du public, depuis que les esprits sont éclairés. L’exemple de l’Angleterre et de tant d’autres États est une preuve évidente de la nécessité de ' cette réforme. Que ferait aujourd’hui l’Angleterre, si, au lieu de ,jj quarante mille hommes de mer, elle avait quarante mille moi- ; nés? Plus les arts se sont multipliés, plus le nombre des sujets laborieux est devenu nécessaire. Il y a certainement dans les cloîtres beaucoup de talents ensevelis qui sont perdus pour l’État. Il
AUX QUARANTE ÉCUS
faat , pour faire fleurir un royaume , le moins de prêtres possible , et le plus d’artisans. L’ignorance et la barbarie de nos pères , loin d’être une règle pour nous , n’est qu’un avertissement de faire ce qu’ils feraient, s’ils étaient en notre place avec nos lumières.
Ce n’est donc point par haine contre les moines que vous voulez les abolir ? C’est par pitié pour eux , c’est par amour pour la patrie. Je pense comme vous. Je ne voudrais point que mon fils rut moine ; et si je croyais que je dusse avoir des enfants pour le cloitre , je ne coucherais plus avec ma femme. k Quel est en effet le bon père de famille qui ne gémisse de voir son fils et sa fille perdus pour la société ? Cela s’appelle se sauver ; mais un soldat qui se sauve quand il faut combattre est puni. Nous sommes tous les soldats de l’État ; nous sommes à la solde de la so ciété , nous devenons des déserteurs quand nous la quittons. Que disje! les moines sont des parricides qui étouffent une postérité tout entière. Quatre-vingt-dix mille cloitrés, qui braillent ou qui nasillent du latin, pourraient donnera l’État chacun deux sujets : cela fait cent soixante mille hommes 1 qu’ils font périr dans leur germe. Au bout de cent ans la perte est immense ; cela est démontré.
Pourquoi donc le monachisme a-t-il prévalu ? parce que le gouvernementfut presque partout détestable et absurde depuis Constantin; parce que l’empire romain eut plus de moines que de soldats; parce qu’il y en avait cent mille dans la seule Égypte ; parce qu’ils étaient exempts de travail et de taxe; parce que les chefs des nations barbares qui détruisirent l’empire, s’étant faits chrétiens pour gouverner des chrétiens , exercèrent la plus horrible tyrannie ; parce qu’on se jetait en foule dans les cloîtres , pour échapper aux fureurs de ces tyrans , et qu’on se plongeait dans un esclavage pour en éviter un autre ; parce que les papes , en instituant tant d’ordres différents de fainéants sacrés , se firent autant de sujets dans les autres États ; parce qu’un paysan aime mieux être appelé mon révérend père , et donner des bénédictions , que de conduire la charrue ; parce qu’il ne sait pas que la charrue est plus noble que le froc; parce qu’il aime mieux vivre aux dépens des sots, que par un travail honnête ; enfin parce qu’il ne sait pas qu en se faisant moine il se prépare des jours malheureux , tissus d’ennui et de repentir.
» [Ii faudrait cent quatre-vingt mille. ]
L’HOMME
Allons, monsieur, plus de moines, pour leur bonheur et pour 1 le nôtre ! Mais je suis fâché d’entendre dire au seigneur de mon village , père de quatre garçons et de trois filles , qu’il ne saura où les placer , s’il ne fait pas ses filles religieuses.
Cette allégation trop souvent répétée est inhumaine , antipatriotique, destructive de la société.
Toutes les fois qu’on peut dire d’un état de vie, quel qu’il puisse être, Si tout le monde embrassait cet état, le genre humain serait I perdu , il est démontré que cet état ne vaut rien , et que celui qui i le prend nuit au genre humain autant qu’il est en lui.
Or il est clair que , si tous les garçons et toutes les filles s’encloîtraient, le monde périrait : donc la moinerie est par cela seul l’ennemie de la nature humaine , indépendamment des maux affreux qu’elle a causés quelquefois.
Ne pourrait-on pas en dire autant des soldats?
Non , assurément ; car si chaque citoyen porte les armes à son tour, comme autrefois dans toutes les républiques, et surtout dans celle de Rome , le soldat n'en est que meilleur cultivateur; le soldat citoyen se marie , il combat pour sa femme et pour ses enfants. Plût à Dieu que tous les laboureurs fussent soldats et mariés ! ils seraient d’excellents citoyens ; mais un moine, en tant que moine , n’est bon qu’à dévorer la substance de ses compatriotes : il n’y a point de vérité plus reconnue.
Mais les filles, monsieur, les filles des pauvres gentilshommes , qu’on ne peut marier, que feront-elles?
Elles feront , on l’a dit mille fois , comme les filles d’Angleterre , d’Écosse , d’Irlande , de Suisse , de Hollande , de la moitié de l’Allemagne, de Suède, de Norwége, du Danemark, de Tartarie, de Turquie, d’Afrique, et de presque tout le reste de la terre : elles seront bien meilleures épouses, bien meilleures mères, quand on se sera accoutumé, ainsi qu’en Allemagne, à prendre des femmes sans dot. Une femme ménagère et laborieuse fera plus de bien dans une maison que la fille d’un financier, qui dépense plus en superfluités qu’elle n’a porté de revenu chèz son mari.
Il faut qu’il y ait des maisons de retraite pour la vieillesse , pour l’infirmité , pour la difformité ; mais , par le plus détestable des abus , les fondations ne sont que pour la jeunesse et pour les personnes bien conformées. On commence dans le cloître par faire
AUX QUARANTE ECUS
étaler aux novices des deux sexes leur nudité , malgré toutes les lois de la pudeur; on les examine attentivement devant et derrière : qu’une vieille bossue aille se présenter pour entrer dans un cloitre , on la chassera avec mépris, à moins qu’elle ne donne une dot immense : que dis-je! toute religieuse doit être dotee, sans quoi elle est le rebut du couvent. 11 n’y eut jamais dabus plus intolérable.
Allez, allez, monsieur, je vous jure que mes biles ne seront jamais religieuses; elles apprendront à filer, à coudre , a faire de ladentelle , à broder, à se rendre utiles. Je regarde les vœux comme un attentat contre la patrie et contre soi-même. Expliquez-moi , ie vous prie, comment il se peut faire qu’un de mes amis, pour contredire le genre humain, prétende que les moines sont tresutiles à la population d’un État , parce que leurs batiments sont mieux entretenus que ceux des seigneurs , et leurs terres mieux cultivées.
Eh ! quel est donc votre ami qui avance une proposition si étrange?
C’est l’ami des hommes , ou plutôt celui des moines.
11 a voulu rire ; il sait trop bien que dix familles qui ont chacune cinq mille livres de rente en terre sont cent fois, mille fois plus utiles qu’un couvent qui jouit d’un revenu de cinquante mille livres , et qui a toujours un trésor secret. Il vante les belles maisons bâties par les moines , et c’est précisément ce qui irrite les citoyens ; c’est le sujet des plaintes de l’Europe. Le vœu de pauvreté condamne les palais , comme le vœu d’humilité contredit l’orgueil , et comme le vœu d’anéantir sa race contredit la
Je commence à croire qu’il faut beaucoup se defier des livres.
Il faut en user avec eux comme avec les hommes, choisir les plus raisonnables , les examiner , et ne se rendre jamais qu’a 1 evidence.
Des impôts payés à l’étranger*
îl y a un mois que l’Homme aux quarante écus vint me trouver en se tenant les côtés de rire ; et il riait de si grand cœur , que je me mis à rire aussi , sans savoir de quoi il était question ; tant l’homme est né imitateur , tant l’instinct nous maitrise , tant les grands mouvements de Famé sont contagieux !
l’homme
Sumanin^uUuS!rridem ’ “* flentibus
=liiP5s=“=
vingts Sont § ’ n0US aT0BS déjà P°rtéen Italie quatre-
T1'",’ qUe ^ f°iS qUarante écus! <*tltaposa ce TriLTte T ‘ 7 a deUX siècles et demi ! U nous i,n-
ol „eCeq"’U sur notre pauvre nation
; avec quel
i ect pour la religion en general ! comme il révérait les évêaues > comme U leur souhaitait beaucoup de quarantième Z S les dépensassent dans leurs diocèses en b„l“ Zl ? ’
voulait aussi que tous les curés de campagne eussent un
ceS II es?ïaTteHéCUS SUffiSaDt P°ur]e« ^re vivre avec dé- . . * triste, disait-il, qu’un curé soit obligé de dismiter
ÏÏÏÏS honle“ T» «*. messieurs soient toujours desPdroits imal!- Seigaeurs : ces contestations éternelles pour
Son ouUTn n fr’ P°UrdeS dimeS’ détruisent la considéq on leux doit. Le malheureux cultivateur qui a déjà pavé
eK: d,(Xi.eme’ ll Ies deux sous pour livre, et la taille, et la capitation, et le rachat du logement des gens de guerre.’
vos - 0 « «V 1 V
préterfd que c4Tpour cehau’oa"^0^ “dJleHl‘.Va amateur d’Horai puar ceia qu on a chasse les jésuites*
AUX QUARANTE ÉCUS
après qu’il a logé des gens de guerre, etc., etc.; cet infortuné, dis-je , qui se voit encore enlever le dixième de sa récolte par son curé , ne le regarde plus comme son pasteur , mais comme son écoreheur qui lui arrache le peu de peau qui lui reste : il sent bien qu’en lui enlevant la dixième gerbe de droit divin, on a la cruauté diabolique de ne pas lui tenir compte de ce qui lui en a coûté pour faire croître cette gerbe. Que lui reste-t-il pour lui et pour sa famille? les pleurs, la disette, le découragement, le desespoir ; et il meurt de fatigue et de misère. Si le curé était paye par la province , il serait la consolation de ses' paroissiens , au lieu d’être regardé par eux comme leur ennemi.
Ce digne homme s’attendrissait en prononçant ces paroles . il aimait sa patrie , et était idolâtre du bien public ; il s’écriait quelquefois : Quelle nation que la française , si on voulait !
Nous allâmes voir son fils, à qui sa mère, bien propre et bien lavée , donnait un gros teton blanc. L’enfant était fort joli. Hélas ! dit le père , te voilà donc , et tu n’as pas vingt-trois ans de vio , et - quarante écus à prétendre!
Des proportions.
Le produit des extrêmes est égal au produit des moyens ; mais deux sacs de blé volés ne sont pas à ceux qui les ont pris comme la perte de leur vie l’est à l’intérêt de la personne volée.
Le prieur de ***, à qui deux de ses domestiques de campagne avaient dérobé deux setiers de blé , vient de faire pendre les deux délinquants. Cette exécution lui a plus coûté que toute sa récolte ne lui a valu, et depuis ce temps il ne trouve plus de valets. ,
Si les lois avaient ordonné que ceux qui voleraient le blé de leur maitre laboureraient son champ toute leur vie les fers aux pieds , et une sonnette au cou attachée à un carcan , ce prieur aurait beaucoup gagné. > ,
Il faut effrayer le crime : oui, sans doute ; mais le travail force et la honte durable l’intimident plus que la potence.
Il y a quelques mois qu’à Londres un malfaiteur fut condamné a être transporté en Amérique, pour y travailler aux sucreries avec les nègres. Tous les criminels en Angleterre , comme en bien d autres pays, sont 'reçus à présenter requête au roi, soit pour obtenir grâce entière, soit pour diminution de peine. Celui-ci présenta requête pour être pendu : ü alléguait qu’il haïssait mortellement
L’HOMME
le travail, et qu’il aimait mieux être étranglé faire du sucre toute sa vie.
Ii y a quelques années que l’on condamna dans la Tartarie 1 deux jeunes gens à être empalés, pour avoir regardé, leur bonnet sur la tete , passer une nrne.pccmr» n .
Proportionnez les peines aux délits , a dit le marquis Beccaria : ceux qui ont fait les lois n’étaient pas géomètres.
Si l’abbe Guyon , ou Gogé , ou l’ex-jésuite Nonotte , ou l’ex-iésuite Patouillet, ou le prédicant la Beaumelle, font de misérables libelles ou il n’y a ni vérité, ni raison, ni esprit, irez-vous les aire pendre comme le prieur de *** a fait pendre ses deux dômesîques , et cela sous prétexte que les calomniateurs sont plus cou-
nam pc mio l/>n -.-^1 -, 1 2
if. 1 . „ > puuL avoir 111-
suite le bon goût, et pour avoir menti toute sa vie , dans l’espérance de payer son cabaretier?
Ferez-vous mettre au pilori le sieur Larcher, parce qu’il a été res-pesant, parce qu’il a entassé erreur sur erreur, parce qu’il n’a jamais su distinguer aucun degré de probabilité , parce qu’il veut ' que dans une antique et immense cité , renommée par sa police et par la jalousie des maris , dans Babylone enfin, où les femmes ! étaient gardées par deseunuques, toutes les princesses allassent par : dévotion donner publiquement leurs faveurs dans la cathédrale aux etrangers pour de l’argent? Contentons-nous de l’envoyer sur les lieux courir les bonnes fortunes ; soyons modérés en tout; mettons de la proportion entre les délits et les peines.
Pardonnons à ce pauvre Jean-Jacques , lorsqu’il n’écrit que pour se contredire ; lorsqu’après avoir donné une comédie sifflée sur le ;
eatre de Pans > 11 injurie ceux qui en font jouer à cent lieues de : la; lorsqu’il cherche des protecteurs, et qu’il les outrage; lorsqu il déclamé contre les vnmanc . 1
Condamnerez-vous Fréron même aux galères, pour avoir in
1 A Abbeville.
2 Le roi de Prusse-
AUX QUARANTE ECUS. 29 î
héros est un sot précepteur qui reçoit l’aumône d’une Suissesse à laquelle il a fait un enfant , et qui va dépenser son argent dans un bordel de Paris; laissons-le croire qu’il a surpasse Fenelon et XenoDhon, en élevant un jeune homme de qualité dans le metier de
menuisier : ces extravagantes platitudes ne méritent pas un decret
de prise de corps; les Petites-Maisons suffisent, avec de bons
bouillons, de la saignée, et du régime.
Je hais les lois de Dracon, qui punissaient egalement les crimes et les fautes, la méchanceté et la folie. Ne traitons point le jésuite Nonotte, qui n’est coupable que d’avoir écrit des betises et des injures, comme on a traité les jésuites Malagnda, Oldecorne Garnet, Guignard, Gueret, et comme on devait traiter le jesuite le Tellier, qui trompa son roi, et qui troubla la France. îs rn guons principalement dans tout procès , dans toute contention , dans toute querelle, l’agresseur de l’outragé, l’oppresseur de l’opprimé. La guerre offensive est d’un tyran ; celui qui se defend
est un homme juste.
Comme j’étais plongé dans ces réflexions , 1 Homme aux quarante écus me vint voir tout en larmes. Je lui demandai avec émotion si son fils , qui devait vivre vingt-trois ans , était mort. Non , dit-il , le petit se porte bien , et ma femme aussi ; mais j’ai ete appelé en témoignage contre un meunier à qui on a fait subir la question ordinaire et extraordinaire , et qui s’est trouvé innocent; je l’ai vu s’évanouir dans les tortures redoublées ; j’ai entendu craquer ses os : j’entends encore ses cris et ses hurlements , ils me poursuivent ; je pleure de pitié , et je tremble d’horreur. Je me mis à pleurer et à frémir aussi; car je suis extrêmement sensible.
Ma mémoire alors me représenta l’aventure épouvantable des Calas , une mère vertueuse dans les fers , ses filles éplorées et fugitives , sa maison au pillage , un père de famille respectable brisé par la torture , agonisant sur la roue et expirant dans les flammes ; un fils chargé de chaînes , trainé devant les juges , dont un lui dit : Nous venons de rouer votre père, nous allons vous rouer aussi.
Je me souvins de la famille de Sirven, qu’un de mes amis rencontra dans des montagnes couvertes de glaces , lorsqu’elle fuyait la persécution d’un juge aussi inique qu’ignorant : Ce juge, me dit-il, a condamné toute cette famille innocente au supplice, en supposant, sans la moindre apparence de preuve , que le père et la mère, aidés de deux de leurs filles, avaient égorgé et noyé la troi-
292 L’HOMME
sième, de peur qu’elle n’allàt à la messe. Je voyais à la fois dans des jugements de cette espèce l’excès de la bêtise, de l’iniuslice el de la barbarie.
Nous plaignions la nature humaine, l’Homme aux quarante écus et moi. J’avais dans ma poche le discours d’un avocat général du Dauphiné ', qui roulait en partie sur ces matières intéressantes • je lui en lus les endroits suivants :
« Certes, ce furent des hommes véritablement grands qui osé-' « rent les premiers se charger de gouverner leurs semblables et « s’imposer le fardeau de la félicité publique; qui, pour le bien « qu’ils voulaient faire aux hommes, s’exposèrent à leur ingratitude, et pour le repos d’un peuple renoncèrent au leur; qui se
« mirent, pour ainsi dire, entre les hommes et la Providence, pour « leur composer par artifice un bonheur qu’elle semblait leur « avoir refusé.
« Quel magistrat un peu sensible à ses devoirs, à la seule hu- « manité, pourrait soutenir ces idées? Dans la solitude d’un cabinet « pourra-t-il , sans frémir d’horreur et de pitié, jeter les yeux sur « ces papiers, monuments infortunés du crime ou de l’innocence?
« ne lui semble-t-il pas entendre des voix gémissantes sortir de ces « fatales écritures, et le presser de décider du sort d’un citoyen ,
« d’un époux, d’un père, d’une famille? Quel juge impitoya- «ble(silest chargé d’un seul procès criminel) pourra passer « de sang-froid devant une prison? C’est donc moi, dira-t-il, qui « retiens dans ce détestable séjour mon semblable , peut-être mon “ égal , mon concitoyen, un homme enfin ! c’est moi qui le lie ; « tous les jours, qui ferme sur lui ces odieuses portes! peut-être « le désespoir s’est emparé de son âme; il pousse vers le ciel mon « nom avec des malédictions , et sans doute il atteste contre moi “ Ie Sl’aDd Juge qui nous observe et doit nous juger tous les deux.
« Ici un spectacle effrayant se présente tou t à coup à mes yeux ;
« le juge se lasse d’interroger par la parole ; il veut interroger par ' “ les supplices , impatient dans ses recherches , et peut-être irrité ‘ « de leur inutilité : on apporte des torches , des chaînes , des le- j “ viers , et tous ces instruments inventés pour la douleur. Un bour-
* [Servan.]
AUX QUARANTE ÉCUS. 293
« reau vient se mêler aux fonctions de la magistrature , et terminer « par la violence un interrogatoire commencé par la liberté.
« Douce philosophie ! toi qui ne cherches la vérité qu’avec l’at- « tention et la patience , t’attendais-tu que , dans ton siècle , on « employât de tels instruments pour la découvrir?
« Est- il bien vrai que nos lois approuvent cette méthode in « concevable, et que l’usage la consacre?
« Leurs lois imitent leurs préjugés; les punitions publiques sont « aussi cruelles que les vengeances particulières, et les actes « de leur raison ne sont guère moins impitoyables que ceux « de leurs passions. Quelle est donc la cause de cette bizarre « opposition? C’est que nos préjugés sont anciens, et que notre « morale est nouvelle; c’est que nous sommes aussi pénétrés « de nos sentiments qu’inattentifs à nos idées; c’est que l’avi- « dité des plaisirs nous empêche de réfléchir sur nos besoins , « et que nous sommes plus empressés de vivre que de nous « diriger; c’est, en un mot, que nos mœurs sont douces, et « qu’elles ne sont pas bonnes; c’est que nous sommes polis, et « que nous ne sommes seulement pas humains. »
Ces fragments, que l’éloquence avait dictés à l’humanité, remplirent le cœur de mon ami d’une douce consolation. 11 admirait avec tendresse. Quoi! disait-il dans son transport, on fait des chefs-d’œuvre en province ! on m’avait dit qu’il n’y a que Paris dans le monde.
Il n’y a que Paris, lui dis-je, où l’on fasse des opéras comiques ; mais il y a aujourd’hui dans les provinces beaucoup de magistrats qui pensent avec la même vertu, et qui s’expriment avec la même force. Autrefois les oracles de la justice , ainsi que ceux de la morale, n’étaient que ridicules : le docteur Balouard déclamait au barreau , et était Arlequin dans la chaire. La philosophie est enfin venue : elle a dit : Ne parlez en public que pour dire des vérités neuves et utiles , avec l’éloquence du sentiment et de la raison.
Mais si nous n’avons rien de neuf à dire ? se sont écriés les parleurs. Taisez-vous alors, a répondu la philosophie; tous ces vains discours d’appareil, qui ne contiennent que des phrases, sont comme le feu de la Saint-Jean, allumé le jour de l’année où l’on a le moins besoin de se chauffer ; il ne cause aucun plaisir, et il n’en reste pas même la cendre.
L’HOMME
Que toute la France lise les bons livres. Mais, malgré les progrès de l’esprit humain , on lit très-peu ; et , parmi ceux qui veulent quelquefois s’instruire , la plupart lisent très-mal. Mes voisins et mes voisines jouent après diner un jeu anglais que j’ai beaucoup de peine à prononcer , car on l’appelle wliisk. Plusieurs bons bourgeois , plusieurs grosses têtes, qui se croient de bonnes têtes , vous disent avec un air d’importanee que les livres ne sont bons à rien. Mais , messieurs les Velches, savez-vous que vous n’êtes gouvernés que par des livres? savez-vous que l’Ordonnance civile , le Gode militaire , et l’Évangile , sont des livres dont vous dépendez continuellement? Lisez, éclairez-vous; ce n’est que par la lecture qu’on fortifie son àme; la conversation la dissipe, le jeu la resserre.
J’ai bien peu d’argent, me répondit l’Homme aux quarante écus; mais si jamaisje fais une petite fortune, j’acheterai des livres chez Marc-Michel Rey.
De la vérole.
L’Homme aux quarante écus demeurait dans un petit canton où l’on n’avait jamais mis de soldats en garnison depuis cent cinquante années. Les mœurs dans ce coin de terre inconnu étaient pures comme l’air qui l’environne. On ne savait pas qu’ailleurs l’amour put être infecté d’un poison destructeur, que les générations fussent attaquées dans leur germe , et que la nature, se contredisant elle-même, pût rendre la tendresse horrible , et le plaisir affreux : on se livrait à l’amour avec la sécurité de l’innocence. Des troupes vinrent , et tout changea.
Deux lieutenants , l’aumônier du régiment, un caporal, et un soldat de recrue, qui sortait du séminaire, suffirent pour empoisonner douze villages en moins de trois mois. Deux cousines de l’Homme aux quarante écus se virent couvertes de pustules calleuses, leurs beaux cheveux tombèrent, leur voix devint rauque, les paupières de leurs yeux fixes et éteints se chargèrent d’une couleur livide, et ne se fermèrent plus pour laisser entrer le repos dans des membres disloqués, qu’une carie secrète commençait à ronger comme ceux de l’Arabe Job, quoique Job n’eût jamais eu cette maladie.
Le chirurgien major du régiment, homme d’une grande expérience , fut obligé de demander des aides à la cour pour guérir toutes les filles du pays. Le ministre de la guerre, toujours porté d’in-
AUX QUARANTE ÉCUS
clination à soulager le beau sexe, envoya une recrue de fraters , (lui gâtèrent d’un main ce qu’ils rétablirent de l’autre.
L’Homme aux quarante écus lisait alors l’histoire philosophique de Candide , traduite de l’allemand du docteur Ralph , qui prouve évidemment que tout est bien , et qu’il était absolument impossible , dans le meilleur des mondes possible, que la vérole , la peste , la pierre , la gravelle, les écrouelles, la chambre de Valence, et l’inquisition , n’entrassent dans la composition de l’univers ^uniquement fait pour l’homme , roi des animaux , et image de Dieu , auquel on voit bien qu’il ressemble comme deux gouttes d’eau.
Il lisait, dans l’histoire véritable de Candide , que le fameux docteur Pangloss avait perdu dans le traitement un œil et une oreille. Hélas ! dit-il , mes deux cousines , mes deux pauvres cousines seront-elles borgnes ou borgnesses et essorillées ? Non, lui dit le major consolateur : les Allemands ont la main lourde ; mais nous autres nous guérissons les filles promptement, sûrement, et agréablement.
En effet, les deux jolies cousines en furent quittes pour avoir la tête enflée comme un ballon pendant six semaines , pour perdre la moitié de leurs dents, en tirant la langue d’un demi-pied, et pour mourir de la poitrine au bout de six mois.
Pendant l’opération , le cousin et le chirurgien major raisonnèrent ainsi.
l’homme aux quarante ECUS.
Est-il possible , monsieur, que la nature ait attaché de si épouvantables tourments à un plaisir si nécessaire , tant de honte a tant de gloire, et qu’il y ait plus de risque à faire un enfant qu’à tuer un homme ? Serait-il vrai au moins , pour notre consolation , que ce fléau diminue un peu sur la terre, et qu’il devienne moins dangereux de jour en jour?
LE CHIRURGIEN MAJOR
Au contraire, il se répand de plus en plus dans toute 1 Europe chrétienne; il s’est étendu jusqu’en Sibérie; j’en ai vu mourir plus de cinquante personnes , et surtout un grand général d’armée , et un ministre d’État fort sage : peu de poitrines faibles résistent à la maladie et au remède ; les deux sœurs, la petite et la grosse , se sont liguées encore plus que ^les moines pour détruire le genre humain .
l’homme AUX QUARANTE ÉCUS.
Nouvelle raison pour abolir les moines, afin que, remis au rang
293 L’HOMME
des hommes, ils réparent un peu le mal que font les deux sœurs Diles-moi, je vous prie, si les bêtes ont la vérole.
le chirurgien.
elles' ^ PetUe’ m la gr0sse’ ni ,es moines, ne sont connus chez
L HOMME AUX QUARANTE !ÉCUS
Il faut donc avouer qu’elles sont plus heureuses et plus prudentes que nous dans ce meilleur des mondes.
le chirurgien.
Je n’en ai jamais douté ; elles éprouvent bien moins de maladies que n°us ; leur instinct est bien plus sûr que notre raison : jamais m *e Passe m 1 avenir ne les tourmentent.
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
TnrmUS ^ ,chirurSien d’un ambassadeur de France en quiej y a-t-il beaucoup de vérole à Constantinople?
LE CHIRURGIEN
Les Francs l’ont apportée dans le faubourg de Péra , ou ils demeurent. J y ai connu un capucin qui en était mangé comme Pangloss : mais elle n’est point parvenue dans la ville; les Francs n’y couc en t presque jamais ; il n’y a presque point de filles publiques dans cette ville immense; chaque homme riche a des femmes esclaves de Circassie, toujours gardées, toujours surveillées, dont la béante ne peut être dangereuse. Les Turcs appellent la vérole le mal chrétien; et cela redouble le profondmépris qu’ils ont pour n°ti e théologie : mais en récompense ils ont la peste, maladie d’Égypte, dont ils font peu de cas , et qu’ils ne se donnent jamais la peine de prévenir.
L HOMME AUX QUARANTE ECUS
En quel temps croyez-vous que ce fléau commença dans 1 Europe?
LE CHIRURGIEN
Au retour du premier voyage de Christophe Colomb chez des peup es innocents qui ne connaissaient ni l’avarice ni la guerre vers lan 1494. Ces nations simples et justes étaient attaquées de’ ce mal de temps immémorial, comme la lèpre régnait chez les Arabes et chez les Juifs, et iapeste chez lesÉgyptiens. Le premier fruit
que les Espagnols recueilhrentde cette conquête du nouveau monde
fut la verole : elle se répandit plus promptement que l’argent du Mexique, qui ne circula que longtemps après en Europe ; la raison
AUX QUARANTE ÊCUS.
en est que dans toutes les villes il y avait alors de belles maisons
publiques appelées b établies par l’autorité des souverains
pour conserver l’honneur des dames. Les Espagnols portèrent le venin dans ces maisons privilégiées, dont les princes et les évêques tiraient les filles qui leur étaient nécessaires. On a remarqué qu’à Constance il y avait eu sept cent dix-huit filles pour le service du concile qui fit brûler si dévotement Jean Huss et Jérôme de Prague.
On peut juger par ce seul trait avec quelle rapidité le mal parcourut tous les pays. Le premier seigneur qui en mourut fut l’illustrissime et révérendissime évêque et vice-roi de Hongrie , en 1499 , que Bartholomeo Montanagua , grand médecin de Padoue , ne put guérir. Gualtieri assure que l’archevêque de Maïence, Bertold de Henneberg , attaqué de la grosse vérole , rendit son âme à Dieu en 1504. On sait que notre roi François Ier en mourut : Henri III la prit à Venise , mais le jacobin Jacques Clément prévint l’effet de la maladie.
Le parlement de Paris, toujours zélé pour le bien public, fut le premier qui donna un arrêt contre la vérole , en 1497 ; il défendit à tous les vérolés de rester dans Paris , sous peine de la hart : mais comme il n’était pas facile de prouver juridiquement aux bourgeois et bourgeoises qu’ils étaient en délit , cet arrêt n eut pas plus d’effet que ceux qui furent rendus depuis contre l’émétique ; et , malgré le parlement , le nombre des coupables augmenta toujours. Il est certain que si on les avait exorcisés au lieu de les faire pendre, il n’y en aurait plu s aujourd’hui sur la terre ; mais c’est à quoi malheureusement on ne pensa jamais.
l’homme aux quarante ECUS.
Est-il bien vrai ce que j’ai lu dans Candide , que parmi nous , quand deux armées de trente mille hommes chacune marchent ensemble en front de bandière , on peut parier qu’il y a vingt mille vérolés de chaque côté ?
LE CHIRURGIEN
Il n’est que trop vrai : il en est de même dans les licences de Sorbonnef Que voulez-vous que fassent de jeunes bacheliers à qui la nature parle plus haut et plus ferme que la théologie ? Je puis vous jurer que, proportion gardée, mes confrères et moi nous avons traité plus de jeunes prêtres que de jeunes officiers.
L’HOMME
l’homme aux quarante écus.
N y aurait-il point quelque manière d’extirper cette contagion i qui désole l’Europe? on a déjà tâché d’affaiblir le poison d’une vérole, ne pourra-t-on rien tenter sur l’autre ?
LE CHIRURGIEN
Il n y aurait qu un seul moyen, c’est quotous les princes de l’Europe se liguassent ensemble , comme dans les temps de Godefroi de Bouillon. Certainement une croisade contre la vérole se- ! rait beaucoup plus raisonnable que ne l’ont été celles qu’on entreprit autrefois si malheureusement contre Saladin , Melecsala , et les Albigeois : il vaudrait bien mieux s’entendre pour repousser
I ennemi commun du genre humain , que d’être continuellement occupé à guetter le moment favorable de dévaster la terre et de couvrir les champs de morts, pour arracher à son voisin deux ou trois villes et quelques villages. Je parle contre mes intérêts; car la guerre et la vérole font ma fortune : mais il faut être homme avant d’être chirurgien major.
C’est ainsi que l’Homme aux quarante écus se formait , comme on dit , l’esprit et le cœur : non-seulement il hérita de ses deux cousines qui moururent en six mois , mais il eut encore la succession d’un parent fort éloigné, qui avait été sous-fermier des hôpitaux des armées , et qui s’était fort engraissé en mettant les soldats blessés à la diète : cet homme n’avait jamais voulu se marier; il avait un assez joli sérail : il ne reconnut aucun de ses parents, vécut dans la crapule, et mourut à Paris d’indigestion. C’était un homme , comme on voit , fort utile à l’État.
Notre nouveau philosophe fut obligé d’aller à Paris pour re- j cueillit 1 héritage de son parent : d’abord les fermiers du do- \ maine le lui disputèrent ; il eut le bonheur de gagner son procès , et la générosité de donner aux pauvres de son canton , qui n’avaient pas leur contingent de quarante écus de rente, une partie des dépouilles du richard ; après quoi il se mit à satisfaire sa grande passion d’avoir une bibliothèque.
II lisait tous les matins , faisait des extraits ; et le soir il consultait les savants pour savoir en quelle langue le serpent avait parlé a notre bonne mère ; si l’àme est dans le corps calleux oif dans la glande pinéale ; si S. Pierre avait demeuré vingt-cinq ans à Rome ; quelle différence spécifique est entre un trône et une do-
AUX QUARANTE ECUS
mination; et pourquoi les nègres ont le nez épaté : d’ailleurs il sc proposa de ne jamais gouverner l’État , et de ne faire aucune brochure contre les pièces nouvelles. On l’appelait M. André, c’était son nom de baptême : ceux qui l’ont connu rendent justice à sa modestie et à ses qualités tant acquises que naturelles. Il a bâti une maison commode dans son ancien domaine de quatre arpents : son fds sera bientôt en âge d’aller au collège; mais il veut qu’il aille au collège d’Harcourt et non à celui de Mazarin, à cause du professeur Cogé, qui fait des libelles, et parce qu’il ne faut pas qu’un professeur de collège fasse des libelles.
Madame André lui a donné une tille fort jolie , qu’il espère ma* rier à un conseiller de la cour des aides , pourvu que ce magistrat n’ait pas la maladie que le chirurgien major veut extirper dans l’Europe chrétienne.
Grande querelle.
Pendant le séjour de M. André à Paris il y eut une querelle importante *. Il s’agissait de savoir si Marc-Antonin était un honnête homme, et s’il était en enfer, ou en purgatoire, ou. dans les limbes , en attendant qu’il ressuscitât. Tous les honnêtes gens prirent le parti de Marc-Antonin : ils disaient: Antonin a toujours été juste, sobre, chaste, bienfaisant; il est vrai qu’il n’a pas en paradis une place aussi belle que saint Antoine ; car il faut des proportions , comme nous l’avons vu ; mais certainement l’âme de l’empereur Antonin n’est point à la broche dans l’enfer : si elle est en purgatoire, il faut l’en tirer; il n’y a qu’à dire des messes pour lui : les jésuites n’ont plus rien à faire, qu’ils disent trois mille messes pour le repos de l’âme de Marc-Antonin ; ils y gagneront , à quinze sous la pièce , deux mille deux cent cinquante livres : d’ailleurs on doit du respect à une tête couronnée; il ne faut pas la damner légèrement.
Les adversaires de ces bonnes gens prétendaient au contraire qu’il ne fallait accorder aucune composition à Marc-Antonin ; qu’il était un hérétique ; que les Garpocratiens et les Aloges n’étaient pas si méchants que lui ; qu’il était mort sans confession ; qu’il fallait f^e un exemple; qu’il était bon de le damner , pour apprendre à vivre aux empereurs de la Chine et du Japon , à ceux de Perse , de Turquie et de Maroc, aux rois d’Angleterre, de Suède,
4 [La condamnation du Bélisaire de Marmontel.]
L’HOMME
de Danemark, de Prusse; au stathouder de Hollande, et aux avoyers du canton de Berne , qui n’allaient pas plus à confesse que l’empereur Marc-Antonin ; et qu’enfin c’est un plaisir indicible de donner des décrets contre des souverains morts , quand on ne peut en lancer contre eux de leur vivant, de peur de perdre ses oreilles.
La querelle devint aussi sérieuse que le fut autrefois celle des ursulines et desannonciades, qui disputèrent à qui porterait plus longtemps des œufs à la coque entre les fesses sans les casser. On craignit un schisme , comme du temps des cent et un contes de ma mère l’Oie , et de certains billets payables au porteur dans l’autre monde1. C’est une chose bien épouvantable qu’un schisme, cela signifie division dans les opinions , et jusqu’à ce moment fatal tous les hommes avaient pensé de même.
M. André, qui est un excellent citoyen , pria les chefs des deux partis à souper. C’est un des bons convives que nous ayons ; son humeur est douce et vive , sa gaieté n’est point bruyante; il est facile et ouvert ; il n’a point cette sorte d’esprit qui semble vouloir étouffer celui des autres ; l’autorité qp’il se concilie n’est due qu’à ses grâces , à sa modération , et à une physionomie ronde qui est tout à fait persuasive : il aurait fait souper gaiement ensemble un Corse et un Génois, un représentant de Genève et un négatif, le mufti et un archevêque. Il fit tomber habilement les premiers coups que les disputants se portaient , en détournant la conversation , et en faisant un conte très-agréable qui réjouit également les damnants et les damnés ; enfin , quand ils furent un peu en pointe de vin, il leur fit signer que l’âme de l’empereur Marc-Antonin resterait in statu quo , c’est-à-dire je ne sais où, en attendant un jugement définitif.
Les âmes des docteurs s’en retournèrent dans leurs limbes paisiblement après le souper : tout fut tranquille. Cet accommodement fit un très-grand honneur à l’Homme aux quarante écus; et toutes les fois qu’il s’élevait une dispute bien acariâtre, bien virulente , entre les gens lettrés ou non lettrés , on disait aux deux partis : Messieurs , allez souper chez M. André.
Je connais deux factions acharnées qui, faute d’avoir é|g souper Chez M. André , se sont attiré de grands malheurs.
1 (Les billets de confession. ]
AUX QUARANTE ECUS. 301
Scélérat chassé.
La réputation qu’avait acquise M. André d’apaiser les querelles en donnant de bons soupers lui attira la semaine passée une singulière visite. Un homme noir, assez mal mis , le dos voûté , la tète penchée sur une épaule , l’œil hagard , les mains fort sales , vint le conjurer de lui donner à souper avec ses ennemis.
Quels sont vos ennemis? lui dit M. André; et qui êtes-vous? Hélas! dit-il , j’avoue, monsieur, qu’on me prend pour un de ces maroufles qui font des libelles pour gagner du pain , et qui crient Dieu, Dieu! religion , religion ! pour attraper quelque petit bénéfice. On m’accuse d’avoir calomnié les citoyens les plus véritable ment religieux, les plus sincères adorateurs de la Divinité, les plus honnêtes gens du royaume : il est vrai , monsieur, que dans la chaleur de la composition il échappe souvent aux gens de mon métier de petites inadvertances qu’on prend pour des erreurs •grossières , des écarts que l’on qualifie de mensonges impudents ; notre zèle est regardé comme un mélange affeux de friponnerie et de fanatisme ; on assure que, tandis que nous surprenons labonne foi de quelques vieilles imbéciles , nous sommes le mépris et l’exécration de tous les honnêtes gens qui savent lire.
Mes ennemis sont les principaux membres des plus illustres académies de l’Europe , des écrivains honorés, des citoyens bienfaisants. Je viens de mettre en lumière un ouvrage que j’ai intitulé Anti-philosophique : je n’avais que de bonnes intentions; mais personne n’a voulu acheter mon livre : ceux à qui je 1 ai présenté l’ont jeté dans le feu, en me disant qu’il n’était pas seulement antiraisonnable , mais antichrétien, et très-antihonnête.
Eh bien ! lui dit M. André , imitez ceux à qui vous avez présenté votre libelle , jetez-le dans le feu , et qu’il n’en soit plus parlé. Je loue fort votre repentir ; mais il n’est pas possible que je vous fasse souper avec des gens d’esprit, qui ne peuvent être vos ennemis , attendu qu’ils ne vous liront jamais.
Ne pourriez-vous pas du moins, monsieur, dit le cafard, me réconcilier avec les parents de feu M. de Montesquieu , dont j ai outrage la mémoire , pour glorifier le révérend P. Rout qui vint assiéger ses derniers moments , et qui fut chassé de sa chambre ?
Morbleu, lui dit M. André, il y a longtemps que le révérend P. Rout est mort; allez-vous-en souper avec lui.
L’HOMME
C’est un rude homme queM. André , quand il a affaire à cette | espèce méchante et sotte. Il sentit que le cafard ne voulait souper chez lui avec des gens de mérite que pour engager une dispute, ! pour les aller ensuite calomnier, pour écrire contre eux, pour imprimer de nouveaux mensonges. Il le chassa de sa maison, comme on avait chassé Rout de l’appartement du président de Montesquieu.
On ne peut guère tromper M. André. Plus il était simple et naïf ! quand il était l’Homme aux quarante écus , plus il est devenu avisé quand il a connu les hommes.
Le bon sens de M. André.
Comme le bon sens de M. André s’est fortifié depuis qu’il aune bibliothèque S 11 vit avec les livres comme avec les hommes ; il choisit, et il n’est jamais la dupe des noms. Quel plaisir de s’instruire et d’agrandir son âme pour un écu, sans sortir de chez soi !
Il se félicite d’être né dans un temps où la raison humaine com-* mence à se perfectionner. Que je serais malheureux , dit-il , si l’âge où je vis était celui du jésuite Garasse, du jésuite Guignard, ou du docteur Boucher, du docteur Aubry, du docteur Guincestre , ou des gens qui condamnaient aux galères ceux qui écrivaient contre les catégories d’Aristote !
La misère avait affaibli les ressorts de l’âme de M. André ; le bien-être leur a rendu leur élasticité. Il y a mille Andrés dans le monde auxquels il n’a manqué qu’un tour de roue de la fortune pour en faire des hommes d’un vrai mérite.
11 est aujourd’hui au fait de toutes les affaires de l’Europe , et surtout des progrès de l’esprit humain.
Il me semble , me disait-il mardi dernier, que la raison voyage a petites journées , du Nord au Midi , avec ses deux intimes amies l’expérience et la tolérance ; l’agriculture et le commerce l’accompagnent. Elle s’est présentée en Italie , mais la congrégation de l Indice l’a repoussée : tout ce qu’elle a pu faire a été d’envoyer secrètement quelques-uns de ses facteurs , qui ne laissent pas de ( taire du bien. Encore quelques années, et le pays des Scipions ne ; sera plus celui des Arlequins enfroqués.
Elle a de temps en temps de cruels ennemis en France ; mais elle y a tant d’amis , qu’il faudra bien à la fin qu’elle y soit premier ministre.
AUX QUARANTE ÉCUS
Quand elle s’est présentée en Bavière et en Autriche , elle a trouvé deux ou trois grosses tètes à perruques qui l’ont regardée avec des yeux stupides et étonnés : ils lui ont dit : Madame, nous n’avons jamais entendu parler de vous; nous ne vous connaissons pas. Messieurs , leur a-t-elle répondu , avec le temps vous me connaîtrez et vous m’aimerez * . Je suis très-bien reçue à Berlin, à Moscow, à Copenhague, à Stockholm; il y a longtemps que , par le crédit de Locke, de Gordon, de Trenchard, de milord Schaftesbury et de tant d’autres , j’ai reçu mes lettres de naturalité en Angleterre : vous m’en accorderez un jour. Je suis la fille du temps, et j’attends tout de mon père.
Quand elle a passé sur les frontières de l’Espagne et du Portugal, elle a béni Dieu de voir que les bûchers de l’inquisition n’étaient plus si souvent allumés : elle a espéré beaucoup en voyant chasser les jésuites ; mais elle a craint qu’en purgeant le pays des renards , on ne le laissât exposé aux loups.
Si elle fait encore des tentatives pour entrer en Italie , on croit quelle commencera par s’établir à Venise , et qu’elle séjournera dans le royaume de Naples , malgré toutes les liquéfactions de ce pays-là, qui lui donnent des vapeurs. On prétend qu’elle a un secret infaillible pour détacher les cordons d’une couronne qui sont embarrassés, je ne sais comment , dans ceux d une tiare, et pour empêcher les haquenées d’aller faire la révérence aux mules.
Enfin la conversation de M. André me réjouit beaucoup ; et plus je le vois, plus je l’aime.
D’un bon souper chez M. André.
Nous soupâmes hier ensemble avec un docteur de Sorbonne , M. Pinto, célèbre Juif, le chapelain de la chapelle réformée de l’ambassadeur batave , le secrétaire de M. le prince Gallitzin, du i rit grec, un capitaine suisse calviniste, deux philosophes , et trois dames d’esprit.
Le souper fut fort long , et cependant on ne disputa pas plus sur la religion que si aucun des convives n’en avait jamais eu ; tant il i faut avouer que nous sommes devenus polis ! tant on craint à souper de -contrister ses frères ! Il n’en est pas ainsi du régent Gogé ,
; et de l’ ex-jésuite Nonotte , et de l’ex-jésuite Patouillet, et de l’exjésuite Rotalier, et de tous les animaux de cette espèce ; ces cro-
1 Et ce temps est verni.
L’HOMME
quants-Ià vous disent plus de sottises dans une brochure de deux pages , que la meilleure compagnie de Paris ne peut dire de choses agréables et instructives dans un souper de quatre heures; et ce qu’il y a d’étrange, c’est qu’ils n’oseraient dire en face à personne cc qu’ils ont l’impudence d’imprimer.
La conversation roula d’abord sur une plaisanterie des Lettres persanes, dans laquelle on répète, d’après plusieurs graves personnages , que le monde va non-seulement en empirant , mais en se dépeuplant tous les jours; de sorte que si le proverbe Plus on est de fous, plus on rit, a quelque vérité, le rire sera incessamment banni de la terre.
Le docteur de Sorbonne assura qu’en effet le monde était réduit presque à rien. Il cita le P. Pétau , qui démontre qu’en moins de trois cents ans un seul des fils deNoé (je ne sais si c’est Sem ou Japhet) avait procréé de son corps une série d’enfants qui se montait à six cent vingt-trois milliards six cent douze millions trois cent cinquante-huit mille fidèles, l’an 285 , après le déluge universel.
M. André demanda pourquoi du temps de Philippe le Bel , c’està-dire environ trois cents ans après Hugues Gapet, il n’y avait pas six cent vingt-trois milliards de princes de la maison royale. G’est que la foi est diminuée, dit le docteur de Sorbonne.
On parla beaucoup deThèbes aux cent portes, et du million de soldats qui sortait par ces portes avec vingt mille chariots de guerre. Serrez , serrez , disait M. André; je soupçonne , depuis que je me suis mis à lire, que le même génie qui a écrit Gargantua écrivait autrefois toutes les histoires. i
Mais enfin, lui dit un des convives , Thèbes, Memphis , Baby- : lone, Ninive, Troie, Séleucie , étaient de grandes villes, et n’existent plus. Gela est vrai , répondit le secrétaire de M. le prince Gallitzin ; mais Moscow , Constantinople , Londres , Paris, Amsterdam, Lyon , qui vaut mieux que Troie , toutes les villes de France, d’Allemagne, d’Espagne, et du Nord, étaient alors des déserts.
Le capitaine suisse , homme très-instruit, nous avoua que quand ses ancêtres voulurent quitter leurs montagnes et leurs précipices pour aller s’emparer comme de raison d’un pays plus agréable, César, qui vit de ses yeux le dénombrement de ces émigrants, trouva qu’il se montait à trois cent soixante et huit mille , en comptant les vieillards , les enfants, et les femmes. Aujourd’hui le
AUX QUARANTE ÉCUS
seul canton de Berne possède autant d’habitants : il n’est pas tout tii fait la moitié de la Suisse; et je puis vous assurer que les treize cantons ont au delà de sept cent vingt mille âmes, en comptant les natifs qui servent ou qui négocient en pays étranger. Après cela , messieurs les savants , faites des calculs et des systèmes ; ils seront aussi faux les uns que les autres.
Ensuite on agita la question si les bourgeois de Rome , du temps des Césars , étaient plus riches que les bourgeois de Paris du temps de M. Silhouette.
Ah ! ceci me regarde , dit M. André : j’ai été longtemps l’Homme aux quarante écus ; je crois bien que les citoyens romains en avaient davantage : ces illustres voleurs de grand chemin avaient pillé les plus beaux pays de l’Asie, de l’Afrique, et de l’Europe ; ils vivaient fort splendidement du fruit de leurs rapines ; mais enlin il y avait des gueux à Rome ; et je suis persuadé que , parmi ces vainqueurs du monde, il y eut des gens réduits à quarante écus de rente comme je l’ai été.
Savez-vous bien, lui dit un savant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres , que Lucullus dépensait , à chaque souper qu’il donnait dans le salon d’Apollon , trente-neuf mille trois cent soixante et douze livres treize sous de notre monnaie courante ; mais qu’Atticus , le célèbre épicurien Atticus, ne dépensait point par mois pour sa table au delà de deux cent trente-cinq livres tournois ?
Si cela est, dis-je, il était digne de présider à la confrérie de la lésine, établie depuis peu en Italie. J’ai lu comme vous dans Florus cette incroyable anecdote ; mais apparemment que Florus n’avait jamais soupé chez Atticus , ou que son texte a été corrompu , comme tant d’autres, par les copistes. Jamais Florus ne me fera croire que l’ami de César et de Pompée , de Cicéron et d’Antoine , qui mangeaient souvent chez lui, en fût quitte pour un peu moins de dix louis d’or par mois.
Et voilà Justement comme on écrit l’histoire1.
Madame André , prenant la parole , dit au savant que s’il voulait défrayer sa table pour dix fois autant , il lui ferait grand plaisir.
Je suis persuadé que cette soirée de M. André valait bien uu mois d’Atticus ; et des dames doutèrent fort que les soupers de
1 [Vers de Voltaire dans Chariot , act. i, sc. 7. ]
L’HOMME
Rome fussent plus agréables que ceux de Paris. La conversation fut très-gaie, quoiqu’un peu savante : il ne fut parlé ni des modes nouvelles, ni des ridicules d’autrui , ni de l’histoire scandaleuse du jour.
La question du luxe fut traitée à fond. On demanda si c’était le luxe qui avait détruit l’empire romain ; et il fut prouvé que les deux empires d’Occident et d’Orient n’avaient été détruits que par la controverse et par les moines : en effet, quand Alaric prit Rome , on n’était occupé que de disputes théologiques ; et quand Mahomet II prit Constantinople , les moines défendaient beaucoup plus l’éternité de la lumière du Thabor, qu’ils voyaient à leur nombril, qu’ils ne défendaient la ville contre les Turcs.
Un de nos savants fit une réflexion qui me frappa beaucoup : c’est que ces deux grands empires sont anéantis , et que les ouvrages de Virgile , d’Horace , et d’Ovide , subsistent.
On ne fit qu’un saut du siècle d’Auguste au siècle de Louis XIV. Une dame demanda pourquoi avec beaucoup d’esprit on ne faisait plus guère aujourd’hui d’ouvrages de génie.
M. André répondit que c’est parce qu’on en avait fait le siècle passé. Cette idée était fine et pourtant vraie ; elle fut approfondie. Ensuite on tomba rudement sur un Écossais qui s’est avisé de donner des règles de goût , et de critiquer les plus admirables endroits de Racine sans savoir le français r. On traita encore plus sévèrement un Italien nommé Denina , quia dénigré l’esprit des lois sans le comprendre , et qui surtout a censuré ce que l’on aime le mieux dans cet ouvrage. j
1 M. Home , grand juge d’Ëcosse , enseigne la manière de faire parler les héros d’une tragédie avec esprit; et voici un exemple remarquable qu il rapporte de la tragédie de Henri IV, du divin Shakspeare. Le di- i \in Shakspeare introduit milord Falstaf, chef de justice, qui vient de prendre prisonnier le chevalier Jean Coleville, et qui le présente au roi.
« Sire, le voilà, je vous le livre; je supplie votre grâce de faire erire- « gistrer ce fait d’armes parmi les autres de cette journée , ou pardieu je « le ferai mettre dans une ballade , avec mon portrait à la tête : on verra « Coleville me baisant les pieds. Voilà ce que je ferai , si vous ne ren- ; « dez pas ma gloire aussi brillante qu’une pièce de deux sous dorée ; et ) « alors vous verrez, dans le clair ciel de la renommée, ternir votre splen- <? « deur comme la pleine lune efface les charbons éteints de l’élément de « l’air, qui ne paraissent autour d’elle que comme des tètes d’épingle. » ï!
C’est cet absurbe et abominable galimatias, très-fréquent dans le divin Shakspeare, que -M. Jean Home propose pour le modèle du bon goût et de l’esprit dans la tragédie : mais en récompense M. Home trouve j l’Iphigénie et la Phèdre de Racine extrêmement ridicules.
AUX QUARANTE ECUS
Cela fit souvenir du mépris affecté que Boileau étalait pour le Tasse. Quelqu’un des convives avança que le Tasse , avec ses défauts , était autant au-dessus d’Homère que Montesquieu , avec ses défauts encore plus grands, est au-dessus du fatras de Grotius. On s’éleva contre ces mauvaises critiques dictées par la haine nationale et le préjugé : le signor Denma fut traité comme il le méritait , et comme les pédants le sont par les gens d’esprit.
On remarqua surtout avec beaucoup de sagacité que la plupait des ouvrages littéraires du siècle présent , ainsi que les conversations, roulent sur l’examen des chefs-d’œuvre du dernier siècle. Notre mérite est de discuter leur mérite : nous sommes comme des enfants déshérités qui font le compte du bien de leurs peres. On avoua que la philosophie avait fait de très-grands progrès, mais que la langue et le style s’étaient un peu corrompus.
C’est le sort de toutes les conversations de passer d’un sujet a un autre. Tous ces objets de curiosité , de science , et de goût , disparurent bientôt devant le grand spectacle que l’imperatrice de Russie et le roi de Pologne donnaient au monde : ils venaient de relever l’humanité écrasée , et d’établir la liberté de conscience dans une partie de la terre beaucoup plus vaste que ne le fut jamais l’empire romain : ce service rendu au genre humain , cet exemple donné à tant de cours qui se croient politiques , fut célébré comme il devait l’être : on but à la santé de l’impératrice , du roi philosophe , et du primat philosophe , et on leur souhaita beaucoup d’imitateurs : le docteur de Sorbonne même les admira ; car il y a quelques gens de bon sens dans ce corps, comme il y eut autrefois des gens d’esprit chez les Béotiens.
Le secrétaire russe nous étonna par le récit de tous les grand» établissements qu’on faisait en Russie. On demanda pourquoi on aimait mieux lire l’histoire de Charles XII, qui a passe sa vie a détruire, que celle de Pierre le Grand, qui a consume la sienne à créer. Nous conclûmes que la faiblesse et la frivolité sont la cause de cette préférence; que Charles XII fut le don Quichotte du Nord, et que Pierre en fut le Solon ; que les esprits superficiels préfèrent l’héroïsme extravagant aux grandes vues d’un législateur; que les détails de la fondation d’une ville leur plaisent moins que la témérité d’un homme qui brave dix mille Turcs avec ses seuls domestiques; et qu’ enfin la plupart des lecteurs aimen mieux s’amuser que s’instruire. De là vient que cent femmes i-
308 L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS'
sent les Mille et une Nuits , contre une qui lit deux chapitres de Locke.
De quoi ne parla-t-on point dans ce repas dont je me souviendrai longtemps ! Il fallut bien enfin dire un mot des acteurs et des actrices, sujet éternel des entretiens de table de Versailles et de Paris. On convint qu’un bon déclamateur était aussi rare qu’un bon poète. Le souper finit par une chanson très-jolie qu’un des convives fit pour les dames. Pour moi, j’avoue que le banquet do Platon ne m’aurait pas fait plus de plaisir que celui de M. et de madame André.
Nos petits maîtres et nos petites maîtresses s’y seraient ennuyés, sans doute; ils prétendent être la bonne compagnie; mais ni M. André ni moi ne soupons jamais avec cette bonne compagnie-là.
LA PRINCESSE
DE BABYLONE
Le vieux Bélus , roi de Babylone , se croyait le premier homme de la terre , car tous ses courtisans le lui disaient , et ses historiographes le lui prouvaient. Ce qui pouvait excuser en lui ce ridicule, c’est qu’en effet ses prédécesseurs avaient bâti Babylone plus de trente mille ans avant lui , et qu’il l’avait embellie. On sait que son palais et son parc, situés à quelques parasanges de Babylone, s’étendaient entre l’Euphrate et le Tigre, qui baignaient ces rivages enchantés. Sa vaste maison , de trois mille pas de façade , s’élevait jusqu’aux nues. La plate-forme était entourée d’une balustrade de marbre , de cinquante pieds de hauteur, qui portait les statues colossales de tous les rois et de tous les grands hommes de l’empire. Cette plate-forme, composée de deux rangs de briques couvertes d’une épaisse surface de plomb d’une extrémité à l’autre , était chargée de douze pieds de terre ; et sur cette terre on avait élevé des forêts d’oliviers, d’orangers, de citronniers, de palmiers , de girofliers, de cocotiers, de cannelliers , qui formaient des allées impénétrables aux rayons du soleil.
Les eaux de l’Euphrate, élevées par des pompes dans cent colonnes creusées , venaient dans ces jardins remplir de vastes bassins de marbre , et , retombant ensuite par d’autres canaux , allaient former dans le parc des cascades de six mille pieds de longueur, et cent mille jets d’eau dont la hauteur pouvait à peine être aperçue ; elles retournaient ensuite dans l’Euphrate , dont elles étaient parties. Les jardins de Sémiramis , qui étonnèrent l’Asie plusieurs siècles après , n’étaient qu’une faible imitation de ces antiques merveilles ; car, du temps de Sémiramis , tout commençait à dégénérer chez les hommes et chez les femmes^
Mais ce qu’il' y avait de plus admirable à Babylone , ce qui éclipsait tout le reste, était la fille unique du roi, nommée Formosante. Ce fut d’après ses portraits et ses statues que, dans la suite des siècles, Praxitèle sculpta son Aphrodite, et celle qu’on
LA PRINCESSE
nomma la Vénus aux belles fesses. Quelle différence, ô ciel! de l’original aux copies ! aussi Bélus était plus fier de sa fille que de son royaume. Elle avait dix-huit ans ; il lui fallait un époux digne d’elle : mais où le trouver? Un ancien oracle avait ordonné que Formosante ne pourrait appartenir qu’à celui qui tendrait l’arc de Nembrod. CeNembrod, le fort chasseur devant le Seigneur, avait laissé un arc de sept pieds babyloniques de haut , d’un bois d’ébène plus dur que le fer du mont Caucase, qu’on travaille dans les forges de Derbent ; et nul mortel , depuis Nembrod , n’avait pu bander cet arc merveilleux.
Il était dit encore que le bras qui aurait tendu cet arc tuerait le lion le plus terrible et le plus dangereux qui serait lâché dans le cirque de Babylone. Ce n’était pas tout; le bandeur de l’arc, le vainqueur du lion , devait terrasser tous ses rivaux ; mais il devait surtout avoir beaucoup d’esprit, être le plus magnifique des hommes, le plus vertueux , et posséder la chose la plus rare qui fut dans F univers entier.
Il se présenta trois rois qui osèrent disputer Formosante : le pharaon d’Égypte , le schah des Indes , et le grand khan des Scythes. Bélus assigna le jour et le lieu du combat à l’extrémité de son parc, dans le vaste espace bordé par les eaux de l’Euphrate et du Tigre réunis. On dressa autour de la lice un amphithéâtre de marbre, qui pouvait contenir cinq cent mille spectateurs. Vis-à-vis 1 amphithéâtre était le trône du roi , qui devait paraître avec Formosante, accompagnée de toute la cour : et adroite et à gauche, entre le trône et l’amphithéâtre, étaient d’autres trônes et d’autres sièges pour les trois rois , et pour tous les autres souverains qui seraient curieux de venir voir cette auguste cérémonie.
Le roi d’Égypte arriva le premier , monté sur le bœuf Apis, et tenant en main le sistre d’Isis. Il était suivi de deux mille prêtres vêtus de robes de lin plus blanches que la neige , de deux mille eunuques, de deux mille magiciens, et de deux mille guerriers.
Le roi des Indes arriva bientôt après , dans un char traîné par douze éléphants. Il avait une suite encore plus nombreuse et plus brillante que le pharaon d’Égypte.
Le dernier qui parut était le roi des Scythes. 11 n’avait auprès de lui que des guerriers choisis, armés d’arcs et de flèches. Sa monture était un tigre superbe qu’il avait dompté , et qui était aussi haut que les plus beaux chevaux de Perse. La taille de ce
DE BABYLONE
monarque , Imposante et majestueuse , effaçait celle de ses rivaux ; scs bras nus, aussi nerveux que blancs, semblaient déjà tendre l’arc de Nembrod.
Les trois princes se prosternèrent d’abord devant Bélus et Formosante. Le roi d’Égypte offrit la princesse les deux plus beaux crocodiles du Nil, deux hippopotames, deux zèbres, deux rats d’Égypte , et deux momies , avec les livres du grand Hermès, qu’il croyait être ce qu’il y avait de plus rare sur la terre.
Le roi des Indes lui offrit cent éléphants qui portaient chacun une tour de bois doré, et mit à ses pieds le Yeidam , écrit de la main de Xaca lui-même.
Le roi des Scythes , qui ne savait ni lire ni écrire , présenta cent chevaux de bataille couverts de housses et de peaux de renards noirs.
La princesse baissa les yeux devant ses amants, et s’inclina avec des grâces aussi modestes que nobles.
Bélus fit conduire ces monarques sur les trônes qui leur étaient préparés. Que n’ai-je trois filles! leur dit-il; je rendrais aujourd’hui six personnes heureuses. Ensuite il fit tirer au sort à qui essayerait le premier l’arc de Nembrod. On mit dans un casque d or les noms des trois prétendants. Celui du roi d’Égypte sortit lé premier ; ensuite parut le nom du roi des Indes. Le roi scythe , en regardant l’arc et ses rivaux , ne se plaignit point d’être le troisième.
Tandis qu’on préparait ces brillantes épreuves, vingt mille pages et vingt mille jeunes filles distribuaient sans confusion des rafraîchissements aux spectateurs entre les rangs des sièges : tout le monde avouait que les dieux n’avaient établi les rois que pour donner tous les jours des fêtes , pourvu qu’elles fussent diversifiées; que la vie est trop courte pour en user autrement ; que les procès , les intrigues , la guerre , les disputes des prêtres , qui consument la vie humaine , sont des choses absurdes et horribles; que l’homme n’est né que pour la joie; qu’il n’aimerait pas les plaisirs passionnément et continuellement , s’il n’était pas formé pour eux ; que l’essence de la nature humaine est de se réjouir, et que tout le reste est folie. Cette excellente morale n’a jamais été démentie que par les faits.
Comme on allait commencer ces essais , qui devaient décider de la destinée de Formosante, un jeune inconnu, monté sur une
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licorne, accompagné de son valet monté de même, et portant sur le poing un gros oiseau, se présente à la barrière : les gardes furent surpris de voir en cet équipage une figure qui avait l’air de a Divinité; c’était, comme on l’a dit depuis, le visage d’Adonis sur le corps d’HercuIe; c’était la majesté avec les grâces : ses sourcils noirs et ses longs cheveux blonds, mélange de beautés inconnu à Babylone, charmèrent l’assemblée ; tout l’amphitheatre se leva pour le mieux regarder; toutes les femmes de la cour fixèrent sur lui des regards étonnés ; Formosante clleraeme , qui baissait toujours les yeux , les releva , et rougit ; les rois rois pâlirent : tous les spectateurs, en comparant Formosante avec 1 inconnu , s’écriaient : Il n’y a dans le monde que ce jeune
homme qui soit aussi beau que la princesse.
Les huissiers, saisis d’étonnement, lui demandèrent s’il était roi. I, etranger répondit qu’il n’avait pas cet honneur, mais qu’il était venu de fort loin par curiosité, pour voir s’il y avait des rois qui fussent dignes de Formosante. On l'introduisit dans le premier rang de l’amphithéâtre, lui, son valet , ses deux licornes, et son oiseau : il salua profondément Bélus , sa fille, les trois rois, et toute l’assemblée; puis il prit place en rougissant : ses deux licornes se couchèrent à ses pieds , son oiseau se percha sur son
épaulé , et son valet, qui portait un petit sac , se mit à côté de lui.
Les épreuves commencèrent. On tira de son étui d’or l’arc de Nembrod. Le grand maître des cérémonies, suivi de cinquante pages, et précédé de vingt trompettes, le présenta au roi d’Égypte , qui le fit bénir par ses prêtres ; et, l’ayant posé sur la tête du bœuf . Apis , il ne douta pas de remporter cette première victoire. Il des- ï cend au milieu de l’arène , il essaye , il épuise ses forces , il fait des contorsions qui excitent le rire de l’amphithéâtre , qui font même sourire Formosante.
Son grand aumônier s’approcha de lui : Que votre majesté , lui dit-ii , renonce à ce vain honneur, qui n’est que celui des muscles { et des nerfs : vous triompherez dans tout le reste ; vous vaincrez ! le lion , puisque vous avez le sabre d’Osiris : la princesse de Ba- ■ bylone doit appartenir au prince quia le plus d’esprit, et vous '
avez deviné des énigmes : elle doit épouser le plus vertueux ; vous ;
1 êtes, puisque vous avez été élevé par des prêtres d’Égypte : le plus généreux doit l’emporter, et vous avez donné les deux plus
DE BABYLONE. 3î3
beaux crocodiles et les deux plus beaux rats qui soient dans le Delta; vous possédez le bœuf Apis et les livres d’Hermès, qui sont la chose la plus rare de l’univers ; personne ne peut vous disputer Formosante. Vous avez raison , dit le roi d’Égypte ; et il se remit sur son trône.
On alla mettre l’arc entre les mains du roi des Indes : il en eut des ampoules pour quinze jours, et se consola en présumant que le Toi des Scythes ne serait pas plus heureux que lui.
Le Scythe mania l’arc à son tour ; il joignit l’adresse à la force :
1 aie païut prendre quelque élasticité entre ses mains, il le fît un peu plier, mais jamais il ne put venir à bout de le tendre. L’amphithéâtre, à qui la bonne mine de ce prince inspirait des inclinations favorables, gémit de son peu de succès, et jugea que la belle princesse 11e serait jamais mariée.
Alors le jeune inconnu descendit d’un saut dans l’arène , et s’adressant au roi des Scythes : Que votre majesté, lui dit-il, ne s’étonne point de n’avoir pas entièrement réussi; ces arcs d’ébène se font dans mon pays ; il n’y a qu’un certain tour à donner ; vous avez beaucoup plus de mérite à l’avoir fait plier que je n’en peux avoir à le tendre. Aussitôt il prit une flèche, l’ajusta sur la corde , tendit l’arc de Nembrod, et fît voler la flèche bien au delà des barrières. Un million de mains applaudit à ce prodige; Babylone retentit d’acclamations; et toutes les femmes disaient : Quel bonheur qu’un si beau garçon ait tant de force!
Il tira ensuite de sa poche une petite lame d’ivoire, écrivit sur cette lame avec une aiguille d’or, attacha la tablette d’ivoire à arc , et présenta le tout à la princesse avec une grâce qui ravissait ous les assistants ; puis il alla modestement se remettre à sa place entre son oiseau et son valet. Babylone entière était dans la surprise; les trois rois étaient confondus , et l’inconnu ne paraissait pas s’en apercevoir.
Formosante fut encore plus étonnée en lisant, sur la tablette ivoire attachée à 1 arc, ces petits vers en beau langage chaldéen :
L’arc de Nembrod est celui de la guerre ;
L’arc de l’Amour est celui du bonheur;
Vous le portez. Par vous ce dieu vainqueur Est devenu le maître de la terre.
Trois rois puissants, trois rivaux aujourd’hui Osent prétendre à l’honneur de vous plaire :
Je ne sais pas qui votre cœur préfère •
Mais l’univers sera jaloux de lui. *
LA PRINCESSE
Ce petit madrigal ne fâcha point la princesse : il fut critiqué par quelques seigneurs de la vieille cour, qui dirent qu’autre fois dans le bon temps on aurait comparé Bélus au soleil, et Formosante à la lune, son cou à une tour, et sa gorge à un boisseau de froment;; ils dirent que l’étranger n’avait point d’imagination, et qu’il s’écartait des règles delà véritable poésie : mais toutes les dames trouvèrent les vers fort galants; elles s’émerveillèrent qu’un homme qui bandait si bien un arc eût tant d’esprit. La dame d’honneur de la princesse lui dit : Madame , voilà bien des talents en pure perte ; ; de quoi serviront à ce jeune homme son esprit et l’arc de Bélus? , A le faire admirer, répondit Formosante. Ah ! dit la dame d’honneur entre ses dents , encore un madrigal , et il pourrait bien être : aimé.
Cependant Bélus , ayant consulté ses mages , déclara qu’aucun des trois rois n’ayant pu bander l’arc de Nembrod, il n’en fallait pas moins marier sa fille , et qu’elle appartiendrait à celui qui viendrait à bout d’abattre le grand lion qu’on nourrissait exprès dans sa ménagerie. Le roi d’Égypte, qui avait été élevé dans toute ! la sagesse de son pays, trouva qu’il était fort ridicule d’exposer un roi aux bêtes pour le marier : il avouait que la possession de Formosante était d’un grand prix ; mais il prétendait que si le lion l’étranglait, il ne pourrait jamais épouser cette belle Babylonienne. Le roi des Indes entra dans les sentiments de TÉgyptien. Tous deux conclurent que le roi de Babylone se moquait d’eux; qu’il fallait faire venir des armées pour le punir; qu’ils avaient assez de( sujets qui se tiendraient fort honorés de mourir au service deleurs maîtres, sans qu’il en coûtât un cheveu à leurs têtes sacrées; qu’ils, détrôneraient aisément le roi de Babylone, et qu’ensuite iis tire- r raient au sort la belle Formosante.
Cet accord étant fait, les deux rois dépêchèrent chacun dans f leur pays un ordre exprès d’assembler une armée de trois cent mille hommes pour enlever Formosante.
Cependant le roi des Scythes seul descendit dans l’arène , le cimeterre à la main : il n’était pas éperdument épris des charmes de Formosante ; la gloire avait été jusque-là sa seule passion ; elle l’a- ' vait conduit à Babylone : il voulait faire voir que si les rois de 1 l’Inde et de l’Égypte étaient assez prudents pour ne se pas compro- > mettre avec des lions , il était assez courageux pour ne pas dédaigner ce combat, et qu’il réparerait l’honneur du diadème. Sa rare
DE BABYLONE
valeur ne lui permit pas seulement de se servir du secours de son tigre ; il s’avance seul légèrement armé , couvert d’un casque d’acier garni d’or, ombragé de trois queues de cheval blanches comme la neige.
On lâche contre lui le plus énorme lion qui ait jamais été nourri dans les montagnes de l’Anti-Liban ; ses terribles griffes semblaient capables de déchirer les trois rois à la fois , et sa vaste gueule de les dévorer ; ses affreux rugissements faisaient retentir l’amphithéàtre. Les deux fiers champions se précipitent l’un contre l’autre d’une course rapide : le courageux Scythe enfonce son épée dans le gosier du lion ; mais la pointe, rencontrant une de ces épaisses dents que rien ne peut percer, se brise en éclats , et le monstre des forêts , furieux de sa blessure , imprimait déjà ses ongles sanglants dans les flancs du monarque.
Lejeune inconnu, touché du péril d’un si brave prince, se jette dans l’arène plus prompt qu’un éclair; il coupe la tête du lion avec la même dextérité qu’on a vu depuis dans nos carrousels de jeunes chevaliers adroits enlever des têtes de Maures ou des bagues.
Puis tirant une petite boite , il la présente au roi scythe, en lui disant : Votre majesté trouvera dans cette petite boite le véritable dictame qui croit dans mon pays ; vos glorieuses blessures seront guéries en un moment : le hasard seul vous a empêché de triompher du lion; votre valeur n’en est pas moins admirable.
Le roi scythe, plus sensible à la reconnaissance qu’à la jalousie, remercia son libérateur, et , après l’avoir tendrement embrassé , rentra dans son quartier, pour appliquer le dictame sur ses blessures.
L'inconnu donna la tête du lion à son valet : celui-ci , après l’avoir lavée à la grande fontaine qui était au-dessous de l’amphithéâtre, et en avoir fait écouler tout le sang , tira un fer de son petit sac , arracha les quarante dents du lion , et mit à leur place quarante diamants d’une égale grosseur.
Son maitre avec sa modestie ordinaire se remit à sa place ; il donna la tète du lion à son oiseau : Bel oiseau , dit-il , allez porter aux pieds de Formosante ce faible hommage. L’oiseau part, tenant dans une de ses serres le terrible trophée ; il le présente à la princesse en baissant humblement le cou et en s’aplatissant devant elle. Les quarante brillants éblouirent tous les yeux : on ne connaissait pas encore Gette magnificence dans la superbe Babylone ;
l’émeraude , la topaze , le saphir, et le pirope , étaient regardés encore comme les plus précieux ornements : Bélus et toute la cour étaient saisis d’admiration. L’oiseau qui offrait ce présent les surprit encore davantage; il était de la taille d’un aigle, mais ses yeux étaient aussi doux et aussi tendres que ceux de l’aigle sont fiers et menaçants; son bec était couleur de rose, et semblait tenir quelque chose de la belle bouche de Formosante ; son cou rassemblait toutes les couleurs de l’iris , mais plus vives et plus brillantes ; l’or en raille nuances éclatait sur son plumage ; ses pieds paraissaient un mélange d’argent et de pourpre; et la queue des beaux oiseaux qu’on attela depuis au char de Junon n’approchait pas de la sienne.
L’attention , la curiosité, l’étonnement, l’extase de toute la cour, se partageaient entre les quarante diamants et l’oiseau. Il s’était perché sur la balustrade entre Bélus et sa fille Formosante : elle le flattait, le caressait, le baisait; il semblait recevoir ses caresses avec un plaisir mêlé de respect : quand la princesse lui donnait des baisers, il les rendait, et la regardait ensuite avec des yeux attendris; il recevait d’elle des biscuits et des pistaches qu’il prenait de sa patte purpurine et argentée , et qu’il portait à son bec avec des grâces inexprimables.
Bélus , qui avait considéré les diamants avec attention , jugeait qu’une de ses provinces pouvait à peine payer un présent si riche. Il ordonna qu’on préparât pour l’inconnu des dons encore plus magnifiques que ceux qui étaient destinés aux trois monarques : Ce jeune homme , disait-il , est sans doute le bis du roi de la Chine , ou de cette partie du monde qu’on nomme Europe, dont j’ai entendu parler, ou de l’Afrique, qui est, dit-on, voisine du ; royaume d’Égypte.
Il envoya sur-le-champ son grand écuyer complimenter l’inconnu , et lui demander s’il était souverain d’un de ces empires , et pourquoi , possédant de si étonnants trésors , il était venu avec un valet et un petit sac.
Tandis que le grand écuyer avançait vers l’amphithéâtre pour s’acquitter de sa commission , arriva un autre valet sur une li- ; corne : ce valet, adressant la parole au jeune homme , lui dit : Ormar votre père touche à l’extrémité do sa vie , et je suis venu vous en avertir. L’inconnu leva les yeux au ciel , versa des larmes , et ne répondit que par ce mot : Partons.
Le grand écuyer , après avoir fait les compliments de Bélus au
DE BABYLONE
vainqueur du lion , au donneur des quarante diamants , au maître du bel oiseau , demanda au valet de quel royaume était le père de ce jeune héros. Le valet répondit : Son père est un vieux berger qui est fort aimé dans le canton.
Pendant ce court entretien l’inconnu était déjà monté sur sa licorne ; il dit au grand écuyer : Seigneur, daignez me mettre aux pieds de Bélus et de sa fille : j’ose la supplier d’avoir grand soin de l’oiseau que je lui laisse ; il est unique comme elle. En achevant ces mots il partit comme un éclair ; les deux valets le suivirent , et on les perdit de vue.
Formosante ne put s’empêcher de jeter un grand cri. L’oiseau, se retournant vers l’amphithéâtre où son maître avait été assis , parut très-affligé de ne le plus voir ; puis , regardant fixement la princesse, et frottant doucement sa belle main de son bec, il sembla se vouer à son service.
Bélus , plus étonné que jamais, apprenant que ce jeune homme si extraordinaire était le fils d’un berger , ne put le croire : il fit courir après lui ; mais bientôt on lui rapporta que les licornes sur lesquelles ces trois hommes couraient ne pouvaient être atteintes , et qu’au galop dont elles allaient, elles devaient faire cent lieues par jour.