I/HOMME
LE GÉOMÈTRE
h-.™? d\t0Ut '' 168 aUtrCS qui P058^1 leurs portions les font .avar 1er, et partagent avec eux; c’est ce qui paye le tSolo'ien
ITe tïe7’ raP°vthiCairè’ 16 Prédicateur , le comédien, le procm leur, et le fiacre. Vous vous êtes cru à plaindre de n’avoir nue cent vingt l.vres à dépenser par an , réduites à cent huit livres à ause de votre taxe de douze francs ; mais regardez les soldats qui
par ioû • que fi”8 • “V" Pa“e ’* ** “ diSp°Sent ’ à quatrè sous pai joui, que de so.xante et treize livres , et ils vivent «bernent
en s associant par chambrées. g
n HOMME AUX QUARANTE ÉCUS.
Ainsi donc un ex-jésuite a plus de cinq fois la paye d’un soldat •
Verdu re68 pldf °nt rendU Plüs de services à 'l’État sous les yeux du ro. a Fontenoy, à Lawfeldt , au siège de Friboure qUe
n en a jamais rendu le révérend P. la Valette. ” ’ (
f LE GÉOMÈTRE.
Rien n’est plus vrai; et même chaque jésuite devenu libre a nlus a dépenser qu il ne coûtaità son couvent : il yen amêîme qufont ia-
commear°',Pd lrf eDt a foire des brofihures contre les parlements comme le révérend P. Patouillet et -le révérendP. Nonotte Chacun
Æu^
mone C nÏénB 0 7 qUÎ Sa“S lui demanderaient l’au-
mone Ce n est enfin que la restitution de cent vingt livres à ceux qui n ont rien qui fait fleurir l’État.
L’HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
4 arlaite manière de fleurir !
, LE géomètre.
Il n y en a point d’autre : par tout pays le riche fait vivre le T* - *»>.■■ s»ur„ del'industrie ,1» coE.Ep' ,
“î -*«*<«. . ell. gagne snr rét™ge"!ï«
l’Ftat • ce I ■ ! dfaDS Vmgt ans deux cents millions de plus dans considérables. Es “oSEÎ Ïn^'eX
AUX QUARANTE ÉCUS
tilité de la terre, autrement la progression irait à l'infini; et puis il n’est pas sûr que la balance de notre commerce nous soit toujours favorable : il y a des temps où nous perdons.
l’homme aux quarante ECUS.
J’ai entendu parler beaucoup de population. Si nous nous avisions de faire le double d’enfants de ce que nous en faisons, si notre patrie était peuplée du double , si nous avions quarante millions d’habitants au lieu de vingt, qu’arriverait-il?
LE GÉOMÈTRE
Il arriverait que chacun n’aurait à dépenser que vingt écus l'un portant l’autre , ou qu’il faudrait que la terre rendit le double de ce qu’elle rend , ou qu’il y aurait le double de pauvres, ou qu’il faudrait avoir le double d’industrie , et gagner le double sur l’étranger, ou envoyer la moitié de la nation en Amérique , ou que la moitié de la nation mangeât l’autre.
Contentons-nous donc de nos vingt millions d’hommes , et de nos cent vingt livres par tête, réparties comme il plaît à dieu : mais cette situation est triste , et votre siècle de fer est bien dur. le géomètre.
Il n’y a aucune nation qui soit mieux ; et il en est beaucoup qui sont plus mal. Croyez-vous qu’il y ait dans le Nord de quoi donner la valeur de cent vingt livres à chaque habitant? S’ils avaient eu l’équivalent , les Huns , les Goths , les Vandales , et les Francs , n’auraient pas déserté leur patrie pour aller s’établir ailleurs, le fer et la flamme à la main.
l’homme aux quarante écus.
Si je vous laissais dire, vous me persuaderiez bientôt que je suis heureux avec mes cent vingt francs.
le géomètre.
Si vous pensiez être heureux , en ce cas vous le seriez. l’homme aux quarante écus.
On ne peut s’imaginer être ce qu’on n’est pas , à moins qu’on ne soit fou.
le géomètre.
Je vous ai déjà dit que , pour être plus à votre aise et plus heureux que vous n’êtes, il faut que vous preniez une femme ; mais j’ajouterai qu’elle doit avoir comme vous cent vingtlivresde rente; c’est-à-dire quatre arpents à dix écus l’arpent. Les anciens Romains
264 L’homme
n’en avaient chacun que trois. Si vos enfants sont industrieux ils « g,gner cl»c„„ «plant „ lravail,anl „„
. L HOMME aux QUARANTE ECUs
dent? 31 18 „C *)our™lt av01r l’«rgent sans que d’autres en per-
G est la loi de toutes les nations ; on ne respire qu’à ce prix.
T7t- ’i r i L H0MME AUX QUARANTE ECUS.
Et U faudra que ma femme et moi nous donnions chacun la moitié de notre récolté à la puissance législatrice et exécutrice et T" les "°"™“ "toiete d’État nous enlèvent la moitié dn prix
irs"-*- “'»<*»« *= no. pauvre, «nf.m, aS ? Passent gagner leur vie! Dites-moi, je vous prie corn-
ZSZSXSr* ,M Mrer “ z-
le géomètre.
Vous payez vingt écus pour quatre arpents qui vous en rapportent quarante: homme riche qui possède qüatre cents ZnTs payera deux mdle ecus par ce nouveau tarif, et les quatre-vingts radiions d arpents rendront au roi douze cents millions de livres par annee , ou quatre cents millions d’écus.
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Gela me parait impraticable et impossible.
UE GÉOMÈTRE
Vous avez très-grande raison , et cette impossibilité est une démonstration géométrique qu’il y a un vice fondamental de raisonnement dans nos nouveaux ministres.
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
nrendrp’i Pau^SSi U”e pr°digieuse injustice démontrée à me Sons e?c° ^ H® TnWé’de mon chanvre> de la laine de mes °n!’ C’’ et de 11 “8* aucun secours de ceux qui auront
Hifm 'a’ 0tU.Vingt’ ou trente mille livres de rente avec mon fabZ ' Î ! °nt ÜSSU de la t0ile ’ avec ma laine dont ils ont
qu’ils ni l’iLcheSté?VeC m0n bleqU ilS aUr°nt V6ndU pluS Cher
ca^rcede “5° administration est aussi évidente que son
faut nui n ST T qUe nndustrie soit favorisée , mais il t quel industrie opulente secoure l’État. Cette industrie vous
AUX QUAtUiNÏE ÉCUS, 2C5
a certainement ôté une partie de vos cent vingt livrés , et se l’est appropriée en vous vendant vos chemises et votre habit vingt fois plus cher qu’ils ne vous auraient coûté si vous les aviez faits vousmême. Le manufacturier qui s’est enrichi à vos dépens a , je l’avoue , donné un salaire à ses ouvriers, qui n’avaient rien par euxmêmes ; mais il a retenu pour lui , chaque année , une somme qui lui a valu enfin trente mille livres de rente : il a donc acquis cette fortune à vos dépens ; vous ne pourrez donc jamais lui vendre vos denrées assez cher pour vous rembourser de ce qu’il a gagné sur vous ; car si vous tentiez ce surhaussement , il en ferait venir de Y étranger à meilleur prix. Une preuve que cela est ainsi, c’est qu’il reste toujours possesseur de ses trente mille livres de rente , et vous restez avec vos cent vingt livres, qui diminuent souvent, bien loin d’augmenter.
11 est donc nécessaire et équitable que l’industrie raffinée du négociant paye plus que l’industrie grossière du laboureur. Il en est de même des receveurs des deniers publics. Votre taxe avait été jusqu’ici de douze francs avant que nos grands ministres vous eussent pris vingt écus : sur ces douze francs le publicain retenait dix sous pour lui. Si dans votre province il y a cinq cent mille âmes , il aura gagné deux cent cinquante mille francs par an. Qu’il en dépense cinquante , il est clair qu’au bout de dix ans il aura deux millions de bien. Il est très-juste qu’il contribue à proportion , sans quoi tout serait perverti et bouleversé.
l’homme aux quarante ECUS.
Je vous remercie d’avoir taxé ce financier; cela soulage mon imagination : mais puisqu’il a si bien augmenté son superflu comment puis-je faire pour accroître aussi ma petite fortune?
LE GÉOMÈTRE
Je vous l’ai déjà dit, en vous mariant, en travaillant, en tâchant de tirer de votre terre quelques gerbes de plus que ce qu’elle vous produisait.
l’homme aux quarante écus.
Je suppose que j’aie bien travaillé, que toute la nation en ait fait autant , que la puissance législatrice et exécutrice en ait reçu un i plus gros tribut, combien la nation a-t-elle gagné au bout de l’année ?
le géomètre.
Hien du tout, à moins qu’elle n’ait fait un commerce étranger
L’HOMME
utile ; mais elle aura vécu plus commodément. Chacun aura eu à proportion plus d’habits, de chemises, de meubles, qu’il n’en avait auparavant. Il y aura eu dans l’État une circulation plus abondante ; les salaires auront été augmentés avec le temps à peu près en proportion du nombre des gerbes de blé , des toisons de mouton, des cuirs de bœufs, de cerfs, et de chèvres, qui auront etc employés, des grappes de raisin qu’on aura foulées dans le piessoir. On aura payé au roi plus de valeurs de denrées en argent , et le roi aura rendu plus de valeurs à tous ceux qu’il aura fait travailler sous ses ordres; mais il n’y aura pas un écu de plus dans le royaume.
l’homme aux quarante ECUS.
Que restera-t-il donc à la puissance au bout de l’année? le géomètre.
Rien , encore une fois; c’est ce qui arrive à toute puissance : elle ne thésaurise pas ; elle a été nourrie, vêtue , logée , meublée ; tout le monde l’a été aussi , chacun suivant son état : et si elle thésaurise , elle a arraché à la circulation autant d’argent qu’elle en a entassé ; elle a fait autant de malheureux qu’elle a mis de fois quarante écus dans ses coffres.
Mais ce grand Henri IV n’était donc qu’un vilain , un ladre , un pillard? car on m’a conté qu’il avait encaqué dan s la Bastille plus de cinquante millions de notre monnaie d’aujourd’hui.
LE GÉOMÈTRE
C était un homme aussi bon , aussi prudent , que valeureux ,• il allait faire une juste guerre; et, en amassant dans ses coffres vingt-deux millions de son temps , en ayant encore à recevoir plus de vingt autres qu’il laissait circuler, il épargnait à son peuple plus de cent millions qu’il en aurait coûté s’il n’avait pas pris ce j utiles mesures. Il se rendait moralement sûr du succès contre un ennemi qui n’avait pas les mêmes précautions : le calcul des probabilités était prodigieusement en sa faveur *.
l’homme AUX QUARANTE ÉCUS.
Mon vieillard me l’avait bien dit, qu’on était à proportion plus
[Les premières éditions portaient . « Ces vingt deux millions en- « caisses prouvaient qu’il y avait alors dans le royaume la valeur de « vingt-deux millions d’excédant dans les biens de la terre : ainsi perte sonne ne souffrait. » Cette phrase a été supprimée dans les éditions postérieures a 1775. ]
AUX QUARANTE ECUS. 207
riche sous l’administration du duc de Sully que sous celle des nouveaux ministres qui ont mis l’impôt unique , et qui m’ont pris vingt écus sur quarante. Dites-moi , je vous prie, y a-t-il une nation au monde qui jouisse de ce beau bénéfioe de l’impôt unique ?
LE GÉOMÈTRE
Pas une nation opulente. Les Anglais, qui ne rient guère, se sont mis à rire quand ils ont appris que des gens d’esprit avaient proposé parmi nous cette administration. Les Chinois exigent une taxe de tous les vaisseaux marchands qui abordent à Kanton; les Hollandais payent à Nangasaqui quand ils sont reçus au Japon, sous prétexte qu’ils ne sont pas chrétiens ; les Lapons et les Samoïèdes , à la vérité, sont soumis à un impôt unique en peaux de martre ; la république de Saint-Marin ne paye que des dîmes pour entretenir l’État dans sa splendeur.
Il y a dans notre Europe une nation célèbre par son équité et par sa valeur, qui ne paye aucune taxe ; c’est le peuple helvétien : mais voici ce qui est arrivé; ce peuple s’est mis à la place des ducs d’Autriche et de Zeringen. Les petits cantons sont démocratiques et très-pauvres ; chaque habitant y paye une somme trèsmodique pour les besoins de la petite république ; dans les cantons riches on est chargé envers l’État des redevances que les archiducs d’Autriche et les seigneurs fonciers exigeaient. Les cantons protestants sont à proportion du double plus riches que les catholiques, parce que l’État y possède les biens des moines. Ceux qui étaient sujets des archiducs d’Autriche, des ducs de Zeringen, et des moines , le sont aujourd’hui de la patrie ; ils payent à cette patrie les mêmes dimes, les mêmes droits, les mêmes lods et ventes qu’ils payaient à leurs anciens maîtres ; et comme les sujets en général ont très-peu de commerce, le négoce n’est assujetti à aucune charge , excepté de petits droits d’entrepôt : les hommes trafiquent de leur valeur avec les puissances étrangères , et se vendent pour quelques années; ce qui fait entrer quelque argent dans leur pays à nos dépens ; et c’est un exemple aussi unique dans le monde policé que l’est l’impôt établi par vos nouveaux législateurs. •
l’homme aux quarante ECUS.
Ainsi , monsieur, les Suisses ne sont pas de droit divin dépouillés de la mQitié de leurs biens , et celui qui possède quatre vaches n’en donne pas deux à l’État?
l’homme
LE GÉOMÈTRE
Non sans doute. Dans un canton, sur treize tonneaux de vin on en donne un et on en boit douze; dans un autre canton on paye la douzième partie et on en boit onze.
Ah ! qu’on me fasse Suisse ! Le maudit impôt que l’impôt unique et inique qui m’a réduit à demander l’aumône! mais trois ou quatre cents impôts, dont les noms même me sont impossibles à retenir et à prononcer, sont-ils plus justes et plus honnêtes p Y a-til jamais eu un législateur qui, en fondant un État, ait imaginé de créer des conseillers du roi mesureurs de charbon , jaugeurs de vin mouleurs de bois, langueyeurs de porc , contrôleurs de beurré sale; û entretenir une armée de faquins deux fois plus nombreuse que celle d Alexandre, commandée par soixante généraux qui mettent le pays a contribution, qui remportent des victoires signalées tous les jours, qui font des prisonniers, et qui quel, quefois les sacrifient en l’air ou sur un petit théâtre de planches comme faisaient les anciens Scythes, à ce que m’a dit mon cure ?
Une telle législation , contre laquelle tant de cris s’élevaient et qui faisait verser tant de larmes, valait-elle mieux que celle qui m ote tout d un coup nettement et paisiblement la moitié de mon existence? J ai peur qu’à bien compter on ne m’en prit en détail les trois quarts sous l’ancienne finance.
LE GÉOMÈTRE
Iliacos intra rauros peccatur et extra.
Est modus in rebus
Caveas ne quid nirais.
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
iJ'le latif Un P6U d’hiSt°ire Ct ^ gé0métrie> mais je ne sais
LE GÉOMÈTRE
Cela signifie a peu près : « On a tort des deux côtés : gardez le « milieu en tout : rien de trop. »
L HOMME AUX QUARANTE ÉCUS
Oui, rien de trop; c’est ma situation : mais je n’ai pas assez.
LE GÉOMÈTRE
Je conviens que vous périrez de faim, et moi aussi, et l’État aussi, suppose que la nouvelle administration dure seulement deux ans ; mais il faut espérer que Dieu aura pitié de nous.
AUX QUARANTE ÉCUS
l’homme aux QUARANTE ÉCUS.
On passe sa vie à espérer, et on meurt en espérant. Adieu, monsieur ; vous m’avez instruit , mais j’ai le cœur navré.
LE GÉOMÈTRE
C’est souvent le fruit de la science.
Aventure avec un carme.
Quand j’eus bien remercié l’académicien de l’Académie des sciences de m’avoir mis au fait, je m’en allai tout pantois, louant la Providence, mais grommelant entre mes dents ces tristes paroles : « Vingt écus de rente seulement pour vivre , et n’avoir que vingt- « deux ans à vivre! « Hélas! puisse notre vie être encore plus courte , puisqu’elle est si malheureuse !
Je me trouvai bientôt vis-à-vis d’une maison superbe; je sentais déjà la faim ; je n’avais pas seulement la cent vingtième partie de la somme qui appartient de droit à chaque individu. Mais , des qu’on m’eut appris que ce palais.était le couvent des révérends pères carmes déchaussés, je conçus de grandes espérances; et je dis, Puisque ces saints sont assez humbles pour marcher pieds nus, ils seront assez charitables pour me donner à diner.
Je sonnai; un carme vint : Que voulez-vous, mon fils? — Du pain, mon révérend père; les nouveaux édits m’ont tout ôté. — Mon fils , nous demandons nous-mêmes l’aumône , nous ne la faisons pas. — Quoi ! votre saint institut vous ordonne de n’avoir pas de bas, et vous avez une maison de prince , et vous me refusez à manger ! — Mon fils, il est vrai que nous sommes sans souliers et sans bas ; c’est une dépense de moins : mais nous n’avons pas plus froid aux pieds qu’aux mains; et si notre saint institut r nous avait ordonné d’aller cul nu, nous n’aurions point froid au derrière. A l’égard de notre belle maison, nous l’avons aisément bâtie, parce que nous avons cent mille livres de rente en maisons dans la même rue.
Ah ! ah ! vous me laissez mourir de faim , et vous avez cent mille livres de rente ! vous en rendez donc cinquante mille au nouveau gouvernement ?
Dieu nous préserve de payer une obole ! Le seul produit de la î terre cultivée par des mains laborieuses , endurcies de calus et mouillées de larmes , doit des tributs à la puissance législatrice et exécutrice. Les aumônes qu’on nous a données nous ont mis en
L’HOMME
état de faire bâtir ces maisons, dont nous tirons cent mille livres par an ; mais ces aumônes venant des fruits de la terre , ayant déjà payé le tribut, elles ne doivent pas payer deux fois : elles ont sanctifié les fidèles qui se sont appauvris en nous enrichissant ; et nous continuons à demander l’aumône et à mettre à contribution le faubourg Saint-Germain pour sanctifier encore les fidèles. Ayant dit ces mots , le carme me ferma la porte au nez.
Je passai par devant l’hôtel des mousquetaires gris; je contai la chose à un de ces messieurs : ils me donnèrent un bon dîner et un éeu. L’un d’eux proposa d’aller brûler le couvent ; mais un mousquetaire plus sage lui montra que le temps n’était pas encore venu, et le pria d’attendre encore deux ou trois ans.
Audience de M. le contrôleur général.
J’allai avec mon écu présenter un placet àM. le contrôleur général , qui donnait audience ce jour-là.
Son antichambre était remplie de gens de toute espèce : il y avait surtout des visages encore plus pleins , des ventres plus rebondis , des mines plus fières que mon homme aux huit millions. Je n’osais m’approcher; je les voyais, et iis ne me voyaient pas.
Un moine gros décimateur avait intenté un procès à des citoyens qu’il appelait ses paysans : il avait déjà plus de revenu que la moitié de ses paroissiens ensemble ; et de plus il était seigneur de fief. Il prétendait que ses vassaux ayant converti avec des peines extrêmes leurs bruyères en vignes , ils lui devaient la dixième partie de leur vin ; ce qui faisait , en comptant le prix du travail et des échatas, et des futailles, et du cellier, plus du quart de la récolte : Mais comme les dîmes, disait-il , sont de droit divin , je demande le quart de la substance de mes paysans au nom de Dieu. Le ministre lui dit : Je vois combien vous êtes charitable.
Un fermier général , fort intelligent dans les aides , lui dit alors : Monseigneur, ce village ne peut rien donner à ce moine ; car ayant fait payer aux paroissiens l’année passée trente-deux impôts pour leur vin retles ayant fait condamner ensuite à payer le trop bu, ils sont entièrement ruinés. J’ai fait vendre leurs bestiaux et leurs meubles , ils sont encore mes redevables ; je m’oppose aux prétentions du révérend père.
Vous avez raison d’être son rival , repartit le ministre; vous
AUX QUARANTE ÉCUS. 271
aimez l’un et l’autre également votre prochain , et vous m’édifiez tous deux.
Un troisième , moine et seigneur, dont les paysans sont mainmortables , attendait aussi un arrêt du conseil qui le mit en possession de tout le bien d’un badaud de Paris , qui , ayant par inadvertance demeuré un an et un jour dans une maison sujette à cette servitude , et enclavée dans les États de ce prêtre , y était mort au bout de l’année ; le moine réclamait tout le bien du badaud , et cela de droit divin.
Le ministre trouva le cœur du moine aussi juste et aussi tendre que les deux premiers.
Un quatrième , qui était contrôleur du domaine , présenta un beau mémoire par lequel il se justifiait d avoir réduit vingt familles à l’aumône : elles avaient hérité de leurs oncles ou tantes, ou frères ou cousins ; il avait fallu payer les droits : le domanier leur avait prouvé généreusement qu’elles n’avaient pas assez estimé leurs héritages, qu’elles étaient beaucoup plus riches qu’elles ne croyaient ; et en conséquence les ayant condamnées à l’amende du triple , les ayant ruinées en frais , et fait mettre en prison les pères de famille, il avait acheté leurs meilleures possessions sans bourse délier l.
Le contrôleur général lui dit (d’un ton un peu amer à la vérité) : Euge, contrôleur bone et fidelis; quia super pauca fuisti ficlelis , fermier-général te constituai n 2. Cependant il dit tout bas à un maître des requêtes qui était à côté de lui : Il faudra bien faire rendre gorge à ces sangsues sacrées et à ces sangsues profanes ; il est temps de soulager le peuple, qui, sans nos soins et notre équité, n’aurait jamais de quoi vivre que dans l’autre monde.
Des hommes d’un génie profond lui présentèrent des projets : l’un avait imaginé de mettre des impôts sur l’esprit. Toutle monde, disait-il , s’empressera de payer, personne ne voulant passer pour un sot. Le ministre lui dit : Je vous déclare exempt de la taxe.
Un autre proposa d’établir l’impôt unique sur les chansons et sur le rire , attendu que la nation était la plus gaie du monde , et
1 Le cas à peu près semblable est arrivé dans la province que j’ha-
bite, et le contrôleur du domaine a été forcé à faire restitution; mais il n’a pas été puni. ,
2 Je me lis expliquer ces paroles par un savant à quarante ecus : elles me réjouirent.
l’homme
qu une chanson la consolait de tout Mais le minie* . depuis quelque temps on ne faisait ni min,stre observa que
?onn,r » - «■
mstre lui conseilla d’apprendre l’arithmétique °“ m01"S‘ L®
c«S T *>■» * pouvait ,,
ta-,*« rS,ï v! """ all”> '» «n
nistre, quand nous aurons payéle^Sterd^’État^’ ** ^
vingt écus ; je me jetai aux pieds dTlu0')11' ” aV°lr P3S paye mes je lui demandai ju t e «*** ’ *
c’était un tour qu’on m’av Vt ZZ u a ^ et me dit (ille sauts de me donner cent écus de dédommagëmenT eTm’éxe P'f vous bé^isse^ ^ ''CSte * ma ^ Je lui dis : Monseigneur, Dieu
Lettre à l’Homme aux quarante écus Quoique je sois trois fois aussiriche que vous c’est-à rli™ „ • que je possédé trois cent soixante livres ou francs de revenu b' t-ous écris cependant comme d’égal à é»al sans afferie,- r ’ des grandes fortunes. ° ’ "eclei 1 orgueil
ssr ' r '£*• ,e .
ce que nous en avons perdu da! irnodsaguwrc7de^eerWi!P,eS t<>Ut
AUX QUARANTE ECUS
Comme vous êtes grand lecteur, je vous prêterai le Financier citoyen : mais n’allez pas le croire en tout ; il cite le Testament du grand ministre Colbert , et il ne sait pas que c’est une rapsodie ridicule faite par un Gatien de Courtilz ; il cite la Dixme du maréchal de Yauban, et il ne sait pas qu’elle est d’un Boisguilbert ; il cite le Testament du cardinal de Richelieu, et il ne sait pas qu’il est de l’abbé de Bourzéis : il suppose que ce cardinal assure que quand la viande enchérit , on donne une paye plus forte au soldat ; cependant la viande enchérit beaucoup sous son ministère, et la paye du soldat n’augmenta point : ce qui prouve, indépendamment de cent autres preuves, que ce livre, reconnu pour supposé dès qu’il parut, et ensuite attribué au cardinal même, ne lui appartient pas plus que les testaments du cardinal Albéroni et du maréchal de Belle-Isle ne leur appartiennent.
Défiez-vous toute votre vie des testaments et des systèmes ; j’en ai été la victime comme vous. Si les Solons et les Lycurgues modernes se sont moqués de vous , les nouveaux Triptolèmes se sont encore plus moqués de moi; et, sans une petite succession qui m’a ranimé , j’étais mort de misère.
J’ai cent vingt arpents labourables dans le plus beau pays de la nature , et le sol le plus ingrat ; chaque arpent ne rend , tous frais faits , dans mon pays , qu’un écu de trois livres. Dès que j’eus lu dans les journaux qu’un célèbre agriculteur avait inventé un nouveau semoir, et qu’il labourait sa terre par planches, afin qu’en semant moins il recueillit davantage, j’empruntai vite de l’argent, j’achetai un semoir, je labourai par planches : je perdis ma peine et mon argent , aussi bien que l’illustre agriculteur, qui ne sème plus par planches'.
Mon malheur voulut que je lusse le Journal économique qui se vend à Paris chez Boudet. Je tombai sur l’expérience d’un Parisien ingénieux qui , pour se réjouir, avait fait labourer son parterre quinze fois , et y avait semé du froment , au lieu d’y planter des tulipes : il eut une récolte très-abondante. J’empruntai encore de l’argent : Je n’ai qu’à donner trente labours, me disais-je , j’aurai le double de la récolte de ce digne Parisien , qui s’est formé des principes d’agriculture à l’Opéra et à la Comédie, et me voilà enrichi par ses leçons et par son exemple.
Labourer seulement quatre fois dans mon pays est une chose
‘ M. Duhamel.
L’HOMME
impossible ; la rigueur et le changement soudain des saisons ne le permettent pas ; et d’ailleurs le malheur que j’avais eu de semer par planches , comme l’illustre agriculteur dont j’ai parlé, m’avait forcé à vendre mon attelage. Je fais labourer trente fois mes cent vingt arpents par toutes les charrues qui sont à quatre lieues à la ronde : trois labours pour chaque arpent coûtent douze livres c est un prix fait; il fallut donner trente façons par arpent • le labour de chaque arpent me coûta cent vingt ‘livres : la façon de mes cent vingt arpents me revint à quatorze mille quatre cents livres ; ma récolté, qui se monte, année commune , dans mon maudit pays , à trois cents setter» , monta , il est vrai , à trois cents trente, qui, a vingt livres le setier, me produisirent six mille six cents livres ; je perdis sept mille huit cents livres ; il est vrai que i’eus la paille. J
J’étais ruiné, abimé, sans une vieille tante , qu’un grand médecin depecha dans l’autre monde, en raisonnant aussi bien en medecine que moi en agriculture.
Qui croirait que j’eus encore la faiblesse de me laisser séduire par le journal de BoudetP cet homme-là, après tout, n’avait pas jure ma perte. Je lis dans son recueil qu’il n’y a qu’à faire une avance de quatre mille francs pour avoir quatre mille livres de rente en artichauts : certainement Boudet me rendra en artichauts ce qu il m a fait perdre en blé. Voilà mes quatre mille francs dépenses, et mes artichauts mangés par des rats de campagne. Je fus hué dans mon canton comme le diable de Papefiguière.
J’écrivis une lettre de reproches fulminante à Boudet. Pour toute réponse le traître s’égaya dans son journal à mes dépens • il me nia impudemment que les Caraïbes fussent nés rouges ; je fus obligé de lui envoyer une attestation d’un ancien procureur du roi de la Guadeloupe, comme quoi Dieu a fait les Caraïbes rouges, ainsi que les nègres noirs : mais cette petite victoire ne m’empêcha pas de perdre jusqu’au dernier sou toute la succession de ma tante, pour avoir trop cru les nouveaux systèmes. Mon cher monsieur, encore une fois , gardez-vous des charlatans.
Nouvelles douleurs occasionnées par les nouveaux systèmes.
(Ce petit morceau est tiré des manuscrits d’un vieux solitaire. )
Je vois que si de bons citoyens se sont amusés à gouverner les Etats et à se mettre à la place des rois , si d’autres se sont crus
AUX QUARANTE ECUS
des Triptoîèmes et des Gérés , il y en a de plus tiers qui se sont mis sans façon à la place de Dieu , et qui ont créé l’univers avec leur plume, comme Dieu le créa autrefois par la parole.
Un des premiers qui se présenta à mes adorations fut un descendant de Thalès, nommé Telliamed 1 , qui m’apprit que les montagnes et les hommes sont produits par les eaux de la mer : il y eut d’abord de beaux hommes marins qui ensuite devinrent amphibies; leur belle queue fourchue se changea en cuisses et en jambes. J’étais encore tout plein des Métamorphoses d’Ovide , et d’un livre où il était démontré que la race des hommes était bâtarde d’une race de babouins : j’aimais autant descendre d’un poisson que d’un singe.
Avec le temps j’eus quelques doutes sur cette généalogie, et même sur la formation des montagnes. Quoi ! me dit-il , vous ne savez pas que les courants de la mer, qui jettent toujours du sable à droite et à gauche à dix ou douze pieds de hauteur tout au plus , ont produit , dans une suite infinie de siècles , des montagnes de vingt mille pieds de haut , lesquelles ne sont pas de sable? Apprenez que la mer a nécessairement couvert tout le globe ; la preuve en est qu’on a vu des ancres de vaisseau sur le mont Saint-Bernard , qui étaient là plusieurs siècles avant que les hommes eussent des vaisseaux.
Figurez-vous que la terre est un globe de verre quia été longtemps tout couvert d’eau. Plus il m’endoctrinait, plus je devenais incrédule. Quoi donc ! me dit-il , n’avez-vous pas vu le falun de Touraine , à trente-six lieues de la mer? c’est un amas de coquilles avec lesquelles on engraisse la terre comme avec du fumier : or, si la mer a déposé dans la succession des temps une mine entière de coquilles à trente-six lieues de l’Océan , pourquoi ; n’aura-t-elle pas été jusqu’à trois mille lieues pendant plusieurs siècles sur notre globe de verre ?
Je lui répondis : Monsieur Telliamed , il y a des gens qui font quinze lieues par jour, à pied; mais ils ne peuvent en faire cinquante : je ne crois pas que mon jardin soit de verre : et quant à votre falun, je doute encore qu’il soit un lit de coquilles de mer ; il se pourrait bien que ce ne fût qu’une mine de petites pierres calcaires qui prennent aisément la forme des fragments de coquilles, comme il y a des pierres qui sont figurées en langues, et qui
1 [Anagramme de Maillet.] ‘ ; 1
l’hômmë
ne sont pas cics langues ; en étoiles, et qui ne sont point des astres; en serpents roulés sur eux-mêmes , et qui ne sont point des serpents;, en parties naturelles du beau sexe, et qui ne sont point pourtant les dépouilles des dames : on voit des dendrites, des pierres figurées qui représentent des arbres et des maisons’ sans que jamais ces petites pierres aient été des maisons et des chênes.
Si la mer avait déposé tant de lits de coquilles en Touraine, pourquoi aurait-elle négligé la Bretagne, la Normandie, la Picardie , et toutes les autres côtes? J’ai bien peur que ce falun tant vanté ne vienne pas plus de la mer que les hommes; et quand la mer se serait répandue à trente-six lieues, ce n’est pas à dire qu’elle ait été jusqu’à trois cents, etmême jusqu’à trois mille, et que toutes les montagnes aient été produites par les eaux J’aimerais autant dire que le Caucase a formé la mer, que de prétendre que la mer a fait le Caucase.
Mais, monsieur l’incrédule, que répondrez-vous aux huîtres pétrifiées qu’on a trouvées sur le sommet des Alpes?
Je répondrai . monsieur le créateur, que je n’ai pas vu plus d huîtres pétrifiées que d’ancres de vaisseau sur le haut du mont Cenis ; je répondrai ce qu’on a déjà dit , qu’on a trouvé des écailles d’huitre (qui se pétrifient aisément) à de très-grandes distances de la mer, comme on a déterre des médailles romaines à cent lieues de Rome ; et j’aime mieux croire que des pèlerins de Saint-Jacques ont laissé quelques coquilles vers Saint-Maurice, que d’imaginer que la mer a formé le mont Saint-Bernard.
Il y a des coquillages partout; mais est-il bien sûr qu’ils ne soient pas les dépouilles des testacés et des crustacés de nos lacs et de nos rivières , aussi bien que des petits poissons marins ?
— Monsieur l’incrédule, je vous tournerai en ridicule dans le monde que je me propose de créer.
^Monsieur le créateur, à vous permis, chacun est le maître dans ce monde ; mais vous ne me ferez jamais croire que celui où nous sommes soit de verre , ni que quelques coquilles soient des démonstrations que la mer a produit les Alpes et le mont Taurus.
ous savez qu il n y a aucune coquille dans les montagnes d’Amérique; il faut que ce ne soit pas vous qui ayez créé cet hémisphère, 1
1 t C'est le système de Buffon]
AUX QUARANTE ÉCUS. 2Î7
èt que vous vous soyez contenté de former l’ancien monde ; c’est bien assez.
— Monsieur, monsieur, si on n’a pas découvert de coquilles sur les montagnes d’Amérique , on en découvrira.
— Monsieur, c’est parler en créateur qui sait son secret, et qui est sûr de son fait : je vous abandonne, si vous voulez, votre falun , pourvu que vous me laissiez mes montagnes ; je suis d’ailleurs le très-humble et très-obéissant serviteur de votre providence.
Dans le temps que je m’instruisais ainsi avec Telliamed , un jésuite irlandais déguisé en homme , d’ailleurs grand observateur, et ayant de bons microscopes , fit des anguilles avec de la farine de blé ergoté. On ne douta pas alors qu’on ne fit des hommes avec de la farine de bon froment ; aussitôt on créa des particules organiques qui composèrent des hommes. Pourquoi non? le grand géomètre Fatio avait bien ressuscité des morts à Londres; on pouvait tout aussi aisément faire à Paris des vivants avec des particules organiques : mais malheureusement les nouvelles anguilles de Néedham ayant disparu , les nouveaux hommes disparurent aussi , et s’enfuirent chez les monades , qu’ils rencontrèrent dans le plein , au milieu de la matière subtile, globuleuse, et cannelée.
Ce n’est pas que ces créateurs de systèmes n’aient rendu de grands services à la physique ; à Dieu ne plaise que je méprisé leurs travaux î on les a comparés à des alchimistes qui , en faisant de l’or (qu’on ne fait point), ont trouvé de bons remèdes , ou du moins des choses très-curieuses. On peut être un homme d un rare mérite, et se tromper sur la formation des animaux et sur la structure du globe.
Les poissons changés en hommes , et les eaux changées en montagnes, ne m’avaient pas fait autant de mal que M. Boudet ; je me bornais tranquillement à douter, lorsqu’un Lapon 1 me prit sous sa protection. C’était un profond philosophe , mais qui ne pardonnait jamais aux gens qui n’étaient pas de son avis : il me fit d’abord connaître clairement l’avenir en exaltant mon âme ; je fis de si prodigieux efforts d’exaltation , que j’en tombai malade ; mais il me guérit en m’enduisant de poix résine de la tête aux pieds. A peine fus-je en état de marcher, qu’il me proposa un voyage aux terres australes pour y disséquer des tètes de géants , ce qui nous ferait connaître clairement la nature de l’âme. Je ne pouvais supporter
L’HOMMË
(a mer ; il eut la bonté de me mener par terre : il fît creuser un grand trou dans le globe terraqué ; ce trou allait droit chez les Patagoiis. Nous parfîmes ; je me cassai une iambe à l’entrée du trou ; on eut beaucoup de peine à me redresser la jambe : il s’y forma un calus qui m’a beaucoup soulagé,
J ai déjà parlé de tout cela dans une de mes diatribes , pour instruire l’univers, très-attentif, à ces grandes choses [. Je suis bien vieux; j aime quelquefois à répéter mes contes, afin de les inculquer mieux dans la tète des petits garçons, pour lesquels je travaille depuis si longtemps.
Mariage de l’Homme aux quarante écus.
L’Homme aux quarante écus s’étant beaucoup forme, et ayant fait une petite fortune , épousa une jolie fille qui possédait cent écus de rente : sa femme devint bientôt grosse ; il alla trouver son géomètre , et lui demanda si elle lui donnerait un garçon ou une fille : le géomètre lui répondit que les sages-femmes les femmes de chambre, le savaient pour l’ordinaire ; mais que les physiciens, qui prédisent les éclipses , n’étaient pas si éclairés qu’elles.
Il voulut savoir ensuite si son fils ou sa fille avait déjà une âme. Le géomètre dit que ce n’était pas son affaire, et qu’il en fallait parler au théologien du coin.
L’Homme aux quarante écus, qui était déjà l’homme aux deux cents pour le moins , demanda en quel endroit était son enfant. Dans une petite poche, lui dit son ami, entre la vessie et l’intestin rectum. O Dieu paternel ! s’écria-t-il ; l’âme immortelle de mon fils née et logée entre de l’urine et quelque chose de pis ! Oui , mon cher voisin; l’âme d’un cardinal n’a point eu d’autre berceau; et r avec cela on fait le fier, on se donne des airs.
Ah! monsieur le savant, ne pourriez-vous point me dire comment les enfants se font?
Non, mon ami ; mais si vous voulez, je vous dirai ce que les philosophes ont imaginé, c’est-à-dire comment les enfants ne se font point.
Premièrement le révérend P. Sanchez , dans son excellent livre de Matrimonio , est entièrement dè l’avis d’Hippocrate. Il croit, comme un article de foi, que les deux véhicules fluides de l’homme et de la femme s’élancent et s’unissent ensemble, et que dans le
1 Voyez la diatribe du docteur Akakia.
AUX QUARANTE ËCUS.
moment l’enfant est conçu par cette union ; et il est si persuadé de ce système physique , devenu théologique, qu’il examine, chapitre XXI du livre second , utrum virgo Maria semen emiserit in copulatione cum Spiritw sancto.
Eh ! monsieur, je vous ai déjà dit que je n’entends pas le latin ; expliquez-moi en français l’oracle du P. Sanchez. Le géomètre lui traduisit le texte, et tous deux frémirent d’horreur.
Le nouveau marié , en trouvant Sanchez prodigieusement ridicule, fut pourtant assez content d’Hippocrate; et il se flattait que sa femme avait rempli toutës les conditions imposées par ce médecin pour faire un enfant.
Malheureusement, lui dit le voisin, il y a beaucoup de femmes qui ne répandent aucune liqueur , qui ne reçoivent qu’avec aversion les embrassements de leurs maris , et qui cependant en ont des enfants. Cela seul décide contre Hippocrate et Sanchez.
De plus , il y a très-grande apparence que la nature agit toujours dans les mêmes cas par les mêmes principes ; or il y a beaucoup d’espèces d’animaux qui engendrent sans copulation , comme les poissons écaillés, les huitres, les pucerons: il a donc fallu que les physiciens cherchassent une mécanique de génération qui convint a tous les animaux. Le célèbre Harvey, qui le premier démontra la circulation , et qui était digne de découvrir le secret de la nature , crut l’avoir trouvé dans les poules : elles pondent des œufs ; il jugea que les femmes pondaient aussi. Les mauvais plaisants dirent que c’est pour cela que les bourgeois, et même quelques gens de cour, appellent leur femme ou leur maîtresse ma poule, et qu’on dit que toutes les femmes sont coquettes, parce qu’elles voudraient que les coqs les trouvassent belles : malgré ces railleries , Harvey ne changea point d’avis , et il fut établi dans toute l’Europe que nous venons d’un œuf. \
l’homme aux quarante ECUS.
Mais, monsieur , vous m’avez dit que la nature est toujours semblable à elle-même , qu’elle agit toujours par le même principe dans le même cas : les femmes, les juments , les ânesses , les anguilles, ne pondent point; vous vous moquez de moi.
le géomètre:
Elles ne pondent point en dehors, mais elles pondent en dedans ; elles ont des ovaires, comme tous les oiseaux; les juments, les anguilles , eu ont aussi ; un œuf se détache de l’ovaire , il est couvé
280 ' L’HOMME
dans k matrice. Voyez tous les poissons écaillés, les grenouilles . ils jettent des œufs que le mâle féconde : les baleines et les autres animaux marins de cette espèce font éclore leurs œufs dans leur
Z "?‘ T“ ■ "* !*» vil, insecles Jt ZibZ
ent formes d un œuf, tout vient d’un œuf; et notre globe est un grand œuf qui contient tous les autres.
l’homme aux quarante écus.
Mais vraiment ce système porte tous les caractères de la vérité • l est simple , ,1 est uniforme , il est démontré aux yeux dans plus
H amie, les œuts dè ma femme me sont fort chers.
‘LE GÉOMÈTRE