‹ RomansChapitre 1 sur 15 · CANDIDE · texte numérisé non relu

CANDIDE

ou L'OPTIMISME^^^

l, — fAiîTimenî Candide fui élevé dans an bosa oh&teau. oi oommétu il fat cbaasé d'ice-iui.

Il y avait en Westphalie, daes ]e château <le M. fe baron Thunder-teii-tronckli, un jeune garçon a qui la nature avait donné les mœur? les plu? douces. Sa physionomie annonçait so?à Urne. Il avait le jug-eraeat assez droit, avec l'esprit le plus simple; c'est, je crois, pour cette raison qu'on le nommait Candide. Les anciens domestiques de la maison soupçonnaient quD étai"^. flis de la sœur de M. le baron et d'un bon et honnête gentilhomme du vcusiaage, que cette- demoiselle ne voulut jamais épouser, parce qu'il n'avait pu prouver que

[i] Les notes suivies d'un K {îoot celles àt lésUliaQ 3a Kehl ; les autres sont d? Voliairi^.

soixante m onze quartiers, et que le reste ds son arbre généalog"ique avait été perdu ^tit l'injure du temps.

M. le baron était un des plus puissants seigneurs de la Westphalie, car son château avait une porte et des fenêtres : sa grande salle merr.était ornée d'une tapisserie. Tous les chiens de ses basses-cours composaient une meute dans le besoin; ses palefreniers étaient ses piqueurs; ie vicaire du village était son grand aumônier. Ils l'appelaient tous monseigneur, et ils riaient <3uand il faisait des contes.

Madame la baronne, qui pesr^it environ trois cent cinquante livres, s'attirait par là une très grande considération, et faisait les honneurs le la maison avec une dignité qui la rendait ?ncore plus respectable. Sa fiile Cunégonde, Igée de dix-sept ans, était haute en couleur, "raîche. grasse, appétissante. Le fils du baron paraissait en tout digne de son përe. Le pré- •epteur Paiigloss était roracle de la maison, et e petit Candide écoutait ses leçons avec toute a bonne foi de son âge et de son caractère.

Pangloss enseignait la métaphjsico-thcolo- 4co-cosmolo-nigologie. Il pi^ouvait admirable- -•nent qu'il n'y a point d'effet sans cause, et •jue, dans ce meilleur des mondes possibles, le •hâteau de monseigneur le baron était le plus '.eau des châteaux, et madame la meilleure des ^>aronnes possibles.

« Il est démontré, disait-il, que les choses ne ,>eiivent être autrement; car, tout étant fait :;0'Qr une fin. tout est nécessah-ement pour la ùeilleure fin. Remarquez bien que les nez ont .'té faits pour porter de^ lunettes, aussi avons-

/lous des lunettes ; les jambes sont visiblemecl instituées pour être chaussées, et nous avons des chausses ; les pierres ont été formées pour être taillées et pour en faire des châteaux, aussi monseig-neur a un très beau château-, le plus grand bnron de la province doit être le mieux logé , et les cochons étant faits pour être mangés, nous mangeons du porc toute l'année : par conséquent, ceux qui ont avancé que tout est bien ont dit une sottise ; il fallait dire que tout est au mieux. »

Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment; car il trouvait mademoiselle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. li concluait qu'après le boiiheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être mademoiselle Cunégonde, le troisième de la voii' tous les jours, et le quatrième d'entendre maître Pangioss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la t€rre.

Un jour Cunégonde, en se promenant auprès du château, dans le petit bois qu'on appelait parc, vit entre des broussailles le docteur Pangioss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme cie* chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile. Comme n.ademoiseile Cunégonde avait beaucoup de dispositions pour les sciences, elle observa sans souffler les expériences réitérées dont elle fut témoin : elle vit clairement la raison suffisante du docteur, les effets et les causes, et s'en retourna tout agitée, toute pensive, toute remplie du désir d'être s?.vante. songeant qu'elle

pourrait Lien ôtrela raison suffisante du jeune Candide, qui pouvait aussi être la sienne.

SUe renconcrp. Candide en revenant au château, et roug-it; Candide roii;nt aussi. Elle lui dit bonjour d'une voix entrecoupée; et Candide lui parla sans savoir ce qu'il disait. Le leii demain après le dîner, comme on sortait de table, Cunégonde et Ca,ndide se trouvèrent derrière un paravent; Cunégonde laissa tomber son mouchoir. Candide le ramassa; elle lui prit innocemment la main, le jeune homme baisa innocemment la main de la jeune demoiselle avec une vivacité, une sensibilité, une grâce toute particulière ; leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s'enflammèrent, leurd genoux tremblèrent, leurs mains s'égarèrent. M. le baron de Thunder-den-tronckh pa.sR'd auprès du paravent, et, voyant cette cause et cet effet chassa Candide du château à grands coups de pied dans le derrière; Cunégonde s'évanouit : elle fut souffletée par madame la baronne dès qu'elle fut revenue à elle-même; et tout fut consterné dans le plus beau et le plus agréable des châteaux possibles.

!I. — Ce que devint Candide parmi les Biilgarea.

C;indide, chassé du paradis terrestre, marcha longtemps sans savoir où, pleurant, levant les yeux au ciel, les tournant souvent vers le plus beau des châteaux, qui renfermait la plus belle des baronnettes ; lise coucha, sans souper, au milieu des champs, entre deux sillons. Lanei''-e 'tombait à gros flocons; Candide, tout trai -i.

ge traîna, le lendemain, vers la ville voisine qui s'appelle V^aldberg-hoff-trarbk-dik-dorff , n'ayant point d'argent, mourant de faim et de lassitude. Il s'arrêta tristement à la porte d'un cabaret. Deux iiommes habillés de bleu le remarquèrent : « Camarade, dit l'un, voilà un jeune homme très bien fait, et qui a la taiîie requise. » Ils s'avancèrent vers Candide, et le prièrent à dîner très civilement. « Messieurs^ leur dit Candide avec une modestie charmante* TOUS me faites beaucoup d'honneur; mais je n'ai pas de quoi payer mon écot. — Ah, monsieur ! lui dit un des bleus, les personnes de votre figure et de votre mérite ne payent jamais rien; n'avez-vous pas cinq pieds cinq pouces de haut? — Oui, messieurs, c'est ma taille, dit-il en faisant la révérence.— Ah, monsieur ! mettez- vous à table; non-seulement nous vous défrayerions, mais nous ne souffrirons jamais qu'un kwiiime comme vous manque d'argent; les hommes ne sont faits que pour se secourir les uns les autres. — Vous avez raison, dit Candide, c'est ce que M. Pangloss m'a toujours dit, et je vois bien que tout est au mieux. » On le prie d'accepter quelques écus; il les prend, et veut faire son billet; on n'en veut point, on se met à table. « N'aimezvous pas tendrement?...— Oh ! oui, réponditil,j 'aime tendrement mademoiselleCunégonde.

— Non, dit l'un de ces messieurs, nous vous demandons si vous n'aimez pas tendrement le roi des Bulgares. — Point du tout, dit-il, car je ne l'ai jamais vu.— Comment? c'est le plus charmant des rois, et il faut boire à sa santé.

— Oh! très volontiers, messieurs. » Et il boit.

« C'en est assez, lui dit-on, vous voilà l'appui, le soutien, le défenseur, le héros des Bulgaies; votre fortune est faite, et votre gloire est assui-ée. I» On lui met ^ur-le-champ les fers aus pieds, et on le mène au régiment. On le fait tom-ner à droite, à gaîiche, hausser la baguette, remettre la baguette, coucher en joue, tirer, doubler le pas, et on lui donne trente coups de bâton ; le lendemain, il fait l'exercice un peu moins mal, et il ne reçoit que vingt coups ; le surlendemain, on ne lui en donne que dix, et il est regardé par ses camarades comme un prodige.

Candide, tout stupéfait, ne démêlait pas encore trop bien comment il était un héros. Il s'avisa un beau jour de printemps de s'aller promener,marchant tout droit devant lui, croyant que c'était un privilège de l'espèce hmnaine, comme de l'espèce animale, de se servir de ses jambes à son plaisir. Il n'eut pas fait deux lieues que voilà quatre autres héros de six pieds qui l'atteignent, qui le lient, qui le mènent dans un cachot. On lui demanda juridiquement ce qu'il aimait le mieux d'être fustigé trente-six fois par tout le régiment, ou de recevoir à la fois douze balles de plomb dans la cervelle. Il eut beau dire que les volontés sont libres, et qu'il ne voulait ni l'un ni l'autre, il fallut faire un choix ; il se détermina, en vertu du don de Dieu qu'on nonnne liberté, à passer trente-six fois par les baguettes ; il essuya deux promenades. Le régiment était composé de deux mille hommes ; cela lui composa quatre mille coups de baguette, qui, depuis la nuque du «oîi jusqu'au cul, lui ddcouvrhent les muscles

et les nerfs. Comme on allait procéder à ia troisième course, Candide, n'en pouvant plus, demanda en grâce qu'on voulût bien avoir la bonté de lui casser la tête. 11 obtint cette faveur ; on lui bande les yeux ; on le fait mettre à genoux. Le roi des Bulgares passe dans ce moment, s'informe du crime du patient: et connne ce roi avait un grand génie, il comprit par tout ce qu'il apprit de Candide, que c'était un jeune métaphysicien fort ignorant des choses de ce monde, et il lui accorda sa grâce avec une clémence qui sera louée dans tous le? journaux et dans tous les siècles. Un brave chirurgien g'^iérit Candide en trois semaines, avec les. émoilients enseignés par Dioscoride. H avait déjà un peu de peau, et pouvait marcher, quand le roi des Bulgares livra bataille au roi des Abares.

Ili. — GopjmentCandJde se sauva d'entre les Bulgares. et ce qu'il devint.

Kien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées: les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu prés six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface : la baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille tmes. Candide, qui tremblait comme un phi-

josophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette bouciierie héroïque.

Enfin, tandis que les deu:: rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le r>?irti d'aller raisonner ailleuïs des etîeA? et des causes, fl passa par-dessus? <;es tas de iiKirts et de mourants, et jragna d'abord un village voisin : il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé selon les lois du droit public : ici, des vieillards criblés de coups regai-daient raourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes : là, des filles éventrées, aprfts avoir -^i-ssouvi les besoins naturels de quelqvîf'.slicros, rendaient les derniers soupirs; d'autres à demi brûlés criaient qu'on achevât de leur- donner la mort: des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

Candide s'enfuit au plus vite dans un autiu village : il appartenait à des Buigares, et les héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants, ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, poi-tant quelques pf'.riles provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais mademoiselle Cunégoude. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Holland.e; niais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât «ussi bien qu'il l'avait été dans .e château de M. le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de mademoiselle Cunéfronde.

11 demanda raumôae à plusieurs graves personnages, qui lui répondirent toits que, s'ii contiQuattàfaire ce métier, on l'enfermerait dans une maison de correction pour lui apprendre à vivre.

n s'adressa, ensuite à un homme qui venait de parler tout seul une iieure de suite sur la charité dans une grande assemblée : cet orateur, le reg-ardant de travers, lui dit: « Que venez-vous faire ici t y êtes-vous pour la bonne cause î — li n'y a point d'effet sans cause, répondit modestement Candide; tout est enchaîné nécessairement et aiTan;i:é pour le mieux: il a fallu que je fusse chassé d'auprès de mademoiselle Cunégonde, que j'aie pa-ssé par les baguettes, et il faut que je demande mon pain jusqu'à ce que je puisse en g-agner; tout cela ne pouvait être autrement. — Mon ami, lui dit l'orateur, croyez-vous que le pa})e soit l'antechrist? — Je ne l'avais pas encore entendu dire, répondit Candide ; mais qu'il le 6oit ou qu'il ne ie soit pas, je manque de pain. — Tu ne mérites pas d'en manger, dit l'autre ; va, coquin, va, misérable, ne m'approche de ta vie. » La femme de l'orateur ayant mi.s la tète à la ienêtj-e, et avisant un homme qui doutait que le pape fut antechiist, lui répandit sur le chel un plein... 0 ciel ! à quel excès se porte .le zèle de la religion dans les dames!

Un homme qui n'avait point été baptisé, un bon anabaptiste, nommé Jacques, vit la manière cruelle et ignominieuse dont on traitait ainsi un de ses frères, un être à deux pied^sans plmues, qui avait une âme; il l'amena chez lui, le nettoya, lui donna du pain et de la

bière, lui fit présent de deux florins, et voul- . même lui apprendre à travaîller dans ses manufactures aux étoffes de 1 erse qu'on fabrique en Hollande. Candide, se prosternant presque dôYant lui, s'écriait : « Maître Pangloss l'avait bien dit, ^ue tout était au mieux dans ce monde ; car je suis infiniment plus touclié de 7otre extrême g-énérosité que de la dureté de ce monsieur à manteau noir et de madame son épouse. »

Le lendemain, en se promenant, il rencontra un gueux tout couvert de pustules, les yeux morts, le bout du nez rongé, la bouche de travers, les dents noires, et parlant de la gorge, toui-menté d'une toux violente, et crachant une dent à chaque eftort.

IV. — Comment Candide rencontra son ancien mai'.r© de philosophie, le docteur Pangloss, et ce qui en avint.

Candide, plus ému encore ae compassion que d'horreur, donna à cet épouvantable gueux le?? deux florins qu'il avait reçus de son honnête anabaptiste Jacques. Le fantôme le regarda fixement, versa des larmes, et sauta à son cou; Candide effrayé recule. « Hélas! dit le misérable à l'autre misérable, ne reconnaissezvous plus votre cher Pangloss? — Qu'entend sje f vous, mon cher maître ! vous, dans cet état horrible ! quel malheur vous est-il donc arrivé f pourquoi n'êtes-vous plus dans le plus beau des châteaux? qu'est devenue mademoiselle Cunégonde, la perle des filles, le chef-d'œuvre •^ la nature? — Je n'en peux plus, dit Pan-

gloss. » Aussitôt Candide le mena dans VéHble de Tanabaptiste, où il lui fit mang-er un peu de pain ; et quand Pangloss fut refait : « Eh bien! lui dit-il, Cunégonde ? — Elle est morte, » reprit l'autre. Candide s'évanouit à ce mot : son ami rappela ses sens avec un peu de mauvais vinaigre qui se trouva par hasard dans l'étable. Candide rouvre les yeux. « Cunégonde est morte ! Ah ! meilleur des mondes, où êtesvous? Mais de quelle maladie est-elle morte? ne serait-ce point de m'avoir vu chasser du beau château de monsieur son père à grands coups de pied? — Non, dit Pangloss, elle a été éventrée par des soldats bulgares, après avoir été violée autant qu'on peut l'être ; ils ont cassé la tête à monsieur le baron, qui voulait la défendre; madame la baronne a été coupée en morceaux ; mon pauvre pupille traité précisément comme sa sœur ; et quant au château, il n'est pas resté pierre sur pierre, paa une grange, pas un mouton, pas un canard, pas un arbre : mais nous avons été bien vengés, car les Abares en ont fait autant dans uns baronnie voisine qui appartenait à un seigneur bulgare. »

A ce discours Candide s'évanouit encore; mais revenu à soi, et ayant dit tout ce qu'il devait dire, il s'enquit de la cause et de l'effet, et de la raison suffisante qui avait mis Pangloss dans un si piteux état. Hélas I dit l'autre, c'est l'amour, l'amour, le consolateur du genre humain, le conservateur de l'univers, l'âme de tous les êtres sensibles, le tendre amour. « Hélas! dit Candide, je l'ai connu cet amour, ce souTerain des cœurs, cette âme de notre

âme; il ne m'a jamais valu qu'un baiser et vingt coups de pieds au cul. Comment cette belle cause a-t-elle pu produire en vous un ef fet si abominable ? >•

PangrJoss répondit en ces termes : « O mon cher Candide, vous avez connu Paquette, cette jolie suivante de notre auguste baronne ; j'ai goûté dans ses bras les délices du paradis, qui ont produit ces tourments d'enfer dont vous me voyez dévoré : elle en était infectée, elle en est peut-être morte. Paquette tenait ce présent d'un cordelier très-savant, qui avait remonté à la source, car il l'avait eu d'une Tieiîle comtesse, qui l'avait reçu d'un capitaine de cavalerie, qui le devait à une marquise, qui le tenait d'un page, qui l'avait reçu d'un jésuite, qui, étant novice, l'avait ea en droite ligne d'un des compagnons de Christophe Colomb. Pour moi, je ne le donnerai à pei'sonue, car je me meurs. - 0 Pangloss! s'écria Candide, voilà une étrange généalogie. N'est-ce pas le diable qui en fut la souche?— Point du tout, répliqua ce graiid homme, c'était une chose indispensable dans le meilleur des mondes, un ingrédient nécessaire ; car si Colomb n'avait pas attrapé dans une île de l'Amérique cette maladie qui empoisonne ia .-ourcn de la génération, qui souvent même empêche la génération, et qui est éviriemment l'opposé du grand but de la nature, ijous n'aurions ni le chocolat, ni la cochenille; il faut encore observer que jusqu'aujourd'hui dans notre continent cette maladie nous est particulière, comme la controverse. Les Turcs, les Indiens, les Persans, les Chinois, les Sia-

mois, les Japonais, ne la connaissent pas encore ; mais il y a, une raison suffisante pour qu'ils la connaissent à leur tour dans quelques siècles. En attendant, elle a fait un merveilleux progrès parmi nous, et surtout dans ces grandes armées, composées d'àonnôtes stipendiaires bien élevés, qui décident du destin des Etats; ou peut assurer que quand trente mille hommes combattent en bataille rangée contre des troupes égales en nombre, il y a environ vingt mille véroles de chaque côté. — Voilà qui est admirable, dit Candide ; mais il faut vous faire guérir. — Et comment le puis-je ? dit Pangloss ; je n'ai pas le sou, mon ami ; et dans toute l'étendue de ce globe on ne peut ni se faire saigner ni prendre un lavement sans payer, ou sans qu'U y ait quelqu'un qui paye pom* nous. »

Ce dernier discours détermina Candide ; il ttlla se jeter aux pieds de son charitable anabaptiste Jacques, et lui fit une peinture si touchante de l'état où son ami était réduit, qu3 le bon homme n'hésita, pas à recueillir le doo teur Pangloss; il le fit guérir à ses dépens. Pangloss dans la cure ne perdit qu'un œil et une oreille. Il écrivait bien, et savait parfaitement l'arithmétique. L'anabaptiste Jacques en fit son teneiu" de livres. Au bout de deux mois, étant obligé d'aller à Lisbonne pour les affaires de son conmierce, il mena dans son vaisseau ses deux philosophes, Panglosp lui expliqua, comment tout était on ne peut mieux. Jacques n'était pas de cet avis. « il faut bien, disait-il, que les hommes aient ur* peu corrompu la nature, car ils ne sont point

nés loups, et ils sont devenus loups. Dieu ne leur a donné ni canons de vingt-quatre, ni baïonnettes, et ils se sont fait des baïonnette?. 8t des canons pour se détruire. Je pourrais aiettre en ligne de compte les banqueroutes, et la justice qui s'empare des biens des banqueroutiers pour en frustrer les créanciers. — Tout cela était indispensable, répliquait le docteur borgne, et les malheurs particuliers font le bien général ; de sorte que plus il y a de malheurs particuliers et plus tout est bien. »

Tandis qu'il raisonnait, l'air s'obscurcit, les^ vents soufflèrent des quatre coins du monde, et le vaisseau fut assailli par la plus horrible tempête à la vue du port de Lisbonne.

V. — Tenipête. naufrage. tre:nblcment de terre, et co qui avin? du docleur Pangioss, de Candide et de i'anabaptisle Jacques.

La moitié des passagers affaiblis, expirant de ces angoisses inconcevables que le roulis d'un vaisseau porte dans les nerfs et dans toutes les humeurs du corps, agitées en sens contraires, n'avait pas même la force de s'inquiéter du danger : l'autre moitié jetait de? cris et faisait des prières ; les voiles étaient déchirées, les mâts brisés, le vaisseau entr'ouvert;* travaillait qui pouvait, personne ne s'entendait, personne ne commandait. L'anabaptiste aidait un peu à la manœuvre : il était sur le tillac ; un matelot furieux le frappe rudement, et retend sur les planches ; mais du coap qu'il lui donna il eut lui-même une si

▼iolente secousse, qu'il tomba hors du vaisseau la tête la première : il restait suspendu et accroché à une partie du mât rompu. Le bon Jacques court à son secours, l'aide à remonter, et de l'effort qu'il fit il est précipité dans la mer à la vue du matelot, qui le laissa périr sans daigner seulement le regarder. Candide approche, voit son bienfaiteur qui reparaît un moment, et qui est englouti pour jamais : il veut se jeter après lui dans la mer; le philosophe Pangloss l'en empêche, en lui prouvant que la rade de Lisbonne avait été formée exprés pour que cet anabaptiste s'y noyât. Tandis qu'il le prouvait à priori, le vaisseau s'entr'ouvre, tout périt, à la réserve de Pangloss, de Candide, et de ce bratal matelot qui avait noyé le vertueux anabaptiste ; le coquin nagea heureusement jusqu'au rivage, où Pangloss et Candide furent portés sur une planche.

Quand ils furent revenus un peu à eux, ils marchèrent vers Lisbonne : il leur restait quelque argent, avec lequel ils espéraient se sauver de la faim, après avoir échappé à la tempête.

A peine ont-ils mis le pied dans la ville, en pleurant la mort de leur bienfaitexir, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s'élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l'ancre ; des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s'écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent : trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines. Le matelot disait en sifflant et p.n iurant ■ « Il y aura quel-

qîi-a chose à gagner ici. — Quelle peut être ia raison suffisante de ce phénomène? disait Pangloss. — Voici le dernier jour du monde, s'écriait Candide. »

Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre ; et, ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de banne volonté qu'il rencontre sur les ruines des maisons détruites, et au milieu des mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche : « Mon ami, lui disait-il, cela n'est pas bien ; vous manquez a la raison universelle, vous prenez mal votre temps. — Tète et sang, répondit l'autre, je suis matelot et né à Batavia, j'ai marché quatre lois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon; tu as bien trouvé ton homme avec ta i-aison universelle! »

Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide : il étdt étendu dans la rue et couvert de débris : il disait à Pangloss : « Hélas! procure-moi un peu de "vm et d'huile ; je me meurs. — Ce tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss : la ville de Lijna éprouva les mêmes secousses en Amérique l'année passée; mêmes causes, mêmes effets; il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Limajuscju'à Lisbonne.— Rien n'est plus pi-obable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d'huile et de vin. — Comment, probable ! réplifiua le philosophe; je soutiens que la chose est démontrée. »

— C^mdide perdit comiaissance; et Pangloss 'ui apporta un peu d'eau d'une fontaine voisme.

Le lendemain, ayant trouvé quelques provi« Dions de bouche en se glissant à travers des décombres, ils réparèrent un peu leurs forces ; ensuite ils travaillèrent conmie les autres à soulager les habitants échappés à la mort. Quelques citoyens, secourus par eux, leur donnèrent un aussi bon dîner qu'on le pouvait dans un tel désastre : il est vrai que le repae était triste ; les convives arrosaient leur paiu de leurs larmes : mais Pang]oss les consola en leur assurant que les choses ne pouvaient être autrement ; « car, dit-il, tout ceci est ce qu*il y a de mieux ; car, s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs ; car il est impossible que les choses ne soient où elles sont; car tout est bien. »

Un petit homme noir, familier de l'inquisition, lejiuel était à côté de lui, prit poliment la parole, et dit : « Apparemment que monsieur ne croit pas au péché originel ; car, si tout est au mieux, il n'y a donc eu ni chute ni punition. — Je demande très humbleinent pardon à Votre Excellence, répondit Pangioss encore plus poliment ; car la chute de l'homme et la malédiction entraient nécessairement dans le meilleur des mondes possibles, - Monsieur ne croit donc pas à la liberté? dit le familier. — Votre Excellence m'excusera, dit Pangioss : la liberté peut subsister avec la nécessité absolue; car il était nécessaire que nous fussions libres, car enfin la volonté déterminée...»

l'angloss était au milieu de sa phrase, quand le familier fit un signe de tête à son estafler, qui hii versait à boire du vin de Porto ou d'Oporto.

VI. — Comment on fit un belauto-da-fé ponremîi'cH clier les tremblements de terre ; et comment Candide fut fessé.

Après le tremblement de terre qui avait détruit les trois quarts de Lisbonne, les sages du pays n'avaient pas trouvé un moyen plus efficace pour prévenir une ruine totale que de donner au peuple un bel auto-da-fé; il était décidé par l'université deCoïmbre que le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu en grande cérémor3ie est un secret infaillible pour ernpScher la terre de trembler.

On avait, en conséquence, saisi un Biscayen convaincu d'avoir épousé sa commère, et deux Portug-ais qui, en mangeant un poulet, en avaient arraché le lard : on ^ int lier après le dîner le docteui* Fangloss et son disciple C'an-^ide. l'un pour avoir parlé, et l'autre pour avoir écouté avec un air d'approbation : tous c\?.\ix furent menés séparément dans des appartements d'une extrême fraîcheur, dans lesquels on n'était jamais incommodé du soleil ; huit jours après ils furent tous deux yçvêtus d'un san-benito, et on orna leui's tètes de nntrts de pa])ier : la mitre et le san-benito de Candide étaient peints de flammes renver. s;'os, et de diables qui n'avaient ni queues ni grlifes et queues, et les fiammes étaient droites. Ils marchèrent en procession ainsi vètuî^, et 3nten dirent un sermon très-pathétiqi e, suivi d'une belle musique en faux-bourdu.i. Candide fut fessé en cadence pendant qu\ :i tiiantait; le Biscavcn et les deux hommes quj

n'avaient point voulu manger de lard furent brûlés, et Pang-loss fat pendu, quoique ce ne soit pa? la coutume. Le même jour, la terre ti-embla de nouveau avec un fracasépouyaniable.

Candide épouvanté, interdit, éperdu, tout sanglant, tout palpitant, se disait a luimême: « Si c'est ici le meilleur des mondes possible, que sont donc les autres? Passe encore si je n'étais que fessé, je l'ai été chez les Bulgares; mais, ô mon cher Pangioss, le plus grand ues philosoplies, faut-il vous avoir vu pendre sans que je sache pourquoi! ô mon cher anabaptiste, le meilleur des hommes, faut-il que vous ajez été noyé dans le poit ! ô mademoiselle Cmiégonde, la perle des filles, faut-il qu'on vous ait fendu le ventre ! »

Il s'en retournait se soutenant à peine, prêché, fessé, absous, et bénit, lorsqu'une vieille l'aborda, et lui dit : Mon fils, prenez courage, suivez-moi. »

VII. — Comment une vieille prit soin de Candide, et comment il retrouva ce qu'il aimait.

Candide ne prit point courage, mais il suivit a vieille dans ime masure : elle lui donna im pot de pommade pour se frotter, lui laissa à manger et à boire ; elle lui montra un petit lit assez propre : il y avait auprès du lit im habit complet : « Mangez, buvez, dormez, lui dit-elle, et que. Notre-Dame d'Atocha, monseigneur saint Antoine de Padoue, et monseigneur saint Jacques de Compostelle, prennent soin de vous? ie reviendrai demain. »

Candide, toujours éionné dô tout ce qa'iî STait vu, de tout ce qu'il avait souffert, et encore plus de la charité de la vierile, voulut lui baiser la main, e Ce n'est pas ma main qu'il faut baiser, dit la vieille ; je reviendrai demain. Frottsz-voiis de pommade, mang-ez et dor- Tï}ez. «

Candide, malgré fjant de maiiieurs, mangea et dormit. Le lendemain, la vieille lui apporte à déjeuner, visite son dos, le frotte eile-mèm.f? d'une autre pommade : elle lui apporte ensuite à dîner : elle revient sur le soir, et apporte k souper. Le surlendemain elle fit encore les mêmes cérémonies. « Qui êtes-vous, lui disait toujours Candide ; qui vous a inspiré tant de bor.té? quelles grâces pu is-je vous rendre?» La bonne fermnene répojidait jamais rien : elle revint sur le soir et n'auporta noint à souper. « Venez avec moi, dit-elîe, et ne dites mot. » Elle le prend sous le bras et marche avec lui dans la campagne environ un quart de mille : ils arrivent à une maison isolée, tïntourée de' jardins et de canaux. La vieille frappe à une petite porte :on ouvre; elle mène Candide par un escalier dérobé, dans un cabinet doré, le laisse sur un canapé de brocart, referme la porte et s'en va. Candide croyait rêver, et regardait toute sa vie comme un songe funeste, et le moment présent eomaie un songe agréable.

La vieille reparut bientôt ;ellesouteuaitavec peine une femme tremblante, d'une taille majestueuse, brillante de pierreries, et couverte d'un voile. « Otez ce voile, » dit la vieille à ."aiidide. Le jeune homme approche; il lève le

voîîe d*une main timide. Quoi moment! quelle surprise t il croit voir muclemoiselleCunégonde; lî lu voyait en effet, c'était elle-même. La force Kii manque, 11 ne peut proférer une paroîe, il tombe a ses pieds, Canégonde tombe sur le canapé. La vieille les accable d'eaux spiritueuses; ils reprennent leurs sens, ils se parlent: ce sont d'aocrd des mots entrecoupés, des demandes et des réponses qui se croisent, des soupirs, des larmes, des cris. La vieille leur recommande de faire moins de bruit, et les laisse en liberté. «Quoi! r-'est vous? lui dit Candide ; vsus vivez ? je vous retrouve en Portug-all on ne vous a donc pas violée? on ne vous a point i'endu !e ventre, comme le philosophe Pangioss me l'avait assuré ? — Si fait, dit la belle Cunégonde ; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents. — Mais votre père et votre mère ont-ils été tués ? — Il n*e&t que trop vrai, dit Cunégonde en pieni-ant. — Et votre frère? — Mon fréi« a été tué aussi.— Et pourquoi êtes-vous en Portugal? et comment avez- vous su que j'y étais ? et par quelle étrange aventure m'avez- vous fait conduii"8 dans cette maison? — Je vous dirai tout cela, répliqua la dame; mais il faut auparavant que vous m'appreniez tout ce qui vous est arrivé depuis le baiser iimocent que vous me donna' tes et les coups de pied que vous reçûtes.*

Candide lui obéit avec un profond respect; et quoiqu'il fût interdit, quoique sa voix fût faible et tremblante, quoique l'échiné lui fît encore un peu mal, il lui raconta de la manière la plus naïve tout ce qu'il avait éprouvé depuis le moment de leur séparation. Cunégonde

ievait les yeux au ciel : elle donna des larrcss à la mort du bon anabaptiste et de Pang-loss; après quoi elle parla en ces termes à Candide, qui ne perdait pas une parole, et qui la dévorait des yeux :

VIÎI. — Histoire de Cunégonde.

•< J'étais dans mon lit et je dormais profondément quand il plut au ciel d'envoyer les Bulgares dans notre beau château de Thunderten-tronckh ; ils égorgèrent m.on père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux. Un grand BuJ gare, haut de six pieds, voyant qu'à ce spemcle j'avais perdu connaissance, se mit à me violer ; cela me fit revenir ; je repris mes sens, je mordis, j'égratignai, je voulais arracher les yeux à ce grand Bulgare, ne sachant pas que tout ce qui arrivait dans le château de mon père était une chose d'usage : le brutal me donna un coup de couteau dans le flanc gauche, dont je porte encore la marque. — Hélasî ye.spèrebienla voir, dit le naïf Candide. — Vous la verrez, dit Cunégonde; mais continuons. — Continuez. * dit Candide.

Elle reprit ainsi le fil de son histoire : «Un capitaine bulgare entra; il me vittout(^ sanglante, et le soldat ne se dérangeait pas. Le capitaine se mit en colère du peu de respect que lui témoignait ce brutal, et le tua sur mon corps; ensuite il me fit panser, et m'emmena prisonnière de guerre dans son quartier. Je blanchissais le peu de chemises qu'il avait, je faisais sa cuisine : il me trouvait fort jolie, iJ faut l'avouer • et je no nierai pas qu'il ne fût

très bien fait, et qu'il n'eût la peau blanche et douce ; d'ailleurs, peu d'esprit, peu de philosopnie, on voyait bien qu'il n'avait pas été élevé par le docteur Pangloss. Au bout ce trois mois, ayant perdu tout son argent, et s'étant dégoûté de moi, il me vendit à un Juif nomme don Issacar, qui trafiquait en Hollande st en Portugal, et qui aimait passionnément les femmes. Ce juif s'attacha beaucoup à ma personne; mais il ne pouvait en triompher; je lui ai mieux résisté qu'au soldat bulgare : une personne d'honneur peut êti'e violée une fois, mais sa vertu s'en affermit. Le Juif, pour m'apprivoiser, me mena dans cette maison de campagne que vous voyez. J'avais cru jusque-la qu'il n'y avait rien sur la terre de si beau que le château de Thunder-ten-Tronck ; j'ai été détrompée. Le grand inquisiteur m'aperçut un jour à la messe; il me lorgna beaucoup, et me fit dire qu'il avait à me parler pour des affaii'es secrètes. Je fus conduite à son palais ; je lui appris ma naissance; il me représenta combien il était au-dessous de mon rang d'appartenir à un israélite. On proposa de sa part à don Issacar, de me céder à monseigneur. Don îssacar, qui est le banquier de la cour, et homme de crédit, n'en voulut rien faire. L'inqui.-;iteur le menaça d'un auto-da-fé. Enfin mon Jui. il. timide conclut un marché par lequel la maison et moi leur appartiendraient à tous deux en commun; que le Juif aurait pour lui les lundis, mercredis, et le jour du sabbat, et que l'inquisiteur aurait les autres jours de la semaine. Il y a six mois que cette convention subsiste. Ce n'a pas été sans querelles; cor

souvent îî a été indécis si la nuit du samedi au dimanche appartcnnir.'î. l'ancienne loi ou à la nouvelle. Pour moi, j'ai résisté jusqu'à présent à toutes les deux, et je crois que c'est pour cette raiHon que j'ai toujours été aimée. Enfin, pour détourner le fléau des tremblements de terre, et pour intimider don Issacar, il piut ;i monsieur l'inquisiteur de célébrer un auto-da-fé. Il me titThonneur de m'y inviter; je fus très bien placée : on servit aux dames des ihfraîchissements entre la messe et l'exécution. Je fus à la vérité, saisie d'horreur en voyani brûler ces deux juifs et cet honnête biscayen qui avait épousé sa commère; mais quelle fut ma surprise, mon effroi, .non trouble, quuLd j9 vis dans un san-benitoet sous une mitre, une figure qui ressemblait à celledePangl. ss! je me frottai les yeux, je regardai attentivement, je le vis pendre; je tombai en faiblesse. A peine reprenais-je mes sens, que je vous vis dépouillé, tout uu; ce fut là le comble deriiorrcur, de la consternation, de la douleur, du désespoir, .le vous dirai avec vérité que votre peau est encore plus blanche et d'un incnn^at plus parfait que celle de mon capitaine de.- Bulgares; cette vue redoubla tous les sentiraents qui m'accablaient, qui ne dévoraient. Jem'éeriai, je voulus dire : « Arrêtez, barbares! » mais la voix me manqua; et mes cris auraient été inutiles. Quand vouseûtesété bien fessé, comment se peut-il faire, disais-je, que l'aimable Candide et le. «âge Panglossse trouvcntàLi8l)onne, l'un pour recevoir cent coups ae fouet, et l'autre pourêtre pendu par ordre de monseigneur l'inquisiteur, dont je suisla bien-aimée ? Pangioss

îji'a donc bien cruellement trompée quand ii ma disait que tout va le mieux du monde. Agitée, éperdue, tantôt hors de moi-même, et tantôt prés de mourir de faiblesse, j'avais la tête remplie du massacre de mon père, de ma mère, de mon frère, de l'insolence de mon vilain soldat bulgare, du coup de couteau qu'il me dorma, de ma servitude, de mon métier du cuisimére. de mon capitaine bulgare, de mon vilain don Issacar, de mon abominable inquisiteur, de la pendaison du docteur Pangioss, de ce grand miserere en faux-bourdon pendant lequel on vous fessait, et surtout du baiser que je vous avais donné derrière un paravent le jour que je vous avais vu pour la dernière fois. Je louai Dieu qui vous ramenait à moi. par tant d'épreuves. Je recommandai à ma vieille d'avoir soin de vous, et de vous amener ici dès qu'elle le pourrait. Elle a très bien exécuté ma commission; j'ai goûté le plaisir inexprimable de vous revoir, de vous entendre, de vous parler. Vous devez avoir une faim dévorante; j'ai grand appétit, com!nenç:.;::s par souper.»

Les voilà qui se mettent tous deux à table ; et, après le souper, ils se replacent sur ce beau canapé dont on a déjà parlé. Es y étaient quand Ip, signor don Issacar, l'un des maîtres de ia ; raison, arriva. C'était le joui- du sabbat; il venait jouir de ses droits et expliquer son le ndre amour.

IX. — C.T qBi afîDi lie Guaégonde, ae Candide. (?a grand inquisiteur et d'un Juif.

Cet Issacar était le plus colérique Hébreu qu'on eût vu dans Israël depuis la captivité en Babylone. « Quoi! dit-il, chienne de Galiîéenne, ce n'est pas assez de monsieur l'inquisiteur ; il faut que ce coquin partage aussi avec moi ! » En disant cela, il tire un long poignard dont il était toujours pourvu ; et, ne croyant pas que son adverse partie eût des armes, il se jette su? Candide. Mais notre bon Westphalien avait reçu une belle épée de la vieille avec l'iiabit complet, n tire son épée, quoiqu'il eût les mœurs fort douces, et vous étend l'Israélite roide mort sur le carreau, aux pieds de la belle Cunégonde.

« Sainte-Vierge ! s'écria-t-elle ; qu'allons-nous devenir? un homme tué chez moi! Si la justice vient, nous sommes perdus.— SJ Pangloss n'avait pas été pendu, dit Candide , il nous donnerait un bon conseil dans cette extrémilé, car c'était un grand philosophe. A son défaut, consultons la vieille. » Elle était fort prudente et commençait à dinj son avis, quand une autre petite porte s'ouvrit. Il était une heure aprè.minuit, c'était le commencement du dimanchece jour appartenait à monsieur l'inquisiteur. ïi entre, et voit le fessé Candide Tépée à la main, un mort étendu par terre, Cunégonde effrayée, et ia vieille donnant des conseils.

Voici dans ce moment ce qui se passa dans l'âme de Candide et comment il se raisonna :

« Si" ce saint homme appelle du secours, il m© fera infailliblement brûler. Il pourra en faire autant de Cunégonde. Il m'a fait fouetter impitoyablement ; il est mon rival; je suis en train de tuer, il n'y a pas à balancer. » Ce raisonnement fut net et rapide; et, sans donner le remps à l'inquisiteur de revenir de sa surprise, il le pe-rce d'outre en outre et le jette à côté du Juif. « En voici bien d'une autre, dit Cunégonde. Il n'y a plus de rémission ; nous sommes excommuniés : notre dernière heure est venue. Comment avez-vous fait , vous qui êtes né si doux, pour tuer en deux minutes un Juif et un prélat? — Ma belle demoiselle, répondit Candide, quand on est amoureux, jaloux et fouetté par l'inquisition, on ne se connaît plus. »

La vieille prit alors la parole et dit : « Il y s trois chevaux andalous dans l'écurie, avec ieurs seiles et leurs brides. Que le brave Candide les prépare. Madame a des moyadors et des diamants ; montons vite à cheval, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et allons à Cadix ; il fait le plus beau temps du inonde, et c'est un grand plaisir de voyager pendant la fraîcheur de la nuit. »

Aussitôt Candide selle les trois chevaux. Cunégonde, la vieille et lui font trente milles d'une traite. Pendant qu'ils s'éloignaient, la sainte Hermandad arrive dans la maison : on enterre monseigneur dans une belle église, et on jette Issacar à la voirie.

Candide, Cunégonde et la vieille étaient déjà dans la petite ville d'Avacena, au milieu des montagnes de la Sierra-^Iorena ; et ils parlaient ainsi dans un cabaret s

1. — L'diîs qus'iie uuiresse Candide, Canégonde et \& vieille arrivent k Cadix, et de leurembarriuement.

« Qui a donc pu me voler mes pistoles et mes

diamants ? (lisait en pleurant Cunégonde ; de quoi vivrons-nous ? comment farons-aous ? où trouver des inquisiteurs et des Juifs qui m'en donnent d'autres? — Hélas! dit la vieille, je soupçonne fort un révérend père cordelier qui coucha hier clans îa même auberge que nous a Badajoz. Dieu me garde de faire un jugement téméraire I mais il entra deux fois dans notre chambre, et il partit longtemps avant nous. Hélas ! dit Candide, le bon Pang-loss m'avait souvent prouvé que les biens de la terre sont communs à tous les hommes, que chacun y a un droit égal. Ce cordelier devait bien, suivant ces principes, nous laisser de quoi achever notre voyage. Il ne vous reste donc rien, ma belle Cunégonde ? — Pas un maravédis , ditelle. — Quel parti prendre? dit Candide. — Vendons un des chevaux, dit la vieille; je monterai en croupe derrière mademoiselle, quoique je ne puisse me tenir que sur une fesse, et nous arriverons à Cadix. »

Il y avait dans la même hôtellerie un prieur de bénédictins ; il acheta le cheval bon marché. Candide, Cunégonde et la vieille, passèrent par Lucena, par Chillas, par Lebrixa, et arrivèrent enfin à Cadix. On y équipait une flotte, et on y assemblait des troupes pour mettre à la raison les révérends pères jésuites du Paraguay, qu'on accusait d'avoir fait révolter mie de leurs hordes contre les rois d'Espagne et de Portu-

gai, auprès de l.i ville du Sai.Dt-Sacremeî3t Candide, ayant servi ch'3z les Bulg-^res, St rexerc:ce bulgarien devant le général de la petite année, avec tant de grâce, de célérité, d'adresse, àv. fierté, d'agilité, qu'on lui donna une compagnie d'infanterie à commander. Le voilà capitaine; il s'embarque avec mademoii^eile Guiiéjjonde, la vieille, deux valets, et les deux chevaux andalous qui avaient appartenu a M. le grand inquisiteur d» Portugal.

Pendant toute la traversée, ils raisonnèrent beaucoup sur la philosophie du pauvre Pangloss. « Nous allons dans un autre univers, disait Candide; c'est dans celui-îà, sans doute, que tout est bien; car il faut avouer qu'on pourrait gémir un peu de ce qui se passe dans \r} nôtre en physique et en moral. — Je vous aime de tour, mon cœur, disait Cunégonde; mais j'ai encore i'â;ne tout effarouchée de ce que j'ai vu, de ce que j'ai éprouvé. —Tout ira bien, répliquait Candide; la merde ce nouveau monde vaut déjà mieux que les mers de notre Europe : elle est plus calme, les vents plus constants : c'est certainement le nouveau mondequi est le meilleur des univers possible.

— Dieu le veuille ! disait Cunégonde; mais j'ai été si horriblement malheureuse dans le mien, que mon cœur est presque fermé à l'espérance.

— Vous vous plaignez, leur dit la vieille; hélas ! vous n'avez pas éprouvé des infortunes telles que les miennes. »

Cunégonde fse mit presque à rire, et trouva cette bonne femme fort plaisante de prétendre être plus malheureuse qu'elle : « Hélas ! lui ditelie, ma bonne, à moins que vous n'ayez été

violée par deux Bulgares, que vous n'ayez reçu deux coups de couteau dans le ventre, «iu'ôn n'ait démoli deux de vos châteaux, qu'on n'ait égorgé à vos yeux deux mères et deux pères, et que vous n'ayez vu deux de vos amants fouettés dans un auto-da-fé, je ne vois pas que vous puissiez l'emporter sur moi : ajoutez que je suis née baronne avec soixante et douze quartiers, et que j'ai été cuisinière. — Mademoiselle, répondit la vieille, vous ne savez pas quelle est ma naissance ; et si je vous montrais mon derrière, vous ne parleriez pas comme vous faites, et vous suspendriez votre juge* cisnt. »

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