XI. — Histoire de la vieille
« Je n'ai pas eu toujours les yeux éraiilés c% bordés d'écarlate; mon nez n'a paà toujours touciié à mon menton ; et je n'ai pas toujours été servante. Je suis la fuie du pape Urbain X (l) et de la princesse de I-alestrine. Ou m'éîeva ju.'?qu'à quatorze ans dans un palais auquel tous les châteaux de vos barons allemands n'auraient i)as servi d'écurie, et une de mes robes vainit mieux que toutes les magnificences de la Westphalie. Je croissais en beauté, en grâces, en talents, au milieu des plaisirs, des respects et des espérances : j'inspirais déjà de l'amour; ma gorge se formait; et quelle gorge! blanciie,
(1) Voyez l'extrême discrétion de l'auteur : il n'y <.'U( lusqu'à présent aucun [lape nommé Urriain X; il riauit de aonner une bâtarde à un pnpe connu. Oueliccir conspeclioni quelle délicatesse! uVo/c posthume de Voltaire.)
ferme, taillée comme celle de la Vénus de Médicis! et quels yeux! que'.les paupières! quels sourcils noirs ! quelles flammes brillaient dans mes deux prunelles et effaçaient la scintillation des étoiles, comme me disaient les poètes du quartier. Les femmes qui m'habillaient et me àéshabillaient tombaient en extase en me regardant par devant et par derrière, et tous les iiommes auraient voulu être à leur place. Ja fus fiancée à un prince souverain de Mas.-;i- Carrara : quel prince! aussi beau que moi, p^tri de douceur et d'agréments ; brillant d'esprit et brûlant d'am.our : je l'aimais conmie on aime pour la première fois, avec idolâtrie, avec emportement. Les noces furent préparées : c'étaient une pompe, une magnificence inouïes ; c'étaient des fêtes, des carrousels, des opérabuffa continuels, et toute l'Italie fît poui moi des sonnets dont il n'y eut pas un geaJ de passable. Je touchais au moment de mon bonheur, quand une vieille marquise, qui avait été maîtresse de mon prince, l'invita à prendre du chocolat chez elle : il mourut en moins de deux heures avec des convulsions épouvantables : mais ce n'est qu'une bagatelle. Ma mère au désespoir, et bien moins affligée que [p.oi, voulut s'arracher pour quelque temps a im séjour si funeste. Elle avait une très belle terre auprès de Gaïette ; nous nous embarquâmes sur une galère du pays, dorée comme l'autel de Saint-Pierre de Rome. Voilà qu'un :'orsaire de Salé fond sur nous et nous aborde : nos soldats se défendirent conmie des soldats dix pape ; ils se mirent tous a genoux en jetait leurs armres, et en demandant au corsan-e
îio^ixï PS TOLTiX.'ia. i. 9
ane absoîtition in articuU) aiortis, Anfesitôt on les dépouilla nus comme des singes, et ma mère aussi, nos filles d'hoaneur aussi, et moi aussi. G est une chose admirable que la diligence avec laquelle ces messiem-s désliabilient le monde; mais ce qui me surprit davantage, c'est qu'ils nous mirent à tous le doigt dans on endroit où, nous autres femmes, noue ne nous laissons mettre d'ordinaire que das canules. Cette cérémonie me paraissait Oisn étrange ; Toilà comme on juge de tout quand on n*est pas sorti de son pays. J*appris bientôt que c'était pour voii' si nous n'avions pas caché ià quelques diamants; c'est un usnge établi de temps immémorial parmi les nations policées qiiî courent sur mer. J'ai su que messieurs les religieux chevaliers de Maltô n*j manquent jamais quand ils prenrsnt des Turcs et des Turques : c'est une loi du droit des gens à laquelle on n'a jamais dérogé. Je ne vous dirai point combien il est dur pour une ieime princesse d'être menée esclave à Maroc avec ?a mère ; vous concevez assez tout ce que nous eûmes à souffrir dans le vaisseau corsaire. Ma mère était encore très belle, aoi filles d'honneur, nos simples femmes <ï% chambre avaient plus de charmes qu'on n'eu peut trouver dans toute l'/Vfrique ; pour moi, j'étais ravissante, j'étais la beauté, la grâce même. <st j'étais puceile : je ne le fus pas longteiî^.ps ; cette fleur, qui avait été réservée pour \ii beau prince de Massa-Carrara, me fut ravie par le capitaine corsaire : c'était un nègre ubomiûable, qui croyait encore me faire beaucoup d'honneur. Certes, il fallait que Esa-
dame la princesse de Palestrine et moi înssions bien fortes pour résister à tout ce qnrnous éprouvâmes jusqu'à notre arrivée îi Mt^ roc I mais passons ; ce sont des choses si CDIB=' munes, qu'elles ne valent pas la peinb qu'OB en parie. Maroc nageait dans le sang quaCii nous arrivâmes : cinquante fils de l'empereUT Muley-Ismaël avaient chacun leur parti; Cf; qui produisait, en effet, cinquante guerres civiles de noirs contre noirs, de noirs contre basanés, de basanés contre basanés, de mu^très contre mulâtres : c'était un carnage continuel dans toute l'étendue de l'empire. A peine fûmes-nous débarquées, que des noirs d'une faction ennemie de celle de mon corsaire se présentèrent pour lui enlever son butin. Nous étions, après les diamants et l'or, ce qu'il avait de plus précieux : je fus témoin d'un combat tel que vous n'en voyez jamais dans vo? climats d'Europe. Les peuples septentrionaux n'ont pas le sang assez ardent; ils n'ont pas la rage des femmes au point où elle est commune en Afrique : il semble que vos Européens aient du lait dans les veines; c'est du vitriol, c'est du feu qui coule dans celles des habitants du mont Atlas et des pays voisins. On combattit avec la fureur des lions, des tigres et des serpents de la contrée, pour savoir qui nous aurait.Un Maure saisit ma m èr i par le bras droit, le lieutenant de mon capitaino la retint par le bras gauche; un soldat maure la prit par une jambe , un de nos pirates Î6 tenait par l'autre : nos filles se trouvèrent presque toutes en un moment: tirées ainsi ;% quatre soldats. Mon capitaine me tenait ca»
chée derrière lui, ii avait le cimeterre eu poing, et tuait tout ce qui s'opposait à sa rage -. enfin je vis toutes nos Italiennes et ma mère déchirées, coupées, massacrées par les monstres qui se les disputaient : les captifs, mes compagnons, ceux qui les avaient pris, soldats, matelots, noirs, basanés, blancs, mulâtres, et enfin mon capitaine, tout fut tué, et je demeurai mourante sur un tas de mortfe. Des scènes pareilles se passaient, comme on sait, dans l'étendue de plus de trois cents lieues, sans qu'on manquât aux cinq prières par jour ordonnées par :\Ialiomet. Je me débarrassai avec beaucoup de peine de la foule de tant de cadavres sanglants entassés, et je me traînai soas un grand oranger, aubord d'un ruisseau voisin ; j'y tombai d'effroi, de lassitude, d'horrem:, de désespoii-, et de faim. Bientôt après mes sens accablés se livrèrent à un sommeil qui tenait plus de l'évanouissement que du repos. J'étais dans cet état de faiblesse et d'insensibilité, entre la mort et la vie, quand je me sentis pressée de quelque chose qui s'agitait sur mon corps ; j'ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de bonne mine, qui soupirait, et qui disait entre ses dents : t. 0 che ^ciagura dPessere senza coylî... »
xn. -Suite des malheurs de la vieille.
« Etonnée et ravie d'entendre la langue de ma patrie, et non moins surprise des paroles que profî^rait cet homme, je lui répondis qu'il y avait de plus grands malheurs que celui
dont U se plaignait; je l'instruisis en peu de mots des horreurs que j'avais essuyées, et je retombai en faiblesse. Il m'emporta dans une maison voisine, me fit mettre au lit, me fit donner à manger, me servit, me consola, me flatta, me dit qu'il n'avait rien vu de si beau que moi, et que jamais il n'avait tant regretté ce que personne ne pouvait lui rendre. « Je 0 suis né à Naples, me dit-il; on y chaponne 0 deux ou trois mille enfants tous les ans : lei; 9 uns en meurent ; les autres acquièrent une B 7oix plus belle que celle des femmes; les « autres vont gouverner des Etats. On me fit 0 cette opération avec un très grand succès, n «t j'ai été musicien de la/jhapelle de maj dame la princesse de Palestrine. — De ma ^ mère ! m'écriai-je. — De votre mère ! s'écria- » t-il en pleurant ; quoi ! vous seriez cette
* jeune princesse que j'ai élevée jusqu'à l'âge a de six ans, et qui promettait déjà d'être " aussi belle que vous êtes ? — C'est moi-même , «i ma mère est à quatre cents pas d'ici, coupée » en quartiers, sous un tas de morts... »
» Je lui contai tout ce qui m'était arrivé ; il me conta aussi ses aventures, et m'apprit conmaent il avait été envoyé chez le roi de Maroc par une puissance chrétienne, pour conclure avec ce monarque un traité par lequel on lui fournirait de la poudre, des canons, et des vaisseaux, pour l'aider à extenniner le commerce des autres chrétiens. • Ma mission est » îaite, dit cet honnête eunuque ; je vais m'em- » barquer à Ceuta, et je vous ramènerai en
• Italie: Ma che sciagura cCessere scnza cogL.An » Je le remerciai avec des larmes d'atten-
drissement; et, au lieu de me mener en Italie, il me conduisit à Alger, et me vendit au dey de cette province. A peine fus-je vendue, que cette peste qui a fait le tour de l'Afrique, de l'Asie et de l'Europe, se déclara dans, Alger avec fureur Vous avez vu des tremblements déterre; mais mademoiselle, avez-vous jamais: eu la peste? — Jamais, répondit la baronne. — Si vous l'aviez eue, reprit la vieille, vous avoueriez qu'elle est bien au-dessus d'un tremblement de terre : elle est fort commune en Afrique; j'enfusattaquée. Figurez-vous quelle situation pourla fille d'un pape, âgée de quinze ans, qui, en trois mois de temps, avait éprouvé la pauvreté, l'esclavage, avait été violée presque tous les jours, avait vu couper sa mère en quatre, avait essuyé la faim et la guerre, et mourait pestiférée dans Alger. Je n'en mourus pourtant pas; mais mon eunuque, et le dey, et presque tout le sérail d'Alger, périrent. Quand les premiers ravages de cette épouvantable peste furent passés, on vendit les esclaves du dey. Un marchand m'acheta, et me mena à Tunis; il me vendit à un autre marchand, qui me revendit à Tripoli; de Tripoli je fus revendue à Alexandrie, d'Alexandrie revendue à Smyrne, de Smyrne à Constantinople: j'appartins enfin à un aga des janissaires, qui fut bientôt commandé pour aller défendre Azof contreles Russes quirassiégeaient. L'aga,qui était un très galant homme, mena avec lui tout son sérail, et nous logea dans un petit fort sur les Palus-Méotides, gardé par deux eunuques noirs et vingt soldats. On tua prodii^ieusement de Russes, mais il s nous leren-
dirent bien : Azof fut mis à feu et à sang, et on ne pardonna ni au sexe ni à l'âge : il ne resta que notre petit fort; les ennemis voulurent nous prendre par la famine. Les vingt janissaires avaient juré de ne se jamais rendre; les extrémités de la faim où ils furent réduits les contraignirent à manger nos deux eunuques, de peur de violer leur serment : au bout de quelques jour.;, ils résolurent de manger les femmes. Nous avions un iman très pieux -^c très compatissant, qui leur fit un beau S'^rmon, par lequel il leur persuada de ne nous pas tuer tout à fait : « Coupez, dit-il, seuley ment une fesse à chacime de ces dames, ^ vous ferez très-bonne chère ; s'il faut y re- • venir, vous en aurez encore auiant dans quelques jours : le ciel vous saura gré d'une .; action si charitable, et vous serez secourus. » Il avait beaucoup d'éloquence, il les persuada : on no as fit cette horrible opération ; i'imun nous a ; )pliqua le même baume qu'on met a ux enfants qu'on vient de circoncire; nous étions toutes à î;i mort. A peine les janissaires eurent-ils fait le repas que nous leur avions fourni, que les i'.usses arrivent sur des bateaux plats; pas un janissaire ne réchappa : les Russes ne firent aucune attention à l'état où nous étions. 11 y a partout des chirurgiens français; un d'eux, qui était fort adroit, prit soin de nous; il nous guérit; et je me souviendrai toute ma vie que, quand mes plaies furent bien fermées, ii meât des propositions : au reste, il nous dit à toutes de nous consoler; il nous assara <rue, dans plusieurs sièges, pareille chose était arrivée, et que e'étaitlaloidelag-uerre.Dès que mes compagnes
purent mai cher, on les fit aller à Moscow; j'6chus en partage à un boyard, qui me fit sa jardinière et qui nie donna vingt coups de fouet par jour : mais ce seigneur ayant été roué au bout de deux ans avec une trentaine le boyards, pour quelque tracasserie de cour, 3 profitai de cette aventure; ie m'enfuis; je traversai toute la Russie; je fus longtemps servante de cabaret à Riga, puis à Rostock, à Vismar, à Leipsick, à Cassel, à Utrecht, à Leyde, à La Haye, à Rotterdam. J'ai vieilli dans la misère et dans Topprobre, n'ayant que la moitié l'un derrière, me souvenant toujours que j'éais fille d'un pape : je voulus cent fois me tuer, laais j'aimais encore la vie. Cette faiblesse ridicule est peut-être un de nos penchants les plus funestes ; car y a-t-il rien de plus sot que de vouloir porter continuellement un fardeau qu'on veut toujours jeter parterre; d'avoir son être en horreur, et de tenir à son être ; enfin de caresser le serpent qui vous dévore, jusqu'à ce qu'il nous ait mangé le cœur ? J'ai vu dan& les pays que le sort m'a fait parcourir, et dans Jes cabarets où j'ai servi, un nombre prodigieux de personnes qui avaient leur existence en exécration ; mais je n'en ai vu que douze qui aient mis volontairement fin à leur misère : trois nègres, quatre Anglais, quatre Genevois, et un professeur allemand, nommé Robek. J'ai fini par être servante chez le Juif don Issacar : il me mit auprès de vous, ma belle demoiselle; je me suis attachée à votre destinée, et j'ai été plus occupée de vos aventures Que des miennes. Je ne vous aurais même jamais paxlé de mes malheurs si vous ne m'aviez pas un
peu piquée, et s'il n'était d'usage, dans un vaisseau, de conter des histoires pour se désennuyer. Enfin, mademoiselle, j'ai de l'expérience, je connais le monde : donnez-vous un plaisir; engagez chaque passager à vous conter son histoire : et s'il s'en trouve un seul qui n'ait souvent maudit sa vie, qui ne se soit souvent dit à lui-même qu'il était le plus malheureux des hommes, jetez-moi dans la mcx" la tête la première, o
XÎII. — Comment Candide fut obligé de se séparer de la belle Ciinégoride et de Ja vieille.
La belle Cunégonde, ayant entendu l'histoire de la vieille, lui fit toutes les politesses qu'on devait à une personne de son rang et de son mérite : elle accepta la proposition; elle engagea tous les passagers, l'un après l'autre, à lui conter leurs aventures. Candide et elle avouèrent que la vieille avait raison. C'est bien 'iommage, disait Candide, que le sage Pangloss ait été pendu, contre la coutmne, dans un aut<:!-àa-fé ; il nous dirait des choses admirables sur le mai physique et sur le mal moral qui couvrent la terre et la mer, et je me sentirais assez de force pour oser lui faire respectueusement quelques objections.
A mesure que chacun racontait son histoire, le vaisseau avançait : on aborda dans Buenos- AjTes. Cunégonde, le capitaine Candide, et Is vieille, allèrent chez le gouverneur don Fernando d'Ibaraa, y Figueora, y Masearenes, y Lampourdos, y Souza. Ce seigneur cvait une fierté convenable à un homme aui portait tart
de noîBs : il parlait aux iiomines avec le dédain le plus noble, portant le nez ai haut, éie- Tant si impitoyablement îa yoIx, prenant un ton si imposant, affectant une démarche si altière, que tous ceux qui le saluaient étaient tentés de le battre. li aimait les femmes à la fiîreur : Cunégonde lai parut ce qu'il avait jaaiais vu de plus beau. La première cho^e qu'il B1 fut de demander si elle n'était point la femme du capitaine. L'air dont il St cette question alarma Candide : il n'osa pas dire qu'elle était sa femme, parce qu'en effet elle ne rétait pas ; il n'osait pas iiire que c'était sa sœur, parce qu'elle ne l'était pas non plus ; et quoique ce mensonge officieux eût été autrefois très à la mode chez les anciens, et quïl pût être utile aux modernes, son âme était trop pure pour trahir la vérité. !^iademoiseUe Cunégonde, dit-il, doit me faire rhoniieur de m'épouser, et nous supplions voire excellence de daigner faire notj"e noce.
Don Fernando d'Tb^traa, j Figueorn, j Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, relevant sa ïTiCnistache, sourit amèrement, et ordonna au capitaine Candide d'aller faire la revue de sa compaernie. Candide obéit : le gouverneur demeura avec mademoiseUe Cunégonde. Il lui déclara sa passion, lui protesta que ^le lendemyin il l'épouserait a la face de l'Église, ou autrem^ent, ainsi qu'il plairait à ses charmes. Cunégonde lui demanda un quart d'heure pour ee recueillir, pour consulter la vieille, et pour se déterminer.
La Weille dit àCunégonde : « Mademoiselle. A'ous avez soixante et douze quartiers, et pa.«
une oboic : il ne tient qu'à vous d'être la femme du plus <-Tand seigneur de l'Amérique méridionale, qui a une très belle moustache : estce à vous de vous piquer d'une fidélité à toute épreuve? Vous avez été violée par les Bui« g^res : un Juif et un inquisiteur ont eu vu.^ bonnes ^âces : les malheurs donnent dfâ di'oits. J'avoue que, si j'étais à votre place, je ne ferais aucun scrupule d'épouser M. le gouverneur, et de faire la fortune de M. le capitaine Candide. » Tandis que la vieille pariait avec toute la prudence que l'âg-e et rex;perience donnent, on vit entrer dans ie port, im petit vaisseau; il portait un alcade et des algu&'ulà; et voici ce qui était arrivé.
La vieille avait très bien deviné que ce fut on cordelier à la grande manche qui vola l'argent et les bijoux de Cunégonde dans la ville de Badajoz, lorsqu'elle fuyait en hâte avec Candide. Ce moine voulut vendre queiques-unes des pierreries à un joaillier ; ie marchand ïerreconnut pour celles du grand inquisiteur. Le cordelier, avant d'être pendu, avoua qu'il le& avait volées : il indiqua les personnes, et !& route qu'elles prenaient. La fiiite de Cunégonde et de Candide était déjà comiue : on les suivit à Cadix ; on envoya sans perdre de temps un vaisseau à leur poursuite. Le vaisseau était déjà dans le port de Buenos- Ayres : le bruit se répandit qu'un alcade allait débarquer, et qu'on poursuivait les meurtriers de monseigneur le grand inquisiteur La prudente vieille vit à l'instant tout ce qui était à faire : « Vous ne pouvez fuir, dit-elle a Cunégonde, et vous n'avez rien à craindre : ce n'est pas vous qw
avez tué moiiôeigiieur ; et d'ailleurs le gouverneur, qui vous aime, ne souffrira pas qu'on vous maltraite : demeurez. » Elle court sur-lechamp à Candide : « Fuyez, dit-elle, ou dan£ une heure vous allez être brûlé. » Il n'y avait pas un moment à perdre; mais comment se séparer de Cunép-onde? et où se réfugier?
XIV. — Comment Candide et Cacambo furent reçus chez les jésuites du Paraguay.
Candide avait amené de Cadix un valet tel qu'on en trouve beaucoup sur les côtes d'Espagne et dans les colonies : c'était un quart d'Espagnol, né d'un métis dans le Tucuman. Il avait été enfant de chœur, sacristain, matelot, moine, facteui*, soldat, laquais; il s'appelait Cacambo, et aimait fort son maître, parce que son maître était un fort bon homme. Il sella au plus vite les deux chevaux anda- !ous : Allons, mon maître, suivons le conseil !le la vieille; partons, et courons sans regarder derrière nous. Candide versa des larmes : " 0 ma chère Cunégonde! faut-il vous abandonner dans le temps que M. le gouverneur va faire nos noces? Cunégonde, amenée de si ioin, que deviendrez-vous? — Elle deviendra ce qu'elle pourra, dit Cacambo; les femmes ae sont jamais embarrassées d'elles-, Dieu y pourvoit; courons. — Où me ménes-tu? où allons-nous? que ferons-nous sans Cunégonde? disait Candide. — Par saint Jacques de Compostelle! dit Cacambo, vous alliez faire la la giiene aux jésuites: allons la faire pciu-
eux : je sais assez les chemins, Je vous mènerai dans leur royaume ; ils seront charmés d'avoir un capitaine qui fasse l'exercice à la bulgare ; vous ferez une fortune prodigieuse ; quand on n'a pas son compte dans un monde, on le trouve dans un autre ; c'est un grand plaisir de voir et de faire des choses nouvelles. — Tu as donc été déjà dans le Paraguay ? dit Candide. — Eh! vraiment oui, dit Cacambo; j'ai été cuistre dans le collège de l'AssomptioUj et je connais le gouvernement de ios padres comme je connais les rues de Madrid. C'est une chose admirable que ce gouvernement. Le royaume a déjà plus de trois cents lieues de diamètre ; il est divisé en trente provinces. Los padres y ont tout, et le peuple rien ; c'est le chef-d'œuvre de la raison et de la justice. Pour moi, je ne vois rien de si divin que Ios padres, qui font ici la guerre au roi d'Espagne et au roi de Portugal, et qui en Europe confessent ces rois, qui tuent ici des Espagnols, et qui à Madrid, les envoient au ciel : cela me ravit ; avançons : vous allez être le plus heureux de tous les hommes. Quel plaisir auront Ios padres, quand ils sauront qu'il leur vient un capitaine qui sait l'exercice bulgare ! »
Dés qu'ils furent arrivés à la première barrière, Cacambo dit à la garde avancée qu'un capitaine demandait à parler à monseigneur le commandant. On alla avertir la grand' garde : un officier paraguain courut aux pieds du commandant lui donner part de la nouvelle. Candide et Cacambo furent d'abord désarmés; on se saisit de leurs deux chevaux andalous. Les deui éti'angers sont introduits au milieu
dft deux files de soldats ; le commandant était au l30ut, le bonnet à trois cornes en tête, la robe retroussée, l'épée au côté, i'esponton à la main; il fit un signe; aussitôt vingt-quatre soldats entom-ent les deux nouveaux venus. Un sergent leur dit qu'il faut attendre, que le commandant ne peut lem- parler, que le révérend père provincial ne permet pas qu'aucun Espagnol ouvre la bouche qu'en sa présence, et demecre plus de trois heures dans le pays. « Et où est le révérend père provincial? dit Cacambo. — Il est à la parade après avoir dit sa messe, répondit le sergent; et vous ne pourrez baiser ses éperons que dan.s trois heures. ~ Mais, dit Cacambo, monsieur le capitaine, qui meurt de faim comme moi, n'est point Espagnol, il est Allemand. Ne pourrionsnous point déjeuner en attendant Sa Révérence ? »
Le sergent alla sur-le-champ rendre compte de ce discours au commandant. « Dieu soit béni! dit ce seigneur; puisqu'il est Allemand, je peux lui parler ; qu'on le mène dans ma feuillée. » Aussitôt on conduisit Candide dans un cabinet de verdure, orné d'une très jolie colonnade de marbre vert et or, et de treillages qui renfeiTuaient des perroquets, des colibris, des oiseaux-mouches, des pintades, et tous les oiseaux les plus rares. Un excellent déjeuner était préparé dans des vases d'or ; et tandis que les Paraguains mangèrent du maïs dans des écuelles de bois, en plein champ, à l'ardeur du soleD, le Révérend Père commandant entra dans la feuillée.
C'était un très beau jeune homme, le visage
plein, assez blanc, haut en couleur, le sourcD relevé, l'œil vit, l'oreille rouge, les lèvres ver^ meilles, l'air fier, mais d'une fierté qui n'était ni celle d'un Espagnol, ni celle d'un jésuite. On rendit à Candide et à Cacambo leurs armes qu'on leur avait saisies, ainsi que les deux chevaux andalous : Cacambo leur fit manger l'avoine auprès de la îeuilléa, ayant toiyom-e rœil sur eux, crainte de surprise.
Cr-ndide buisa d'abord le bas de la robe du oonamandant, ensuite ils se mirent à table. « Vous êtes donc Allemande lui dit le jésuito en cette langue. — Oui, mon Révérend Père, dit Candide. » L'un et l'tiutre, en prononçant ces paroles, se reg;irdaient avec une extrême suprise et une émotion dont ils n'étaient pas les maîtres, h Et de quel pays d'Allemagne êtes-vous? dit le jésuite. —De la sale province de A'estphalie, dit Candide : je suis né dans le château de Thunder-ten-tronckh. — 0 ciel! estil possible ? s'écria le commandant. -- Quel miracle î s'écria Candide. -- Serait-ce vous ? dit le commandant. — Cela n'est pas possible, dit Candide. » Us se laissent tomber tous deux à la renverse, ils s'embrassent, ils versent des ruisseaux de larmes. « Quoi! serait-ce vous, mon révérend père? vous, le frère de la belle Cunégonde ! vous, qui fûtes tué par les Bulgares! vous, le fils de M. le baron', vous, jésuite au Paraguay! il faut avouer que ce monde est une étrange chose. 0 Pangloss î Pangloss ! que vous seriez aise si TOUS n'aviez pas été pendu ? »
Le commandant fit retirer les esclaves nèfifres et les Paraguains, qui versaient «^ boire
dans des gobelets de. cristal de roche. ïi remercia Dieu et saint Ignace mille fois ; il serrait Candide entre ses bras ; leurs visages étaient baignés de pleurs. « Vous seri3z bien plus étonné, plus attendri, plus hors de vousmême, dit Candide, si je vous disais que mademoiselle Cunégonde, votre sœur, que vous avez crue éventrée, est pleine de santé.— Où ? — Dans votre voisinage, chez V.. le gouverneur de Buenos- Ayres, et je venais pour faire :;. guerre. Chaque mot qu'ils prononcèrent ns cette longue conversation accumulait ; .adige sur prodige : leur âme tout entière volait sur leur langue, était attentive dans leurs oreilles et étincelante dans leurs yeux. Lomme ils étaisnt Allemands, ils tinrent table ioiigtemps, en attendant le révérend provincial ; et le commandant parla ainsi à son cher Candide :