XV. — Gomment Candide tua le frère de sa chère Cunégonde
•r J'aurai toute ma vie présent à la mémoire .0 iour horrible où je vis tuer mon père et ma mère, et violer ma sœm-. Quand les Bulgares furent retirés, on ne trouva point cette sœur adorable, et on mit dans ime charrette ma mère, mon père et moi, deux servantes, et trois petits garçons égorgés, pour nous aller enterrer dans une chapelle de jésuites, à deux lieues du château de mes pères. Un jésuite Dous ieta de l'eau bénite ; elle était horriblement salée ; il en entra quelques gouttes dans mes yeux : le père s'aperçut que ma paupière
\feisait un petit mouvement, il mit la main Wu* mou cœur, et le sentit palpiter ; je fus se- Bouru, et au bout de trois semaines il n'y paraissait pas. Vous savez, mon ciier Candide, une j'étais fort joli ; je le devins encore darantage ; aussi le révérend père Croust, supérieur de la maison, prit pour moi la plus tendre amitié : il me donna l'habit de novice ; quelque temps après je fus envoyé a Rome. Le père général avait besoin d'ime recrue de jeunes jésuites allemands. Les souverains du Paraguay reçoivent le moins qu'ils peuvent de jésuites espagnols; ils aiment mùeux les étrangers, dont ils se croient plus maîtres. Je fus jugé propre par le révérend père général pour aller travailler dans cette vigne : nous partîmes, un Polonais, un Tyrolien et moi. Je fus honoré, en arrivant, du sous-diaconat et d'une Ueutenance : je suis aujourd'hui colonel et prêtre. Nous recevons vigoureusement les troupes du roi d'Espagne ; je vous réponds qu'elles seront excommuniées et battues. La Providence vous envoie ici pour nous seconder. :Mais est-il bien vrai que ma chère sœur Cunégonde soit dans le voisinage, chez le gouverneur de Buenos-Ayres ? »
Candide l'assura par serment que rien n'était plus vrai. Lem-s lannes recommencèrent à couler. Le baron ne pouvait se lasser d'embrasser Candide ; il l'appelait son frère, son sauveur. « A.h ! peut-être, lui dit^il, nous pourrons ensemble, mon cher Candide, entrer en vainquem^s dans la ville, et reprendre ma sœur Cunégonde. — C'est tout ce que je souhaite, dit Candide ; car je comptais l'épouser, et je
i'espàre ericcre. — Vous, insolent ! répondit le baron, vous auriez i'iinpudeiiee d'épouser ma sœur, qui a soixante et douze quartiers! je voua trouve bien efifronté d'oser me parler d*im dessein si téméraire ! b Candide, pétrifié d^^on tel discours, lui répondit : « Mon révéi-end pè?e, tous les quartiers du monde n'j font rien : j'ai tiré votre sœ^ir des bras d'un juif et d'un inquisiteur; elle m'a assez d'obligations, elle veut m'épouser : maître Pangloss m'a toujours dit que les hommes sont égaux, et assurément je l'épouserai. — C'est ce que nous verrons, coquin, dit le jésuite baron de ïiiander-ten-tronok.» Et en même temps il lui donna un grand coup du plat de son épée sur îe visage. Candide dans l'instant tire la sienne, et l'enfonce jusqu'à la garde dans le ventre du baron jésuite : mais, en la tirant toute fumante, il se mit à pleurer. « Hélas, mon Dieu ! dit-il, j'ai tué mon ancien maître, mon ami, mon beau-frère : je suis le meilleur homme du monde, et voilà déjà trois hommes que je tue; et dans ces trois il y a deux prêtres. »
Caeambo, qui faisait sentinelle à la porte de la feuillée, accourut. Il ne nous reste qu'à vendre cher notre vie, lui dit son maître ; on va sans doute entrer dans la feuillée il faut mc-irir les armes à la main.» Caeambo,' qui en Rvait bien vu d'autres, ne perdit point la tête: il prit la robe de jésuite que portait le baron, la rail sur le corps de Candide, lui donna le bonnet carré du mort, et le fit monter à cheval ; tout cel8 se fit en un clin d'oeil. « Galopons; mon maître; tout le monde vous prendra pour un jésuite oui va donner des ordres.
et nous aurons passé les frontières avant qu'on puisse coBTir après nous. » Il volait déjà en prononçant ces paroles, et en criant en espagnol : Place, place pour le révérend père oaionel ! »
XVI. — Ce qui avilit aux deux, voyageurs avec deux filles, deux singes et les sanvacres norainés Oreillons.
Candide et son valet furent au delà des barrières ; et personne ne savait encore dans ie camp la mort du jésuite allemand. Le vigilant Cacambo avait eu soin de remplir sa valise de pain, de chocolat, de jambon, de fruits, et de quelques mesures de vin : ils s'enfoncèrent avec leurs chevaux andalous dans un pays inconnu où ils ne découvrirent aucune route : enân une belle prairie entrecoupée de ruisseaux se présenta devant eux ; nos deux voyageurs font repaître leurs montures ; Cacambo propose a son maître de manger, et lui en donne l'exemple : « Comment veux-tu, disait Candide, que je mange du jambon, quand j'ai tué le fils de M. le baron, et que je me voif-! condamné à ne revoir la beUe Cunégonde de ma vie? A quoi me servira de prolonger mes misérables jours , puisque je dois les traîner loin d'elle, dans les remords et dans le désespoir ? et que dira le journal de Trévoux. »
En parlant ainsi, il ne laissa pas de manger. Le soleil se couchait ; les deux égarés entendirent quelques petits cris qui paraissaient poussés par des femmes ; ils ne savaient si ces cris étaient de douleur ou de l'oie ; mais ils se
îevèrent précipitamment, avec cette inquiétude et cette alarme que tout inspire dans un paya inconnu : ces clameurs partaient de deux filles toutes nues qui couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. Candide fut touché de pitié ; il avait appris à tirer chez les Bulgares, et il aurait abattu une noisette dans on buisson sans toucher aux feuilles : il prend son fusil espagnol à deux coups, tire, et tue les deux singes. * Dieu soit loué ! mon cher Cacambo, j'ai délivré d'un grand péril ces deux pauvres créatures : si j'ai commis un péché en tuant un inquisiteur et un jésuite, je l'ai bien réparé en sauvant la vie à deux filles : ce sont peut-être des demoiselles de condition, et cette aventure nous peut procurer de très grands avantages dans le pays. »
Il allait continuer; mais sa langue devint percluse quand il vit ces deux filles embrasser tendrement les deux singes, fondre en larmes sur leurs corps, et remplir l'air des cris les plus douloureux : * Je ne m'attendais pas à tant de bonté d'ame, » dit-il enfin à Cacambo ; lequel lui répliqua : « Vous avez fait là un beau chefd'œuvre, mon maître ! vous avez tué les deux amants de ces demoiselles. — Leurs amants? serait-il possible? vous vous moquez de moi, Cacambo ; le moyen de vous croire ? — Mon cher maître, repartit Cacambo, vous êtes toujours étonné de tout; pourquoi trouvez -vous si étrange que dans quelques pays il y ait des singes qui obtiennent les bonnes grâces des dames? ils sont des quarts d'hommes, comme je suis ur\ quart d'Espagnol. — Hélas I reprit
Candide, je me souviens d'avoir entendu dire à maître Pangloss qu'autrefois pareiis accidents étaient arrivés, et que ces mélanges avaient produit des égypans, des faunes, des satyres ; que plusieurs grands personnages de l'antiquité en avaient vu; mais je prenais cela pour des fables. — Vous devez être convaincu à présent, dit Cacambo, que c'est une vérité ; et vous voyez comment en usent les personnes qui n'ont pas reçu une certaine éducation : tout ce que je crains, c'est que ces dames ne nous fassent quelque méchante affaire. *
Ces réflexions solides engagèrent Candide à quitter la prairie et à s'enfoncer dans un bois. 11 y soupa avec Cacambo ; et tous deux, après avoir maudit l'inquisiteur de Portugal, le gouverneur de Buenos- Ayres , et le baron, s'endormirent sur de la mousse. A leur réveil ils sentirent qu'ils ne pouvaient remuer : la raison en était que pendant la nuit les Oreillons, habitants du pays, à qui les deux dames les avaient dénoncés, les avaient garrottés avec des cordes d'écorces d'arbres ; ils étaient entourés d'une cinquantaine d'Oreillons tous nus, armés de flèches, de massues et de haches de caillou; les uns faisaient bouillir une grande chaudière, les autres préparaient des broches, et tous criaient : « C'est un jésuite , c'est un jésuite; nous serons vengés et nous ferons bonne chère ; mangeons du jésuite, mangeons du jésuite. » Je vous l'avais bien dit, mon cher maître, s'écria tristement Cacambo, que ces deux filles nous joueraient un mauvais tour. » Candide, apercevant la chaudière et les broches, s'écria : « Nous allons certainement être
rôtis ou bouillis. Ah ! que dirait maître Pangloss s'il voyait comme la pure nature est faite ? Tout est bien ; soit : mais j'avoue qu'il est bien cruel d'avoir perdu mademoiseUe Cunégondô, et d'être mis à la broche par des Oreillons. B Cacambo ne perdait jamais latêt6: « Ne désespérez de rien, dit-il au désolé Candide; j'entends un peu le jargon de ces peuples, je vais leiu* parler. — Ne manquez pas, dit Candide, de leur représenter quelle est l'inhumanité affreuse de faire cuire des hommes, et combien cela est p^u chrétien. — Àlessieurs, ditCacambo, vous comptez donc manger aujourd'hui un jésuite ; c'est très bien fait, rien n'est plus juste que de traiter ainsi ses ennemis : en effet, le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, et c'est ainsi qu'on en agit dans toute la terre : si nous n'usons pas du droit de le manger, c'est que nous avons d'ailleurs de quoi faire bonne chère; mais vous n'avez pas les mêmes ressources que nous. Certainement il vaut mieux manger ses ennemis que d'abandonner aux corbeaux et aux corneilles le fruit de sa victoire : mais, messieurs, vous ne voudriez pas manger vos amis; vous croyez aller mettre un jésuite en broche, et c'est votre défenseur, c'est l'ennemi de vos ennemis que vous allez rôtir. Pour moi, je suis né dans votre pays ; monsieur que vous voyez est mon maître; et, bien loin d'être jésuite, il vient de tuer un jésuite ; il en porte les dépouilles; voilà le sujet de votre méprise : pour vérifier ce que je vous dis, prenez sa robe, portez-la à la première barrière du royaume de los padrea, in-
formez-vous si mon maître n'a ... ...; ,.... ..,.,.,-
Rier jésuite; il vous faudra peu de t-emps : vous pourrez toujours nous manger, si vous trouvez que je vous ai menti ; mais si je vous ai dit la vérité, vous connaissez trop les principes du droit public, les mœurs et les lois, pour ne nous pas faire grâce. »
Les Oreillons trouvèrent ce discours très raisonnable ; iiy députèrefit deux, notables pour aller en diligence s'inform.er de la vérité; les deux députés s'acquittèrent de leur commission en gens d'esprit, et ils revinrent bientôt apporter de bonnes nouvelles : les Oreillons délièrent leurs deux prisonniers, leur firent toutes sortes de civilités, leur offrirent des ftlîes, ieur donnèrent des rafraîchissements, et les reconduisirent jusqu'aux confins de leurs Etats, en criant avec aUégresse : « Il n'e^t point jésuite, il n'est point jésuite! »
Cfmdide ne se lassait point d'admirer le sujet de sa déli\Tance : « Quel peuple ! disait-il, quels hommes I quelles mœurs î Si je n'avais pas eu le bonheur de donner un grand coup d'épée au travers du corps du frère de mademoiselle Cunégonde, j'étais mangé sans rémission. Mais, après tout, la pure nature est bonne, puisque ces gens-ci, au lieu de me manger, m'ont fait mille honnêtetés dès qu'ils ont BU que je n'étais pas jésuite. »
XVU. — Arrivée de Candide et de son v<alel aa pays d'Eldorado, et ce qu'ils y virent.
Quand ils furent aux frontières des Oreillons. ' Vous voyez, dit Cacarabo à Candide, que œi
àéniisphère ns vaut pas mieux que l'autre ; croyez-moi, retom'nons en Europe par le plus court, — Coroment y retourner, dit Candide, etoîi aller? si je vais dans mon paj^s, les Bulgares et les Abares y égorgent tout.- si je retourne en Portugal, j'y suis brûlé; si nous restons dans ce pays-ci, nous risquons à tout moment d'être mis en broche. Mais comment s 3 résoudre à quitter la partie du monde que mademoiselle Cunégonde habite f — Tom-nons vers la Cayenne, dit Cacambo ; nous y trouverons des Français qui vont par tout le monde; ils pourront nous aider : Dieu aura peut-être pitié de nous. »
ïl n'était pas facile d'aller à la Cayenne ; ils savaientbien à peu près de quel côté il fallait marcher ; mais des montagnes, des fleuves, des précipices, des brigands, des sauvages, étaient partout de terribles obstacles : leurs chevaux moururent de fatigue ; leurs provisions furent consumées; ils se nourrirent un mois entier de fruits sauvages, et se trouvèrentenfin auprès d'une petite rivière bordée de cocotiers, qui soutinrent leur vie et leurs espérances.
Cacambo, qui donnait toujours d'aussi bons conseils que la vieille, dit à Candide : « Nous n'en pouvons plus; nous avons assez marché; j'aperçois un canot vide sur le rivage, emphs- ;;ons-lê de cocos, jetons-nous dans cette petita barque, laissons-nous aller au courant; una rivière mène toujours à quelque endroit habité ; si nous ne trouvons pas de? choses agréables, nous trouverons du moins des choses nouvelles. — Allons, dit Candide; recomman dons-nous à la Providence, a
lis voguèrent quelques lieues entre d&e b^rds tantôt fleuris, tantôt arides, tantôt unis, tantôt s*?carpés: la rivière s'élarorissait toujours; enûn Glle se perdait sous une voûte de rochers épouvantables, qui s'élevaient jusqu'au ciei, LtiSdeux "soyageurs eurent la hai'diesse de s'abandonner aux flots sous cette voûte; le fleuve, resserré en cet endroit, les porta avec une rapidité et un bruit horribles : au bout de ringt-quatre heures, ils revirent le jour; mais leur canot se fracassa contre les écueils : il fallut se traîner de rocher en rocher pendant une lieue entière; enflr ils 'lécouvrirent un horizon immense, bordé de montagnes inaccessibles : le pays était cultivé pour le plaisir comme pour le besoin; partout l'utile étn.it agréable : les chemins étaient couverts ou plutôt ornés de voitures d'une forme et d'une matière brillantes, portant des hommes et des femmes d'une beauté singulière, traînés rapidement par de gros moutons rouges qui surpassaient en vitesse les plus beaux chevaux d'Andalousie, de Tétuan et de ^Nléquinez.
« Voilà pourtant, dit Candide, un pays qui vaut mieux que la Westphalie. H mit pied à terre avec Cacambo auprès du premier village qu'il rencontra. Quelques enfants du village, couverts de brocart d'or tout déchiré, jouaient au palet à l'entrée du bourg ; nos deus hommes de l'autre monde s'amusèrent à les regarder : leurs palets étaient d'assez larges pièces rondes, jaunes, rouges, vertes, qui jetaient un éclat singulier : il prit envie aus voyageurs d'en ramasser quelques-uns ; c'était de l'or, c'étaient des émeraudes, des rubis.
dont le moindre aurait été le plus grand ornement du trône du Mogol. « Sans doute, dit Cacambo, ces enfants sont les fils du roi du pays qui jouent au petit palet. » Le magister du village parut dans ce moment pour les faire rentrer à l'école : « Voilà, dit^ Candide, le précepteur de la famille royale. »
Les petits gueux quittèrent aussitôt le jeu, en laissant à terre leurs palets et tout ce qui avait servi à leurs divertissements. Candide les ramasse, court au précepteur et les lui présente humblement, lui faisant entendre par signes que Leurs Altesses Royales avaient . oublié leur or et leurs pierreries : le magister du village en souriant les jeta par terre, regarda un moment la figure de Candide avec beaucoup de surprise et continua son aliemin.
Les voyageurs pe manquèrent pas de ramasser l'or, les rubis et les émeraudes. « Où sommes-nous ? s'écria Candide ; il faut que les enfants des rois de ce pays soient bien élevés; puisqu'on leur apprend k mépriser l'or et les pierreries, » Cacambo était aussi surpris que Candide. Ils approchèrent enfin de la première maison du village; elle était bâtie comme un palais d'Europe; une foule de monde s'empressait a la porte et encore plus dans le logis , une musique très agréable se faisait entendre» et une odeur délicieuse de cuisine 3e faisait sentir. Cacambo s'approcha de la porte et entendit qu'on parlait péruvien. C'était sa langue maternelle, oar tout le monde sait que Cacambo était né au Tucuman, dans un village ou 1 on ne connaissait que cette langue. « Je
vous seFvirai d'interprète, dit-il ô Candide; entrons, c'est ici uu cabaret. »
Aussitôt deux, garçons et deux filles d^ l'hôtellerie, vêtus de drap d'or et les cheveux renoués avec des rubans les invitent à se mettre à la table d'hôte : on servit quatre potages garnis chacun de deux perroquets, un vautour bouilli qui pesait deux cents livres, deux singes rôtis d'un goût excellent, trois cents colibris dans un plat, et six cents oiseaux-mouches dans un autre, des ragoûts es.quis, des pâtisseries délicieuses ; le tout dans des plats d'une espèce de cristal de roche : les garçons et les ûlles de l'hôtellerie versaient plusieurs liqueurs faites de canue de sucre.
Les convives étaient pour la plupart des oiarchands et des voituriers, tous d'une politesse extrême, qui firent quelques questions à Cacarabo avec la discrétion la pîas circonsj>ecte, et qui répondirent aux siennes d'une manière à le satisfaire.
Quand le repas fut fini, Cacambo crut, ainiîî que Candide, bien payer son écot en jetant sur la table de l'hôte deux de ces larges piè- 268 d'or qu'il avait ramassées; l'hôte et l'hôtesse éclatèrent de rire, et se tinrent longtemps tes côtes ; enfin ils se remirent : « Messieurs, dit l'hôte, nous voyons bien que vous êtes des étrangers; nous ne sommes pas accoutumés à en voir; pardonnez-nous si noua nous sommes mis à rire quand vous nous avez offert en payement les cailloux de nos grands chemins : vous n'avez pas sans doute de la mon naie du pays; mais ii n'est pas nécessaJTe d'en avoir pour dîner ici,î toutes les hôtelleries éta-
blies pour la commodité du commerça scn-i payées par le gouvernement : tous avez fait mauvaise chère ici, parce que c'est un pauvre village; mais partout ailleurs vous serez reçus comme vous méritez de Vêtre, » Caeambo expliquait à Candide tous les discours de l'hôte, et Candide les écoutait avec la même admiration et le même égarement que son ami Cacambo les rendait. « Quel est donc ce pays, disaient-ils Tun et l'autre, inconnu à tout le reste de la terre, et où. toute la nature est d'une espèce si différente de la nôtre ? C'est probablement le pays où tout va bien ; car il faut absolument qu'il y en ait un de cette espèce : et, quoi qu'en dit maître Pangloss, je me suis souvent aperçu que tout allait mal en Westphalie. »
XVIH. — Ce qu'ils virent dans le pays d'Eldoiado.
Cacambo témoigna à son hôte toute sa curiosité. L'hôte lui dit : « Je suis fort ignorant, et je m'en trouve bien ; mais nous avons ici un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du royaume, et le plus communicatif. — Aussitôt il mène Cacambo chez le vieillard. Candide ne jouait plus que le second personnage, et accompagnait son valet : ils entrèrent dans une maison fort simple, car la porte n'était que d'argent, et les lambris des appartements n'étaient que d'or, mais travaillés avec tant de goût, que les plus riches lambris ne l'effaçaient pas; l'antichambre n'était à la vérité incrustée que de rubis et d'émerau-
des, mais l'ordre dans lequel tout était arrangé réparait bien cette extrême simplicité.
Le vieillard reçut les deux étrangers sur un sota matelassé d*e plumes de colibri, et leur fit présenter des liqueurs dans des vases de diamant ; après quoi il satisfit à leur curiosité en ces termes :
« Je suis âgé de cent soixante et douze ans, et j'ai appris de feu mon père, écuyer du roi, les étonnantes révolutions du Pérou dont il avait été témoin. Le royaume où nous sommes est l'ancienne patrie des Incas, qui en sortirent très imprudemment pour aller subjuguer une partie du monde, et qui furent enfin détruits par les Espagnols. Les princes de leur famille qui restèrent dans leur pays natal furent plus sages ; ils ordonnèrent, du consentement de la nation, qu'aucun habitant ne sortirait jamais de notre petit royaume : c'est ce qui nous a conservé notre innocence et notre félicité. Les Espagnols ont eu une connaissance confuse de ce pays, ils l'ont appelé Eldorado, et un Anglais, nommé le chevalier Raleigh, en a même approché, il y a environ cent années; mais comme nous sommes entourés de rochers inabordables et de précipices, nous avons toujours été jusqu'à présent à l'abri de la rapa- I cité des nations de l'Europe, qui ont une fu- I reur inconcevable pour les cailloux et -pour la j fange de notre terre, et qui, pour en avoir, nous tueraient tous jusqu'au dernier. »
La conversation fut longue, elle roula sur la ! forme du gouvernement, sur les mœurs, sur I les femmes, sur les spectacles publics, sur les ■ arts : enfin. Candide, qui avait toujours du
goût pour la métaphysique, fit demander par Cacambo si dans le pays il y avait une religion.
Le vieillard rougit un peu : « Comment donc, dit-il, en pouvez-vous douter? Est-ce que voua nous prenez pour des ingrats? » Cacambo demanda humblement quelle était ki religion d'Eldorado.Le vieillard rougit encore : « Est-ce qu'il peut y avoir deux religions? ditil; nous avons, je crois, la religion de tout le monde; nous adorons Dieu du soir jusqu'au matin. — N'adorez-vous qu'un seul Dieu? dit Cacambo, qui servait toujours d'interprète aux doutes de Candide. — Apparemment, dit le vieillard, qu'il n'y en a ni deux, ni trois, ni quatre : je vous avoue que les gens de votre monde font des questions bien singulières. » Candide ne se lassait pas de faire interroger ce bon vieillard; il voulut savoir comment on priait Dieu dans Eldorado. « Nous ne le prions point, dit le bon et respectable sage, nous n'avons rien à lui demander, il nous a donné tout ce qu'il nous faut; nous le remercions sans cesse. B Candide eut la curiosité de voir des prêtres; il fit demander où ils étaient : le bon vieillard sourit : « Mes amis, dit-il, nous sommes tous prêtres ; le roi et tous les chefs de famille chantent des cantiques d'actions de grâces solennellement tous les matins, et cinq ou six mille musiciens les accompagnent. — Quoi î vous n'avez point de moines qui enseignent, qui disputent, qui gouvernent, qui cabalent, et qui font brûler les gens qui ne sont pas de leur avis? — Il faudrait que nous fussions fous, dit le vieillard ; nous som-
mes tous ici du même avis, et nous n'entendons point ce que vous voulez dire avec vos moines. » Candide, à tous ces discours, demeurait en extase, et disait en lui-même : « Ceci est bien différent de la Westphalie et du château de M. le baron; si notre ami Pangloss avait vu Eldorado, il n'aurait plus dit que le château de Thunder-ten-tronckh était ce qu'il y avait de mieux sur la terre, et il est certain qu'il faut voyager. »
Après cette longue conversation, le bon vieillard fit atteler un carrosse à six moutons, et donna douze de ses domestiques aux deux voyageurs pour les conduire à, la cour. « Excusez-moi, leur dit-il, si mon âge me prive de l'honneur de vous accompagner : le roi vous recevra d'une manière dont vous ne serez pas mécontents, et vous pardonnerez sans doute aux usages du pays, s'il y en a quelques-uns qui vous déplaisent. »
Candide et Cacambo montèrent en carrosse, les six moutons volaient, et en moins de quatre heures on arriva au palais du roi, situé à on bout de la capitale. Le portail était de deux cent vingt pieds de haut et de cent de large ; il est impossible d'exprimer quelle en était la matière; on voit assez quelle supériorité prodigieuse elle devait avoir sur ces cailloux' et sur ce sable mouvant que nous nommons or et pierreries. Vingt belles filtes de la garde reçurent Candide et Cacambo à la descente du carrosse, les conduisirent aux bains, les vêtirent de rol^es d'un tissu de duvet de colibri; après quoi les grands ofiiciers et les grandes officières de la couronne les me-
nèrent à l'appartement de sa majesté, au milieu de deux files, chacune de mille musiciens, selon l'usage ordinaire. Quand ils approchèrent de la salle du trône, Cacambo demanda à un grand offlcier comment il fallait s'y prendre pour saluer sa majesté; si on se jetait à genoux ou ventre à terre ; si on mettait les mains sur sa tête ou sur le derrière ; si on léchait la poussière de la salle ; en un mot, quelle était la cérémonie. « L'usage, dit le grand officier, est d'embrasser le roi, et de le baiseï des deux côtés, n Candide et Cacambo sautèrent au cou de sa majesté, qui les reçut avec toute la grâce imaginable, et qui les pria poliment à souper.
En attendant, on leur fit voir la ville, les édifices publics élevés jusqu'aux nues, les marchés ornés de milles colonnes, les fontaines d'eau pure, les fontaines d'eau rose; celles de liqueurs de canne de sucre qui coulaient continuellement dans de grandes places pavées d'une espèce de pierreries qui répandaient une odeur semblable à celle du girofle et de la cannelle. Candide demanda à voir la cour de justice, le parlement; on lui dit qu'il n'y en avait point, et qu'on ne plaidait jamais : il s'informa s'il y avait des prisons, et on lui dit que non. Ce qui le surprit davantage et qui lui fit 1? pîns de plaisir, ce fut le palais des science^,, dans lequel il vit une galerie de deux millepas toute pleine d'instruments de mathématiques et de physique.
Après avoir parcouru toute l'aprés-dînée t peu près la millième partie de la ville, on les ramena chez le roi. Candide se mit à table entre 8a majesté, son valet Ciacambo et plusieurs
dames : jamais on ne fit meilleure chère, et jamais on n'eut plus d'esprit à souper qu'eft eut sa majesté. Cacambo expliquait les boois mots du roi à Candide, et, quoique traduits, ils paraissaient toujours des bons mots. De touf ce qui étonnait Candide, ce n'était pas ce qui l'élonna le moins.
Ils passèrent un mois dans cet hospice ;. Candide ne cessait de dire à Cacambo : « Il 3st vrai, mon ami, encore une fois, que le château où je suis né ne vaut pas le pays où nous sommes; mais enfin mademoiselle Cunégonde n'y est pas, et vous avez sans doute quelque maîtresse en Europe : si nous restons ici, nous n'y serons que comme les auties ; au lieu que si nous retournons dans notre monde, seulement avec douze moutons chargés de cailloux d'Eldorado, nous serons plus riches que tous les rois ensemble, nous n'aurons plus d'inqui" siteurs à craindre, et nous pourrons aisément reprendre mademoiselle ('unégonde. «
Ce discours plut à Cacambo : on aime tant à courir, à se faire valoir chez les siens, à faire parade de ce qu'on a vu dans ses voyages, que les deux heureux résolurent de ne plus l'être et de demander leur congé à Sa Majesté. « Vous faites une sottise, leur dit le roi ; je sais bien que mon pays est ^-eu de chose ; mais quand on est passablement quelque part, il faut y rester. Je n'ai pas assurément le droit de retenir di'S étrangers : c'est une tyrannie qui n'est ni dans nos mœurs ni dans nos lois ; tous les hommes sont libres; partez quand vous voudrez ; mais la sortie est bien difficile ; il est impossible de nmonter la rivière rapide sur la-
PIOMANS CE ^ni-TAir.K. i. 3
quelle vous êtes arrivés par miracle, et qui court sous 'les voûtes de rochers; les montagnes q[ui entourent mon royaume ont dix mille pieds de hauteur et sont droites comme des murailles ; elles occupent chacune en largeur un espace de plus de dix lieues ; on ne peut en descendre que par des précipices. Cependant, puisque vous voulez absolument partir, je ^^ais donner ordre aux intendants des machines d'eu faire une qui puisse vous transporter commodément. Quand on vous aura conduits au revers des montagnes, personne ne pourra vous accompagner; car mes sujets ont fait vœu de ne jamais sortir de leur enceinte, et ils sont trop sages pour rompre leur vœu : demandez -moi d'ailleurs tout ce qu'il vous pladra. — Nous ne demandons à votre majesté, dit Cacambo, que quelques moutons chargés de vivres, de cailloux et de la boue du pays. » Le roi rit : o Je ne conçois pas, dit-il, quel goût vos gens d'Europe ont pour notre boue jaune; mais emportez-en tant que vous voudrez, et grand bien vous fasse! •
11 donna l'ordre sur-le-champ à ses ingénieurs de faire une machine pour guinder ces fleux hommes extraordinaires hors du royaume; trois mille bons physiciens y b-availlérent ; elle fut prête au bout de quinze iours et ne coûta pas plus de vingt millions de livres sterling, monnaie du pays. On mit sur la machine Candide et Cacambo : D y avait deux grands moutous rouges seUés et bridés, pour leur servir df monture quand ils auraient franchi les mc'iitagnes, vingt moutons de bât chargés de livres, trente qui portaient des présents de c^
que le pays a de plus cui*ieux, et cinquante chai'gé? d'or, de pierreries et de diainants. Le roi embrassa tendrement les deux vagabonds. Ce fut un beau spectacle que leur départ, ,it la manière ingénieuse dont ils furent bissés eux et leurs moutons au haut des montagnes, Les physiciens prirent congé d'eux après les avoir mis en sûreté; et Candide n'eut plus d'autre désir et d autre objet que d'aller présenter ses moutons à mademoiselle Cunégonde. « Nous avons, dit-il, de quoi payer le gouverneur de Buenos- Ayres, si mademoiselle Cunégonde peut être mise à prix; marchons vers la Cayenne, embaïquons-nous , et nous verrons ensuite quel royaume nous pourrons acheter. «
XÏX. — Ce qui leur arriva à Surinam, et comment Candide flt connaissance avec Martin.
La première journée de nos deux voyageurs lut assez agréable. Ils étaient encouragés par l'idée de se voir possesseurs de plus de trésorg que l'Asie, l'Europe et l'Afrique n'en pouvaient rassembler. Candide, transporté, écrivit le nom de Cunégonde sur les arbres. A la seconde jom^née, deux de leurs moutons s'enfoncèrent dans des marais et y furent abîmés avec leurs charges; deux autres moutons moururent de fatigue quelques jours après ; sept ou huit périrent ensuite de faim dans un désert-, d'autres tombèrent au bout de quelques jours dans des précipices; enfin, après cent jours de marche, il ne leur resta que deux moutons. Candide dit à Caeambo : « Mon ami, vous voyez comme les richesses de ce monde sont périssables; il
n'r a rien de solide que la veiiu, et le bonheur ie revoir mademoiselle Cunégonde. — Je l'avoue, dit Cacambo; mais il nous reste enco 'e deux moutons avec plus de trésors que n'en aura jamais le roi d'Espagne, et je vois bien de loin une ville que je suppose être Surinam, appartenant aux Hollandais, Nous sommes au bout de nos peines et au commencement de notre félicité. »
En approchant de la ville ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la molti:' de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu! lui dit Candide en Hollandais, que faistu là. mon ami, dans Tétat horrible où je te vois"? — J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le îameiix négociant, répondit le nègre.— Est-ce A'. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi"* — Oui, monsieur, dit le nègre; c'est l'usage on nous donne un caleçon de toile pou- tout vêtement deux fois l'année : quand nous travailioii» aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main: quand nous voulons nous enfuir, ou nous coupe la jam.be : je m.e suis trouvé dans ces deux cas : c'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. Cependant, lorsque m:\ mère me vendit dix écus patagons sur la côte de rruiiif-e. elle médisait : «Moucher enfant
• bénis nos fétiches, adore-les toujours; ils te
• feront viv^e heureux, tu as l'honneur d'être » esc!;;ve de nos seigneurs les blancs, et tu fais î pMJ- là la foi-tune de ton père et de ta mère. » ■léV. ' »e ne sais cas si j'ai lait leur fortune.
mais ils n'ont pas fait la mienne; les chiens, les singes etles perroquets sont mille fois moins malheureux que nous : les fétiches hollandais, qui m'ont converti, me disent tous les dimanches que nous sommes tous enfants d'Adam, blancs et noirs. Je ne suis pas ge'néalogiste ; mais si ces prêcheurs disent vrai, nous sommes tous cousins issus de germain : or, vous m'avouerez qu'on ne peut pas en user avec ses parents d'une manière plus horrible.— 0 Pangloss ! s'écria Candide, tu n'avais pas deviné cette abomination ! c'en est fait, il faudra qu'à la fin je renonce à ton optimisme. — Qu'est-ce qu'optimisme? disait Cacambo. — Hélas! dit Candide, c'est la rage de soutenir que tout est bien quand on est mal. Et il versait des lai-mes en regardant son nègre, et en pleurant il entra dans Surinam.
La première chose dont ils s'informent, c'est s'il n'y a pDint au port quelque vaisseau qu'on pût envoyer à Buenos-Ayres. Celui à qui ils s'adressèrent était justement un patron espagnol, qui s'oÊrit à faire avec eux un marché honnête : il leur donna rendez-vous dans un cabaret ; Candide ei le fidèle Cacambo allèrent 1 y attendre avec leurs moutons.
Candide, qui avait le cœur sur les lèvre.«^ cDnta à l'Espagnol toutes ses aventures, et lui avoua qu'il voulait enlever mademoiselle Cu- Régonde. « Je me garderai bien de vous passer à Buenos-Ayres, dit le patron, je serais pendu, et vous aussi : la belle Cunégonde est la maîtresse favorite de monseigneur. » Ce fut un coup de foudre pour Candide; il pleurs longtemps; enfin ii tira à rart Cec^inba -
« Voici, mon cher ami, lui dit-il, ce qu'il faut que tu fasses : nous avons chacun dans nos poches pour cinq ou six millions de diamants; tu es plus habile que moi ; va prendre made» inoiselle Cunégonde à Buenos-Ayres. Si le g-ouverneur fait quelque difficulté, donne-lui un million; s'il ne se rend pas, donne-lui-en leux : tu n'as point tué d'inquisiteur, on r^ se défiera point de toi. J'équiperai un autre vaisseau, j'irai t'attendre à Venise; c'est un pays libre, où l'on n'a rien à craindre ni des Bulgares, ni des Arabes, ni des juifs, ni des Inquisiteurs. » Cacambo applaudit à cette sage résolution : il était au désespoir de se séparer d'un bon maître devenu son ami intime; mais le plaisir de lui être utile l'emporta sur la douleur de le quitter. Ils s'embrassèrent en versant des larmes; Candide lui recommanda de ne point oublier la bonne vieille. Cacambo partit dès le jour même : c'était un très bon homme que ce Cacambo.
Candide resta encore quelque temps à Surinam, et attendit qu'un autre patron voulut le mener en Italie, lui et le^ deux moutons qui lui restaient. Il prit des domestiques, et acheta tout ce qui lui était nécessaire pour un long voyage; enfin M. Venderdendm*, maître d*un gTOS vaisseau, vint se présenter à lui. « Combien voulez-vous, demanda-t-il â cet homme, pour me mener en droiture à Venise, moi, mes rrens, mon bagage, et les deuj moutons que voilà? Le patron s'accorda à dix raille piastres. Candide n'hésita pas. « Oh ! oh! dit h jvart soi le prudent Venderdendur, cet étranger donne iix mille piastres tout d'un coup! iJ faut qu*!]
soit bien riche. » Puis, revenant on moment après, il signifia qu'il ne pouvait partir à moins de vingt mille.— Eh bien! vous les aurez, dit Candide.— Ouais ! se dit tout bas le marchand, cet homme donne vingt mille piastres aussi aisément que dix mille. » D revint encore, et dit qu'il ne pouvait le conduire à \enise à moins de trente mille piastres.— «Vous en aurez donc trente mille, » répondit Candide. «Ohl oh ! se dit encore le marchand hollandais, trente mille piastres ne coûtent rien à cet horame^i, sans doute les deux moutons portent des trésors hnmenses ; n'insistons pas davantage : faisonsnous d'abord payer les trente mille piastres, et puis nous verrons. » Candide vendit deux petits diamants, dont le moindre valait plus que tout l'argent que demandait le patron : il le paya d'avance. Les deux moutons furent embarqués ; Candide suivait dans un petit bateau, pour joindre le vaisseau à la rade; le patron prend son temps ; met a la voile, démarre; le vent le favorise; Candide, éperdu et stupéfait, le perd bientôt de vue. « Hélas! cria-t-il, voilà un tour digne de l'ancien mon« de. » n retourne au rivage, abîmé dans la douleur; car enfin il avait perdu de quoi faire la fortune de vingt monarques.
Il se transporte chez le juge hollandais; et^ comme il était un peu troublé, il frappe rude» ment à la porte ; il entre, expose son aventure, et crie un peu plus haut qu'il ne convenait. Le juge commença par lui faire payer dix mille piastres pouf le bruit qu'il avait fait .ensuite, il l'écouta patiemment, lui promit d'examiner son affaiie sitôt que le marchand serait
revenu, et se fit payer dix raille autres piastres pour les frais de Taudience.
Ce procédé acheva de désespérer Candide : ii avait, à la vérité, essuyé des malheurs mille fois plus douloureux; mais le sang-froid du juge et celui du patron dont il était volé, alluma sa bile, et le plongea dans une noire mélancolie : la méclianceté des hommes se présentait à son esprit dans toute sa laideur ; il ne se nourrissait que d'idées tristes. Enfin, un "^aisseau français étant sur le point de partir pour Bordeaux, comme il n'avait plus de moutons chargés de diamants à embarquer, il loua une chambre du vaisseau à juste prix, et fit signifier dans la ville qu'il payerait le passage, la nourriture, et donnerait deux mille piastres à un honnête homme qui voudrait faire le voyage avec lui, à condition que cet homme serait le plus dégoûté de son état, et le pias malheureux de sa province.
Il se présenta une foule de prétendants qu'une Hotte n'aurait pu contenir. Candide, voulant choisir entre les plus apparents, distingua une vingtaine de personnes qui lui paraissaient assez sociables, et qui toutes prétendaient mériter la préférence : il les assembla dans son cabaret, et leur donna à souper, à condition que chacun ferait serment de raconter lldcl(;ment son histoire, promettant de choisir celui qui lui paraîtrait le plus à plaindre et le plus mécontent de son état à plus juste tJti-e, et de donner aux autres quelques ;j ratifications.
La séance dura jusqu'à quatre heures du liiatiii. Candide, en écoutant toutes leurs ar^'v
tures, se ressouvenait de ce que lui avait dit la vieille en allant à Buenos-Ayres, et de la g-ageure qu'elle avait faite qu'il n'y avait personne sur le vaisseau à qui il ne fût arrivé de très grands malheurs : il songeait à Pangloss à chaque aventure qu'on lui contait. « Ce Pangloss, disait-il, serait bien embarrassé k démontrer son système : je voudrais qu'il fiit ici. Certainement, si tout va bien, c'est dans Eldoraio, et non pas dans le reste de la terre. »
Enfin il se détermina en faveur d'un pauvre savant qui avait travaillé dix ans pour les libraires à Amsterdam. Il jugea qu'il n'y avait point de métier au monde dont on dat être plus dégoûté.
Ce savant, qui était d'ailleurs un bon homme, avait été volé par sa femme, battu par son fils, et abandonné de sa fille, qui s'était fait enlever par un Portugais. Il venait d'être privé d'un petit emploi, duquel il subsistait, et les prédicants de Sminam le persécutaient, parce qu'ils le prenaient pour un socinien. Il faut avouer que les autres étaient pour le moins aussi malheureux que lui; mais Candide espérait que le savant le désennuierait dans le voyage. Tous ses autres rivaux trouvèrent que Candide leur faisait une grande injustice; mais il les apaisa en leur donnant à chacun e«nt piastres.
%\. —Ce qui aniva sur mer à Candide et à Martin.
Le vieux savant, qui s'appelait Martin, s'embarqua donc pour Bordeaux avec Candide.
L'un et l'autre avaient beaucoup vu et beau-
coup souffert; et quand le vaisseau aurait dû faire voile de Surinam au Japon par le cap de Bonne-Espérance, ils auraient eu de quoi s'entretenir du mal moral et du mal physique pendant tout le voyag-e.
Cependant Candide avait un ^and avantage sur Martin, c'est qu'il espérait toujours revoir mademoiselle Cuuég-onde, et que Martin n'avait rien à espérer : de plus, il avait de l'or et des diamants; et, quoiqu'il eut perdu cent gro& moutons rouges chargés des plus grands trésors de la terre, quoiqu'il eût toujours sur le cœur la friponnerie du patron hollandais, cependant, quand il songeait à ce qui lui restait dans ses poches, ot quand il parlait de Cunégonde, surtout à la fin du repas, il penchait alors pour le système de Pangloss. « Mais vous, monsieur Martin, dit-il au savant, que pensez-vous de tout cela? quelle est votre idée sur le mai moral et Le mal physique? — Alonsieur, répondit Martin, mes prêtres m'ont accusé d'être socinlen ; mais la vérité du fait est que je suis manichéen. — Vous vous moque? de moi, dit Candide; il n'y a plus de mani« chéens dans le monde. — Il y a moi, dit Martin; je ne sais qu'y faire ; mais je ne peux pen» ger autrement. — Il faut que vous ayez le diable au corps, dit Candide. — Il se mêle si fort des affaires dans ce monde, dit Martin, qu'il pourrait bien être dans mon corps, comme partout ailleurs ; mais je vous avoue qu'en ietant la vue sur ce globe, ou plutôt sur ce globule, je pense que Dieu l'a abandonné à quelque être malfaisant: j'en excepte toujours Eldorado. Je n'ai «uère vu de ville qui ne dé-
sirât la ruine de la ville voisine, point de famille qui u'j voulût exterminer quelque autre famille. L'artout les faibles ont en exécration les puissants devant lesquels ils rampent, et les puissants les traitent comme dm troupeaux dont on vend la laine et la chair. Un million d'assassifK- eurég-imentés, courant d'un bout de l'Eu: ope à l'autre, exerce le meurtre et le brigandag-e avec discipline, pour gagner son pain, parce qu'il n'a pas de métier plus honnête ; et dans les villes qui paraissent jouir de la paix, et où les arts fleurissent, les hommes sont dévorés de plus d'envie, de soins et d'inquiétudes, qu'une ville assiégée n'éprouve de fléaux. Les chagrins secrets sont encore plus cruels que les misères publiques. En un mot, j'en ai tant vu et tant éprouvé, que je suis manichéen.— n y a partout du bon, réijliquait Candide.— Cela peut être, disait Martin, mais je ne le connais pas. »
Au milieu de cette dispute on entendit un omit de canon. Le bruit redouble de moment en moment. Chacun prend sa lunette. On aperço"'c deux vaisseaux qui combattaient à la dia- ^ance d'environ trois milles : le vent les amena Wm et l'autre si près du vaisseau français, qu'on eut le plaisir de voir le combat tout à son aise. Enfin l\in des deux vaisseaux lâcha à l'autre une bordée si bas et si juste, qu'il le coula à fond. Candide et Martin aperçurent distinctement une centaine d'hommes sur le tfllac du vaisseau qui s'enfonçait; ils levaient tous les mains au ciel, et jetaient des clameurs effiroyables : en un moment tout fut englouti. • Eh bien ! dit Martin, voilà comme les hom-
mes se traitent les uns les autres. Il est vrai, dit Condide. qu'il y a quelque chose de dial>oli^ae dans cette affaire. » En parlant ainsi, il aperçut je ne sais quoi d'un rouge éclatant, qui nageait auprès de son vaisseau : on détacha ia chaloupe pour voir ce que ce pouvait être, c'était un de ses moutons. Candide eut plus de joie de retrouver ce mouton qu'il n'avait été affligé d'en perdre cent tous chargés de gros diamants d'Eldorado.
Le capitaine français aperçut bientôt que le capitaine du vaisse'au submergeant était Espagnol, et que celui du vaisseau submergé était un pirate hollandais : c'était celui-là même qui avait volé Candide. Les richesses immenses dont ce scélérat s'était emparé furent ensevelies avec lui dans la mer, et il n'y eut qu'un mouton de sauvé. « Vous voyez, dit Candide a Martin, que le crime est puni quelquefois : ce coquin de patron hollandais a eu le sort qu'il méritait. — Oui, dit Martin ; mais fallaitil que les passagers qui étaient sur son vaisseau périssent aussi ? Dieu a puni ce fripon, le diable a noyé les autres. »
Cependant le vaisseau français et l'espagnol continuèrent leur route, et Candide continua sfô conversations avec Martin. Ils disputèrent quinze jours de suite, et au bout de quinze jours ils étaient aussi avancés que le premier : mais enfin ils parlaient, ils se communiquaient .les idées, Os se consolaient. Candide caressait r-on mouton : « Puisque je t'ai retrouvé, dit-il, ';<'■ pourrais bien retrouver Cuaégonde. »
XXI. — Candide et Martin npprochent des côles de France et raisonnent.
On aperçut enfin les côtes de France. « Avez* vous jamais été en France, monsieur Martin? dit Candide. — Oui, dit Martin: j'ai parcouru plusieurs provinces; il y en a où la moitié des habitants est folle, quelques-unes où l'on est trop rusé, d'autres où l'on est communément assez doux et assez béte, d'autres où l'on fait ie bel esprit ; et, dans toutes, la principale oc* cupation est l'amour, la seconde de médire, et la troisième de dire des sottises. — Mais, monsieur Martin, avez-vous vu Paris? — Oui, j'ai vu Paris ; il tient de toutes ces espèces-là : c'est un chaos, c'est une presse dans laquelle tout le monde cherche le plaisir, et où presque personne ne le trouve, du moins à ce qu'il m*a paru. J'y ai séjourné peu ; j'y fus rolé, en arrivant, de tout ce que j'avais par des filous à la foire Saint-Germain ; on me prit moi-même pour un voleur, et je fus huit jours en prison; après quoi je me fis correcteur d'imprimerie, pour gagner de quoi retourner à pied en Hollande. Je connus la canaille écrivante, la canaille cahalante et la canaille convulsionnaire. On dit qu'il y a des gens fort polis dans cette viUe-Ià ; je le veux croire. — Pour moi, je n'ai nulle curiosité de voir la France, dit Candide; vous devinez aisément que, quand on a passé un mois dans l'Eldorado, on ne se soucie plus de rien voir sur la terre que mademoiselle Cunégonde ; je vais l'attendre à Venise.* nous traverserons la France pour aller en Italie ; ne m*accompagnerez-voas ijas?— Très volontiers,
dit Martin ; on dit que Venise n'e^t bonne qut pour les nobles vénitiens, mais que cependant on y reçoit très bien les étrangers quand ils ont beaucoup d'argent ; je n'en ai point, vous en avez ♦. je vous suivrai partout. — A propos I dit Candide, pensez-vous que la terre ait été originairement une mer, comme on l'assure dans ce gros livre qui appartient au capitaine du vaisseau ? — Je n'en crois rien du tout, dit Martin, non plus que toutes les rêveries qu'on nous débite depuis quelque temps. — Mais à quelle fin ce monde a-t-il donc été formé? dit Candide. — Pour nous faire enrager, répondit Martin. — N'êtes-vous pas bien étonné, continua Candide, de l'amour qu3 ces deux filles du pays des Oreillons avaient pour ces deux singes, et dont je vous ai conté l'aventure? — Point du tout, dit Martin; je ne vois pas ce que cette passion a d'étrange : j'ai tant vu de choses extraordinaires! — Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours mutuellement massacrés comme ils font aujourd'hui ; qu'ils aient toiyours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires, calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots?— Croyez-vous, dit Martin, que les éper- •viers aient toujours mangé des pigeons quand Os en ont trouvé ? — Oui, sans doute, dit Candide. — Eh bien! dit Martin, si les éperviers ont toujours eu le même caractère, pourquoi voulez-vous que les hommes aient changé le leur ? — Oh ! dit Candide, il y a bien de la dii^ férence» car le libre arbitre... •
En raisonnant ainsi, ils arrivèrent à Bor-, deaux.
(Xll.—Ce qai arriva en France à Candide et à Martin.
Candide ne s'arrêta dans Bordeaux qu'autant de temps qu'il en fallait pour vernira quelques cailloux d'Eldorado et pour s'accommoder d'une bonne chaise à deux places; csî il ne pouvait plus se passer de son pMlosoplie Martin : il fut seulement très fâché de se séparer de son mouton, qu'D laissa à l'Académie des sciences de Bordeaux, laquelle proposa, pour le sujet du prix de cette année, de trouver pourquoi la laine de ce mouton était rouge, et le prix fut adjug'é à un savant du Nord, qui démontra par A, plus B, moins C, divisé par Z, que le mouton devait être rouge, et mouru* de la clavelée.
Cependant tous les voyageurs que Candide rencontra dans les cabarets de la route lui disaient : Nous allons à Paris. Cet empressement général lui donna enfin l'envie de voir cette capitale ; ce n'était pas beaucoup se détourner du chemin de Venise.
D entra par le faubourg Saint-Marceau, et crut être dans le plus vilain village de la Vestphalie.
A peine Candide fut-il dans son auberge, qu'il fut attaqué d'ime maladie légère, causée par ses fatigues; comme il avait au doigt un ûiamant énorme, et qu'on avait aperçu dans son équipage une cassette prodigieusement pesante, il eut aussitôt auprès de lui deux médecins qu'il n'avait nas mandés, quelques
e\nis intimes qui ne le quittèrent pas, et deux déTotes qui faisaient chau&er ses bouillons, Martin disait : « Je me souviens d'avoir été malade aussi à Paris, dans mon premier voyage : j'étais fort pauvre; aussi n'eus-je ni amis, ni dévotes, ni médecins, et je guéh8. »
Cependant, à force de médecins et de saifTT^éefe, la maladie de Candide devint sérieuse. Ld habitué du quartier vint avec doucem' lui demander un billet payable au porteur pour l'autre monde. Candide n'en voulut rien faire ; les dévotes rassurèrent que c'était une nouvelle mode. Candide répondit qu'il n'était point homme à la mode; Martin voulut jeter l'habituf^ par les fenêtres : le clerc jura qu'on n'entej'rerait point Candide ; Martin jura qu'il enterrerait le clerc s'il continuait à les importuner. La querelle s'échauffa, Martin le prit par les épaules et le chassa rudement: ce qui causa un grand scandale, dont on fit un procès-verbal.
Candide guérit; et, pendant sa convalescence, il eut très bonne compagnie à souper chez lui. On jouait gros jeu : Candide était tout étonné que jamais les as ne lui vinssent, et Martin ne s'en étonnait pas.
Parmi ceux qui lui faisaient les honneurs de la Tille, il y avait un petit abbé périgourdin, l'un de ces gens empressés, toujours alertes, toujours servi ables, effrontés, caressants, accommodants, qui guettent les étranger.** à leur passage, leur content l'histoire .scandaleuse do la ville, et leur offrent des plaisirs k tout prix. Celui-ci mena d'abord Ca/idide et Mar-
tin à la comédie: on y jouait une trajrc^die nouvelle : Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits ; cela ne l'empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement.
n des raisonneurs qui étaient a ses côtés dit dans un entr'acte : « Vous avez grand tort de pleurer, cette actrice est fort mauvaise ; l'acteur qui joue avec elJe est plus maumis acteur encore ; la pièce est encore plus mauvaise que les acteurs : l'auteur ne sait pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie ; et, de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées : je vous apporterai demain vingt brochures contre lui. — Monsieur, combien avez-vous de pièces de tîiéâtre en France ? » dit Candide à l'abbé, lequel répondit ; • Cinq ou six mille. — C'est beaucoup, dit Candide : combien y en a-t-il de bonnes ? — Quinze ou seize, répliqua l'autre. •— C'est beaucoup, » dit Martin.
Candide fut très content d'une actrice qui faisait la reine Elisabeth, dans une assez plate tragédie que l'on joue quelquefois : « Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup elle a un faux air de mademoiselle Cunégonde je serais bien aise de la saluer. » L'abbé péri gourdin s'offrit à l'introduire chez elle. Can dide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l'étiquette, et comment on traitait en France les reines d'Angleterre. « Il faut distinguer, dit rabbé, en province on les mène au cabaret, à Paris, on les respecte quand ellp sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. —Des reines à la voirie! dit Candide. — Oui vraiment, dit Martin; mon^
Bîeiir l'abbé a raison : j'étais à Paris quana mademoiselle Monime passa, comme on dit de cette vie à l'autre ; on lui refusa ce que ces gens-ci appellent U's honneurs de la sépulture, c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un viiaiD cimetière : elle fut enterrée, toute seule de aa bande, au coin de la rue de Bourgogne; ce îiui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. — Cela est bien impoli, dit Candide. — Que voulez-vous<? dit Martin; ces gens-ci sont ainsi faits : imaginei toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans Je gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles, de cette drôle de nation. - Est-il vrai qu'on rit toujours à Paris? dit Candide. — Oui, dit l'abbé, mais c'est en enrageant; car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de rire; même on y fait en riant les actions les plus détestables. — Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j'ai tant pleuré, et des acteurs qui m'ont fait tant de plaisir? — C'est un mal vivant, répondit l'abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les piècet et de tous les livres ; il hait quiconque réussit, conune les eunuques haïssent les jouissants . c'est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin ; c'est un folliculaire. — Qu'appelez vous folliculaire? dit Candide, r- C'est, dit l'abbé, un faiseur de feuilles, un Fréron. »
C'est amsi que Candide, IViartin et le Périg<;urdiii raisoimfiie.ntsnr repcalier,en voyant diiiier le monde au .sortir de la pièce. « Quoi.
'^ue j8 sois très empressé de revoir mademoiselle Cunég-onde, dit Candide, je voudrais pourtant souper avec mademoiselle Clairon, car elle m'a paru admirable. »
L'abbé n'était pas honrmie à approcher de mademoiselle Clairon, qui ne voyait que bonne compagnie : « Elle est engagée pour ce soir, ditril ; mais j'aurai l'honneur de vous mener chez une dame de qualité, et là vous connaîtrez Paris comme si vous y aviez été quatre ans. •
Candide, qui était naturellement curieux, se laissa mener chez la dame, au fond du feiubourg Saint-I-lonoré : on y était occupé d'un pharaon ; douze tristes pontes tenaient chacun en main un petit livre de cartes, registre cornu de leui'S infortunes. Un profond silence régnait; la pâleur était sur le front des pontes, l'inquiétude sur celui du banquier ; et la dame du logis, assise auprès de ce banquier impitoyable, remarquait avec des yeux de lynx tous les parolis, tous les sept-et-le-va de campagne dont chaque joueur cornait ses cartes ; elle les faisait décorner avec une attention sévère , mais polie , et ne se fâchait point, de peur de perdre ses pratiques. La dame se faisait appeler la marquise de Parolignac; sa fille, âgée de quinze ans, était au nombre des pontes et avertissait d'un cUnd'œil des friponneries de ces pauvres gens, qm tâchaient de réparer les cruautés du sort. L'abbé périgourdin. Candide et Martin entrèrent; personne ne se leva, ni les salua, ni les regarda; tous étaient profondément- occupés de leurs cartes : Madame la baronne de Thun-
dsr-ten-tronckh était plus civile, dit Candide.
Cependant l'abué s'approcha de l'oreille d3 la marquise, qui se leva à moitié, honora Candide d'un souiii'e gracieux, et Martin d'ur air de tête tout à lait noble; elle ût donner un siège et un jeu de cartes à Candide, qui perd't cinquante înille francs en doux tailles : apréi quoi on soupa très gaiement; et tout le monde était étonné que Candide ne fût pas ému de sa perte. Les laquais disaient entre eux. dans leur langage de laquais : Il faut que ce soit quelque rnil&rd anglais.
Le souper tut comme la plupart des soupers de i-aris d'abord du silence, ensuite un bruit de paroles qu'on ne distingue point, puis des plaisanteries dont la plupart sont initipides, de fausses nouvelles, de mauvais raisonnements, un peu de politique, et beaucoup de médisance; on parla même de livres nouveaux. » Avez-vous vu, dit l'abbé périgourdin, le roman du sieur Gaucliat, docteur en tliéologie ? — Oui, répondit un des convives, mais je n'ai pu l'achever: nous avons une foule d'écrits impertinents, mais tous ensemble n'approchent pae de l'impertinence de Gauchat, docteur en th;éologie(l); je suis si rassasié de cette i:nmeusité de détestables livres qui nous inondent, que je me suis mis à ponter au pharaon. — Et les Mélanges de l'archidiacre Trublet, qu'en ditesvous? dit l'abbé. — Ah! dit madame de Paroli-
(1) Il friisait un mauvais ouvrage intitulé Lettres sur qncUpies écrits de ce temps. On lui donna une ibbavp. el il fut plus rl"lier)ipnt récompensé i^u' s'il avait'fai! V Esprit des lois et résolu le problème do la précession des é(iuinoxes. ^K.j
guTic, l'enniiyeux mortel ! comme il vous dit eu rieuseinynt tout ce que le monde sait 1 comme, il discute pesamment ce qui ne vaut pas la peine d'être remarqué lâg^rement! comme il s'approprie sans esprit l'esprit des autres! comme il gàtc ce qu'il pille ! comme il me dégoûte! }.iuis ii ne me dégoûtera plus; c'est assez d'avoir lu quelques pages de l'archidiacre. »
n y ava't à table un homme savan't et de goût, qui appuya ce que disait la marquise. On parla ensuite de tragédies : la dame demanda pourquoi il y avait des tragédies qu'on jouait quelquefois et qu'on ne pouvait lire. L'homme de goût expliqua très bien comment une pièce pouvait avoir quelque intérêt et n'avoir presque aucun mérite ; il prouva en peu de mots que ce n'était pas assez d'amener une ou deux de ces situations qu'on trouva dans tous les romans, et qui séduisent toujoui-s les spectateurs ; mais qu'il faut être neuf sans être bizarre, souvent sublime et toujours naturel; connaître le cœur humain et le faire parler; être grand poëte, sans que jamais aucun personnage de la pièce paraisse poëte; savoir parfaitement sa langue, la parler avec pureté, avec une harmonie continue, sans que jamais la rime coûte rien au sens. • Quiconque, ajouta-t-il, n'observe pas toutes ces régies, peut faire une ou deux tragédies applaudies au théâtre, mais il ne sera jamais compté au rang des bons écrivains. Il y a très peu de bonnes tragédies: les unes sont des idylles en dialogues loien écrits et bien rimes ; les autres des raisonnements politiques aui endorment ou des ampli-
flcations qui rebutent; les autres, des rêves d'énerg-umènes en style barbare, des propos interrompus, de longues apostrophes aux dieux, parce qu'on ne sait point parler aux hommes des maximes fausses, des lieux communs ampoulés. •
Candide écouta ce propos avec attention et conçut une grande idée du discoureur; et, comme la marquise avait eu soin de le placer à côté d'elle, il s'approcha de son oreille et prit la liberté de lui demander qui était cet homme qui parlait si bien. • C'est un savant, dit la dame, qui ne ponte point et que l'abbé m'amène quelquefois à souper; il se connaît parfaitement en trag-édies et en livres, et il a fait une tragédie sifflée et un livre dont on n'a jamais vu hors de la boutique de son libraire qu'un exemplaire qu'il m'a dédié. — Le grand homme! dit Candide, c'est un autre Pangloss. »
Alors, se tom-nant vers lui, il lui dit : « Monsieur, vous pensez sans doute que tout est au mieux dans le monde physique et dans le moral, et que rien ne pouvait être autrement? — Moi! monsieur, lui répondit le savant, je ne pense rien de tout cela : je trouve que tout Ta de travers chez nous: que personne ne sait ni quel est son rang , ni quelle est sa charge, ni ce qu'il fait ni ce qu'il doit faire ; et qu'excepté le souper, qui est assez gai et où il paraît assez d'union , tout le reste du temps se passe en querelles mipertinentes ; jansénistes contre molinistes, gens du parlement contre gens d'Eglise, gens de lettres contre gens de lettres, courtisans contre courtisans^
financiers contre le peuple, femmes contre maris, parents contre parents : c'est une guerre éternelle. •
Candidp lui répliqua : • J'ai vu pis : mais un sage, (jû: depuis a eu le inalliem d'être pendu, m'apprit que tout cela est à merveille ; ce sont des ombres à un beau tableau. —Votre pendu se moquait du monde, dit Martin; vos ombres sont des taches horribles. — Ce sont les hommes qui font les taches, dit Candide, et ils ne peuvent pas s'en dispenser. — Ce n'est donc pas leur faute, » dit Martin. La plupart des pontes, qui n'entendaient rien à ce langage, buvaient; et Martin raisonna avec le «avant, et Candide raconta une partie de ses aventures à la dame du logis.
Après souper, la marquise mena Candide dans son cabinet et le fit asseoir sur un canapé. » Eh bien 1 lui dit-elle, vous aimez donc toujours éperdûment mademoiselle Cunégonde de Thunder-ten-thronckh? — Oui, madame, » répondit Candide. La marquise lui répliqua, avec un souris tendre : • Vous me répondez comme un jeune homme de Vestphalie ; un Français m'aurait dit : «Il est vrai que j'ai • aimé mademoiselle Cunégonde ; mais en vous » voyant, madame, je crains de ne la plus » aimer, » — « Hélas ! madame, dit Candide, je répondrai comme vous voudrez. — Votre passion pour elle, dit la marquise, a commencé en ramassant son mouchoir ; je veux que vous ramassiez ma jarretière. — De tour mon .cœur, » dit Candide; et il la ramassa. • Mais je veux que vous me la remettiez, » dit la dame; et Candide la lui remit. • Voyez-vous-
dit la dame, vous êtes étranger : je fais quel* quefois lang-uir mes amants de Paris quinze jours, mais je me rends à vous dés la première nuit, parce qu'il faut faire les honneurs de son pays à un jeune homme de Vestphalie. * La belle, ayant aperçu deux énormes diamants aux deux mains de son jeune étranger, les loua de si bonne foi, que des doigts de Candide ils passèrent aux doigts de la marqui.se.
Candide , en s'en retournant avec son abbé périgourdin, sentit quelques remords d'avoir fait une infidélité à mademoiselle Cunégonde. M. l'abbé entra dans sa peine , U n'avait qu'une légère part aux cinquante mille livres perdues au jeu par Candide et à la valeur des deux brillants moitié donnés , moitié extorqués : Bon dessein était de profiter, autant qu'il le pourrait, des avantages que la connaissance de Candide pouvait lui procurer. L lui parla beaucoup de Cunégonde ; et Candide lui dit qu'il demanderait bien pardon à cette belle de son infidélité quand il la verrait à Venise.
Le Périgourdin redoublait de politesse et d'attentions et prenait un intérêt tendre à tout ce que Candide disait, à tout ce qu'il faisait, à tout ce qu'il voulait faire, « Vous avez donc . monsieur, lui dit-il, un rendez-vous à Venise? — Oui, monsieur l'abbé, dit Candide ; il faut absolument que j'aille trouver mademoiselle Cunégonde. » Alors, engagé par le plaisir de parler de ce qu'il aimait, il conta, selon son usage, une partie de ses aventures avec cette illustre Vestphalienne. «< Je crois, dit l'abbé, que mademoiselle Cunégonde a bien de l'esprit, et qu'elle écrit des lettres charmantes. — Je n'en
ai jamais reçu, dit Candide; car flgurez-vou3 qu'ayant été* chassé du château pour l'amom' d'elle, je ne pus lui écrhre; que bientôt après j'appris qu'elle était morte, qu'ensuite je la retrouvai, et que je la perdis, et que je lui ai envoyé a deux miUe cinq cents lieues d'ici un exprès dont j'attends la réponse. »
L'abbé écoutait attentivement et paraissait un p'eu rêveur : il prit bientôt congé des deux étrangers, après les avoir tendrement embrassés. Le lendemain, Candide reçut à son réveil une lettre conçue en ces termes :
« Monsieur, mon très cher amant, il y a huit •> jours que je suis malade en cette ville; j'ap- " prends que vous y êtes; je volerais dans vos •> bras, si je pouvais remuer: j'ai su votre pas- » sage à Bordeaux; j'y ai laissé le fidèle Ca- » cambo et la vieille, qui doivent bientôt me » suivre. Le gouverneur de Buenos- Ayres a p tout pris; mais il me reste votre cœur. Ve- » nez; votre présence me rendra la vie, ou me » fera mourir de plaisir. »
Cette lettre charmante, cette lettre inespé« rée, transporta Candide d'une joie inexprimable; et la maladie de sa chère Cunégonde l'accabla de douleur. Partagé entre ces deux sentiments, il prend son or et ses diamants, et se fait conduire avec Martin à l'hôtel où made- .noiselle Cunégonde demeurait : il entre en tremblant d'émotion, son cœur palpite, sa voix sanglotte; il veut ouvrir les rideaux du lit, ij veut faire apporter de la lumière : « Gardezvous-en bian, lui dit la suivante, la Imniere la tue; t et soudain elle referme le rideau. « Ma chère Cunégonde. dit Candide en pleurant.
comment vous pcrtez-vous f Si vous ne pouve* me voir, parlez-moi du moins. — EDe ne peut parler, » dit la suivante. La dame alors tire du iit une main potelée que Candide arrose long temps de ses larmes, et qu'il remplit ensuite de diamants, en laissant un sac plein d'or sur le fauteuil.
Au milieu de ses transports arrive un exempt, suivi de l'abbé péri gourdin et d'une escouade. « Voilà donc, dit-il, ces deux étrangers suspects. * Il les fait incontinent saisir, et ordonne à ses braves de les tramer en prison. « Ce n*est pas ainsi qu'on traite des voyageurs dans Eldorado, dit Candide. — Je suis plus manichéen que jamais, dit Martin. —Mais, monsieur, où nous menez-vous? dit Candide. — Dans un cul de basse-fosse, » dit l'exempt,
Martin, ayant repris son sang-froid, jugea que la dame qui se prétendait Cunégonde était une friponne, monsieur 1 abbé périgoui-din un fripon qui avait abusé au plus vite de l'innocence de Candide, et l'exempt un autre fripon dont on pouvait aisément se débarrasser.
Plutôt que de s'exposer aux procédures da la justice, Candide, éclairé par son conseil, e1 d'aUleurs toujours impatient de revoir la véritable Cunégonde, propose à l'exempt trois petits diamants d'environ trois mille pistolea chacun.^ Ah! monsieur, lui dit l'homme au bâton d'ivuire, eussiez-vous commis tous les srimes imaginables, vous êtes le plus honnêta homme du monde ; trois diamants, chacun de trois mille pistoles! monsieur, je me ferais tuer pour vous, au lieu de vous mener dans un cadiot : on arrête tous les étrangers, mais
laissez-moi faire ; j'ai un frère à Dieppe en Normandie, je vais vous y mener; et si vous avez quelques diamants a lui donner, il aura soin de vous comme moi-même. — Et pourquoi arrête-t-on tous les étrangers? « dit Candide. L'abbé périgourdin prit alors la parole, et dit : t C'est parce qu'un gdeux du pays d'Atrébatie (1) a entendu dire des sottises ; cela seul lui a fait commettre un parricide, non pas tel que celui de 1610 au mois de mai, mais tel que celui de 1594 au mois de décembre, et tel que plusieurs autres commis dans d'autres années et dans d'autres mois par d'autres gueux qui avaient entendu dire des sottises. >»
L'exempt alors expliqua de quoi il s'agissait. • A.h! les monstres, s'écria Candide; quoi! de telles borreurs chez un peuple qui danse et qui chante ! Ne pourrai-je sortir au plus vite de ce pays, où des singes agacent des tigres? J'ai vu des ours dans mon pays ; je n'ai vu des hommes que dans Eldorado. Au nom de Dieu, monsieur l'exempt, menez-moi à Venise, où je dois attendre mademoiselle Cunégonde. — Je ne peux vous mener qu'en basse Normandie, dit le barigel. Aussitôt il lui fait ôter ses fers, dit qu'il s'est mépris, renvoie ses gens, emmène à Dieppe Candide et Martin, et les laisse entre les mains de son frère. Il y avait un petit vaisseau hollandais à la rade. Le Normand, à l'aide de trois autres diamants, devenu le plus serviable des hommes, embarque Candide et ses gens dans le vaisseau qui aUai^-
(1) Artois, Daraiens était né à Arras, capitale de l'Artois. K.
fair« Toile pour Portsmoutli en Angleterre. Ce n'était pas le chemin de Venise ; mais Candide croyait être délivré de Tenfer, et il coi)\ptait bien reprendre la route de Venise à la première occasion.
XXIII.— Gandiae et Martin vont svr les côtes d'Angieterre ; ce qu'ils y voienf
« Ah ! Pangloss! Pangloss! Ah î Martin! Mar« t'n! ah ma chère Cunégonde! qu'est-ce que ce monde-ci? disait Candide sur le vaisseau hollandais.— Quelque chose de bien fou et de bien abominable, répondait Martin.— Vous connaissez l'Angleterre; y est-on aussi fou qu'en France? — C'est une autre espèce de folie, dit Martin; vcus savez que ces deux nations sont en guerre pour quelques arpents de neige vers le Canada, et qu'elles dépensent pour cette belle guerre beaucouj) plus que tout le Canada ne vaut. De vous dire précisément s'il y a plus de gens à lier dans un pays que dans un autre, c'est ce que mes faibles lumières ne me' permettent pas : je sais seulement qu'en général les gens que nous allons voir sont fort atrabilaires. »
En causant ainsi, ils abordèrent à I-orti^ mouth : une multitude de peuple couvrait le rivage, et regardait attentivement un assez gros honmie (1) qui était à genoux, les yeux
(1) L'amiral Byng. Voltaire ne le connaissait pas. et fit deselTorts pour le sauver. Il n'abhorrait pas noins lesalrocités politiques que lesairoritr's!hPoîo;Tiijiii<.ej il savait que Byng était une vicliiiiy que los minisfres anglais sacrillàifinl à l'ambiiioude garder leurs lilaea». (K'i.
bandf^s. sur le tilîac d'un des vaisseaux de îa flotte ; quatre soldats postés vis-à vis de cet homme, lui tirèrent chacun trois balles dans le crâne le plus paisiblement du monde ; et toute l'assemblée s'en retourna extrêm.ement satisfaite. « Qu est-ce donc que tout ceci? dit Candide, et quel démon exerce partout scii empire? » H demanda quel était ce gros homme qu'on venait de tuer en cérémonie.— C'est un amiral, lui répondit-on. — Et pourquoi tusr cet amiral ? — C'est, lui dit-on, parce qu'il sa pas fait tuer assez de monde; il a livré un combat à un amiral français, et on a trouvé qu'il n'étai"- pas assez près de lui. — Mais, dit Candide, Tamiral français était aussi loin de l'amiral anglais que celui-ci l'était de l'autre? — Cela est incontestable, lui répliqua-t-on ,• mais dans ce pays-ci il est bon de tuer de temps en temps un amiral, poiu' encourager les autres. »
Candide fut si étourdi et si choqué de es qu'il voyait et de ce qu'il entendait qu'il ne voulut pas seulement mettre pied à terre, et qu'il fit son marché avec le patron hollandais ( dût-il le voler comme celui de Surinam) pour le conduire sans délai à Venise.
Le patron fut prêt au bout de deux jom-s. On côtoya la France •. on passa à la vue d(- Lisbonne, et Candide frémit ; cr entra dans le détroit et dans la Méditerranée; enfin on abor-da à Venise. « Dieu soit loué ! dit Candide en embrassant Martin, c'est ici que je reverrai la belle Cunégonde. Je compte sur Cacamb-fl somme sur moi-même. Tout est bien, tout va bien, tout va le mieux au'il soit possible. ^
XXîV.— De Paquettp et de frère Giroflée.
Dès qu'il fut à Venise, il fit chercher Ca- C9mho dans tous les cabarets, dans tous Isa cafés, chez toutes les filles de joie, et ne le trouva point : il envoyait tous les jours à la découverte de tous les vaisseaux et de toutes les barques; nulles nouvelles de Cacambo. • Quoi ! disait-il à Martin, j'ai eu le temps de passer de Surinam à Bordeaux, d'aller de Bor^ deaux à Paris, de Paris à Dieppe, de Dieppe à Portsmouth, de côtoyer le Portugal et l'Espagne, de traverser toute la Méditerranée, de passer quelques mois à Venise; et la belle Cunégonde n'est point venue ! je n'ai rencontré, au lieu d'elle, qu'une drôlesse et un abbé périgourdin ! Cunégonde est morte sans doute; je n'ai plus qu'à nwurir. Ah ! il valait mieux rester dans le paradis d'Eldorado que de revenir dans cette maudite Europe ! Que vous avez raison, m.on cher Martin, tout n'est qu'illusion et calamité. •
Il tomba dans une mélancolie noire, et ne prit aucune part à l'opéra alla moda, ni aux autres divertiî^sements du carnaval; pas une dame ne lui donna la moindre tentation. Martin lui dit : ■ Vous êtes bien simple, en vérité, de vous figurer qu'un valet métis, qui a cinq ou six millions dans ses poches, ira chercher votre maîtresse au bout du monde et vous l'amènera à Venise ; il la prendra pour lui, s'il la trouve; s'il ne la trouve pas, il en prendra mie autre; je vous conseille d'oublier votre ?a)et Caeambo et votre maîtresse Cunégonde.»
Martin n'étavt pas consolant. La mélancolie de Candide augmenta ; et Martin ne cessait de lui prouver qu'il y avait peu de vertu et peu de bonheur sur la terre, excepté peut-être dans Eldorado, où personne ne pouvait aller.
En disputant sur cette matière importante, et en attendant Cunégonde, Candide aperçut un jeune théatin dans la place Saint-Marc, qui tenait sous le bras une fille ; le théatin paraissait frais, potelé, vigoureux ; ses yeux étaient brillants, son air assuré, sa mine haute, sa démarche fiére; la fille était très jolie et chantait ; elle regardait amoureusement son théatin, et de temps en temps lui pinçait ses grosses joues. « Vous m'avouerez du moins, dit Candide à Martin, que ces gens-ci sont heureux. Je n*ai trouvé jusqu'à présent dans toute la terre habitable, excepté dans Eldorado, que des infortunés; mais pour cette fille et ce théatin, je gage que ce soni des créatures très heureuses. — Je gage que non, dit Martin. — Il n'y a qu'à les prier a dîner, dit Candide, et vous verrez si je me trompe. ■
Aussitôt il les aborde, il leur fait son compliment, et les invite à venir à son hôtellerie manger des macaronis, des perdrix de Lombardie, des œufs d'esturgeon, et à boire da vin de Montepulciano, du lacryma-Christi, du Chypre, et du Samos. La demoisehe rougit ; le théatin accepta la partie, et la fille le suivit en regardant Candide avec des yeux de surprise et de confusion qui furent obscurcis de quelques larmes. A peine fut-elle entrée dans la chambre de Candide, qu'elle lui dit •, « Eh quoi I monsieur Candide ne reconnaît plus Pa-
quette î * A ces mots Candide, qui ne rav&it pas considérée jusque-là avec attention, parcs qu'il n'était occupé que de Cunég-onde, lui dit • « Héias! ma pauvre enfant, c'est donc rous qui avez mis le docteur Pang-loss dans le bel état où je J'ai vu? — Hélas! monsieur, c'est moi-même, dit Paquette , je vois que vous êtes instruit de tout ; j'ai su les malheurs épouvantabies arrivés à toute la maison de madame la baronne et à la belle Cunégonde , je vous jure que ma destinée n'a guère été moins triste. J'étais fort innocente ^uand vous m'avez vue : un cordelier, qui était mon con fesseur, me séduisit aisément; les suites en furent affreuses ; je fus obligée de sortir du château quelque temps après que ?»I. le baron vous eut renvoyé à grands coups de pieds dans le derrière. Si un fameux médecin n'avait pas pris pitié de moi, j'étais morte ; je fus quelque temps, par reconnaissance, la maîtresse de ce médecin : sa femme, qui était jalouse à la rage, me battait tous les jours impitoyablement ; c'était une furie • ce médecin était le plus laid de tous les hommes, et moi la plus malheureuse de toutes les créatures, d'être bàtLue cùnLinuellemeut pour un homme que je n'aimais pas. Vous savez, monsieur, combien il est dangsreuxpour une femme acariâtre d'être réponse d'un médecin; celui-ci, outré des procédés de sa femme, lui donna un jour, pour la guérir d'un petit rhume, uae médecine si efficace, qu'eUe en mourut an deux heures de temps, dans des convulsions horribles. Les parents de madame 'litentèrent à monsieur un crocés criminel ; il prit
la fuite, et moi je fus mise en prison. Mon innocence ne m'aurait pas sauvée, si je n'avgjs été un peu jolie. Le juge m'éîarg-it, à condition qu'il succéderait au médecin ; je fus bientôt supplantée par une rivale, chassée sans récompense, et obligée de continuer ce métier abominable, qui vous paraît si plaisant à vous autres hommes, et qui n'est pour Qous qu'un abîme de misères. J'allai exerce? la profession à Venise. Ah! monsieur, si vous pouviez vous imaginer ce que c'est que d'être obligée de caresser indifféremment un viens marchand, un avocat, un moine, un gondolier, un abbé ; d'être exposée à toutes les insultes, à toutes les avanies; d'être souvent réduite à emprunter une jupe pour aller se la faire lever par un homme dégoûtant ; d'être volée par l'un de ce qu'on a gagné avec l'autre; d'être rançonnée par les offlciers de juS' tice, et de n'avoir en perspective qu'une vieillesse affreuse, un hôpital et un fumier, vous concluriez que je suis une des plus malheureuses créatures du monde. »
Paquette ouvrait ainsi son cœur au bon Candide, dans un cabinet, en présence de Martin, i,ui disait à Candide: « Vous voyez que j'ai gagné la moitié de la gageure. »
l^rere Gii'oflée était resté dans la salle à manger, et buvait un coup en attendant io dîner. « Mais, dit Candide à Paquette, vous aviez Tair si gai, si content, quand je vous ai rencontrée; vous chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance natm'elle; vous m'avez paru aussi heureuse que vous prétendez être infortunée. — Ahl monsieur, répondit
BCHtNS 05 TOLTllBE, I.
l>aquette, c'est encore là une des misères du métier. J'ai été hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd'hui que je paraisse de bonne humem' pour plaire à un moine. >»
Candide n'en voulut pas davantage ; il avoua que Martin avait raison : on se mit à table avec Paquette et le théatin ; le repas fut assez amusant, et sur la fin on se parla avec quelque confiance. « Mon père, dit Candide au moine, ?ous me paraissez jouir d'une destinée que tout le monde doit envier ; la flem- de la santé ^>rille sur votre visage, votre physionomie annonce le bonheur ; vous avez une très jolie fille pour votre récréation, et vous paraissez très isontent de votre état de théatin. — Ma foi, monsieur, dit frère Giroflée, je voudrais que tous les théatins fussent au fond de la mer; j ai été tenté cent fois de mettre le feu au couvent, et d'aller me faire Turc. Mes parents me forcoent, à l'âge de quinze ans, d'endosser cette détestable robe, pour laisser plus de fortune à un maudit frère aîné, que Dieu confonde I La jalousie, la discorde, la rage habitent dans le couvent. 11 est vrai que j'ai prêché quelques mauvais sermons qui m'ont valu un peu d'argent, dont le prieur me vole la moitié; le reste me sert à entretenir des filles : mais quand je rentre le soir dans le monastère, je suis prêt à me casser la tête contre les mury du dortoir ; et tous mes confrères sont dans I3 même cas. »
Miij'tm se tournant vers Candide avec son BaiiR-fi'oid ordinaire : « Ehbienl lai dit-il, n'aije pas gagné la gageiu-e tout entieii^'? » Can- 'liUc douna {leux tiiiije Diasti-es a Pa.qacr.le et
mille piastres à frère Giroflée. « Je vous réponds, dit-il, qu'avec cela ils seront heureux.— Je n'en crois rien du tout, dit Martin ; vous les rendi-ez peut-être avec ces piastres beaucoup plus malheureux encore. — Il en sera ce qui pourra, dit Candide : mais une chose me console, je vois qu'Ain retrouve souvent les gens qu'on ne croyait jamais retrouver ; mais il se pourra bien faire qu'ayant rencontiré mon mouton rouge et Paquette, je rencontre aussi Cunégonde. — Je souhaite, dit Martin, qu'eDe fasse un jour votre bonheur ; mais c'est de quoi je doute fort. — Vous êtes bien dur, dit Candide. — C'est que j'ai vécu, dit Martin.— Mail regardez ces gondoliers, dit Candide ; ne chanr tent-ils pas sans cesse f — Voud ne les voyez pas dans leur ménage, avec leurs fem^cnes et leurs marmots d'enfants, dit Martin. Le doge a ses chagrins, les gondoliers ont les leurs. Il est vrai qu'à tout prendre, le sort d'un gondolier est préférable à celui d'un doge ; mais je crois la différence si médiocre, que cela ne vaut pas la peine d'être examiné. — On parle, dit Candide, du sénateur Pococuranté, qui demeure dans ce beau palais sur la Brenta, et qui reçoit assez bien les étrangers ; on prétend que c'est un homme qui n'a jamais eu de chagrin. — Je voudrais voir une espèce si rare, » dit Martin. Candide aussitôt fit demander au seigneur Pococuranté la permission de venir I0 voir le lendemain.
aXT. — Visite chez ie seigneur Pococaranté, ncl'Tî vénllien.
Caîîdide et Martin allèrent en g-ondole sur 1?, Brenta et arrivèrent au palais du noble Procoeuranté. Les jardins étaient bien entendus et c-niés de belles statues de marbre ; le palais, iVvJie beUe architecîture : le maître du logis, hojrime de soixante ans, fort riche, reçut très poliment les deux curieux, mais avec très peu d'empressement, ce qui déconcei'ta Candide et ne déplut point à Martin.
D'abord deux filles jolies et proprement mises servirent du chocolat, qu'elles firent très bien mousser. Candide ne put s'empéciier de les louer sur leur beauté, sur leur bonn^ grâce et sur leur adresse. « Ce sont d'assez bonnes créatures, dit le sénateu.r Poeocurauîé ; je les fais quelquefois coucher dans mon lit, car je suis bien las des dames de la ville, de leurs coquetteries, de leurs jalousies, deleurn querelles, de leurs Immeurs, de leurs petitesses, de leur orgueil, de leurs sottises, et des sonnets qu'il faut faire ou commander pour elles ; mais, après tout, ces deux filles commencent fort à tn'ennuyer. »
Candide, après le déjeuner, se promenant dans une longue galerie, fut surpris de la be;;até des tableaux : il demanda de quels maîtres étaient les deux preiniers. « Ils sont fie lùaphaël, dit le siînate'ju^; je les achetai fort cher par vanité il y a quelques années ; on dit q\ii' c'est ce qu'il y a de plus beau en Italie; mai:; ils ne me plaisent point du tonî . la couiffui" ea est très rembrunie, les âij u;e.-> ne sont
pas assez arrondies, et ne sortent point assez . 'es draperies ne ressemblent en rien à une étoffe ; en un mot, quoi qu'on en dise, Je nt trouve point là une imitation vraie de la nature elle-même ; je n'aimerai un tableau que quand je croirai voir la nature elle-même; il n'3' en a point de cette espèce. J'ai beaucoup de tableaux, mais je ne les regarde plus. »
Pococuranté, en attendant le dîner, se fît donner un concerto. Candide trouva la musique délicieuse. « Ce bruit, reprit Pococuranté, peut amuser une demi -heure; mais s'il dure plus longtemps, il fatigue tout le monde, quoique personne n'ose l'avouer. La musique aujourd'hui n'est plus que l'art d'exécuter des choses difficiles, et ce qui n'est que difficile ne plaît point à la longue. J'aimerais peut-être mieux l'opéra, si on n'avait pas trouvé le secret d'en faire un monstre qui me révolt?. Ira voir qui voudra de mauvaises tragédies en musique, où les scènes ne sont faites que poui amener très mal à propos deux ou trois chansons ridicules qui font valoir le gosier d'une actrice ; se pâmera de plaisir qui voudra ou qui pourra, en voyant un châtré fredonner le rôle de César et de Caton, et se promener d'un air gauche sur des p/anches : pour moi, il y a longtemps que j'ai renoncé à ces pauvretés qui font aujourd'hui la gloire de l'Italie, et que des souverains payent si chèrement. »
Candide disputa un peu, mais avec discrétion; îifartin fut entièrement de l'avis du sénateur.
On se mit à table ; et après un excellent dîner on entra dans la bibliothèque. Candide.
811 voyant un Homère magnifiquement relié, loua l'illustrissime sur son bon goût. « Voilà, dit-il, un livre qui faisait les délices du grand Pangloss, le meilleur philosophe de l'AUemagne- — Il ne fait pas les miennes, dit froidement Pococuranté ; on me flt accroire autrefois que j'avais du plaisir en le lisant ; mais cette répétition continuelle de combats qui se ressemblent tous, ces dieux qui agissent toujours pour ne rien faire de décisif; cette Hélène qui est le sujet de la guerre, et qui à peine est une actrice de la pièce ; cette Troye qu'on assiège et qu'on ne prend point ; tout cela me causait le plus mortel ennui ; j'ai demandé quelquefois à des savants s'ils s'ennuyaient autant que moi à cette lecture; tous les gens sincères m'ont avoué que le livre leur tombait des mains, mais qu'il fallait toujours l'avoir dans sa bibliothèque, comme un monument de l'antiquité, et comme ces médailles rouillées qui ne peuvent être de commerce. — Votre excellence ne pense pas ainsi de Virgile t dit Candide. — Je conviens, dit Pococuranté, que le second, le quatrième, et le sixième livre de son Enéide, sont excellents ; mais pour son pieux Enée, et le fort Cloanthe, et l'ami À-chates, et le petit Ascanius, et l'imbécile roi Latinus, et la bourgeoise Amata, et l'insipide Lavinia, je ne crois pas qu'il y ait rien de si froid et de si désagréable. J'aime mieux 1 Tasse, et les contes à dormir debout de l'A rioste. — Oserais-je vous demander, monsieur. mt Candide, si vous n'avez pas un grand plaisir à lire Horace? — n y a des maximes, dit Pococuranté, dont un homme du monde peut
faire son profit, et qui, étant resserrées d^ns des vers énergiques, se gravent pi us aisément dans la mémoire ; mais je me soucie iort peu de son voyajge à Brindes, et de sa description d'un mauvais dîner, et de la querelle de crocheteurs entre je ne sais quel Rupilius, dont les paroles, dit-il, étaient pleines de pu^, et un autre dont les paroles étaient du vinaigre. Je n'ai lu qu'avec un extrême dégoût ses vers grossiers contre des vieilles et contre des sopcieres; et je ne vois pas quel mérite il peut y avoir à dire à son ami Mécénas que, s'il e-l-c mis par lui au rang des poètes lyriques, il fraj^r pera les astres de son front sublime. Les sq'vS admirent tout dans un auteur estimé: je ne lis que pour moi ; je n'aime que ce qui est à mon usage. »
Candide qui avait été élevé à ne jamais juger (le rien par lui-même, était fort étonné de ce qu'il entendait; et ^lartin trouvait la façon de penser de Pococuranté assez raisonnable.
« Ohl voici unCicéron, dit Candide: pour ce grand homme-là, je pense que vous ne vous lassez point de le lire. — Je ne le lis jamais, répondit le Vénitien; que m'importe qu'il ait plaidé pour Rabirius ou pour Cluentius? j'ai Dieu assez des procès que je juge: je me serais mieux accommodé de ses œuvres pnilosophiques ; mais quand j'ai vu qu'il doutait de tout, j'ai conclu que j'en savais autant que lui, et que je n'avais besoin de personne poiu* être ignorant. — Ah ! voilà quatre-vingts volumes de recueils d'une académie des sciences, s'écria Martin ; il se ceut au'il s ait là du bon.
— Il y en aurait, dit Pococuranté^ si un seul des auteurs de ces fatras avait inventé seulement l'art de faire des épingles; mais il n'y a dans tous ces livres que de vains systèmes, et pas une seule chose utile. — Que de pièces de théâtre je vois là, dit Candide, en italien, en espagnol, en français, — Oui, dit le vénateur, il y en a trois mille, et pas troio douzaines de bonnes. Pour ces recueils de sermons, qui tous ensemble ne valent pas une page de Sénéque, et tous ces gros volumes de théologie, vous pensez bien que je ne les ouvre jam^ais, ni moi, ni personne. »
Martin aperçut des rayons chargés de hvres anglais. « Je 'crois, dit-il, qu'un républicain doit se plaire à la plupart de ces ouvrages écrits si librement. — Oui, répondit Pococuranté, il est beau d'écrire ce qu'on pensec'est le privilège de l'homme. Dans toute notre Italie on écrit ce qu'on ne pense pas ; ceux qui habitent la patrie des Césars et des Antonins n'osent avoir une idée sans la permission a*un jacobin. Je serais content de la liberté qui inspire les génies anglais, si la passion et l'esprit de parti ne corrompaient pas tout es que cette précieuse liberté a d'estimable, »
Candide apercevant un Milton lui demanda s'il ne regardait pas cet auteur comme un grand homme. « Qui? dit Pococuranté, ce barbare qui fait un long commentaire du premier chapitre de la Genèse en dix livres de vers durs ! ce grossier imitateur des Grecs, qui défigure la création, et qui, tandis que Moïse représente l'Etre éternel produisant le monde par la parole, fait prendre un grand compas
par le Messiah dans une armoire du ciel, poiiï tracer son ouvrage! Moi, j'estimerais celui qui a gâté l'enfer et le diable du Tasse, qui déguise Lucifer, tantût en crapaud, tantôt eu py guide; qui lui fait re battre cent fois les mêmes discours; qui le fait disputer sur la théologie; qui, en imitant sérieusement l'inx'ention comique des armes à feu de l'Arioste, fait tirer le canon dans le ciel par les diables 1 Ni moi, ni personne en Italie, n'a pu se plaire à toutes ces tristes extravagances. Le mariage du Péché et de la Mort, et les couleuvres dont le Péché accouche, font vomir tout homme qui a le goût un peu délicat; et sa longue description d'un hôpital n'est bonne que pour un fossoyeur. Ce poëme obscur, bizarre et dégoûtant, fut méprisé à sa naissance ; je le traite aujourd'hui comme il fut traité dans sa patrie par les contemporains. Au reste, je dis ce que je pense, et je me soucie tort peu que les autres pensent comme moi. » Candide était afrîigé de ces discours; il respectait Flomére, il aimait un peu Milton. « Hélas I dit-il tout bas à .Martin, j'ai bien peur que cet homme-ci n ait un souverain mépris pour nos poètes allemands. — U n'y aurait pas grand mal à cela, dit Martin. — Oh! quel homme supérieur! disait encore Candide entre ses dents; quei grand génie que ce Pococuranté! rien ne peut lui plaire, n
Après avoir fait ainsi la revue de tous les livres, ils descendirent dans le jardin. Candide en loua toutes les beautés. « Je ne sais rien de si mauvais goût, dit le maître; nous n'avons ici que des colifichets : mais je vais déa
demain en faire planter un d'un dessin plus noble. »
Quand les deux curieux eurent pris congé de Son Excellence ; « Or çà , dit Candide à Martin, vous conviendrez que voilà ie plus heureux de tous les hommes, car U est audessus de tout ce qu'il possède. — Ne voyezvous pas, dit Martin, qu'il est dégoûté de tout ce qu'il possède? Platon a dit, il y a longtemps, que les meilleui's estomacs ne sont paa ceux qui rebutent tous les aliments. — Mais, dit Candide, n'y a-t-il pas du plaisir à tout critiquer, à sentir des défauts où les autres hommes croient voir des beautés? — C'est-àdire, reprit Martin, qu'il y a du plaisir à n'avoir pas de plaisir! — Oh bien! dit Candide, il n'y a donc d'heureux que moi, quand je reverrai mademoiselle Cunégonde. — C'est toujours bien fait d'espérer, » dit Martin.
Cependant les jours, les semaines s'écoulaient ; Cacambo ne revenait point ; et Candide étaJt si abîmé dans sa douleur, qu'il ne fit pcis r;(éme réflexion que Paquette et frère Girorle'e n'étaient pas venus seulement le remercier.
XXVI. — D'un souper que Candide et Martin firent avec six éU"iingers. et qui ils étaient.
Un soir que Candide, suivi de Martin, allait se mettre à table avec les étrangers qui logeaient dans la même hôtellerie, un homme à visage couleur de suie l'aborda par derrière; et, le prenant par le bras, lui dit : « Soyez prêt à partir avec nous; n'y manquez pas. » D S8 retourne, et voit Cacambo : il n'y avait
que la vue de Cunégonde qui pût l'étonner et lui plaire davantage. Il fut sur le point de devenir fou de joie; il embrasse son cher ami ; —• Cunégonde est ici, sans doute? Où est-ellel mène-moi vers elle, que je meure de joie avec elle. — Cunégonde n'est point ici, dit Cacambo; elle est à Constantinople. — Ah ciel ! à Constantinople! mais, fût-elle à la Chine, j'y vole; partons. — Nous partirons après souper, reprit Cacambo : je ne peux vous en dire davantage; je suis esclave ; mon maître m'attend ; il faut que j'aille le servir à table : ne dites mot; soupez, et tenez-vous prêt. ■
Candide, partagé entre la joie et la douleur, charmé d'avoir revu son agent fidèle, étonné de le voir esclave, plein de l'idée de retrouver sa maîtresse, le cœur agité, l'esprit bouleversé, se mit à table avec Martin, qiv" voyait de sang-froid toutes ces aventures, et avec six étrangers qui étaient venus passer le carnaval à Venise.
Cacambo, qui versait à boire a l'un de ces étrangers , s'approcha de l'oreille de son maître sur la fin du repas, et lui dit : « Sire, Votre Majesté partira quand elle voudra ; le vaisseau est prêt. » Ayant dit ces mots, i sortit. Les convives étonnés se regardaient sans proférer une seule parole, lorsqu'un autre domestique, s'approchant de son maître, lui dit : « Sire, la chaise de Votre Majesté est à Padoue, et la barque est prête. » Le maître fit un signe et le domestique partit. Tous les convives se regardèrent encore, et la surprise commune redoubla. Un troisième valet, s'approchant aussi d'un troisième étranger, lui
dit : « Sire, croyez-moi, Votre Majesté ne cîo't pas rester ici plus longtemps, je vai.^ to^r préparer. » Et aussitôt il disparut.
Candide et Martin ne doutèrent pas aiora que ce ne fût une mascarade du carnaval. Un quatrième domestique dit au quatrième maître : « Votre Majesté partira quand elle voudra, et sortit comme les autres. Le cinquième valet en dit autant au cinquième maître : mais le sixième valet parla différemment au sixième étranger, qui était auprès de Candide ; il lui dit : Ma foi, sire, on ne veut plus faire crédit à ^'otre Majesté, ni à moi non plus ; et nous pourrions bien être coffrés cetie nuit vous et moi : je vais pourvoir à mes affaires; adieu. »
Tous les domestiques ayant disparu, les six étrangers, Candide et Martin, demeurèrent dans un profond silence. Enfin Candide le rompit : « Messieurs, dit-il, voilà mie singulière plaisanterie I pourquoi êtes-vous tous rois? pour moi, je vous avoue que ni moi ni Martin nous ne le soimnes. »
Le maître de Cacambo prit alors gravement la parole, et dit en/italien : a Je ne suis point plaisant, je m'appelle Achmet III ; j'ai été grand sultan plusieurs années ; je détrônai mon frère; mon neveu m'a détrôné ; on a coupé le cou à mes vizirs, j'achève ma vie dans le vieux sérail; mon neveu le grand sultan Mahamoud me permet de voyager quelquefois pour ms santé ; et je suis venu passer le carnaval à Venise. •
Un jeune homme qui était auprès d' Achmet parla après lui et dit : « Je m'appelle Yvaii/
j'ai été empereur de toutes les Russie?; j*ai été détrôné au berceau ; mon père et ma mère ont été enfermés, on m'a élevé en prison; j'ai quelquefois la permission de voyager, accompagné de ceux qui me gardent ; et je sms v- • nu passer le carnaval à Venise. >»
Le troisième dit : « Je suis Charles-Edouard, roi d'Angleterre; mon père m'a cédé sei' droits au royaume ; j'ai combattu pour les soutenir ; on a arraché le cœur à huit cents de mes partisans, et on leur en a battu les joues ; j'ai été mis en prison; je vais à Rome faiM une visite au roi mon père, détrôné ainsi que moi et mon grand-père ; et je suis venu passer le carnaval à Venise, »
Le quatrième prit alors la parole, et dit : • Je suis roi des Pçlaques, le sort de la guerre m'a privé de mes États héréditaires ; mon père a éprouvé les mêmes revers : je me résigne à la Providence, comme le sultan Achmet, l'empereur Ivan, et le roi Charles Edouard, à qu: Dieu donne une longue vie ! et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
Le cinquième dit : « Je suis aussi roi des Polaques ; j'ai perdu mon royaume deux fois ; mais la Providence m'a donné un autre État, dans lequel j'ai fait plus de bien que tous les Toisdes Sarmates ensemble n'en ont jamais pu faire sur les bords de la Vistule. Je me résigna aussi k la Providence; et je suis venu passer le carnaval à Venise. »
II restai; au sixième monarque à parler ; « Messieur?, dit-il, je ne suis pas si grand seigneur que vous; mais enfin j'ai été roi tout comme un autre : je suis Théodore, on m'a élu.
roi en Corse; on m'a appelé vott^ majesté, et à présent à peine m'appelle-t-on monsieur,- j'ai fait frapper de la monnaie, et je ne possMe pas un denier ; j'ai eu deux secrétaires d'État, et j'ai à peine un valet ; je me suis vu sur un trône, et j'ai été lonoiemps à Londres en prison sur la paille; j'ai bien peur d'être traité de même ici, quoique je sois venu comme Vos Majestés passer le carnaval à Venise. »
Les cinq autres rois écoutèrent ce discours avec une noble compassion : chacun d'eux donna vingl; sequins au roi Théodore pour avoir des habits et des chemises; Candide lui fit présent d'un diamant de deux mille sequins. « Quel est donc, disaient les cinq rois, ce simple particulier qui est en état de donner cent fois autant que chacun de nous, et qui le donne? »
Dans l'instant qu'on sortait de table, il arriva dans la même hôtellerie quatre altesses sérénissimes qui avaient auissi perdu leurs Etats par le sort de la guerre, et (jui venaient passer le reste du carpava) à Venise; mais Candide ne prit pas seulement garde à ces nouveaux venus : il n'était occupé que d'aller trouver sa chère Cunégonde à Constantinopîe.