‹ RomansChapitre 6 sur 15 · XXX. — Conclusion · texte numérisé non relu

XXX. — Conclusion

Candide, dans le fond de son cœur, n'avait aucune envie d'épouser Cunégonde ; mais l'impertinence extrême du baron le déterminait à conclure le mariage, et Cunégonde le pressait si vivement, qu'il ne pouvait s'en dédire. Il consulta Pangloss, Martin et le fidèle Cacambo. Pangloss fit un beau mémoire, par lequel il prouvait que le baron n'avait nul droit sur sa sœur, et qu'elle pouvait, selon toutes les lois de l'Empire, épouser Candide de la main gauche; Martin conclut à jeter le baron dans la mer; Cacambo décida qu'il fallait le rendi-e au lévanti patron et le remettre aux galères; après quoi on l'enverrait à Rome, au père général, par le premier vaisseau. L'avis fut trouvé fort bon ; la vieille l'approuva ; on •n'en dit rien à sa sœur; la chose fut exécutée pour quelque argent; et on eut le plaisir d'attraper un jésuite et de punir l'orgueil d'un baron allemand.

Il était tout naturel d'imaginer qu'après tant de désastres Candide marié avec sa maîtresse, et vivant avec le philosophe Pangloss, le philosophe Martm, le prudent Cacambo et la

viôiile, ayant d'ailleurs rapporté tant de diamants de la patrie des anciens incas, mènerait la vie du monde la plus agréable •. mais il fut tant friponne par les Juifs, qu'il ne lui resta plus rien que sa petite métairie. Sa femme, devenant tous les jours plus laide, devint acariâtre et insupportable ; la vieille était infirme, et fut encore de plus mauvaise humeur que Cunégonde; Cacambo, qui travaillait au jardin, et qui allait vendre des légumes à Constantinople, était excédé de travail , et maudissait sa deçtlaée; Pangloss était au désespoir de ne pas briller dans quelque université d'Allemagne : pour Martin, il était fermement persuadé qu'on est également mal partout; il prenait les choses en patience. Candide, Martin, et Pangloss disputaient quelquefois de métaphysique et de morale. On voyait souvent passer sous les fenêtres de la m.étairle des bateaux chargés d'effendis, de bâchas, de cadis, qu'on envoyait en exil à Leinnos, à Mityléne, à Erzeroum; on voyait venir d'autres cadis, d'autres bâchas, d'autres effendis, qui prenaient la place des expulsés, et qui étaient expulsés à leui' tour ; on voyait des têtes proprement empaillées, qu'on allait présenter à la Sublime- Porte. Ces spectacles faisaient redoubler les dissertations; et quand on ne disputait pas, l'ennui était si excessif que la vieille osa un jour leur dire : Je voudrais savoir lequel est le pire, ou d'être violée cent fois par des pirates nègres, d'avoir une fesse coupée, de passer par les baguettes chez les Bulgares, d'être fouetté et pendu dans un auto-da-fc, d'être disséqué, de ramer en galère, d'éprouver enSii toutes les

misères par lesquelles uous avons tous passé, 01: bien de rester ici à ne rien faire? C'est unfe grande question, dit Candide.

Ce discours fit naître de nouvelles réflexions, et Martin surtout conclut que l'homme était Dé pour vivre dans les convulsions de l'inquiétude ou dans la léthargie de l'ennui : Candide n'en convenait pas, mais il n'assurait rien : Pangioss avouait qu'il avait toujours horriblement souffert ; , mais ayant soutenu une fois que tout allait à merveille, il le soutenait toujours, et n'en croyait rien.

Une chose acheva de confirmer Martin dans ses détestables principes, de faire hésiter plus que jamais Candide, et d'embarrasser Pangioss : c'est qu'ils virent un jour aborder dans leur métairie Paquette et le frère Giroflée, qui étaient dans la plus extrême misère ; ils avaient bien vite mangé leurs trois mille piastres,' s'étaient quittés, s'étaient raccommodés, s'étaient brouillés, avaient été mis en prison, •■'étaient enfuis ; et enfin frère Giroflée s'était fait Turc : Paquette continuait son métier partout, et n'y gagnait plus rien. « Je l'avais bien prévu, dit Martin a Candide, que vos présents seraient bientôt dissipés et ne les rendraient que plus misérables : vous avez regorgé de millions de piastres, vous et Cacambo, et vous n'êtes pas plus heui-eux que frère Giroflée et Paquette.— Ahlah! dit Pangioss à Paquette, le ciel vous ramène donc ici parmi yious ! Ma pauvre enfant, savez-vous bien que vous m'avez coûté le bout du nez. un œil et une oreille : comme vous voilà faite! eh! qu'est-ce que ce monde ? ■

Cette nouvelle aventure les engagea à philo- Ëopher plus que jamais.

Il y avait dans le voisinage un derviche très fameux, qui passait pour le meilleur philosophe de la Turquie ; ils allèrent le cor^sulter. Pangloss porta la parole et hii dit : o Maître, nous venons vous prier de nous dire pourquoi un aussi étrange animal que l'homme a été formé, — De quoi te mêles-tu, lui dit le derviche f est-ce là ton affaire ? — Mais, mon révérend père, dit Candide, il y a horriblement de mal sur la terre.— Qu'importe, dit le derviche, qu'il y ait du mal ou du bien ? quand sa hautesse envoie un vaisseau en Egypte, s'embarrasse-t-elle si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non? ~ Que faut-il donc faire, dit Pangloss. — Te taire, dit le derviche. — Je me flattais, dit Pangloss, de raisonner un peu avec vous des effets et des causes, du meilleur des mondes possibles, de l'origine du mal, de la nature de l'âme et de rharmonie préétablie. • Le derviche, à ces mots, leur ferma la porte au nez.

Pendant cette conversation, la nouvelle s'était répandue qu'on venait d'étrangler a Constantinople deux vizirs du banc et le mufti, et qu'on avait empalé plusieurs de leurs amis : cette catastrophe faisait partout un gi-and bruit pendant quelques heures. Pangloss, Candide et Martin, en retournant à la petite métairie, rencontrèrent un bon vieillard qui prenait le frais à sa porte, sous un berceau d'orangers. Pangloss, qui était aussi curieux que raisonneur, lui demanda comment se nommait \Q mufti qu'on venait d'étrangler. « Je n'en sais

rien, répondit le bonhomme, et je n'ai iaroais su le nom d'aucun mufti ni d'aucun vizir. J'ignore absolument l'aventure dont vous me parlez : je présume qu'en général ceux qui se mêlent des affaires publiques périssent quelquefois misérablement, et qu'ils le méritent ; mais je ne m'informe jamais de ce qu'on fait à Constantinople; je me contente d'y envoyer vendre les fruits du jardin que je cultive. » Ayant dit ces mots, il fit entrer les étrangers dans sa maison; ses deux filles et ses deux fils leur présentèrent plusieurs sortes de sorbets qu'ils faisaient eux-mêmes, du kaïm;ik piqué d'écorces de cédrat confit, des oranges, des citrons, des limons, des ananas, des pistaches, du café de Moka, qui n'était point mêlé avec ie mauvais café de Batavia et des îles : après quoi les deux filles de ce bon musulman parfumèrent les barbes de Candide, de Pangloss et de Martin. « Vous d-evez avoir, dit Candide au Turc, une vaste et m.agniflque terre?— Je n'ai que vingt arpents, répondit le Turc ; je le^ cultive avec mes enfants : le travail éloigne da nous trois grands maux, l'ennui, le vice et le besoin.

Candide, en retournant dans sa métairie, fit de profondes réflexions sur le discom-s du Turc; il dit à Pangloss et à Martin : « Ce bon vieillard me paraît s'être fait un sort bien préférable à celui des six rois avec qui nous avons eu l'honneur de souper. — Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes : car enfin Eglon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absaîon fut pendu par les cheveux ;^ percé de trui-

.:......;. .3 roi N£(iab, fils de Jéroboam, fat tué

p:i" Caza; le roi Ela par Zarabri, Ochoslas par Jéliu, Attalia par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez conunent périrent Crésus, Astyag-e, Darius, Denis de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Otlion,, Viteliius, Domitien, Richard ÎI d'Angleterre, Edouard II, Henri VI, Richard lîl, M^ule Stuart, Charles I^r, les trois Henri de France,

l'empereur Henri IV. Vous savez — Je sais

aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit l-ang-loss; ciir quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut opp.rarelur enm, pour qu'il travaillât: ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le rei;os. — Travaillons sans raisonner, dit Mar^ tin: c'est le seul moyen de rendre la vie sup-j portable.

Toute la petite société entra dans ce louable dessein; chacun se mit à exercer ses talents : la petite terre rapporta beaucoup. Cuné.çonde était, à la vérité, bien laide, mais elle devint une excellente pâtissière; Paquette broda; la Tieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à f.-ereGirofiLt; qui ne rendît service; il fut un Très bon menuisier, et même dpvin+ honnête hornme; et Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dims le meilleur des mondes possibles; car onfm, si vous n'aviez pas été chrissé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoisell'^ Cunégonde, SI vous n'aviez pas été mis à l'inquisition, si I vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si

^ous n'aviez pas doTiné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide ; mais il faut cultiver notre jardin. »

MICROMEG-AS'" > A

HISTOIRE PHILOSOPBIQOI

1 .— Voyage d'un habitant du monde de l'étoile Siriu dans la planète de Saturne.

Dans une de ces planètes qui tournent autour de l'étoile nommée Sirius, il y avait un jeune homme de beaucoup d'esprit , que j ai eu l'honneur de connaître dans le dernier voyage qu'il fit sur notre petite fourmilière ;

(1) Ce roman peut être regardé comme une imitation d'un des voyages de Gulliver. Il contient plusieurs allusions, l ,e riain de Saturne est M. de Fonienelie. YniXfré sa douceur, sa circonspection, sa philosophie; qui evait lui faire aimer celle de Voltaire, il s'était lié avec les eiinemis de ce grand homme, et avait paru partager, sinon leur haine, du moins leurs préventions. Il fut fort blesse du rôle qu'il jouait dans ce roman, et d'autant pins peut-être que la critique était juste,

3uoique sévère, et que les éloges qui s'y mêlaient y onnaieni encore plus de poids. Le mot qui termine l'ouvrage n'adoucit point la blessure, et le bien qu'on dit du ser.rélaire de l'Académie de Paris ne consola point M. lie Fontenelle des plaisanteries qu'on se p«r' aaellait sw celui de l'Académie de Salurn«.

( ^ote des éditeurs de Kehl.)

U 8'appelait Micromég-as , nom qui convient fort à tous les grands : il avait huit lieues de haut; j'entends par huit lieues vingt-quatre mille pas géométriques, de cinq pieds chacun.

Quelques algébristes , gens toujours utiles au public, prendront sur-le-champ la plume, et trouveront que, puisque M. Micromégas, habitant du pays de Sirius, a de la tête aux pieds vingt-quatre mille pas, qui font cent vingt mille pieds de roi, et que nous autres, citoyens de la terre nous n'avons guère que cinq pieds, et que, notre globe a neuf mille lieues de tour; ils trouveront, dis-je, qu'il fixut absolument que le globe qui l'a produit ait au juste vingt et un millions six cent mille fois plus de circonférence que notre petite terre ; rien n'est plus simple et plus ordinaire dans la nature. Les États de quelques souverain^ d'Allemagne ou d'Italie , dont on peut faire le tour en une demi-heure, comparés à l'empire de Turquie, de Moscovie, ou de la Chine, ne sont qu une très faible image des prodigieuses différences que la nature a mises dans tous les êtres.

La taille de Son Excellence étant de la hauteur que j'ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour ; ce qui fait une très jolie proportion. Son nez étant le tiers de son beau visage, et àon beau visage étant la septième partie de la hauteur de son beau corps, il ftiut avouer que le nez du iSirien a six mille trois cent trentetrois pieds de roi, plus une fraction ; ce qui ét'Ait à démontrer.

Quant :') sou t-Kprit , c'est uu des i;lascuiti-

— issues que nous ayons ; ii sait beaucoup de cho» ses, ii en a inventé quelques-unes : il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il étudiait, selon la coutume, au collège des jésuites de sa planète, lorsqu'il devina, par la force de fjon esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide : c'est dix-huit de plus que Biaise Pascal, lequel, après en avoir deviné trentedeux en se jouant, à ce que dit sa sœur, devint depuis un géomètre assez médiocre, eî un fort mauvais métaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de l'enfance, il disséqua beaucoup de ces petits msectes qui n'ont pas cent pieds de diamètre, et qui se dérobent aux microscopes ordinaires; il en çoror (p.osa un livre fort curieux , mais qui lui flt quelques affaïrés. Le mufti de son pays, grand vétillard et fort ignoranf, trouva dans son livre des propositions suspectes, malsonnantes, téméraires, hérétiques, sentant l'hérésie, et le polirsuivit vivement: il s'agissait de savoir si la forme substantifiile des puces de Sirius était de même"" nature que celle des colimaçons. Micromégas se défendit avec esprit; il mit les feimues de son côté : le procès dura

■ • deux cent vingt ans. Enfin le mufti fit con- (ianuier 1g livre par des jurisconsultes qui ne rp. raient pas lu, et l'auteur eut ordre de ne pjiraître à la cour de huit cents années.

Il ne fut que médiocrement afiligc d'être banni d'une cour qui n'était remplie que de tracasseries et de petitesses. Il fit une chansoc fort plaisante contre le mufti , dont celui-ci

j ne «'embarrassa guère: et il se mit à voyasre? de piaiiètc en planett;, pour .achever de se ior-

mer Tesprit et le cœur, comme l'on dit. Ceux qui ne voyag-ent qu'en ciiaise de poste ou en berline seront sans doute étonnés des équipages de là-haut; car nous autres, sur notre pe» tit tas de boue, nous ne concevons rien au delà de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation, ettoutas les forces attractives et répulsives ; il s'en servait si à propos, que, tantôt à l'aide d'un rayon du soleil, tantôt par la commodité d'une coirHe, il allait de globe en globe lui et les siens, comme un oiseau voltige de branclie en" branche. Il parcourut la voie lactée en peu de temps; et je suis obligé d'avouer qu'il ne vit jamais, à traversles étoiles dont elle est semée, ce beau ciel empyrée que l'illustre vicaire Derham (1) se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je prétende que M. Derhara ait mal vu ; à Dieu ne plaise ! mais Micromégas était sur les lieux ; c'est un bon observateur, et je ne veux contredire personne. Microm.égas, après avoir "bien tourné, arriva dans le globe de Saturne. Quelque accoutumé qu'il fût à voir des Cjioses nouvelles , il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants , se défendre de ce sourire de supériorité qui échappe quelquefois aux plus ^ sages. Car enfin Saturne n'est guère que neuf i cents fois plus gros que la terre, et les ci- ] toyens de ce pays-là sont des nains qui n'ont '; que raille toises de haut ou environ, n s'en

(1) Savant Anglais, auteur de la Théologie astronomique, et de queifiu<\s antres ouvrages qui ont ! ou*' objet de prouver iexistenc* de Dieu parle dota si àei œerYeîîles de la nature. (K.)

S0UÀJ18 BS TOlTAtBI. |. 5

— i3ô — moqua un peu d'abord avec ses gens, à peu près comme un muaicien italien se met à rire de la musique de LuUi quand il vient en France. Mais comme le Sirien avait un bon ' esprit, il comprit bien vite qu'un être pensant peut iori bien n'être pas ridicule pour n'avoir que six raille pieds de haut. Il se familiarisa avec les Saturniens, après les avoir étonnés, n lia une étroite amitié avec le secrétaire de l'Académie de Saturne, homme de beaucoup d*esprit, qui n'avait, à ia vérité , rien inventé, mais qui rendait im fort bon compte des inventions des autres , et qui faisait passablement de petits vers et de grands calculs. Je rapporterai ici, pour la satisfaction des lecteurs, une conversatiGU singulière que Micromégas eut un jour avec H. ie secrétaire.

U.— Conversation de î'habitant de Sirins avec ce'm d$ Saturne.

Après que son Excellence se fut couchée, et que le secrétaire se fut îipproché de son visage : •t ïl faut avouer, dit Micromégas, que la na« tiire est bien variée. — Oui, dit le Saturnien, la nature est comme '-in parterre dont les fleiîTs...— Ah ! dit Vautrs, laissez là votre parteiTe. — Elle esx, reprit le secrétaire, comme aue assemblée de blondes et de brunes dont les parures...— Et qu'ai-je aS'aire de vos brunes? dit l'autre. Elle est donc comme une galerie de peintm-es, dont les traits... — Eh non, dit le voyageur, encore une fois, la nature est comme la nature. Pourquoi lui chercher des comparai- Bons ?— Pour vou.s plaire, répondit le secrétaire. — Js ne veux i;oint au'on me plaise, répondii

le voyag-eur, je veux qu'on m'instruise : corn» mencez d'abord par me dire combien les hommes de votre globe ont de sens. — Nous en avons soixante-douze, dit l'académicien; et nous nous plaignons tous les jours du peu. Notre imagination va au delà de nos besoins; nous trouvons qu'avec nos soixante-douze sens, notre anneau, nos cinq lunes, nous sommes trop bornés ; et, malgré toute notre curiosité et le nombre assez grand de passions qui résultent de nos soixante-douze sens, nous avons tout !e temps de nous ennuyer. — Je le crois bien, dit Micromégas. car, dans notre globe, nous avons près de mille sens, et il nous reste encore je ne sais quel désir vague, je ner sais quelle inquiétude qiû nous avertit sans cesse que nous sommes peu de chose, et qu'il y a des êtres beaucoup plus parfaits. J'ai un peu voyagé ; j'ai vu des mortels fort au-dessous de nous; j'en ai vu de fort supérieurs;, mais je n'en ai vu aucuns qui n'aient plus de; désirs que de vrais besoins et plus (le besoins; que de satisfaction. J'arriverai peut^tre un^ jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu'à présent personne ne m'a donné de nouvelles positives de ce pays-là. >»

Le Saturnien et le Sirien s'épuisèrent aiora en coiyectures; mais, après beiucoup de raisonnements fort ingénieux et fort incertains, 11 en fallut revenir aux faits. « Combien de temps vivez- vous? dit le Sirien. — Aht bien peu, répliqua le petit tomme de Saturne, — C'est tout comme chez nous, dit le Sirien, uouh nous plaignons toujours du peu. D faut que ce soit une loi universelle de la nature. — H^-lasf

nous ne vivons, dit le Satui-nien, que cinq cents grandes révolutions du soleil (cela revient à \ quinze mille ans ou environ, à compter à notre I manière). Vous voyez bien que c'est mourir presque au moment que l'on est né; notre xistence est un point, notre durée un instant, notre globe un atome ; à peine a-t-on commencé à s'instnîire un peu, que la mort arrive avant qu'on ait de l'expérience. Pour moi, je n'ose faire aucuns projets ; je me trouve comme une goutte d'eau dans un océan immense. Je suis honteux surtout devant vous dô la figure ridicule que je fais dans ce monde. »

ilicromégas lui repartit : « Si vous n'étiez pas philosophe, je craindrais de vous affliger en vous appi-enant que notre vie est sept cents rois plus longue que la vôtre ; mais vous savez trop bien que, quand il faut rendre son corps aux éléments, et ranimer la nature sous une autre forme, ce qui s'appelle mourir , quand ce moment de métamorphose est venu, avoir vécu une éternité, ou avoir vécu un jour, c'est précisément la même chose. J'ai été dans des pays où l'on vit mille fois plus longtemps que chez moi, et j'ai trouvé qu'on y murmurait encore. Mais il y a partout des gens de bon sens qui savent prendre leur parti et remercier l'auteur de la nature : il a répandu sur cet univers mie profusion de variétés avec une espèce d'uniformité admirable. Par exemple, tous les êtres pensants sont différents, et toua te ressemblent au fond par le don de la pensée ?t des désirs. La matière est partout étendue; y:ais elle a dans chaque globe des propriétés diverses. Combien comptez- vous de ces pro-

priâtes dîTerses dans votre matière ? — Si voua parlez de ces propriétés, dit le Saturnien, sans lesquelles nous croyons que ce g-lobe ne pourrait subsL^ter tel qu'il est, nous en comptons trois cents, comme l'étendue, rimpénétrabilité, la'mobilité, la gravitation, la divisibilité, et le V reste. — Apparemment, répliqua le voyageur, faue ce petit nombre suffit aux vues que le ("Créateur avait sur votre petite habitation. l' J'admire en tout sa sagesse; je vois partout I des différences, mais aussi partout des pro portions. Votre globe est petit, vos habitants le sont aussi ; vous avez peu de sensations ; votre matière a peu de propriétés ; tout cela est . l'ouvrage de la Providence. De quelle couleur est votre soleil bien examiné ? — D'un blanc fort jaunâtre, dit le Saturnien ; et quand noug divisons un de ses rayons, nous trouvons qu'il contient sept couleurs. — Notre soleil tire sur le rouge, dit le Sirien; et nous avons trentenejil couleurs primitives. Il n'y a pas un soleil, pai-mi tous ceux dont j'ai approché, qui se ressemble ; comme chez vous il n'y a pas un visage qui ne soit différent de tous les autres. * Après plusieurs questions de cette nature il s'informa combien de substances essentiellement différentes on comptait dans Saturne. Il apprit qu'on n'en comptait qu'une trentaine, eomme Dieu, l'espace, la matière, les êtres etc-ndus qui sentent, les êtres étendus qui sentent et qui pensent, les êtres pensants qui n'ont peint d'étendue, ceux qui se pénètrent, ceux qui ne se pénètrent pas, et le reste. Le Sirien, chez qui on en comptait trois cents, et qui en avait découvert trois mille autres dans ses

voyages, 4tonna prodigieusement le philosophe de Saturne, Enfin, après s'être communiqué l'un à l'autre un peu de ce qu'ils saTaient et beaucoup de ce qu'ils ne savaient pas, après avoir raisonné pendant une révolution du soleil, ils résolurent de faire ensemble un petit voyage philosophique.

l.—\oyage des deux habitants de Sirius et de Saturne,

Nos deux philosophes étaient -prêts à s'emii>îxrquer dans l'atmosphère de Saturne avec une fort iolie provision d'histruments mathématiques, lorsque la maîtresse du Saturnien, qui en eut des nouvelles, vint en larmes faire ses remontrances. C'était une jolie petite brune qui n'avait que six cent soixante toises, mais qui réparait par bien des agréments la petitesse de sa taille, h Ah! cruel, s'écria-t-elle, après t'avoir résisté quinze cents ans, lorsque enfin je commençais à me rendre, quand j'ai à pem€ passé cent ans entre tes bras, tu me quittes pour aller voyager avec un géant d'un autre monde! va, tu n'es qu'un curieux, tu n'as jumais eu d'amour ; si tu étais un vrai Saturnien, tu serais fidèle. Où vas-tu courir ? que veux-tu? nos cinq lunes- sont moins errantes que toi, notre anneau est moms changeant : voilà qui est fait, je n'aimerai jamais plus personne. » Le philosophe l'embrassa, pleura avec elle, tout philosophe qu'il était, et la dame, après s'être pâmée, alla se consoler avec un petil- maître du pays.

Cependant nos deux curieux partirent : ils «auterent d'abord sur l'anneau, qu'ils trouvé-

rcnt asser. plat, comme Ta fort bien deviné un illustre habitant de notre petit globe : de là ils allèrent de lune en lune. Une comète pas* sait tout auprès de la dernière ; ils s'élancèrent sur elle avec leurs domestiques et leurs instruments. Quant ils eurent fait environ cent cinquante millions de lieues, ils rencontrèrent les satellites de Jupiter. Ils passèrent dans Jupiter même, et y restèrent une année, oeniant laquelle ils apprirent de fort beaux Becrets, qui seraient actuellement sous presse ^n s messieurs les inquisiteurs, qui ont trouvé | quelques propositions un peu dures; mais j'en, ai lu le manuscrit dans la bibliothpqne de l'illustre archevêque de...., qui m'a laissé voir Bes livres avec cette générosité et cette bonté qu'on ne saurait assez louer.

Mais revenons à nos voyageurs. En sortant de Jupiter, ils traversèrent un espace d'environ cent millions de lieues, et ils côtoyèrent la planète de Mars, qui, comme on sait, est cinq fois plus petite que notre petit globe : ils virent deux lunes qui servent à cette planète, et qui ont échappé aux regards de nos astronomes. Je sais bien que le P. Castel écrira, et mêine assez plaisamment, contre l'existence de ces deux lunes; mais je m'en rapporte à ceux qui raisonnent par analogie. Ces bons philosopheslà savent combien il serait difficile que Mars, qui est si loin du soleil, se passât a moins de deux lunes. Quoi qu'il en soit, nos gens trouvèrent > ela si petit qu'ils craignirent de n'y pas trouver de quoi coucher , et ils passèrent leur chemin comme deux voyageurs qui dédaignent un mauvais cabaret de village, et pous-

BÔrent jusqu'à la vilie voisine. Mais le Sirien et son compaguoîi se repentirent bientôt. Ilà Ellèrent longtemps et ne trouvèrent rien. Enfin ils aperçurent une petite lueur, c'était la terre; cela fit pitié à des gens qui venaient de Jupiter. Cependant, de peur de se repentir unt seconde fois, ils résolurent de débarquer. Ils passèrent sur la queue de la comète, et, trouvant une aurore boréale toute prête, ils se mirent dedans, et arrivèrent à terre sur le bord septentrional de la mer Baltique^ le 6 juillet iTS"*, nouveau styls,

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