VI.— o qni leur arriva avec des hommes
Micromégas, bien meilleur observateur que «on nain, vit clairement que les atomes se parlaient ; et il le fit remarquer à son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'ar- ■ ticle de la génération, ne voulut pas croire que de pareilles espèces pussent se communiquer des idées, n avait le don des langues aussi bien que le Sirien*, il n'entendait point parier nos atomes, et il supposait qu'ils ne parlaient pas : d'ailleurs comment ces êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix? et qu'auraient-ils à dire? Pour parler il faut penser, ou à peu près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une âme : or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela lui paraissait absurde. • Mais, dit le Sirien. rous avez cru tout à l'heure qu'ils faisaient l'amour : est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez-vous d'ailleurs qu'il soit plus
(!) Expression heureuse et plaisante de Fontenelle. •n rendant compte de quelques observaljons d'histoir* ^naturelle. IK.)
difficile de produire uii afgument qti'on ca- / faut? Pour moi, l'un et rautre me paraissent de grands mystères.— Je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain ; je n'ai plus d'opinion : if faut tâcher d'examiner ce;^ in-sectes; nous raisonnerons après.— C'est furt bien dit, reprit Micromégas. n Et aussitôt il tira une paii'e def ciseaux dont il se coupa les ongles, et d'una rognure de l'ongle de son pouce, il iit sur-la champ une espèce de grande trompette parA lante, comme un vaste entonnoir, dont il mitj le tuyau dans son oreille. La circonférence de l'entormoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage : la voix la plus faible entrait dans les nbres circulaires de l'ongle, de sorte que, grâce à son industrie, le piiiiosophe de ià-haut entendit parfaitement 1:^ "t>ourdonnement de nos insectes de ià-bas. Ei peu d'hem-es, il parvint à distinguer les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit autant, qùoiqu'avec plus de difficulté. L'étonnement des voyageurs redoublait à chaque instant ; ils entendaient des niites parier d'assez bon sens : ce jeu de la nature leur paraissait inexplicji ble. Vous croyez bien que le Sirien et son nain brillaient d'impatience de lier conversation avec les atomes ; le nain craignait que sa voix de tonnen-e et surtout celle de Micromégas n'assourdît les mites sans en être entendue : il fallait en diminuer la force; ils se rnivenli dans la bouche des espèces de petits cui-edents, dont le bout effilé venait domier auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur un ongle ; il baissait la tête et narlait bas. Enfin
moyennant toutes ces précautions, et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours :
« Insectes invisibles, que la main du Cre'sfteur s'esi plu a faire naître dans l'abîme de l'inliniment petit, je le remercie de ce qu'il a daigné me découvrir des secrets impénétrables. Peutêtre ne daignerait-on pas vous regarder à ma cour; mais je ne mépi'ise personne, et je vous offre ma protection. »
Si jamais il y a eu quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui entendirent ces paroles : ils ne pouvaient deviner d'où elles partaient. L'aumônier du vaisseau récita les p. c^res des exorcismes; les matelots jm-érent :t les philosophes du vaisseau firent un svstéme; mpjs, quelque système qu'ils fissent, Ils ne purent jamais deviner qui leur parlait.
Le nain de Saturne qui avait la voix plus dcuce que Micromégas, leur apprit alors en peu de mots à quelles espèces ils avaient af- Éaii'e : il leur conta le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était M. Micromégas, et, après les avoir plaints d'être si petits, il leur dem.anda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état, si voisin de ranéant[ssement, ce qu'ils faisaient dans un globe qTii paraissait •appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme, et cent auti-es questions de cette nature.
Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué de ce qu'on «joutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des pjnnulcs braquée? sur un quart-de-cercle, fit deux stations, et h la. troisiùme il t-arla ainsi .A'ous
croyez Conc, inoïisieur, parce que v-ous ave? mille toiôes depuis la tête jusqu'aux pieds, que , vous êtes un... — Mille toises ! s'écria le nain* justft ciel ! d'où peut-il savoir ma hauteur ; 'mille toises! il ne se trempe pas d'un pouce. Quoi ! cet atome m'a mesuré ! il est géomètre, il connaît ma grandeur ; et moi, qui ne le vois t^u'à travers un microscope, je ne connais pas encore la sienne ! — Oui. je vous ai mesuré, dit le physicien, et je mesurerai bien encore votre g-rand compagnon.» La proposition fut acceptée : Son Excellence se coucha de son long, car s'il se fût tenu debout, sa tête eut été trop audessus des nua^îi.es : nos philosophes lui plantèrent un gr->.id arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand respect pour les dames; puis, par une suite de triangles liés ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en eiiet uj3 jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.
Alors Micromégas prononça ces paroles : « Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. O Dieu, qui avez donné une intelligence a des substances qui paraissent si méprisables, rinfiniment petit vous coûte aussi peu que l'intiniment grand ; et s'il est possible qu'il y ait des êtres plus petits que ceux-ci, ils peuvent encore avoir ua esprit supérieur à ceux des superbes animaus que J'ai vus dans le ciel, dont le pied seul couvrirait le globe où je suis descendu. »
Un des philosophes lui répondit qu'il pouvait en toute sûreté croire qu'il est en effet des êtres mtelligents beaucoup plus petits que
l*homme. Il lui conta, non pas tout ce que Virgile a dit de fabuleux sur les abeilles, mais C2 que Swanimerdam a découvert, et ce que Réaumur a disséqué. Il lui apprit enfin qu'il y a des animaux qui sont pour les abeilles ce que lee abeilles sont pour l'homme, et ce que le Sirieilui-même était pour ces animaux si vastes dout il parlait, et ce que ces grands animaux sont pour d'autres substances devant lesquelles ils ne paraissent que comme des atomes. Peu à peu, ia conversation devint intéressante, et Iviicromégas pai-la ainsi:
VIî. — Conversation avec les hommes.
• O atomes intelligents, dans qui l'Etre éternel s'est plu à manifester son adresse et sa puissance, vous devez sans doute goûter des joies bien pures sur votre giobe ; car, ayant si peu de matière et paraissant tout esprit, voua devez passer votre vie à aimer et à penser : c'est la véritable vie des esprits. Je n'ai vu nulle part le vrai bonheur ; mais il est ici, sans doute. » A ce discours, tous les philosophes secouèrent la tête; et l'un d'eux, plus franc que les autres, avoua de bonne foi que, si l'on en excepte un petit nombre d'habitants fort peu considérés, tout le reste est un assemblage da fous, de méchants et de malheureux. Noua avons plus de matière qu'il ne nous en faut, dit-il, pour faire beaucoup de mal, si le mal vient de la matière, et trop d'esprit, si le mal vient de l'esprit. Savez- vous bien, par exemple, qu'à l'heure que je- vous pai'le, il y a cent miii'ï i'ous de uotru espèce, couverts de cha-
peaux, qui tuent cent mille autres animaux couverts d'un turban, ou qui sont massacrés par eux; et que presque par toute la terre c'est ainsi qu'on en use de temps immémorial ?» Le Sirien frémit, et demanda quel pouvait être le sujet de ces horribles querelles entre de si çhétife animaux. « Il s'ag-it, dit le philosophe, de quelque? tas de boue grands comme votre taloùV Ce n'est pas qu'aucun de ces millions d'hommes qui se font égorger prétende un fétu sur ces tas de boue ; il ne s'agit que de savoir s'il appartiendra à un certain homme qu'on nomme Sultan, ou à un auti'e qu'on nomme, je ne sais pourquoi, César. Ni l'un ni l'autre n'a jamais vu ni ne verra jamais le petit coin de terre dont il s'agit ; et presque aucun d« ces animaux qui s'égorgent mutuellement n'a jamais vu l'animal pour lequel il s'égorge.— Ah ! malheureux ! s'écria le Sirien avec indignation, peut-on concevoir cet excès de raga forcenée? Il me prend envie de faire trois pas et d'écraser de trois coups de pied toute cette fourmilière d'assassins ridicules.— Ne' vous en donnez pas la peine, lui répondit» on : ils travaillent assez à leur ruine : sachez qu'au bout de dix ans il ne reste jamais la centième partie de ces misérables; sachez que. quand même ils n'auraient pas tiré l'épée, la faim, la fatigue ou l'intempérance les emporte presque tous. D'ailleurs ce n'est pas eux qu'il faut punir, ce sont ces barbares sédentaires qui, du fond de leur cabinet, ordonnent, dans le temps de leur digestion, le massacre d'un million d'hommes, et qui ensuite en font re-, mercier Dieu solennellement.»
Le voyageur se sentait ému de pitié pnuï la petite race humaine, dans laquelle il découvrait de si étonnants contrastes. « Puisque vouH êtes du petit nombre des sages, dit-il à ce^ messieurs, et qu'apparemment vous ne tu?z personne pour de l'argent, dites-moi, je vou^ en prie, à quoi vous vous occupez.— Nous disséquons des mouches, dit le philosophe, non. mesurons des lignes , nous assemblons des nombres, nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas. »
li prit aussitôt fantaisie au Sirien et au 8iihirnien d'interroger ces atomes pensants, pou? savoir les r-hoses dont ils convenaient. « Combien comptez- vous, dit celui-ci, de l'é toile de l^ Canicule à la grande étoile de^ Gémeaux?» Ils répondirent tous à la fois : « Trente-deux degrés et demi.— Combien comptez-vous d'ici à la lune? — Soixante demi-diamétres de la terre en nombres ronds.— Combien pèse votre air?» îl croyait les attraper; mais tous lui dirent que l'air pèse environ neuf cents fois moms qu'un pareil volume de l'eau la plus léjçère, et dix-neuf mille fois moins que l'or de ducat. Le petit nain de Saturne, étoimé de ieurs réponses, fut tenté de prendre pour des sorciers ces mêmes gens auxquels il avait refusé une âme un quart d'heure auparavant.
Enfin Micromégas leur dit : « Puisque vou:^• savez si bien ce qui est hors de vous, sans doute vous savez encore mieux ce qui est en dedans : dites-moi ce que c'est que votre àme et comment vous formez vos idées. » Les phi-
losophes parlèrent tous à la fois, comme auparavant; mais ils furent tous de différents avis. Le plus vieux citait Aristote, i'autre prononçait le nom de Descartes, celui-ci de Molebranche, cet autre de Leibnitz, cet autre de Locke. \Ai vieux péripatéLicieu dit tout haut avec '..cnfiance : L'âme est une entclérhie, et une raison par qui elle a la puissance d'être ce qu'elle est; c'est ce que déclare expressément xVristote, pag-e 633 de l'édition du Louvre : 'EvTeÀ«x«t« èffTt, etc.— Je n'entends pas très bien le grec, dit le géant.— Ni moi non plus,l dit la mite philosophique.— Pourquoi donc, re-; prit le Sirien, citez-vous un certain Aristote en grec?— C'est, répliqua le savant, qu'il faut , bien citer ce qu'on ne comprend point du tout i dans la langue qu'on entend le moins.» '
Le cartésien prit la parole, et dit :« L'âme est un esprit pur, qui a reçu dans le,T;:viiti;g de sa : mère outes les idées métaphysiques, et qui, en sortant de là , est obligé d'aller à l'école et d'apprendre tout de nouveau ce qu'ii a si bien su et qu'il ne saura plus. — Ce n'était done pas la peine, répondit l'animal de huit lieues, que ton âme fût si savante dans le ventre de ta mère, pour être s: ignorante quand tu aurais de la barbe au menton. Mais qu'entend.s-tu psr esprit?— Que me demandez-vous la ? dit le raisonneur, je n'en ai point idée : on dit que ce n'est pas de la matière.— Mais sais- ' tu au moins c? que c'est que de la matière? — Très-bien, répondit l'homme. Par exemple, cette pierre est grise, et d'une telle forme ; elle a ses trois dimensions; elle est p^^sante et divisible.—Eh bien, dit le Sirien, cette chose qui te
paraît être divisible, pesante et grise, mp. dirais-tu bien ce que c'est? tu vois quelques attributs ; mais le fond de la chose, le connaistu?— Non, dit l'autre.— Tu ne sais donc point ee que c'est que la matière. »
rUor? M. Micromégas , adressant la parole a un aatre sag-e qu'il tenait sur son pouce, lui demanda ce que c'était que son âme, et ce qu'elle taisait ?— Rien du tout, répondit le philosophe malebranchiste ; c'est Dieu qui fait tout pour moi; je vois tout en lui; je fais tout en lui ; c'est lui qui fait tout sans que je m'en mêle.— Autant vaudrait ne pas être, reprit le Bage de Sirius. Et toi, mon ami, dit-il à un ieibnitzien qui était là, qu'est-ce que ton âme? —C'est, répondit le leibnitzien, une aiguille qui montre les heures pendant que mon corps carillonne; ou bien, si vous voulez, c'est elle qui carillonne, pendant que mon corps montre l'heure ; ou bien mon âme est le miroir de l'univers, et mon corps est la bordure du miroir: cela est clair, n
Un petit partisan de Locke était là tout auprès ; et quand on lui eut enfin adressé la parole : « Je ne sais pas, dit-il, comment je pense, mais je sais que je n'ai jamais pensé qu'à l'occasion de mes sens. Qu'il y ait des substances immatérielles et intelligentes, c'est de quoi je ne doute pas : mais , qu'il soit impossible à Dieu de communiquer la pensée à la matière, c'est de quoi je doute fort. Je révèr^:, la puissance éternelle, il ne m'appartient pas de la borner; je n'affirme rien, je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense. »
- loi —
L'animnl de Sirius sourit : il ne trouva pas celui-là le moins sage,- et le nain de Saturne aurait embrassé le sectateur de Locke, sans l'extrême disproportion. Mais il y avait la par malheur un petit animalcule en bonnet^rr^ qui coupa la parole à tous les animalcules pÏÏ? losophes : il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme d'e saint.XtlQr mas : il regarda de haut en bas les deux habitants célestes; il leur soutint que ieuj-s personnes, leurs mondes, leurs soleils, leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. A ce discours, nos deux voyageurs se laissèrent aller l'un sur l'auti'e, en étourfant de ce rire inextinguible qui, selon Homère, est le partage des dieux; leurs épaules et leurs ventres allaient et venaient ; et, dans ces convulsions, le vaisseau que le Sirien avait sur sou ongle tomba dans une poche de la culotte du Saturnien. Ces deux hoimes gens le cherché-' rent longtemps ; enfin ils retrouvèrent l'équipage, et le rajustèrent fort proprement. Le Sirien reprit les petites mites ; il leur parla avec beaucoup de bonté, quoiqu'il fut un peu fâché dans le fond du cœur de voir que les infiniment petits eussent un orgueil presque infiniment grand. Il leur promit de leur faire un beau livre de philosophie, écrit fort menu pour leur usage, et que, dans ce livre, ils verraient le bout des choses. Effectivement il leur donna ce volume avant son départ : on le parta à Paris, à l'Académie des sciences ; mais quand , le;^secrétaire l'eut ouvert, il ne vit rien qu'un livre tout blanc : Jhf dit-iL je m* en étais bien [ doiiif.
GOSI-SANCTA
uK PETIT MAL PODR UN GRAND BIEN
NOLVEî.LE A.?RîCAn."E
C'est m:e maxime faussement établie , qu'il a'est pus pennls de faire un petit raal dont un plus grand bien pourrait résulter. Saint Augustin a été entièrement de cet avis, comme il est aisé de le voir dans le récit de cette petite aventure, arrivée dans son diocose, sous le proconsulat de Septimus Acindiuus, et rappoi-tée dans le livre de la Cité de Duu (1).
Il j avait à Hippone un vieux cui'é, grand inventeur de confréries, confesseur de toutes les jeuiiCs filles du quartier, et qui passait pour un homme inspiré de Dieu, parce qu'il se mêlait de dire la bonne aventure , métier dont il ss tirait assez passablement.
On lui amena un jour une jeune fille nommée Cosi-Sancta; c'était la plus belle personne de la province : elle avait un père et une mère jansénistes, qui l'avaient élevée dans lea principes de la vertu la plus rigide; et, de tous les amants quelle avait eus, aucun n'avait pu seulement lui causer dans ses oraisons un moment de distraction : elle était accordée depuis quelques jours à, un petit vieillard ratatiné, nommé Capito, conseiller nrésidiai
{{) Voyoz Biyîe- art. Aciyidinns.
d'Hippone; c'était un petit hoiPime ccurru et ehagriii, qui ne inanquait pas d'esprit , mais qui était pincé dans la conversation, ricaneur, 6t asse:i mauvais plaisant; jaloux d'ailleurs tomms un Vénitien, et qui pour rien au monda ne se serait accominodé d'être l'ami des galants do sa femme. La jeune créature faisait tout ce qu'elle pouvait pour l'aimer, parce qu'il devait être son mari ; elle y allait de la meilleure foi du monde , et cependant n'y réussissait guère.
Elle alla consulter son curé pour savoir si son mariage sei-ait heureux. Le bon homme lui dit d'un ton de prophète : « Ma tille, ta vertu eausera v-ien des malheurs : mais tu seras un jour can.; iisée, pour avoir fait trois infidélités R ton mari. •
Cet oracle étonna et embarrassa cruellement l'innocence de cette belle fille : elle pleura ; eil^ en demanda l'explication, croyant que ces paroles cachaient quelque sens mystique , mais toute rexpiication qu'on lui donna fut que les trois fois ne devaient point s'entendre de trois rendez-vous avec le même amant, mais de trois aventures différentes.
Alors Cosi-Saneta jeta les hauts cris ; elle dit même quelques injures au curé, et jura quelle ne serait jamais canonisée. Elle le fut pourtant, comme vous l'allez voir.
Elle se maria bientôt après. La noce fut très galante .• elle soutint assez bien tous les mauyais discours qu'elle eut à essuyer, toutes les équivoques tades, toutes les grossièretés assez mal enveloppées dont on embarrasse ordinairement la pudeui- des jeunes mariées : elle
dansa de fort bonne grâce avec quelques Jenses g-ens fort bien faits et très jolis, à qui son aiî^.ri trouvait \e plus mauvais air du monde.
Slie se mit au lit auprès du petit Capito avec un peu de répug-nance : elle passa une fort bonne partie de la nuit à dormir, et se réveiUa toute rêveuse. Son mari était pourtant moins le sujet de sa rêverie qu'un jeune homme nonmaé Ribaldos, qui lui avait donné dans la tête sanfi qu'elle en sût rien. Ce jsone homme semblait formé par les mains de l'Amour ; il en avait les grâces, la hardiesse, et la friponnerie: il était un peu indiscret , mais il ne l'était qu'avec celles qui le voulaient bien ; c'était la coqueluche d'Hippone : il avait brouillé toutes les femmes de la ville les unes contre les autres, et il rétait avec tous les maris et toutes les mères : il aimait d'ordinaire par étoi^r lerie. un peu par vanité ; mais il aima Cosi- Sancta par goût, et l'aima d'autant plus éperduraent que la conquête en était plus difficile.
Il s'attacha d'abord, en homme d'esprit, à plaire au mari ; il lui faisait mille avances, 1© louait sur sa bonne mine et sur son esprit aisé et galant ; il perdait contre lui de Targent an jeu, et avait tous les jours quelque conliclence de rien à lui faire. Cosi-Sancta le trouvait le plus aimable du monde : elle l'aimait déjà plus qu'elle ne croyait ; elle ne s'en doutait point, mais son mari s'en douta pour elle. Quoiqu'il eût tout l'amour-propre qu'un petit homme peut avoir, il ne laissa pas de se douter que les visites de Ribaldos n'étaient pas pour lui seul : il rompit avec lui sur quelque mauvais prétexte, et lui défendit sa maison.
Cosi-Sancta en fut très fâchée, et n'osa le dire; et Ribaldos, devenu plus amoui-eui: par les difficultés, passa tout son temps à épier les moments de la voir : il se déguisa en moine, en revendeuse à la toilette, en joueur de marionnettes; mais il n'en fit point assez pour triompher de sa maîtresse, et il en fit trop pour n'être pas reconnu par le mari. Si Cosi- Sancta avait été d'accord avec son amant, ils auraient si bien pris leurs mesures que le mari n'aurait rien pu soupçonner ; mais comme elle combattait son goût,* et qu'elle n'avait rien à se reprocher, elle sauvait tout, hors les apparences ; et son mari la croyait très coupable.
Le petit bonhomme, qui était très colère, et qui s'imaginait que son honneur dépendait de la fidélité de sa femme, l'outragea cruellement, et -' punit de ce qu'on la trouvait belle. Elle se trouva dans la plus horrible situation où une femme puisse être, accusée injustement, et maltraitée par un mari à qui elle était fidèle, et déchirée par une passion violente qu'elle cherchait à surmonter.
Elle crut que, si son amant cessait ses poursuites, son mari pourrait cesser ses injustices, et qu'elle serait assez heureuse pom* se guérir d'un amour que rien ne nourrirait plus. Dans cette vue, elle se hasarda d'écrire cette lettre à Ribaldos :
« Si vous avez de la vertu, cessez de me rendre malheureuse : vous m'aimez, et votre amour m'expose aux soupçons et aux violences d'un maître que je me suis donné pour le reste de ma vie. Plût au ciel que ce fût encore le seul risque qufi j'eusse à nourirî Par pitié
peur moi, cessez vos poursuites ; je vcus en coDJuT-e par cet amour même qui fcit votre malheur et le miea, et qui ne peut jamais vou^ rendre Leureux. »
La puuvra Cosi-Sancta n'avait pas prévu qu'une lettre Bi tendre, quoique si vertueuse, ferait un effet tout contraire à celui qu'elle e» pérait : elle enflamma plus que jamais le cœur de son amant, qui résolut d'exposer sa via pour voir sa maîtresse.
Capito, qui était assez sot pour vouloir êtis averti de tout, et qui avait de bons espions, ftit averti que Ribaldos s'était dég-uisé en fréj-3 carme quêteur, pour demander la cliarité à sa femme ; il se crut perdu : il imag-ina que l'habit d'un carme était bien plus dang-ereux qu'im autre pour l'iionneur d'un mari ; il aposta des gens pour étriller frère Ribaldos ; il ne fut que tiop bien servi : le jeune homme, en entrant dans la maison, est reçu par ces messieurs ; il a beau crier qu'il est un très honnête carme , et qu'on ne traite point ainsi de pauvres religieux, il fut assommé, et mourut à quinze jours de là d'un coup qu'il avait reçu sur la tête. Toutes les femmes de la ville le 'pleurèrent. Cosi-Santa en fut inconsolable : Capito même en fut fâché, mais par une autre raison ; car il se trouvait une très méchante affaire sur les bras.
Ribaldos était parent du proconsul Acindinus, Ce Romain voulut faire une punition exemplaire de cet assassinat ; et connue il avait eu quelques querelles autrefois avec le présidial d'Hippone, il ne fut pas fâché d'avoir de quoi faire ja ndre un conseiller; et il fut fort
als3 (îU8 le sort tombât sur Capito , qui était bien le plus vain et le plus insupportlble petit robin du pays,
Cosi-Sancta avait donc vu assassiner soa amant et était près de voir pendre son mari, et tout cela pour avoir été vertueuse ; car, comme je l'ai déjà dit, si elle avait donné ses faveurs à Ribaldos, le mari en eût été bien mieux trompé.
Voiià comme la moitié de la prédiction du curé fut iiccomplie. Cosi-Sancta se ressouvint alors de l'oracle ; elle craignit fort d'en accomplir le reste : mais ayant bien fait réflexion qu'on ne peut vaincre sa destinée, elle s'abandonna à la Providence, qui la mena au but par les chemins du monde les plus honnêtes.
Lo proconsul Acindinus était un homme plus débauché que voluptueux , s'amusant très peu aux préliminaires, brutal, familier, vrai héros de garnison, très craint dans la province, et avec qui toutes les femmes d'Hippone avaient eu affaire, uniquement pour ne &^ pas se brouiller avec lui.
Il ht venir chez lui madame Cosi-Sancta ; elle arriva en pleurs ; mais elle n'en avait que plus de charmes. « Votre mari, madame, lui dit-il, va être pendu, et il ne tient qu'à vous de le sauver. — Je domierais ma vie pour la sienne, lui dit la dame. — Ce n'est pas cela qu'on vous demande, répliqua le proconsul. — Et que faut-il donc faire ? dit-elle. — Je ne veux qu'une de vos nuits, reprit le proconsul. — Elles ne m'appartiennent pas , dit Cosi- Sancta ; c'est un bien qui est à mon mari , je donnerai mon sans: i:our Je sauver, mais je ne
puis donner mon honneur. — Mais si votre mari y consent? dit le proconsul : — Il est le maître, répondit la dame ; chacun fait de son bien ce qu'il veut : mais je connais mon mari, il n'en fera rien; c'est un petit homme têtu, tout propre à se laisser pendre plutôt que de permettre qu'on me touche du bout du doigt. —Nous allons voir cela, » dit le juge en colère.
Sur-le-champ, il fit venir devant lui le criminel : il Im propose, ou d'être pendu ou d'être cocu ; il n'y avait point à balancer. Le petit bonhomme se fit pourtant tirer l'oreille : il fit enfin tout ce que tout autre aurait fait à sa place. Sa femme, par charité, lui sauva la vie, et ce fut la première des trois fois.
Le même jour, son fils tomba malade d'unb maladie fort extraordmaire, inconnue à tous les médecins d'Hippone : il n'y en avait qu'un qui eut des secrets pour cette maladie, encore demeu: ait-il à Aquila, à quelques lieues d'Hippone. Il était déiendu alors à un médecin établi dans une ville d'en sortir pour aller exercer sa profession dans une autre. Cosi-Sancta fut obligée elle-même d'aller à sa porte à Aquila, avec un frère qu'elle avait, et qu'elle aimait. Dans les chemins, elle fut arrêtée par des brigands : le chef de ces messieurs la trouva très jolie; et conome on était près de tuer son frère, il s'approcha d'elle et lui dit que, si elle voulait avoir un peu de complaisance, on ne tuerait point son frère, et qu'il ne lui en coûterait rien. La chose était pressante ; elle venait de sauver la vie à son mari qu'elle n'aimait guère, elle allait perdre .m frère qu'elle aimait beaucoup ;d'ailleurs le
danger de son fils Talarmait : il n*y avait point de moment à perdre; elle se reconiiïianda à Dieu, fit tout ce qu'on voulut ; et ce fut la seconde des trois fois.
Elle arriva le même jour à Aquila, et des* cendit chez le médecin. C*était un de ces médecins à la mode, que les femmes envoient chercher quand elles ont des va[)eurs , ou quand elles n'ont rien du tout ; il était le confident des unes, i*amant des autres; homme poli, complaisant, un peu brouille' d'ailleurs avec la Faculté, dont il avait fait de fort bonnes plaisanteries dans l'occasion.
Cosi-Sanct^ lui exposa la maladie de son fils, et lui offrit un gros sesterce (vous remarquerez qu'un gros sesterce fait en monnaie de France mille écus, et plus). « Ce n'est pas de cette monnaie, madame, que je prétends être payé, lui dit le grand médecin; je vous offrirais moi-même tout mon bien, si vous étiea dïUQS le goût de vous faire payer des cures que vous pouvez faire ; guérissez-moi seulement du mal que vous me faites, et je rendrai la santé à votre fils. »
T. a proposition parut extravagante à la dame; mais le destni l'avait accoutumée aux choses bizarres; le médecin était un opiniâtre qui ne voulait point d'autre prix de son remède. Cosi-Saneta n'avait point de mari à consulter ; et le moyen de laisser mourir un fils qu'elle adorait, faute du plus petit secours du monde qu'elle pouvait lui donner! Kiie était nussi bonne m^re que bonne sœur; i^.lle acheta le î-emède au prix qu'on voulut : et ce tut la dei*nière des troiié fom.
Elle revint à Hippone avec son frère, qui ne cessait de la remercier durant le chemin dis CGiirage avec lequel elle lui avait sauvé la vie.
Ainsi C:osl-Sancta pour avoir été trop sage^ ât périr son amant et condamner à mort soE mari; et. pour avoir été compjaisante, consertra les jours de son frère, de son fils et de sor mari. On trouva qu'une pareille femme était fort nécessaire dans une famille, on la canonisa après sa mort, pour avoir fait tant de bien à '^es parents en se mortifiant; et l'on g:rava our son tombeau : « un petit mal pouh