BOULEVARD SAINT-GERMAIN
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ROMANTISME ET lîELKilOlX
INTRODUCTION
Deux ordres de luits l'ont présager, de nos jours, une renaissance du senlinieiit relii^ieux. L'un se uianifesle dans le peuple et l'autre dans les classes supérieures. — D'une jjart, le socialisme prend aux yeux des masses le caractèi'e et la valeur d'une rcdi^'ion. 11 exprime les aspirations de la classe ouvrière moins comme une doctiine }toliti(pie que comme un idéal moral. La foi que nos aïeux du moyen âge avaient dans le i)aradis, le peuple la met aujourd'hui dans la réalisation d une cité future où réi^Tieront sans parlage la vérité et la justice ; et r('sp('i'ance de cette société parfaite donne présentem(mt satisfaction au besoin de f(';licit('' qui tourmenta' les hommes. — Or, sur ce [)()int. làge [)résent ne l'ai! (pie coiUinuei' le romantisme. I/espoir dune hnmanité meilleure, la foi dans le |»i'ogrès »'l dans le triomj)lie dt'linitif du Droit, de la Liberté et de la lionté, ont él('; lune
.liirssAiN. — l'.nin.iiili-iiic. 1
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des convictions les plus fortes des Hugo, des Miclielel, des (Juinet; et ces convictions se sont imposées aux esprits conune des dogmes, ont posséd('' les àines comme des émotions religieuses. — Dautre part, les préoccupations religieuses ne sont pas moins vives dans les classes éclairées. La preu\e en est, non seulement dans le mouvement moderniste et l'intérêt qu'il a suscité, mais encore dans la faveur croissante qu obtiennent les ouvragc's traitant de la religion; dans la place que les philosophes donnent à 1 étude des religions dans leurs systèmes; dans le développement des sciences religieuses; enfin dans les tendances de la poésie nouvelle ([ui, tout en se détachant des religions positives, s'affirme comme une foi. Il est en particulier significatif que toutes les écoles poétiques qui ont essayé de se constituer au cours de ces dernières années école française, intéf/ralisme, néo-romantisme , quels que fussent le talent ou la médiocrité de leurs fondateurs et de leurs adeptes, aient cru devoir adopter une attitude morale et religieuse en même temps ([u'une orientation littéraire. — Et sur ce point encore, on revient au romantisme en reprenant sa conception du poète et de son rôle sacerdotal [i).
(1) PoiNSOT et A'oRMANDY, /es Tendances de la poésie noiuK'lle. (Edition delà Revue Forézienne, 1904.) — Jacques Rolssille, Au commencement élail le rijlhme. (Edition des Poèmes. l!)Oô.j — AnHwlot/ie Néo-Romanlùfue. ;Paris, 1910.
INTRODUCTION
On pourrait peut-être invoquer également, à lappiii des mrmcs faits, d'abord Tattraction de |)lus en plus foite exercée sur les esprits par les pliil(jsophcs; ensuite l'atlitude nouvelle prise [)ar le public à l'égard de la littérature. Il semble que le théâtre et le roman ne soient qu'un prétexte à discuter des problèmes moraux et sociaux. Ce qu'on recherche dans le naturalisme à travers l'exactitude des descriptions, ce n'est déjà plus la pure reproduction du réel perçu, mais la connaissance des milieux les plus divers. On n*^ juge pas les œuvres sur leur valeur d'art, mais sur les idées quelles expriment. On demande à l'écrivain d'être un penseur, qu'il soit sociologue ou philosophe, moraliste ou politique. On aime que les auteurs défendent une thèse, c'est-à-dire, en délinitive, qu'ils jouent vis-à-vis du public le rôle d'un directeur de conscience. De plus en })lus, à voir combien certaines règles de conduile, auparavant intangibles, sont discutées, combien d'autres sont formulées, affirmées avec force, on se convainct qu'une conscience ancienne disparaît, et qu'une nouvelle est en voie de formation. La crise dont nous souffrons présentement et les progrès de l'immoralilé dont on se plaint à l'heure actuelle, viennent précisément de ce que la conscience nouvelle met plus de temps à se former que l'ancienne à se dissoudre.
Les préoccupations nouvelles du public, comme les revendications populaires, semblent,
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à vrai dire, (rordre inoi"il autant (|iio i'i'liLri<Mi\. Mais ton le moralité j)i'ofonde est essenlielleiiienl religieuse, non (jue la morale i-('[)ose iircessairemenl sur des dogmes d'où elle lirerail sa valeur, mais parce que religion et morale impliquent également une conception sérieuse de la vie. Les adeptes dune religion attribuent tous une valeur supérieure à des actes, des attitudes, des pensées et des sentiments regardés comme insignifiants par c<mix tpii ne partagent ])as leurs croyances, l^our un homme absolument ii'iv'iigieux, tous les actes et tous les états d'àme seraient indifférents en eux-mêmes et n'auraient pas plus dïmporlance que n'en ont pour nous les rites des peuples primitifs ou les cérémonies d'un culte étranger. La suppression de tout sentiment religieux entraînerait alors la ruine de toute moralité, puisque, dans cette hypothèse, aucun acte, aucun sentiment, n'aurait de valeur réelle, en dehors du plaisir et de la douleur, des inconvénients et des avantages qui en résulteraient pour l'individu. L'alti-aitdu plaisir et les calculs de l'intérêt gouverneraient encore les hommes; leurs habitudes ou leurs passions continueraient (le les conduire ou de les égarer. Mais, hors de là, ils jugeraient toutes les actions stériles; toutes les pensées leur seraient égales. Affirmer qu'il y a des actions bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, c'est adopter vis-à-vis de la conduite humaine en général une attitude religieuse.
INTRODUCTION
Est foncièroniont religieux {)ar conséquent lout esprit qui se dévoue sincèrement à une (l'uvre généreuse, toute volonté qui poursuit avec désintéressement la réalisation d'un progrès. La vertu, le génie, la recherche patiente de la vérité, l'amour de la science, le culte de l'art, la pitié pour tout ce qui soufTre, sont autant de manirestalions de la conscience religieuse, et c'est vers l'une ou l'autre (pie chacun se sent porté davantage, suivant <jue domine en lui la volonté, la sensibilité ou l'intelligence, selon qu'il est homme de pensée ou homme d'action, àmc rêveuse, esprit 'méditatif, activité d(''bordante. Il est même à présumer qu(^ chacun empruntera désormais de plus en [)lus ses émotions religieuses à l'art, à la littérature, à la musique, à la science, à l'action morale ou sociale, selon ses préférences particulières et sa manière propre de penser et de sentir, l^a religion s'indi\idualisera ainsi de plus en plus, car chacun décidei'a de la forme de sa vie religieuse, comme il choisit les artistes et les [censeurs, anciens ou modernes, qui décident de sa vision profonde des choses et entretiennent en lui la flamme de l'enthousiasme sacré.
Ici encore, nous pouvons nous demander si notre époque ne continue pas le romantisme, <'t si celui-ci n'a pas été comme un premier elTorl pour constituer, par la littérature. Part et la philosophie, cette conscience morale et religieuse que nous voyons se former sous nos yeux. Ce
fait, à vrai dire, est généralement mrconnu. De nombreux ouvrages et d'innombrables articles, publiés dans le cours de ces dernières années, ont étudié le romantisme sous son aspect littéraire, politique et social. En revanche, son aspect philosoj>hique et religieux n'a pas retenu suffisamment l'attention. Pourtant ce n'est point par hasard que le mouvement romantique et anti-romantique actuel coïncide avec les controverses religieuses des modernistes, avec les théories philosophiques des praymatisles; et jamais le romani isme n'aurait trouvé des partisans résolus et d'acharnés défenseurs, alors qu'il paraissait entré définitivement dans le seul domaine de l'histoire littéraire, s'il n'avait répondu secrètement aux tendances les plus profondes de notre époque.
Mais ces tendances à leur tour se sont manifestées à d'autres époques sous d'autres formes. 11 importe donc de les étudier dans leur genèse et dans leur évolution.
Le romantisme s'est d'abord manifesté comme une réaction contre un état de choses antérieur, communément désigné sous le nom général de classicisme. En quoi cet état de choses consistait-il ?
Le mot de classicisme se prend en trois sens
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suivaiil la diversité des objets auxquels on l'applique. De là trois définitions du classicisme :
1" Le classicisme consiste d'al)ord dans la subordination de la volonté et du sentiment à la raison conçue comme facnltc des concepts. Cette forme particulière du classicisme a trouvé sa plus parfaite expression dans la littérature française du dix-septième siècle.
2" En un sens plus large, il se manifesie comme une subordination de la volonté et du sentiment à la raison conçue comme puissance hdrmonisdlrice. Cette forme du classicisme s'est admirablement exprimée dans l'art et dans la littérature de la Grèce. Elle a trouvé sa formule philosopbique dans les doctrines de Platon et d'Aristote.
3° En un sens plus large encore, et proprement philosophique, il est essentiellement une réduction de la volonté et du sentiment à la représentation. Cette tendance est surtout visible chez les cartésiens. Elle s'est ('gaiement révélée, comme l'a très bien montré M. Bergson, dans la métaphysique des anciens et dans la science mécaniste des modernes.
Ces trois définitions rentrent à leur tour dans une définition plus vaste qui est la tendance de rintelligence à absorber et à pénétrer la vie.
A ces trois formes du classicisme s'opposent ti-ois formes du romantisme:
1" Le romantisme subordonne en efl'et le concept à l'intuition et d'une manière plus générale
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la connaissance au scnliincnl cl à la volonfi'-. Telle est la tendance iiénéraie de l'arl cl <le la littérature ronianli{[ue de TKarope au dix-neuvièine siècle, et cette tendance s'est exprimée, avec une i^rande précision, dans les doctrines pliiloso[)hiqiics de Schopenhauer et de M. Ijcrg-son (i ].
2" La puissance harmonisatrice qui se manifeste dans les œuvres de l'esprit et dans Tordre d(^ la société et de la nature est conçue ])ar le romantisme comme sentiment, instinct, elToi't créateur plutôt que comme intelligence ou raison.
De là la psychologie romanliipie du génie. Le dix-septième et le dix-huitième siècles ne voyaient dans le génie qu'une rfiison sublime. Les romantiques en font un inslinct divin. De là une nouvelle conception du fondement de la morale ([u'on cherchei-a dans la sympathie ou dans la pitié avec Schopenhauer, plutôt que dans la raison comme Malebranche ou Kant. De là encore, avec M. Ijergson, la théorie philosophique d'une évolution créatrice.
3" Enlin par réaction conire la métaphysique des anciens et la science mécaniste des modernes, une philosophie s'est constituée qui tient le sentiment et la volonté pour incommensura-
(l) La i>IiiloPO})]iic lie SclioiMMilianer n'est pas puremcMit roiiiai)li(iiie. Sa théorie de la connaissance demeure classique dans la mesure où elle s'inspire du kantisme, elle est romantique dans la mesure où elle l'éaifil conire lui.
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bles à renLondcmenl (avec Berkeley etSchopenliaiier), et la durée réelle pour irréductible au leuips aljstrait (avec M. Bergsom.
('.es trois formes du romantisme ne sont que les expressions diverses d'une même tendance à sauvegarder ce qu'il y a d'original dans la vie, en rel'usant de le laisser absorber et pénétrer entièrement par rintelligeiice.
Le problème que nous nous posons sera résolu lorsque nous aurons montré que TefTort de l'esprit humain pour ])enser la vie en dehors des formes de rintelligence aboutit à de nouvelles conceptions morales et religieuses, et doit nécessairement V aljoulir.