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lîOMAXTISME HT RHLIGIOX
gage philosophique ce que loulc \n littérature ronianliquo enferme à rétat de sentiment.
Le pragmatisme de son côté juge do la valeur des idées par leur efficacité morale. 11 subordonne la représentation à l'action, acceptant ainsi l'un des principes fondamentaux de la philosophie romantique. A ce point de vue, il demeure inattaquable. C'est seulement quand on les envisage dans leur rapport à la volonté ({uon peut parler de l'importance ou de la valeur des idées. Au point de vue purement intellectuel, une idée peut être vraie ou fausse, obscure ou claire, particulière ou générale. Elle n'est ni importante, ni insignifiante. Son importance et sa valeur sont toujours relatives à nos tendances. Qu'un homme ait été renversé par une voiture, c'est ce qui intéresse beaucoup la concierge de Timmeuble en face duquel l'événement s'est passé et ce fait est plus important pour elle que la révolution turque. Pourtant un historien s'intéresse au dernier fait et se désintéresse du premier. La description, la localisation et la date exactes d'un événement historique, capitales pour l'historien, sont, de même, absolument sans valeur aux yeux du savant préoccupé de lois générales et non de faits particuliers. Mais les lois scientifiques à leur tour éprouvent pareille fortune. En fait, celles qui intéressent le botaniste laissent souvent indifférent le physicien et réciproquement. On peut dire que d'une manière générale, la science est importante pour l'homme
dans la mesure où elle donne salisfacliun à ses besoins pratiques ou intellectuels. L'importance d'une vérité scientifique varie selon les individus savants on profanes, en raison de ses applications possibles et de la curiosité intellectuelle de ceux qui en prennent connaissance, ou encore de la lumière qu'elle jette sur d'autres faits, c'est-à-dire de la mesure dans laquelle elle satisfait le besoin d'ordre et de clarté de l'esprit. (Jr curiosité et besoin de clarté sont des dispositions actives de l'Ame. L'importance d'une vérité n'est 'pas autre chose que l'intérêt qu'elle a pour nous, et l'intérêt est une attitude de la volonté, non un état de la représentation.
Modernistes et prag-matistes peuvent, chacun à leur })oint de vue, se réclamer de la philosophie de M. Bergson qui contient tous les éléments nécessaires à la justification de leur attitude. Mais les premiers inclinent davantage la doctrine du côté de lintuition, les seconds davantage du côté de l'action. La philosophie de M. Bergson révèle en effet une double tendance : mystique dans la mesure où elle oppose à la connaissance altstraite une intuition plus profonde du réel, elle est au contraire pratique dans la mesure où elle subordonne lintelligence aux besoins de l'action. Or si le mysticisme peut être un principe d'activité, si la religion, en un certain sens, est indispensable à la morale, il n'en demeure pas moins vrai que la tendance mystique peut s'épanouir aussi {>our son propre compte; on
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risque ainsi de s'alniner dans la pure contemplation, et de perdre entièrement de vue la j)ratique. Si opposée que soit la connaissance intuitive à la connaissance par concepts, elle n'en demeure pas moins une forme de la connaissance et comme telle, irréductible à l'action.
La philosophie traduit en concepts la conscience réfléchie que Ihomine prend de lui-même et des choses. Or la réilexion se superpose au réel sans l'altérer en rien : la vérité, c'est l'être même pensé par l'esprit. Une philosophie intuitive pense la vie : mais la pensée de la vie est autre chose que la vie. La notion que nous avons de notre action quand nous affirmons que nous sommes actifs est plus que la conscience de l'action que nous prenons dans l'action même. La philosophie peut se rapprocher de la vie autant qu'elle voudra; l'homme d'action ne sera jamais un penseur, ni le penseur un homme d'action. Il y a là deux attitudes difîérentes. M. Bergson lui-même a fortement marqué cette opj)Osition. Il a montré que l'action exige une limitation de la représentation, perception ou souvenir. — Mais s'il en est ainsi, des divergences ne peuvent manquer de se produire entre les continuateurs de la doctrine, lesuns la prolongeant davantage dans la direction du pragmatisme, les autres dans la direction du mysticisme. Si nous sommes créés pour agir, et que l'intelligence abstraite soit le levier de notre action, c'est elle que nousdevons cultiver; et peu nous importe une intuition plus profonde,
LKS PROGRES DK L ESPRIT ROMANTIQUE '^
mais inutilisable des choses. Ainsi raisonneront les pragmatistes. 11 est vrai que l'intuition n'est point sans valeur pratique ; la métaphysique peut reconquérir son droit de cité en se justifiant par des services efTectifs. Mais ainsi subordonnée à la pratique, ne i-isque-t-elle pas de se limiter à son tour? Tel est le dilemme : si je veux agir, je me représente nécessairement le mondecomme existant en dehors de moi et pouvant être modilié par moi. Devenu la matière de mon action, il s'oj)pose à mon action même. La vision que j'en ai demeure par conséquent incomplète, d'abord parce que je laisse de côté comme inutile tout ce qui reste étranger à mon dessein, ensuite parce que je me situe moi-même en dehors du monde, et que je perçois mon action en dehors de l'action universelle. Pour avoir au contraire une vision intégrale du monde, je dois me situer moi-même dans le monde, mais de ce jtoint de vue mon action se trouve comprise dans la totalité de l'action universelle. Je n'ai pas à la subordonner à mon intuition totale des choses, puisqu'elle se trouve déjà incluse })ar hypothèse dans cette intuition même. En d'autres ternies, ou je considère mon action comme s effectuant, dans sa liaison avec l'action universelle, et je n'ai plus alors qu'à la regarder se faire: ou au contraire, je la considère comxne pouvant s'effectuer et dans ce cas, je m'interroge sur ce f[ue je dois faire au lieu de penser ce que je fais. Au lieu de rélléchir ta rie actuetle de
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ranhiers dont ma propre vie n'est qu'une parcelle, je réfléchis sur ma vie possible dont Tunivers est le champ d'action. C'est donc en vain que j'essayerais de vivre d'une vie divine, })ar la [)ure contemplation : mon cori)S. la sociét('', l'univers physique me rappelleront à chaque instant du ciel sur la terre. Ils me feront sentir la nécessité d'exercer les fonctions auxquelles ma nature organique et ma situation sociale me destinent, et je ne pourrai jouir quà de courts intervalles de mes radieuses extases et de mes ravissements infinis.
Ces vues vont nous permettre de vérifier l'exactitude de la définition que nous donnions du romantisme. Si celui-ci est essentiellement mystique, comme nous l'avons soutenu, le pragmatisme doit s'opposer au romantisme dans la mesure même oii il s'oppose au mysticisme. Mais cetle opposition ne doit pas être absolue, puisque pragmatisme et mysticisme ont une commune origine, tous deux dérivant d'une même réaction de la vie contre la pensée abstraite. Or, c'est précisément ce qui se produit.
En premier lieu, le pragmatisme corrige les excès du romantisme. Le danger du romanlisme en effet, c'est la culture du sentiment pour le sentiment. Or, tout état de la sensibilité qui ne tend pas à l'action devient pour celui qui l'éprouve et se complaît en lui une disposition dangereuse. Le plaisir et la douleur sont une sorte de pression exercée sur nous par notre
corps OU par une partie déterminée de notre corps pour nous incliner ou nous contraindre à agir au mieux de ses intérêts. Ils sont donc essentiellement les indications des fins que nous devons poursuivre, non les lins que nous devons rechercher pour elles-mêmes. Se complaire dans son plaisir ou dans sa douleur, dans sa joie et dans sa tristesse, dans son chagrin ou dans sa jouissance, en dehors de toute action elïectuée ou projetée, c'est détourner le plaisir et la douleur de leur rôle normal, c'est une disposition perverse ou maladive. En nous rappelant que l'homme est fait pour agir et que tout en lui se réfère à l'action, le pragmatisme réagit contre une des illusions les plus dangereuses du romantisme. Il ne demande pas à l'homme de renoncer à ses aspirations les plus prafondes, mais il exige que celles-ci s'adaptent au réel. Goethe avait déjà mis nettement ce point en luuiière dans son œuvre capitale. C'est dans l'action et l'espérance de l'action, que Faust peut satisfaire, à sa dernière heure, l'insatiable désir de sa vie.
D'un autre côté, le pragmatisme fait sa part au sentiment religieux et aux tendances mystiques. 11 doit, enelîet, les reconnaître légitimes dans la mesure même où il les constate efticaces. Si h^s croyances religieuses, si les intuitions mystiques d'un homme sont une source d'énergie réelle, s'il puise en elles le réconfort dans Tépreuve, la résignation dans la tristesse, le courage dans
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l'adversité, sa croyance et ses intuitions sont justifiées par le fait même. Mais inversement, le mysticisme peut servir à réprimer certains éiçarements du pragmatisme. Le danger de cette dernière doctrine réside dans un certain penchant à ne considérer en tout que le résullal. Du point de vue de l'action, en effet, le résultat importe seul, l'intention est sans valeur. Mieux vaut qu'un général gagne une bataille en commettant des fautes que s'il était vaincu en prenant de lionnes disi)Ositions. 11 était donc assez naturel que des pragmatistes prétendissent juger de la vérité des doctrines par leur influence et de la valeur des œuvres par leur succès. Une opinion sera vraie, si elle se fait adopter, fût-ce par des artifices de comédien et des procédés de charlatan. Ainsi entendu, le pragmatisme, affirmation intéressée de ce qui n'est pas })rouvé ou éprouvé comme véritable, s'oppose au libre examen qui est essentiellement recherche désintéressée du vrai. Il est un recours illégitime à l'autorité. Il est la négation même de l'esprit philosophique. Le mysticisme corrige ici les excès d'un certain pragmatisme en affirmant la valeur absolue de l'intention, en exaltant ce que nous avons appelé l'idéalisme de la conscience morale i). Mais précisément, cette protestation du droit contre la force, du co^ur conli'e la raison, du principe
{\\ Fondement pstjcholoyifiue de la morale, ch. 111,^2, pi).88-8'J.
contre le fait, n'est pas autre ciiose qu'une explosion d'individualisme romantique. Ainsi le romantisme apparaît comme un remède possible aux écarts du pragmatisme, de même que le pragmatisme se manifeste comme un correctif heureux du romantisme.
Enfin, si notre hy})othèse est exacte, modernisme et pragmatisme, considérés dans ce qu'ils ont de plus général, ne sont nullement particuliers à notre époque. Comme le romantisme lui-même, ils doivent être de tous les temps. Or, il en est ainsi. Leibnitz observait déjà qu'on préfère communément le formulaire de la croyance à la foi véritable et le culte extérieur à la pratique de la vertu (i). Spinoza était à la fois pragmatiste et moderniste lorsqu'il combattait les prétentions des religions à s'ériger eh explications métaphysiques de l'univers, tout en leur reconnaissant une haute valeur en tant que principes de conduite et règles de vie (2). On en peut dii'e autant de tous les grands penseurs qui se sont préoccupés des rapports de la religion ou de la morale avec la philosophie et la science. Kant proclamait digne de respect la preuve de l'existence de Dieu par les causes finales au moment même où il la ruinait par une critique décisive i3]; il rétablissait au nom de la morale,
(1) Essais de f/icoilirce. pi't'f;ice.
2) Traité théologico-poliliiiue.
3) Critique de la raison pure, Dinlecliiiue Irariscoiidantale, liv. |[, ,|i. ni, -;ect. VI iPaiis, F. Alcan).
le triple do^me de l'existence de Dieu, de la liberté humaine et de rimmortalit('' de ràine, qu'il rejetait au nom de la science. Fichte considéra tout d'abord sa doctrine comme un principe intérieur de foi et d'activité. Comte enfin faisait, dans sa religion, une part au fétichisme qu'il condamnait d'un }»oint de vue spéculatif. La tendance pragmatiste est ])eut-être plus nette encore. Non seulement certains philosophes, entre autres Schopenhauer, ont considéré leur morale comme la partie fondamentale de leur système, mais quelques-uns d'entre eux ont expressément subordonné à un dessein pratique leurs recherches spéculatives. L'acquisition du bonheur était le but avoué des E})icuriens ; les Stoïciens identifiaient la philosophie et la sagesse ; Spinoza, de son propre aveu, ne commença ses spéculations qu'en vue de parvenir à la plus haute félicité n). Auguste Comte, à son tour, regardait sa synthèse des connaissances humaines comme un moyen de régénération pour la société ; il faisait ainsi de la sociologie le centre oîi venaient al)0utir tous les progrès des autres sciences, et de sa politique le couronnement de la philosophie positive. Ce fait, en luimême, n'a rien qui doive surprendre, puisque tout effort pour connaître a sa source dans une tendance de l'âme, et peut être rapporté comme à sa fin naturelle, à la satisfaction de cette ten-
(li Drlnit de la Béforme de lenlendcment. Cf. Ethiqufliv. II, préface.