LA QUERELLE MODERNE DU CLASSICISME
L'éternelle querelle des anciens et des modernes sest ranimée de nos jours sous une nouvelle forme, avec cette particularité curieuse que les modernes ne sont plus ici des écrivains vivants, et que leur inlluence, beaucoup plus que leur œuvre, est en cause. Ouvert en prmcipe, sinon en l'ait, par la préface des Chanis de
JoussAiN. — Roiii.iiilisnie. (>
r Aurore ii), le débat ne devait se généraliser qu'à rapparilion de la thèse de M. Pierre Lasserre sur le Romantisme français (9). Encore pouvait-on croire à ce moment qu'il aurait l'éclat et la durée d'un feu de paille. Les conférences de M. Jules Lcmaître sur Jean-Jacques Rousseau et sur Racine, ne semblaient pas promettre non plus une extension indéfinie des controverses. Mais, dès les premiers jours de Tannée 190S, M. Ernest Seillicre publiait le Mal romantique (3), et déjà le débat s'élargissait.
Ce qu'on reprochait au romantisme, et sur ce point, MM. Pierre Lasserre, Jules Leinaîtrc, Ernest Seillière^ s'expriment de la même façon, c'est d'avoir exalté la passion aux dépens de la raison, élevé l'instinct au-dessus de la réflexion et subordonné l'intelligence à la sensibilité. En plaidant les droits du cœur, les romantiques ont méconnu la vérité. Ils ont fait l'apologie de l'individualisme anarchique. Comme tels, ils sont responsables de toutes les chimères et de toutes les utopies sociales de l'heure actuelle ; ils sont la cause prochaine des maux politiques dont nous souffrons. Ainsi parlent les détracteurs du romantisme. Et ils résument leur thèse en concluant que le romantisme est une littérature foncièrement immorale et socialement dangereuse.
(1) Paris, ]9or,.
(2} Paris, 1907.
(3) Paris, 1908.
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La réponse ne s'est pas fait attendre, et clans le cours d'une même année, trois ouvrages ont paru pour la défense des idées et des sentiments romantiques. Ce fut d'abord le livre de MM. Marins et Ary Leblond sur V Idéal an dixneuvième siècle (i) où le romantisme estreprésenté sous son vrai jour, c'est-à-dire comme un mouvement libérateur et non destructeur, et où se trouve mise en lumière l'influence salutaire qu'exerça Rousseau en prêchant le retour à la nature. Dans mon ouvrage sur le Fondement psychologique de la morale (2), je me suis eflbrcé à mon tour de prouver la haute valeur morale du romantisme, et ma thèse s'est trouvée Inentôt vérifiée par l'étude de M. Apotolescu intitulée l'Influence des Romanliques français sur la poésie roumaine (3). Ce dernier livre apporte en effet aux idées de MM. Marius-Ary Leblond comme aux miennes, la confirmation décisive de l'expérience. Tous les poètes roumains sont les disciples des romantiques français ; et toutes leurs œuvi'es se recommandent par leur valeur morale. Si l'inlluence du romantisme fut ici salutaire, comment admettre qu'il puisse être lui-môme immoral?
On aurait à coup sûr évité ces erreurs, si l'on avait pris la peine d'envisager l'aspect proprement philosopbique de la question, au lieu de se
(1) F. Alcan, 19(i'.l.
(2) F. Alcan, V.m.
(3) Paris, 190'J.
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cantonner exclusivement, comme on l'a fait, sur le terrain de la littérature. En ne perdant ])as de vue que le spiritualisme de M. Bergson s'oppose au kantisme et au positivisme actuellement dominants dans l'Université, comme le romantisme révolutionnaire de i83o au classicisme traditionnel, on eût reconnu toute la portée des controverses actuelles.
Un critique du romantisme, M. Ernest Seillière, a fort heureusement résumé en trois formules les attaques donl le romantisme est l'objet. L'état d'àme romantique se caractérise d'après lui : r par une insurrection du sentiment etde l'instinct contre la raison; ir par une tendance au mysticisme ; 3^ par des velléités, et surtout par une terminologie rationnelle (exaltation plutôt verbale que sincère de la raison et de la vertu).
Peut-être serait-il de bonne 2*uerre de retourner la critique contre ses auteurs. Ce qu'on reproche au romantisme existe en effet au plus haut degré chez quelques-uns de ses adversaires. Préoccupés de combattre certaines doctrines politiques qu'ils considèrent à tort comme des produits de l'esprit romantique, ils ne veulent retenir du romantisme que ce qu'il a de malsain et d'accidentel, et font violemment abstraction de sa haute valeur morale. Or, n'est-il pas souverainement injuste de ne regarder que les défauts de ce qu'on prétend juger ; n'est-il pas irrationnel de condamner une forme littéraire
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au nom d'un idéal poliliquc ; et ne peut-on dire que les détracteurs du romantisme agissent ici ])ar une véritable insurrection du sentiment contre la raison, en exaltant d'une manière plut(jt verbale que sincère la raison et la vertu ?
D'ailleurs, sur le terrain p()]ili([ue, la jtosilion des adversaires du romantisme peut être attaquée au nom même des principes dont ils se réclament. 11 est assez piquant de constater que sur ce point, M. Pierre Lasserre a fait fausse route. Cet admirateur déclaré du classicisme n'a pas vu que les égarements révolutionnaires qu'il prétend combattre ont leur source dans une association illégitime de la conce[)tion classique de l'homme avec les aspirations romantiques. Un rapide résumé historique le montrera.
Le dix-septième siècle s'efforçait de peindre l'homme dans ce qu'il a de plus général, et aboutissait ainsi à ia conception d'une humanité moyenne, semblable à elle-même dans tous les lieux et dans tous les temps. I^e dix-huitième siècle, dans son effort pour ruiner les dogmes religieux et politiques de l'ancien régime, demeura fidèle à cette conception, tout abstraite, de l'humanité. Il méconnut par suite ce qu'il va de profondément original dans les individus où dans les peuples, leurs tendances, leurs sentiments et leurs instincts. Toute son attention se concentra sur ce qu'il y a de comnum chez tous les hommes, c'est-à-dire sur la raison ; il inclina par suite à croire (|ue la i-aison peut
enlièreinenl régir lit vie des individus et des peuples ; et qu'on peut dès lors reconstruire la société de toutes pièces, en démolissant complètement un ordre social pour le remplacer par un ordre absolument nouveau. Ce penchant persista chez les révolutionnaires qui recevant de la philosophie du dix-huitième siècle leur conception tout abstraite de Thumanité, proclamèrent, avec Rousseau, l'égalité absolue des droits. Or, quoiqu'une telle conception fût aussi opposée que possible à Vimagination des romantiques, elle devait nécessairement les séduire, parce qu'éminemment favorable à leur xentimenlalité. Elle justiliait et légitimait en quelque sorte leur désir de pitié et de bonté, leur rêve de fraternité universelle. Elle contentait leur mysticisme politique et leur individualisme exalté. C'est précisément de cette alliance de l'esprit classique avec l'esprit romantique que sortent les utopies politiques et sociales du dix- neuvième siècle. Jamais le romantisme, épris de couleur locale, et avide de pénétrer l'âme des peuples dans ce qu'elle a d'original et d'irréductible, n'aurait versé dans la chimère de l'égalité absolue exclusive de toute hiérarchie comme de toute nationalité si son optimisme social ne l'avait j)orté d'avance à adopter la conception classique de l'homme essentiellement raisonnable et libre d'où le dogme de l'égalité absolue se déduit rigoureusement. D'autre part, la théorie de l'homme raisonnable et libre n'avait pas égaré
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l'âge classique tant que celui-ci était resté dominé par le dogme du péché originel qui neutralisait fort heureusement ce que la théorie présentait d'excessif. Au regard du dix-septième siècle, l'homme est naturellement mauvais, et la société le corrige et le perfectionne, en contenant ou réprimant ses mauvais instincts. Ce point de vue apparaît déjà neltement dans la philosophie de Ilobhes. Et si Spinoza prélude aux philosophies romantiques en exigeant de la politique qu'elle prenne avant tout conscience (lu jeu spontané des forces de la vie, il n'en reste pas moins fidèle à l'esprit de son siècle, lorsqu'il démontre que l'homme vivant en société sous un gouvernement despotique est plus libre que s'il était maître de toutes ses actions dans la solitude du désert. Pour le dix-huitième siècle au contraire, l'homme, dans l'état dénature, est bon : c'est la société (pii le corrompt et le pervertit. Le dix-neuvième siècle tirera de cette théorie toutes ses conséquences pratiques. Toute force coercitive est nécessairement mauvaise. Le vice et le crime ont leur source dans l'ignorance. Le progrès moral se réalise par la culture et la libei'té. De là les protestations contre la prison, le bagne, l'échafaud dont la suppression, jointe aux progrès des lumières, amènerait fatalement l'avènement d'une humanité parfaite et le règne <Ui bonheur universel (i). De là une doulde ten-
(1) Victor Hugo, Préface du Dernier Jour d'un condamntK et dernières pages de Claude Gueux.
88 noMANTisMiL i;t hei kmon
d.ince à rindiviiliialisnio anarcbiquc, protestation coiilr(î le pouvoir cocrcitif de la société présente, et au socialisme d'État dont on attend les réformes qui assureront la réalisation de l'idéal entrevu. Or s'il avait rompu toute attache avec le classicisme, le romantisme ne fût j)as tombé dans les mêmes excès. Précisément parce qu'il favorisait une philosophie qui subordonne rintelligence i\ la volonté et au sentiment, il aurait reconnu (|ue Thomme n'est pas essentiellement raison et liberté, et il aurait rejeté le dogme de l'égalité absolue. [Précisément parce qu'il replaçait l'individu dans son milieu et dans son temps, il aurait senti combien sa conception de l'égalité absolue des races prêtait à la critique, et pouvait devenir dangereuse dans l'application; il aurait compi'is qu'il est absurde de vouloir que des peuples d'une hérédité différente se gouvernent par les mêmes lois. Si paradoxal que puisse paraître le fait, c'est chez Spinoza, })lutôt que chez les écrivains du dixneuvième siècle qu'il faut chercher raflirmation d'une politique conforme à l'esprit du romantisme.
Ce que Spinoza réclamait pour la politique vaut également pour la pédagogie. Sur ce point, le romantisme est demeuré fidèle à ses tendances essentielles. Il a mis en relief le caractère original de l'enfance. FI a sympathisé avec elle. Lorsqu'un moraliste comme La Bruyère parle des enfants, il n'en trouve rien à dire sinon
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qu'ils sont (léjà des hommes par Imirs dérautsel par leurs vices (i). Jugement sommaire, caracléristique du temps. Victor Hugo a parlé de l'enfance en d'autres termes, quoiqu'il ne fût pas moraliste.
Or, en pédagogie comme en politique, il est nécessaire de ne point procéder a priori, de recourir à l'expérience, d'observer avant toute chose les lois du réel, de respecter le jeu spontané des forces de la vie. Faute de prendre une telle [)récauti()n, on s'expose à voir les moyens qu'on emploie aller à lencontre de la fin qu'on voulait atteindre. Combien de fois, par exemple, un gouvernement, désireux d'anéantir un parti hostile, ou de détruire des opinions qu'il regardait comme dangereuses, n'a-t-il pas adopté des mesures vexatoires qui ont eu pour résultat de fortifier ses adversaires en les forçant de s'organiser plus solidement pour se défendre ? (?est encore ainsi que des parents tournent en déi'ision leurs enfants et les raillent à tout propos « pour leur former le caractère » et ne réussissent qu'à les rendre timides, ombrageux et susceptibles, ou leur imposant une discipline très stricte « pour leur apprendre à marcher droit dans la vie » s'étonnent de les voir mépriser toute règle une fois en possession de leur liberté. Xi les enfants, ni les peuples, ne sont une cire molle qu'on puisse façonner à
(1) Les Caractères : De l'homme.
son gré. Ils réagissent en fonclion de leur nature, d'une manière originale et par conséquent imprévisible. Il faut donc tenir compte tout à la fois de la spontanéité de Tenfant et de son caractère individuel, agir sur lui par persuasion plulol que par force, et ramener à faire de lui-même, librement, ce qu'on veut qu'il fasse, en lui faisant prendre conscience de ce qu'il est, de ce qu'il peut faire, et de ce qu'il tend naturellement à réaliser.
On commet la mémeerreur en ce qui concerne non plus les moyens, niSiis la fin même de l'éducation. On regarde par exemple l'acquisition des connaissances comme le but même de l'enseignement : or l'essentiel n'est nullement d'acquérir des connaissances, mais d'acquérir le moyen d'en acquérir indéliniment suivant ses besoins. Le bon élève n'est pas celui qui retient mécaniquement ce qu'on lui enseigne, mais celui qui peut utiliser son savoir. Le profit qu'on relire dune lecture est faible si l'on est simplement capable de répéter ce qu'on a lu : ce qu'il faut, c'est s'assimiler son auteur et en tirer des idées nouvelles. De même il ne sert à rien de voyager si l'on enregistre passivement ce qu'on voit, sans se rendre plus apte à observer. Et ce que nous disons de l'éducation intellectuelle vaut également pour l'éducation morale. Inculquer de bons principes est peine perdue, si la fermeté dn caractère s'obtient aux dépens de sa souplesse. A vouloir se guider d'après des maximes inflexibles,
on risque de manœuvrer contre l'idéal même qu'on se propose. Au lieu de s'adapter au réel par une saine appréciation de ce que les circonstances requièrent, on agit en efîet alors d'après des concepts trop étroits et des formules trop rigides : on applique la lettre de la loi sans se pénétrer de son esprit. Les bonnes habitudes ne sont rien sans l'amour du bien. Leur action se limitant à un certain nombre de cas déterminés d'avance, laisse l'àme indécise et désemparée en (ace de silualions nouvelles. Mais l'amour du bien nous rend capables d'agir moralement en toute occasion et de trouver des solutions neuves pour des cas imprévus. Les bons principes ne sont rien sans l'intelligence du bien. Nous en pouvons faire de mauvaises apjtlications (i). Et ce que nous disons ici de la moralité vaut pour la vie tout entière. Car le cours des événements étant dans une large mesure imprévisible, l'initiative nous est perpétuellement nécessaire. Comme Tartiste qui trouve dans l'amour du beau et l'observation de la nature une source inépuisable d'inspiration, se renouvelle en manifestant dans des œuvres aussi difTérentes que possible son inaliénable originalité, chaque individu doit pouvoir recréer sa propre pensée sans la figer dans des opinions immuables,
(1) Walter Scott nous en donne un excellent exemple dans la Prison d' Edimbourg. Une jeune fille s'y refuse à faire un niensontie, en soi fort innocent, (jui sauverait sa steur de la potence,
'.12 HOMANTISMK ET HELIGION
cl agir de l(ii-in(Mno on dehoi-s do loiilo roiitino.
Dans un de sesouvi-;igcs historiques (i), Guizol observe que les civilisations antiques, qui présontent un caractère tros net d'unité, ont abouti très vite à ia décadence comme la (Irèce et I^ome, ou à Timmobilité comme ri^^gvpte et llndo, tandis que la civilisation de l'Europe moderne où tant de forces diverses se heurtent, paraît capable d'un progrès indéfini. L'homme possède par rapport aux animaux une supérioiité du même genre. Tandis que ceux-ci, doués d'instincts très surs, mais relativement immuables, accomplissent dune manière parlai le, mais automatique, ce qu'exige la conservation de l'individu et de l'espèce, et demeurent ainsi condamnés à répéter à peu près identiquemeni les mêmes actes de génération en génération, l'homme, grâce à son intelligence, sujette à l'erreur, mais infiniment souple, peut, quoique procédant avec moins de sûreté, reprendre perpétuellement en sous-œuvre le travail des générations antérieures, et progresser ainsi d'une manière continue. C'est un résultat du même genre que l'éducation doit viser. Le problème n'est pas ici de posséder à fond un programme fixe de connaissance, mais bien plutôt d'être en état de reconnaître les lacunes de son instruction pour y remédier selon ses besoins ; non pas
,ly Hisloire de la ('.ivilisaliun en Europe, première.s lerons.
LES PROGRi;S DE L ESPRIT ROiMAMIOUE 98
d'exécuter à la lettre certaines ])rescriptions données une fois pour tontes, mais de pouvoir se montrer en toutes circonstances, à la hauteur de sa tâche.
Le romantisme n'est pas moins aisé à défendre au point de vue moral ([u'au pointde vue politique ou pédagogique. Ou'il implique uneprédominance dn sentiment et de la volonté sur la raison, ce n'est point douteux. Faut-il en conclure cependant que la raison soit ici complètement sacrifiée?
En affirmant que lintelligence demeure toujours subordonnée à la volonté dont elle a pour rôle de guider les démarches, le pragmatisme; sous la forme élevée qu'il revêt dans les doctrines de Schopenhauer ou de M. lîergson, ne déj»ouille nullement la raison de ses anciennes prérogatives. Si la raison a pour rôle de guider la volonté, elle reconquiert par là même l'empire qu'elle semblait avoir perdu. Mais elle cesse désormais de se mouvoir dans le vide. Que les partisans du classicisme soient logiques : si l'homme est pure raison et j)ure liberté, il possède évidemment le pouvoir de transformer son caractère, comme individu, et celui de détruin' de fond en comble une société i)our la reconstruire sur des liases nouvelles, comme être social. S'il n'est pas en son pouvoir d'aller jusque-là, c'est qu'il y a soit dans l'individu, soit dans la société, des sentiments profonds, soustraits à la domination de la volonté rélléchie, et sous rinlluence desquels
notre raison elle-même se meut vers la vérité ou vers Terreur. Le savant, le philosophe ne sont pas de pures intelligences: un facteur afïectif les gouverne encore. La curiosité, l'amour du vrai, la volonté de pénétrer le réel et de Tacceptcr quel qu'il puisse être, est à l'origine de leurs recherches et règle les démarches de leur pensée. L'homme vertueux n'est pas non plus conduit par la pure raison : incapable de sympathie pour les autres êtres, il deviendrait absolument étranger à la moralité. Au fond des intuitions du génie comme au fond d<'S plus puies émotions morales, on retrouve le même amour de l'être inlini et éternel.
11 s'ensuit que les tendances mystiques du romantisme ne doivent nullement leur origine, comme le pense M. Seillière, à une infériorité intellectuelle ou à un défaut de réflexion. Elles ont leur source dans un profond sentiment de la Nature et de l'Idéal. C'est ici le lieu de remarquer que les détracteurs du romantisme, suivant, sur ce point, une inclination commune aux écrivains et philosophes du dix-septième siècle, prennent trop volontiers le mot de « passion » dans le sens de « passion mauvaise ». Il existe une passion de la vertu, de la vérité, de la raison. Ni les héros, ni les saints, ni même les grands penseurs n'ont été de pures intelligences. Les bienfaiteurs de riiumanité n'ont pas été des êtres menés par la seule raison, car la raison éclaire, mais ne pousse pas à agir. Ils
ont clé des enthousiastes, des passionnés, des mystiques. C'est le sentiment et non la raison qui explique le dévouement d'un Léonidas, d'un saint \'incent de Paul, d'une Jeanne d'Arc. Faire le bien pour le bien est du mysticisme ; rechercher la vérité pour elle-même en est aussi. La raison a son instinct comme le corps et comme le sentiment. Aussi doit-on reconnaître que si les impulsions mystiques sont souvent aveugles, il existe également un tnijsticisnic /v///o/îAî('/ qui s'est manifesté d'une manière éclatante cliez les grands penseurs, et que le psychologue impartial découvre dans les systèmes les plus divers, celui de Descartes comme celui de Spinoza, celui de Kant comme celui de Platon. Le mysticisme rationnel, c'est» à vrai dire, la philosophie elle-même.
Or, Tamour de la vérité est à l'origine de tous les progrès intellectuels, comme l'amour du l)ien à l'origine des bonnes actions et l'amour (kl beau à l'origine de toute création artistique, .lamais l'étude de la méthodologie n'a rendu personne apte à trouver la vérité dans les sciences ; jamais les traités d'esthétique n'ont formé un artiste, ni les traités de logique un penseur. La logique des sciences a suivi les grandes découvertes scientitiques et ne les a point engendrées. Mais le génie, l'effort spontané de la vie, est indispensable dans la science comme dans l'art. En ce sens, on peut dire que les grands penseurs, comme les grands artistes, ont tous
96 ROMANTISME ET REF-KilOX
été romantiques. Ils l'ont été dans la mesure même où ils ont réellement innové, rompu avec la tradition, produit au jour des idées originales, exprimé par leur œuvre leur personnalité tout entière ; ils l'ont été en obéissant à ce besoin de renouvellement qui est la vie même, et qui contraint incessamment les esprits à cbercber de nouvelles expressions pour les mêmes vérités éternelles.
Ce n'est point délinir le romantisme, en effet, que de le représenter comme une prédominance de la sensibilité et de l'imagination sur la raison. La sensibilité et limaginalion romantiques ont leurs caractères spéciaux ([u'on ne doit pas méconnaître : toute })assion n'est pas nécessairement romantique, elle ne devient telle que lorsqu'elle tend au sublime. La conception mystique de l'amour chez les romantiques en est une preuve. Jacobi, Schleiermacher, Xovalis se sont faits les apologistes de l'éducation mystique du sentiment. L'auteur des Disciples à Sais affirme qu'il convient d'ennoblir la passion et d'en faire le véhicule d'une belle idée, montrant par là qu'il la considère comme un moyen d'élever l'àme. (^ette culture de l'idéalisme sentimental exisle chez tous les romantiques. Chez Chateaubriand comme chez Lamartine le sentiment de l'éternité, l'espoir d'une autre vie se mêlent intimement aux émotions de l'amour. Si cet idéalisme a ses dangers — Haubert a mis ceux-ci en lelief dans Madame Bovary. —
il n'en a pas moins une valeur morale indéniable. C'est ce qu'ont reconnu de tous temps les éducateurs, par la place qu'ils ont faite dans l'enseignement à la poésie et à l'art.
Tout n'est donc pas à blâmer dans l'indivi dualisme romantique. Il put sans doute contribuer à l'affaiblissement de certaines vertus sociales, mais il ne le lit pas seulement au profit de l'égoïsmc humain. Le sentiment des injustices et des misères sociales, en poussant les classes inférieures à la révolte, a pu tenir en échec, à certains égards, l'esprit de discipline et de sacrifice, mais il préparait en même temps l'avènement d'une discipline nouvelle, dont la formation des syndicats nous ofire un exemple, et disposait ainsi les individus à se sacrifiera des intérêts généraux. I^e }tacifisme a pris sa source non seulement dans la conscience que l'individu a de son droit imprescriptible à conserver sa vie, mais aussi dans un sentiment de fraternité envers tous les hommes, en môme temps que de pitié pour des souffrances qui peuvent être évitées. Le patriotisme put en souffrir, mais la pliilanthropic y trouva son compte. L'idéal moral, comme lidéal religieux, prit ici une forme nouvelle : il ne fut point sacrifié.
La psychologie et l'histoire tranchent donc le dél)at en faveur du romantisme, définitivement et sans appel.
JocssAiN. — Romantisme. 7
I 1. — Originalité du romantisme.
Comme toutes les œuvres d'un artiste portent l'empreinte du génie qui les créa, chaque grande époque de l'histoire possède une physionomie propre, dont Tcxpression se retrouve, à \ des degrés divers, dans la variété presque infinie de ses actes et de ses productions. Sa politique, son droit, sa langue, ses institutions, ses arts expriment ses qualités maîtresses, et par là même ont entre eux un certain air de parenté, significatif du temps qui les vit éclore. C'est ainsi que l'originalité du seizième siècle se manifeste également dans sa littérature pleine de sève, son mobilier somptueux, son architecture admirable d'élégance, son orthographe compliquée, sa langue riche, colorée et savoureuse. Mais à notre dix-septième siècle, épris de
ART ET LITTÉriATUftE ROMANTIQUES^ il!)
raison et de mesure, il faut au eon traire des idées claires et distinctes, une langue abstraite et précise, incomparablement moins riche, mais en revanche fixée et épurée, une orthographe plus simple, une archilecture sobre et grandiose, des jardins géomélriques et réguliers, comme le parc de Versailles. L'histoire générale des deux siècles nous offre le même contraste. Au dix-septième siècle, un pouvoir central bien établi, une politique suivie et systématique, des guerres longuement préparées, des conquêtes durables. Au sei/Jème siècle, des luîtes perpétuelles et stériles, d'abord pendant les guerres d'Italie, où des royaumes sont perdus et gagnés en un jour, où des victoires brillanles n'assurent que des conquêtes éphémères ; ensuite pendant les guerres de religion avec des discordes et des réconciliai ions continuelles, des traités aussitôt rompus que signés, des trêves constamment suivies de [)rises d'armes, et loute une série de massacres et d'assassinats politiques. L'époque de Louis XIV nous offre un désir général d'ordre et de tranquillité, des mœurs polies, une soumission commune à l'autorilé. Le seizième siècle, de mœurs violentes et brutales, des passions fougueuses, une extraordinaire ardeur de vivre et d'agir.
L'originalité caractéristique d'une époque apparaît })lus nettement dans certaines manifestations de la vie publique et privée ou dans certaines formes d'art. L'àme de la Grèce an-
100 ROMANTISME ET RFXIGION
lique nous semble revivre dans ses temples, sa philosophie, sa littérature, et les œuvres de ses sculpteurs; le génie de Rome se marque surtout dans ses arènes, ses arcs de triomphe, son droit et la discipline de ses armées. Les tendances fondamentales d'un peuple, les aspirations les plus })rofondes d'un temps, se réalisent ou se satisfont plus complètement dans certaines formes de vie qui nous en livrent en quelque sorte la clé. Elles s'incarnent plus fortement en certains individus, éminemment représentatifs de leur époque et de leur race. Pour nous en tenir à la littérature de notre pays, au dix-neuvième siècle, les esprits sont troublés, inquiets, préoccupés de l'avenir, les Ames pleines de vagues regrets ou d'immenses espoirs. Aussi les écrivains sont-ils tous des hommes d'imagination. Ils s'adressent à ce ([u'il y a de plus individuel dans l'homme ; les chefs-d'œuvre sont principalement les poésies, les romans, les ouvrages d'histoire. Le dix-huitième siècle représente le triomphe de l'esprit critique : les écrivains sont des gens du monde, spirituels, très cultivés, recherchant volontiers le paradoxe, activement occupés à préparer la réforme des institutions, à tourner en ridicule les lois établies. Les chefs-d'œuvre de cette époque seront donc en majorité des écrits à tendances sociales ou philosophiques. Au dix-septième siècle, les écrivains sont des ecclésiastiques ou des courtisans, soumis à l'autorité du roi et de l'Eglise,
respectueux du sens coaiumu, des moralistes soucieux de ne peindre la nature humaine que dans ce quelle a de plus général et de n'exprimer de leurs idées ou de leurs sentiments que ce qu'ils savent pouvoir être facilement acceplé de tous. Les chcrs-d^cuvre seront aloi's des ouvi'ages qui se produisent directement devant un public assemblé pour les entendre : comédies ou tragédies, sermons ou oraisons funèbres ; ce seront encore des livres qui s'adressent à la société plus qu'à l'individu : fables, satires, épîtres, maximes, caractères. I^a littérature épistolaire est alors très Ilorissante. Mais n'oublions pas que les lettres de cette époque ne sont ])as seulement écrites pour celui <[ui les reçoit. Elles sont communiquées et circulent d(,' main en main. La littérature est alors une littérature de société, sinon même une littérature de cour. En conséquence, l'homme s'efface derrière l'écrivain. Il en va tout autrement au seizième siècle. Ici, au contraire, l'homme se découvre à plein dans son œuvre. L'écrivain est un homme d'action. De là l'abondance des Mémoires. Certes, on a fait aussi des Mémoires au dix-septième siècle. Il me suffira de rappeler ceux du cardinal de Retz et ceux de Fléchier sur les Grands Jours cF Auvergne. Mais les seconds sont les récits d'un observateur et non d'un homme qui se raconte, et se différencient par là très nettement des œuvres similaires de Moulue, d' Agrippa d'Aubigné et de Bernard
Palissy (i). Et quant aux Mémoires de Retz, ils font la transition entre la lin du seizième siècle et l'âge proprement classique : ils appartiennent à la première génération des homme du dix-septième siècle comme les tragédies de Corneille et les Provinciales de Pascal. De môme, on a fait des satires au seizième siècle comme au dixseptième. Mais ce sont des satires politiques comme les Discours de Ronsard, les Tragiques d'Agrippa d'Aubigné, la Salyre Ménippée. Celles de Boileau restaient purement morales ou littéraires. C'est qu'en effet l'esprit des hommes du seizième siècle est tourné vers Taclion : la sagesse est pour eux, selon la belle parole de Spinoza, la méditation de la vie et non pas celle de la mort. Ce sont des individualités très fortes, qui cherchent à vivre de la vie la plus riche et la plus pleine dans le sens que détermine leur tempérament d'homme, d'artiste ou de penseur. Voilà pourquoi les chefs-d'œuvre de cette époque tendent à déterminer le vrai sens de la vie, comme le Panlar/ruel de Rabelais ou les Essais de Montaigne. — La joie de vivre et l'héroïsme propres au seizième siècle se prolongent au dix-septième dans les tragédies de Corneille et dans la philosophie de Spinoza. Son enthousiasme chevaleresque se révèle une dernière fois^ pour y devenir un objet de
(1) On pourrait citer également les Mémoires de Benvenuto Cellini. Mais nous liornons ici notre étude à la littérature française.
raillerie, dans l'immortel chef-d'œuvre de Cervantes.
Ainsi sécoiile la vie de l'humanité, laissant derrière elle les œuvres qu'elle créa et qui conservent encore quelque chose d'elle, comme le cadavre semble garder en lui un dernier reste de la pensée et de la volonté qui l'animèrent. L'incessante activité d'une époque se matérialise en représentations qui resteront pour en exprimer objectivement les tendances. L'époque suivante en tire tout le parti qu'elle peut, sans pouvoir se satisfaire entièrement en elles. Ce que nous voulons par-dessus tout, en effet, c'est la vie, non la représentation de la vie. La vérité qui nous passionne est celle que nous cherchons plutôt que celle que nous avons trouvée, celle que nous voudrions faire accepter, non celle qui est admise par tous. L'émotion esthétique ellemême s'épuise dans la contemplation de son objet. Comme nous poursuivons sans cesse de nouvelles vérités, nous démandons des œuvres d'art nouvelles. Les représentations où s'expj iment la vie d'une époque, langage, dogmes, lois, principes de morale, livres ou monuments, sont immuables tandis que la vie suit son cours et s'enrichit. Un moment vient où l'on sent le besoin d'en constituer d'autres qui deviendront bientôt insuffisantes à leur tour. De là une création perpétuelle de dogmes, de principes, de codes, de mots nouveaux et d'œ.uvres d'art. Appliquons maintenant au romantisme les vues
104 HOMANTIS.Mli KT HELIGION
générales qui |)r<''cè{Ienl. Le mol roiiianlisme peut être pris dans un sens étroit ou dans un sens large. Au premier de ces sens, il désigne une école littéraire ayant sa date dans l'histoire et comme telle à jamais reléguée dans le passé. Au sens large, il s'applique à des formes de pensée et de sentiment qui débordent infiniment l'époque romantique dans le passé comme dans l'avenir. Le romantisme, en tant que moment déterminé de l'histoire littéraire et artistique, commence à la fin du dix-huitième siècle etrenq)lit la première moitié du dix-neuvième. Mais Dante au moyen âge, Shakespeare au seizième siècle, Rembrandt au dix-se[)lième siècle, nous ont donné de parfaits modèles d'art romantique. Platon a fait dans le Phèdre l'apologie du romantisme en déclarant <c la poésie des sages à jamais éclipsée parles chants qui respirent une divine folie ». Eschyle est romantique dans son Proméihée. La Victoire de Samothrace^ mutilée comme elle l'est, est assurément romantique. Elle se distingue, à cet égard, par des caractères très nets, de la Vénus de Milo ou de V Apollon du Belvédère.
Or, toutes les manifestations delà pensée qui méritent l'épithète de romantique doivent posséder mi caractère original, par lequel elles se difîérencient nettement de tout ce qui n'est pas romantique et qui se retrouve en elles identique, | quelque variées qu'elles soient. Il existe un élément commun aux drames de Shakespeare et
aux tableaux de Rembrandt, à la Divine Comédie de Dante et à la métaphysique de Spinoza ; et de cet élément une définition peut être cherchée, qui sera toujours imparfaite, sans doute, car tout ce qui est original est nécessairement indéfinissable, mais qui nous facilitera du moins l'intuition du romantisme envisagé dans son essence, comme une /V/t^'t' {datonicienne, siib specie lelernitdtis. Cependant, cet élément commun ne se montre jamais à l'état pur. Toutes les époques y participent plus ou moins. Ce qu'il y a de romantique dans le moyen âge, ce sont ses intuitions mystiques, son individualisme u"' féodal. Ce qu'il y a de classique, c'est l'esprit théologique et scolastique. Descartes est romantique en rompant avec la tradition, en jetant la philosophie hors des voies théologiques'. Il est classique par son mécanisme physique. La Reluiissance est romanti<pie par son amour de la vie, son ardeur d'agir, son enthousiasme artistique. Mais elle réagit partiellement contre la mysticité du moyen âge. Elle retourne à l'antiquité, et dans cette mesure se rapproche du classicisme. Raphacd fut tour à tour considéré comme un re])rôsentant de l'arttdirétien etcomme un représentant de l'art classique. L'époque romantique par excellence, le dix-neuvième siècle, n'est pas entièrement et absolument romantique. Couleur locale à part, il y a plus de romantisme dans les tragédies de (Corneille que dans les romans de Walter Scott. De là les difficultés de
noire tâche. Ici, la méthode objective serait impuissante : rinluition est nécessaire.
§ 3. — L'art <.lassioue et l'art romantioue.
Nous avons relevé des traces de romantisme jusque dans la littérature et la philosophie grecques, et ce fait est d'autant plus significatif que l'art grec est aussi opposé que possible à l'art romantique. Or, cette opposition même peut nous servir à dégager ce qu'il y a d'essentiel dans le romantisme. Si nous nous rappelons que l'architecture chrétienne du moyen âge est romantique au plus haut point, nous entreverrons en effet la solution du problème posé. Le caractère romantique de l'architecture ogivale peut ici nous servir de clé pour rintelligence du romantisme en général.
L'art grec s'oppose à l'art romantique comme la religion grecque à la religion chrétienne. La morale ni la religion grecques ne demandent rien à l'homme qu'il ne puisse faire : l'idéal qu'elles lui proposent est réalisable. La morale et la religion chrétiennes exigent, au contraire, de l'homme plus qu'il ne peut donner: elles élèvent ses regards vers un idéal inaccessible. Il en résulte que dans la société grecque l'idéal moral est au niveau des mœurs ; dans la société chrétienne, au contraire, le contraste est grand entre les principes et les actes. Le moyen âge nous offre
tout à la fois une poésie et une inorale chevaleresques d'une pureté et d'une élévation rares, et des mœurs d'une brutalité et d'une grossièreté singulières. Aussi l'homme ne peut-il comparer son idéal et sa vie sans un pi-ofond sentiment de son abaissement et de sa faiblesse. L'humilité est une vertu chrétienne par excellence ; les Grecs ne l'ont pas connue. — Le coniraste se retrouve dans l'art. L'architecture et la statuaire grecques nous satisfont pleinement, etl'esiirit se repose en elle ; mais les églises du moyen âge éveillent dans les Ames des aspirations que rien ne peut satisfaire : l'élancement de leurs voûtes vers le ciel nous cause une douleur secrète qui se mêle étrangement à notre jouissance esthétique. C'est qu'en effet l'architecture ogivale est ^Ar^'^-^^ une architecture surhumaine. Le sentiment religieux qui l'inspira tendait vers l'infini, et c'est cette impuissance à égaler l'infini qui nous fait /,trouver ici la souffrance dans la volupté. De là vient aussi ce qu'il y a de morbide dans la littérature romantique, et de ce point de vue on ne peut que souscrire à la définition de Gœthe: « J'appelle classique le sain et romantique le l-^ malade », sauf à reconnaître que ce qu'il y a de maladif en nous constitue le meilleur de nousmêmes.
Lorsque les premiers romantiques allemands exaltent la soutïrance, la maladie et la mort, leur état d'àme a sa source dans le désir d'une vie plus haute. Novalis voit dans la maladie et dans
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la douleur un moyen d'arriver à des intuitions plus profondes du réel, à un sentiment plus intense de la vie. Le héros d'un roman de Frédéric Schlegel affirme expressément que la maladie renferme une vie mystérieuse, plus riche et plus protonde que la santé brutale de ceux qui l'entourent et que la mort peut être ressentie avec douceur et beauté ! On trouverait un sentiment analogue dans les aspirations au néant d'un Schopenhauer ou d'un Leconte de Liste. Le désir infini de l'homme lui fait mépriser la vie comme il la lui fait aimer. De là chez les romantiques ce mélange d'ivresse et de désenchantement, d'enthousiasme et de mélancolie, de ferveur passionnée et de scepticisme amer. Le blasphème leur est aussi naturel que l'adoration. Rien de semblable n'apparaît chez les Grecs, où la passion, toujours contenue par la raison, et, pourrait-on dire, par le souci de lesthétique, ne se déploie qu'avec mesure : à peine le désenchantement romantique se manifeste-t-il d'une manière fugitive dans le souj'ire désabusé de Y Hermès de Praxitèle.
La même opposition se manifeste entre le drame grec et le drame shakespearien. La raison domine le }M-emier : elle y fait régner l'ordre et l'harmonie; elle y établit ses distinctions nettes et ses classifications rigoureuses. Son empire se fait sentir d'abord par la distinction absolue des genres : le comique et le tragique ne s'v mêlent point. L'unité d'action est absolue. Le
chœur manifeste, en général, une complète unité de pensée et de sentiments, et s'il se partage quelquefois en deux demi-chœurs, cette opposition elle-même garde un caractère de symétrie, de régularité d'autant plus remarquable. Enfin, le drame lui-même est toujours d'une rare simplicité, qui donne à l'ensemble de l'œuvre une perfection singulière. Il en va tout autrement du y^ ,», drame shakespearien. Ici, rart s^efîorcc.de repro-V^''^'^^ duire tout le mouvement, toute la complexité de la vie. Le comique se mêle au tragique, les vers à la prose, les sentiments les plus délicats aux instincts les plus grossiers, les réilexions pliilosophiques aux plaisanteries obscènes. La vul- ^ l/' garité y coudoie la noblesse, les scènes de car-vw*^ nage y succèdent aux scènes d'amour. Toutes U les conditions sociales sont mises sur la scène, et chacune y porte sa physionomie propre, ses allures, son langage. La foule s'y révèle, non comme le chœur grec avec une seule àme, mais avec les passions les plus diverses et les plus opposées, avec des flux et desrellux continuels. Le drame tend vers l'unité d'action plutôt qu'il ne la possède : plusieurs intrigues se nouent et se dénouent dans la même pièce. Des personnages nouveaux surgissent et disparaissent à chaque instant. Comme l'architecture tourmentée et sublime du moyen âge s'oppose à la simplicité géométrique de l'architecture grecque, le drame shakespearien contraste avec le drame antique, par sa variété et sa richesse.
lll) ROMANTISME ET UELIGION
Essayons encore d"aj)pi'ot'ondii' ce contraste. Le drame grec subordonne la vie à la pensée, soumet les émotions et les passions à la raison qui les dirige et qui les contient. Comme la raison est ce quil y a d'objectif en nous, Tbarmonie s'impose ici comme du dehors à la matière qu'elle informe. Préoccupé d'adopter le rythme même de la vie, le drame romantique est au concontraire éminemment subjectif. La fantaisie de l'artiste s'y donne libre carrière. De là l'atmosphèreirréelle qui Hotte autour de certainsdrames de Shakespeare. La Tempête et le Songe cViine nuit d'été nous transportent, de prime abord, dans un monde étrange, sans que nous puissions savoir comment le prodige s'est ojiéré. Des créations fantastiques nous environnent. Etonnés, nous sentons s'ouvrir autour de nous les perspectives d'un pays enchanté. Nous vivons avec des ombres, stupéfaits de les éprouver aussi réelles que nous-mêmes dans le décor de féerie qui les environne, subjugués et vaincus comme nous le sommes par l'art d'un prestigieux magicien.
Mais cette fantaisie revêt elle-même une pensée. Une vérité psychologique anime toujours la tiction. Comme Rembrandt, Shakespeare est soucieux de pénétrer le dernier fond de la réalité. Ce que celui-là voit et sent, celui-ci l'imagine et le pense. De là cette transposition que Shakespeare fait subir aux superstitions populaires, et ce caractère d'éternité dont il marque
les conceptions particulières à son époque. 11 n'aurait pas mis en scène des sorcières et des fantômes si les hommes de son temps n'eussent ajouté foi à la possibilité de telles apparitions. Et pourtant ces apparitions n'ont rien qui nous choque, tant elles se lient profondément à l'état d'àme des personnages, tant elles symbolisent exactement la passion qui les anime. Dans Macbeth, les sorcières matérialisent Tambition comme le spectre de Banquo matérialise le remords; le fantôme du père d'Hamlet traduit en une forme visible l'obsession dune idée rendue toujours présente par la persistance du regret, du soupçon et de la douleur.
L'art romantique atteint ainsi à des profondeurs que l'art grec n'a pas connues. 11 a moins de perfection parce qu'il tend vers l'infini. Dans son elTort pour reproduire les multiples aspects de la vie universelle, il remonte aux sources mômes de la pensée et de l'être.
?; 3. — Unité de la pensée homantioue.
Le point de vue auquel nous venons d'aboutir nous permet d'apercevoir l'unité ])rofonde de la pensée romantique. Les théoriesesthétiques s'accordent pleinementavec les vues psychologiques ou les intuitions métaphysiques, même lorsqu'elles se présentent comme indépendantes de celles-ci. Art, littérature, philosophie romantiques
112 UOMAXTISMR ET HELIGION
développent on efîel, (chacun à sa manière, la même idée fondamentale. Ils obéissent à la même logique interne. Ils font le même effort pour se replacer dans la vie, et pour avoir de la vie une vision intégrale.
L'art et la litlérature romantiques sont profondément individualistes. C'est qu'en se rapprochant de la vie et de l'action, ils exaltent le sentiment et la volonté qui sont ce qu'il y a de plus individuel en nous. Ils sont ainsi portés à s'exagérer la force et la valeur de l'individu ; ils sont tentés de croire à la toute-puissance du moi. Fichte a poussé cette tendance à l'extrême en considérant le monde extérieur comme le produit de l'imagination. Novalis en faisait autant lorsqu'il allait jusqu'à dire que le génie n'a pas besoin de recourir à l'expérience, celleci ne pouvant rien lui révéler qu'il ne connaisse déjà du dedans, et que si l'expérience est en désaccord avec lui, c'est elle en définitive qui a tort. Sous cette forme extrême, la thèse romantique est évidemment iusoutenal)le, mais ce paradoxe n'en déguise pas moins une vérité. Ce qu'il en faut retenir, c'est que le génie ne pourrait sans se détruire se plier à des règles imposées du dehors, et à des formules toutes faites. C'est que la vérité morale ne peut être reçue de l'extérieur, et qu'elle demeure nécessairement incommunicable comme la pensée philosophique elle-même ; c'est qu'on ne parvient vraiment à comprendre que ce (|u'on a créé soi-même, en
ART ET LITTERATURE ROMANTIQUES llS
quelque maiiiore, à nouveau. De la naît la révolte ou la déliance générale des romantiques à légard de l'autorité. L'autorité en cITet ne se suffit pas à elle-même. Sans doute nous ne pouvons vérifier tout par nous-mêmes ; nous sommes souvent dans la nécessité de nous fier au témoignage d'autrui et de recevoir comme des vérités ce qui nous est affirmé par des hommes compétents ou attesté par des témoins clignes de foi. Mais c'est toujours par un senliment personnel et non sur l'autorilé d'autrui que nous jugeons de la compétence ou de la véracité, autrement rautorité serait garantie par une autre autorité et celle-ci également par une autre à l'infini. Et ce que nous disons ici de l'autorité s'applique également à tout critérium du vrai. Car la véiité du critérium devrait être immédiatement perçue ou se prouver elle-même par un critérium nouveau. 11 n'y a pas de révélation divine qui puisse s'imposer à nous du dehors. Comment jugerions nous en effet, sinon du dedans, que Dieu, comme dit Descartes, n'est point trompeur, et que nous devons ajouter foi à sa parole? Il faut toujoui-s en revenir à l'intuition. La vérité est à elle-même sa propre lumière.
L'individualisme romantique implique donc lialuitionisme. L'imagination générale nous découvre nu monde plus vrai que le monde réel. Telle est par exemple la vérité d'un portrait de Rembrandt ou d'un ])ersonnage de Shakespeare. xMais cette imagination n'est pas la pure
JocssAix. — Iîr)iiianli-;m(>. S
114 iiOMANTISME ET RELIGION
fantaisie. Elle porte aussi sur le réel. C'est une intuition, supérieure au concept, qui atteint l'essence même de l'être, son individualité profonde et caractéristique.
11 est instructif à ce point de vue de comparer les personnages de Racine à ceux de Shakespeare. Ici encore, le classicisme s'oppose au romantisme comme le concept à l'intuition. Nul doute que les tragédies de Racine ne constituent d'admirables études psychologiques; mais les personnages qu'elles mettent en scène sont des types généraux ; ceux de Shakespeare au contraire des individus réels. Aussi analyse-t-on les caractères de Racine, on s'épuiserait à vouloir en faire autant pour ceux de Shakespeare. Phèdre est une femme amoureuse qui rougit de sa passion et la juge criminelle, est vaincue par elle et en meurt. Elle n'est intéressante que par sa situation : ôtez Hippolyte de sa vie, vous la rendez insignifiante. Mais Hamlet est avant tout Hamlet, c'est-à-dire une individualité unique, intéressante en elle-même. Sa situation ne sert qu'à mettre en relief la profonde originalité de son àme. Ce sont les circonstances qui font de IMièdre une héroïne de tragédie. Hamlet est le héros d'un drame, par lui-même et par lui seul. Les circonstances nous le révèlent, mais ne le font pas ce qu'il est. Racine représente ici l'analyse, Shakespeare l'intuition.
Mais cette tendance à l'individualisme se complète elle-même par une tendance à l'intégra-
ART ET r.ITTEHAlLRE ROMANTIQUES 11.",
lisme. L'intuition est sentimentale autant c[u"inlellectuelle. Le sentiment est donc source de connaissance loi'squ'il se détourne des objets finis et s'attache à l'être universel. Pour comprendre la Nature, il faut sympathiser avec elle. Il en va de même pour les oeuvres humaines. La sympathie est indispensable à la critique. Il en va de même encore des différents peuples et des dillérentes époques. La sympathie est indispensable à l'historien. Pour comprendre les temps l)assés il faut s'attacher à les revivre. « L'histoire est une résurrection. » Les conceptions romantiques de la critique et de l'hisloire s'accordent donc pleinement avec les conci^ptions romantiques de l'univers et de l'esprit.
Le secret moteur de toute recherche comme le principe de toute découverte philosophique ou scientifique est la curiosité désintéressée, la j)assion du vrai, c'est-à-dire, en définitive l'amour ])rolond de la nature. Le caractère moral et religieux que prend à nos yeux la recherche passionnée etdésintéressée du vrai en est une preuve. Ce ([ue nous disons ici du vrai, vaut également pour le beau, car le beau lui-même a sa vérité. 11 exprime à sa manière la réalité profonde. Et comme nous pouvons sympathiser avec la nature entière, tout le réel est une source possible de beauté. En pénétrant la vie intime des choses on la poétise. Schopenhauer donne une expression approchée de cette vérité, quand il affirme qu'il n'est aucun objet, qui, contemplé attentivement,
lie, ItO.MANTISME El HEMfilON
ne puisse paroitrc Ixîau. Le classicisme se préoccupe d'éliuiinei' le bas el le vulgaire. Le i-omanlismc au contraire ne rejette rien à priori. La même tendance se manifeste dans le choix du vocabulaire. Le romantisme revendique le droit d'appeler les choses par leur nom sans recourir à des p.ériphrases. Il n'y a pas de « mots nobles » ni de « mots roturiers ». Au fond des doctrines métaphysiques comme des querelles esthétiques et des discussions i>rammaticales, persiste la même intuition de la vie universelle.