Platon Phédon, trad. Mario Meunier
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trouvé toute sa poésie dans son cœur : nul romantisme à cet égard ! Ni Rousseau ni Hugo ne lui avaient fait croire que l'inspiration dût lui suffire. Mais il croyait à la vertu de l'improvisation politique, lui qui en art pensait comme Chénier et Racine, comme Dante et Mistral. Je le sentais haïr l'élan qui me portait à éprouver par la réflexion et l'histoire les idées proposées pour la conduite du peuple français. Il répétait :
— Non, croyez-vous, qu'il faille penser à tout cela ?
J'ai eu le malheur de le croire, sans avoir le bonheur de persuader ni mon ami ni notre peuple. Devant la ceinture de tombes qui borde la frontière sans la protéger, devant ces factions que l'Argentier manœuvre au profit d'étrangers, nos ennemis ou nos rivaux, la tristesse de la prévision perdue oblitère la joie des évidences confirmées. Cependant les esprits, parfois inattentifs, m'ont rarement été hostiles. Ils ne m'en ont pas voulu de mes conclusions. Elle ne présentaient d'ailleurs rien d'offensant pour leurs habitudes, car enfin je ne proposais de sacrifier que le mythe d'une souveraineté politique dont personne ne se soucie. L'ami dont je viens de redire l'amère et ombrageuse interrogation ne cédait point à la volonté de défendre la liberté de son esprit ou de sa vie contre ma tyrannie ou celle d'un autre. Ni à lui ni à personne, le régime démocratique ne donnait plus aucune sensation spécifique de liberté. Placé comme il l'était, mon ami devait obéir au sergent de ville, au percepteur, au bureau de recrutement. Que ce fût par la loi d'un roi ou par celle d'une assemblée à l'élection de laquelle il n'avait qu'une part infime ou nulle, l'obéissance due ne variait pas : même, la somme des incommodités ressenties devait être supérieure à celle qu'avait pu éprouver son arrière-grand-père, artisan provençal assis sur de bonnes coutumes, armé de franchises consacrées par les mœurs... Mais le bien qu'il protégeait contre moi était d'un autre ordre. Il m'en voulait de savoir ce qu'il ignorait avec délices et de prétendre l'en instruire, par dessus le marché ! Il m'opposait une libre volonté de ne pas voir, une liberté de ne rien savoir.
Ce point de vue met assez plaisamment d'accord les partisans de l'induction en politique avec ceux de la déduction : mon démocrate ne voulait de l'une ni de l'autre. Je m'étonnai de son état d'esprit. La vie m'a fait voir qu'il est fréquent et même
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qu'il s'accentue et qu'il s'aggrave. Rien de plus naturel au bonhomme Démos, c'est-à-dire à vous et à moi quand on nous tire de notre affaire ou de notre plaisir! Oui, c'est à cette sorte d'incuriosité hermétique, voluptueuse, et facilement irritable, qu'aboutit, dans la multitude profonde, ce régime de démocratie lettrée qu'enivrèrent à son départ toutes les tentations de la connaissance. Ce qui formait, il y a dix ans, le « parti de l'Intelligence » en Russie vient d'y massacrer, de son propre aveu, trois cent cinquante-cinq mille deux cent cinquante intellectuels. Ni les intérêts de la Révolution ne sont intellectuels, ni les intérêts de l'Intelligence ne sont révolutionnaires. La Russie s'est trompée deux fois. Le désir de savoir quand il est sincère nécessite les acquêts de la tradition (pour ne pas piétiner) et le maintien de l'ordre (afin de durer). Cela est bien sensible par la confession du jeune héros de la Chronique d'une génération1: l'ambition de savoir, ressentie avec force, logique, esprit pratique, l'a conduit à la philosophie de la royauté.
Cette autorité vivante et sage, dont tout dépend, il reste à la reconstituer. Elle absente, le goût d'ignorer prévaudra. Sans son autorité, les arts, les lettres, les sciences seraient entraînées sur la même pente déclive que leurs génératrices illustres: la nation, l'Etat, la société, le capital de la Civilisation générale. Déjà, la décadence de toutes ces humanités montre que l'avenir, l'avenir de l'intelligence française et celui de l'esprit occidental tout entier, s'assombrit encore. Il ne faut pas dissimuler que l'on court le risque de voir ainsi s'éteindre l'homme même, l'homme politique et l'homme raisonnable, l'homme artiste et l'homme chanteur. Qui prolonge la double courbe romantique et révolutionnaire ouvre à l'Esprit une ample liberté de mourir.